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La Conquête Blanche, voyage aux États-Unis d'Amérique. Traduit de l'Anglais ... par H. Vattemare, et illustré, etc

William Hepworth Dixon · 1877 · Scanned text

148,589 words · about 10 h 24 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

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Licence: PDM · British Library Digitised Books dataset db14 (doi 10.21250/db14) marks the OCR texts CC Public Domain Mark 1.0 (c. 1510-c. 1900 publications); text+metadata JSONL release doi 10.23636/r7w6-zy15 is CC0 1.0. Public Domain Mark is a status label, not a new copyright licence. · Digitised by the British Library (with Microsoft). Text: British Library Digitised Books, CC Public Domain Mark 1.0.

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About this book

Author
William Hepworth Dixon
Language
French
Published
1877
Length
148,589 words · about 10 h 24 min
Sections
69 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (69)
  1. Front matter under 1 min
  2. Chapitre I San-carlos about 6 min
  3. Chapitre II Indiens Des Missions about 9 min
  4. Chapitre III Les about 7 min
  5. Chapitre IV Une Capitale Perdue about 7 min
  6. Chapitre V Don Mariano about 8 min
  7. Chapitre VI Les about 11 min
  8. Chapitre VII Les Hybrides about 8 min
  9. Chapitre VIII Les Bandits about 8 min
  10. Chapitre IX Le Capitaine Vasquez about 9 min
  11. Chapitre X Vie De Brigands about 12 min
  12. Chapitre XI L'amour Et La Mort about 7 min
  13. Chapitre XII Les Missions Catholiques about 10 min
  14. Chapitre XIII Les about 8 min
  15. Chapitre XIV Les about 8 min
  16. Chapitre XV La Rade De San-francisco about 10 min
  17. Chapitre XVI San-francisco about 9 min
  18. Chapitre XVII Les Femmes Blanches about 8 min
  19. Chapitre XVIII Les Indiens Et Les Squaws about 8 min
  20. Chapitre XIX Le Mormonisme Rouge about 10 min
  21. Chapitre XX Les Indiens Blancs about 10 min
  22. Chapitre XXI La Polygamie about 10 min
  23. Chapitre XXII Les Voyants Indiens about 10 min
  24. Chapitre XXIII Le Communisme about 9 min
  25. Chapitre XXIV La Vendetta Blanche about 10 min
  26. Chapitre XXV La Guerre Rouge about 9 min
  27. Chapitre XXVI Guerres Intestines Des about 9 min
  28. Chapitre XXVII Un Village Zamro about 9 min
  29. Chapitre XXVIII Esclavage Sauvage about 9 min
  30. Chapitre XXIX Caddo about 7 min
  31. Chapitre XXX Oklaiioma about 6 min
  32. Chapitre XXXI Les Rouges Et Les Noirs about 7 min
  33. Chapitre XXXII Une Ville about 6 min
  34. Chapitre XXXIII Le Texas Et Les Texiens about 10 min
  35. Chapitre XXXIV Les Trois Races about 10 min
  36. Chapitre XXXV Le Golfe Du Mexique about 8 min
  37. Chapitre XXXVI about 9 min
  38. Chapitre XXXVII Le about 8 min
  39. Chapitre Xxxviii La about 12 min
  40. Chapitre XXXIX Le about 8 min
  41. Chapitre XL Le Capitole about 18 min
  42. Chapitre XLII Les Bandits about 12 min
  43. Chapitre XLIII Les Conservateurs about 9 min
  44. Chapitre XLIV Le Gouverneur Warmoth about 9 min
  45. Chapitre XLV Les about 18 min
  46. Chapitre XLVII La about 12 min
  47. Chapitre XLVIII L'ascendant Noir about 9 min
  48. Chapitre XLIX Charleston about 13 min
  49. Chapitre L Physiologie Des Gens De Couleur about 8 min
  50. Chapitre LI Les Gens De Couleur about 7 min
  51. Chapitre LII La Virginie about 21 min
  52. Chapitre LIV Notre about 8 min
  53. Chapitre LV Migration Mongole about 8 min
  54. Chapitre LVI La about 10 min
  55. Chapitre LVII Le about 6 min
  56. Chapitre LVIII Le Travail Chinois about 12 min
  57. Chapitre LIX Un Village Celeste about 8 min
  58. Chapitre LX Une Ville Chinoise about 9 min
  59. Chapitre LXI La Peste Jaune about 11 min
  60. Chapitre LXII Expansion Blanche about 6 min
  61. Chapitre LXIII Philadelphie about 8 min
  62. Chapitre LXIV Les Femmes Blanches about 10 min
  63. Chapitre LXV Croisade Contre about 8 min
  64. Chapitre LXVI Le Paradis Du Travailleur about 7 min
  65. Chapitre LXVII Sobres De Par La Loi about 9 min
  66. Chapitre LXVIII about 6 min
  67. Chapitre LXIX L' about 7 min
  68. Chapitre LXX La Situation about 9 min
  69. Chapitre LXXI about 8 min

Continue:

Front matter

LA CONQUÊTE BLANCHE OUVRAGE DU MÊME AUTEUR PUBLIÉ PAR LA LIBRAIRIE HACHETTE ET C'1' LA RUSSIE LIBRE, ouvrage traduit de sanglais par Em. Jonveaux, 1 volume avec 75 gravures d'après les dessins de Bayard, de Neuville, Thérond, Hubert Clerget et Moynet, et accompagné d'une carte. 10 fr. Typographie Lahure, rue de Kleurus, 9, à Paris. HEPWORTH DIXON LA CONQUÊTE BLANCHE VOYAGE AUX ÉTATS -UNIS D'AMÉRIQUE TRADUIT DE L'ANGLAIS AVEC L' AUTORISATION DE L'AUTEUR PAR HIPP. VATTEMARE ET ILLUSTRÉ DE 118 GRAVURES SUR ROIS ET 2 CARTES PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET GIE 79. BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 1877 Tous droits réserva

Chapitre I San-carlos

Des ruines ! Un amoncellement de pierres dans un pays de marécages, de buissons épineux, de bouquets de bois ; un dôme abattu, des poutres dénudées, des murs croulants, un sanctuaire vide, ouvert aux vents et aux pluies; poétiques débris de ce qui fut jadis un cloître et une église. Un champ vaste et couvert de broussailles, fermé par un mur de briques rongées par le soleil, entoure le temple et en marque les limites de sa ligne sombre s'effondrant chaque jour. Aucun être humain n'y circule, aucune voix humaine ne s'y fait entendre. Un hibou, troublé dans sa sieste, lève la tête et hue ; un lézard siffle dans les herbes ; une taupe, inaccoutumée aux piétinements du cheval et aux abois du chien, quitte son trou et saute dans le couvert. Tout auprès, la mer vient mourir avec un bruit monotone sur un banc de sable.

Aux cris des mouettes et des cormorans, perchés sur un roc au pied de la falaise, répondent les hurlements des lions de mer se disputant leurs femelles. Mais toutes ces mystérieuses voix de la nature semblent alimenter le silence et rendre. complète la solitude. Arrêtez-vous et regardez. Vous embrassez une échancrure de la côte du Pacifique, comprise entre les hauteurs de Monte- Toro et du Pinal-Grandé, tableau splendide et doux à la fois LA CONQUÊTE BLANCHE. L'œil se repose sur des beautés naturelles, l'oreille perçoit des noms saints et connus. De la sierra se détache un éperon couvert de chênes et de pins qui vient s'arrêter brusquement aux rochers hérissant la côte. Quelque pèlerin espagnol a donné à cette projection le nom de chaîne du Carmel ; au petit havre abrité par la falaise, celui de baie du Carmel.

Le pic qui se dresse en faceduPinal-Grandé, c'est le mont Carmel; le cap le plus avancé, c'est la pointe du Carmel. Au nord de îa chaîne sacrée, mais courant côte à côte, un éperon moins élevé descend du Monte-Toro ; sa pente est plus douce, les bois qui le couvrent sont moins majestueux, les lau riers et d'autres arbustes s'y substituent aux chênes étaux pins. Les deux rangées de collines sont séparées par un vallon sillonné par un cours d'eau que les anciens pèlerins ont nomme Rio Carmélo. Ce vallon a l'aspect que pourrait désirer un peintre : ici, un terrain bas et bien drainé; là, une ligne de roches et de rampes gazonnées ; ici encore, des taillis semblables à des jardins, d'har monieuses cascades ; là enfin, des monticules couronnés de cyprès, une brillante rivière, des pentes verdoyantes, la mer bleue qui ferme l'horizon.

Dans une dépression du sol, à moitié enfouies sous les essences forestières, mais dominant encore montagne et mer, gisent les pierres brisées, les poutres vermoulues de San-Carlos, église de Franciscains, construite par les Peaux-Rouges indigènes, sous la direction d'une compagnie de moines espagnols. Ces moines, pionniers de la première conquête blanche sur le versant du Pacifique, ont porté dans ce coin du monde le flambeau de l'Évangile, dans l'espoir de convertir et de sauver quelques-uns des restes d'une tribu sauvage et inconnue. Après avoir attaché mon mustang » à un pin et ordonné à mes chiens de faire bonne garde, je franchis la barricade de bri ques effritées, et je foule aux pieds l'enceinte sacrée ; aussi sacrée, en ce temps de ruines et de désolation, que lorsque croix et bannières y étaient promenées par de saints personnages et que les chants de l'angélus et des vêpres retentissaient dans le chœur.

Le sol noir répand une odeur aromatique ; à chaque pas, on 1. Cheval indigène. (Note du traducteur.) SAN-CARLOS. 3 foule des plants de sauge et de thym. Toutes les herbes odorantes croissent à profusion sur ce terrain. II n'y a pas bien longtemps, remplacement occupé actuellement par les quais de San-Francisco était connu sous le nom de Yerba Buena, c'est-à-dire Bonne Herbe, le synonyme espagnol de menthe. Et cependant, cet enclos de San -Carlos n'est qu'un désert Ruines de San-Carlos (Californie^ disparaissant sous les ronces, et converti par les travaux souter rains des taupes en dangereuses fondrières. Le long de la palissade extérieure s'étendent les débris d'une école et d'un bastion, d'une maison et d'un hôpital; les mon ceaux de ruines sur les bords de la mer de Galilée ' n'ont pas un 1.

Lac de Tibériade ou de Génésareth. (Note da traducteur). LA CONQUETE BLANCHE. 4 aspect plus désolé. Les huttes de pierre, où logeaient les Peaux- Rouges, où priaient les moines chrétiens, n'ont plus que les quatre murs tapissés de plantes, couronnés de mousse. De cette enceinte, où habitaient jadis quelques centaines d'indigènes, il ne reste plus que ces amas de terre et de poussière. Les murs de pisé se détruisent promptement; le soleil les réduit en pou dre, les pluies d'hiver les convertissent en terre. Chaque brise enlève une parcelle de glaise et la sème dans les bois et les champs. Avant qu'il soit longtemps, les amateurs du passé les chercheront vainement. La pierre résistera quelques années de plus que la palissade de terre. San-Carlos est une église construite avec de mauvais matériaux, dans le style mexicain, grossier mais prétentieux.

Rien n'attire l'œil dans les bâtisses ni dans leur entourage ; mais un édifice sacré est toujours solennel, et une arcade brisée semble aussi touchante que l'épitaphe d'un ami. Si l'on se sent ému devant San Carlos, c'est parce que l'on se souvient que c'est la ruine d'une église indienne. Pas de porte fermant l'entrée de la nef, pas de grille dé fendant les marches de l'autel. Une portion du toit repose encore sur des poutres solides ; le reste s'est effondré et a contribué à l'encombrement de la nef et du sanctuaire. Personne ne semble s'en inquiéter. Je me fraye un chemin à travers les pierres, chassant les écu reuils de leurs trous, les oiseaux de nuit de leurs nids. Près de la porte, une chapelle ; dans le sanctuaire, une porte ouvrant dans la sacristie. Quelques vestiges de peintures murales sur les parois et sur la voûte, des ex-voto comme on en voit dans les églises de village de Castille. v ANGELES Y SANTOS LA BEMOS AL CORAZON DE JESUS Une porte tombant en poussière cache la sacristie.

Elle est consolidée par une cheville de bois, ce qui permet de supposer que quelque âme pieuse se soucie encore de la vieille église. SAN-CARLOS. 5 Oui, quelqu'un s'en soucie. Un chef Rumsen, le vieux capitaine Carlos, vient une fois par an pour aplanir les pierres tombées et raviver ses souvenirs. A peine ouverte, la porte de la sacristie donne passage à un rayon de lumière et un courant d'air. Pour plancher, de la boue. Contre le mur, une table démantibulée. Au-dessus de cette table, un tableau à l'huile de la triste école de sainteté espagnole, une Notre-Dame du Mont-Carmel à moitié effacée ; comme pendant, un Christ plus effacé encore. D'innombrables ex-voto villageois, noirs dépoussière, parmi lesquels un bouquet de feuilles d'arbres et un chapelet de fleurs en papier. Des légions d'êtres rampants de toutes sortes couvrent le sol et les murs.

La salle sent l'humide et le moisi. Aussi je me hâte de regagner le sanctuaire, laissant Notre-Dame du Mont-Carmel clans son obscurité et refermant la porte sur les araignées, les mille-pieds, les feuilles d'arbres et les fleurs artificielles. Ce sanctuaire est beaucoup plus intéressant que la sacristie. Ici était l'autel ; là se trouvaient les lampes sacrées. Quelques échan tillons de l'art monacal illustrent encore les murs : des carrés, des losanges, des cœurs enflammés. Pour les Rumsens du Carmel, comme pour les autres sauvages, la religion devait parler aux yeux. La croix est tombée. Dans l'intérieur de l'église, mais près de la porte, quelques pieux sont fichés dans le sol. Ces pieux sont des branches de pin. L'un d'eux vient seulement d'être enfoncé; un autre a été abattu par une pierre tombée du faîte.

Qui a planté ces branches de pin en terre sainte ? C'est là le mystère du vieux chef. Chaque pin dénote une tombe indienne et raconte l'histoire d'une cause perdue, d'une race qui disparaît.

Chapitre II Indiens Des Missions

Si moines et prêtres ont déserté les autels de San-Carlos, les abandonnant aux hiboux et aux lézards, quelques-uns de ceux qu'ils ont convertis sont restés fermes dans leur foi. Une bande de Mexicains, porteurs d'actes judiciaires appuyés par des carabines, expulsèrent le frère José Maria, prieur des moines du Carmel. Mais ni actes ni carabines ne purent chasser « capitan » Carlos, le patriarche du camp du Carmel. En ce qui concernait le frère José Maria, la tâche des libérateurs était facile ; il ne s'agissait que de fermer l'église, de disperser les moines, de saisir les champs et les vergers. Quant au chef indigène, on ne pouvait ni affranchir sa tribu, ni anéantir les enseignements de ses prêtres, ni reconduire du sanc tuaire de son saint patron. Cédant à la force, le frère José Maria se retira à Mexico, où il apprit à servir un nouvel autel et perdit le souvenir de sa mission à la baie du Carmel.

Cramponné à la foi avec toute l'ardeurd'un nouveau converti, capitan Carlos continua à rôder autour de ses anciens pénates, ne voulant pas connaître un autre temple, fidèle au saint patron dont il porte le nom. Pour lui, comme pour ce qui reste encore de sa tribu, San Carlos est un puissant chef, et le porche de son église est l'entrée du pays des âmes. Ce patriarche indien affirme avoir accompli sa cent vingt-cin quième année ; prétention de longévité assez ordinaire dans la contrée. Dans tout village, on cite des centenaires, et dans beaucoup d'annales conventuelles sont enregistrés des individus ayant vécu cent vingt ans. II y a du vrai dans ces relevés et ces traditions. Dans ces régions, Pair est doux, la nourriture saine, la vie tranquille ; l'été n'a point de feux qui brûlent la peau, l'hiver point de froids qui glacent le sang.

Pas de révolution de saisons ; INDIENS DES MISSIONS. 7 un printemps perpétuel ; c'est mai en hiver, et seulement juin en été. Chez les indigènes, la vieillesse est un honneur ; un chef porte sa couronne d'années aussi fièrement que les grands arbres. D'après l'apparence du patriarche, il est impossible de deviner son âge; si son regard a conservé toute sa vivacité et tout son éclat, son crâne. est chauve, son visage creusé dérides profon des, sa peau flasque et affaissée. La vie ne semble tenir à lui que par un fil des plus ténus. L'été, il habite les bois ; l'hiver, il rôde autour des fermes. Connu de tous les colons, il est sûr de ne pas souffrir de la faim. 11 peut encore tendre un piège et lancer une hachette ; mais le pauvre vieillard est si bien resté un sau vage, qu'il aime mieux mendier que voler, et voler que travailler.

Vieux, mais peu vénérable, il se plante devant les cabarets et implore des étrangers un verre de whisky ; sa passion pour les liqueurs spiritueuses semble être la seule qui ait survécu à ses cent vingt-cinq ans. II faut prendre lTndien pour ce qu'il est — un débris de la nature, comme l'autel de San-Carlos est un débris de l'art. Pour un franc dépensé en whisky, il raconte son histoire, qui est, en même temps, le romancero de sa tribu. Tout jeune encore, au moment où les Espagnols arrivèrent pour la première fois à Monterey, capitan Carlos assista au débarquement des moines du P. Junipéro Serra et des troupes de don José Rivera. Déjà les Espagnols avaient établi une mission à San-Diégo, et s'avançaient dans la direction de la Porte-d'Or ; mais jamais encore un Indien du Carmel n'avait aperçu le visage d'un blanc.

Les moines érigèrent une croix; les troupes arborèrent un drapeau. On entonna un psaume; on tira le canon; cérémonies qui, prétendaient les nouveaux venus, donnaient le peuple à Dieu, le pays au roi d'Espagne. Ces étrangers construisirent un fort sur la colline, au-dessus de 1'emplacement où avait été plantée la croix. Ce fort fut en touré de murs que l'on garnit de canons, et sur lesquels des sentinelles se promenaient jour et nuit. Comme tous leurs congénères du versant du Pacifique, les Peaux-Rouges étaient une population douce et pusillanime, se nourrissant de glands tombés des chênes, de racines arrachées au sol, de poissons pêchés dans les étangs. Quelques individus, plus aventureux, se hasardaient à chasser le renard et à tendre des pièges aux fouisseurs. Les hommes aimaient les peaux; mais il fallait de l'audace pour s'en procurer.

Leur vêtement, à l'exception de celui des chefs, se composait uniquement d'un morceau d'étoffé noué autour des reins et d'une plumée fichée dans les cheveux. Et encore un seul sur vingt pouvait-il se per mettre ce luxe. Les femmes restaient à peu près nues ; leur vêtement d'été se composait uniquement d'un jupon d'herbes; celui d'hiver, d'un débris de peau à demi séchée. Quant aux enfants, ils n'étaient pas habillés du tout. Le sentiment de la pudeur était aussi in connu dans une loge indienne que dans une colonie de phoques. Ces timides sauvages habitaient des huttes de paille. Groupés dans les bois comme des hardes de daims, ils se lavaient rare ment, jamais ils ne se peignaient. Une très-légère couche de cou leur, voilà en quoi consistait leur coquetterie. Les femmes tatouaient leur visage, leur cou et leur poitrine; les hommes étendaient sur leur face une peinture quelconque.

Tous vivaient de chenilles et de vers, au jour le jour, sans s'inquiéter du lendemain. Un jour, capitan Carlos vit une bande de moines franchir la chaîne dominant Monterey, et planter une croix sur le sol appar tenant à sa tribu. La croix semblait être le lotemd de l'homme blanc. Non-seu lement une grande croix était arborée, mais encore chacun des pères en avait, pendue au cou, une petite qu'il portait à ses lè vres chaque fois qu'il s'arrêtait pour chanter ou qu'il s'agenouil lait pour prier. Les pères élevèrent un autel, le recouvrirent d'un drap, et, quoique le soleil fût replendissant, allumèrent des bougies. Ils déployèrent une bannière portant l'effigie d'une magnifique femme blanche; c'était, disaient-ils, la mère d'un puissant prince qui, dans un pays bien au delà de la mer, avait été crucifié pour sauver les âmes des hommes.

Ils entonnèrent un psaume qui, aux oreilles de ces enfants des forêts, résonna comme un chant de la terre des Esprits. Tout d'abord, les Indiens se tinrent à l'écart. Ces étrangers avaient traversé les mers comme des oiseaux; personne ne sa vait d'où ils venaient. 1. Signe distinctif, soiïe de palladium, adopté par chaque tribu indienne. C'est généralement une ligure d'animal tatouée sur la poitrine du chef. (Note du tra ducteur.) INDIENS DES MISSIONS. 9 Et cependant, quand les pères déployèrent le portrait de cette belle femme, quand ils chantèrent la musique de la terre des Esprits, les hommes rouges arrivèrent en foule pour admirer celte image et écouter ces psaumes. Peu à peu leurs craintes se calmèrent. En voyant les bons pères donner des aliments aux affames, des vêtements à ceux qui en manquaient, des médicaments aux malades, leurs cœurs soupçonneux s'ouvrirent.

La bonne nouvelle apportée venait, leur disail-on, d'au delà des nuages; le Grand-Esprit, pour leur ouvrir une voie plus rapide et plus sûre au pays des âmes, leur donnait San Carlos pour guide et pour patron. Quelle réponse faire à de pareils enseignements ? Les Francis cains avaient un verbe entraînant, des mœurs austères. Jamais un mensonge ne s'échappait de leurs lèvres. Ils respectaient le bien d'autrui, ne ravissaient aucune femme, n'enlevaient aucun indigène. Tous leurs actes semblaient prouver qu'ils étaient les amis des Indiens. Ces étrangers imposèrent aux localités des désignations nouvelles : la rivière reçut le nom de Rio Carmélo; la chaîne de montagnes, celui de mont Carmel ; la belle femme fut appelée Notre-Dame du Carmel. Tout sauvages qu'ils fussent, les indigènes étudiaient atten tivement les agissements des moines.

Ils s'aperçurent bientôt qu'aucun des secrets du sol ne leur était étranger. Si les racines devenaient rares, les pères savaient en trouver sous les taillis. Si le poisson manquait, ils jetaient dans la baie leurs filets qui revenaient pleins. Petit à petit, ils enseignèrent à l'Indien à ameublir son sol, à pêcher dans ses cours d'eau, à tendre des pièges dans ses bois. Bientôt l'indigène, renonçant aux chenilles et aux vers, vécut de lièvres et de bécassines, de canards et de truites. Les pères lui enseignèrent l'art de cuire ses aliments; de sorte qu'au lieu d'avaler ses racines et ses reptiles comme une brute, il sécha ses graines sur des pierres et rôtit son gibier dans des fours. Les pères construisirent une église sur remplacement où ils avaient planté la croix, et y placèrent leur image de Notre-Dame du Carmel.

Des champs surent appropriés et ensemencés de blé. On fabriqua des briques; on débita des cèdres. Entre l'église el la vallée, une pente fut convertie en vignoble. On créa un verger de poiriers, de pommiers et de noyers, et un bois d'oliviers, en mémoire de la montagne de Syrie. Quel spectacle pour les Indiens ! Tandis que les hommes, les yeux tout grands ouverts, considéraient ces travaux, les femmes, plus impressionnables, amenaient leurs enfants aux pères qui les instruisaient dans la foi de lhomme blanc et les marquaient au front du signe de l'homme blanc. Un nouveau converti vint à mourir. Les hymnes de la terre des Esprits furent chantées sur son tombeau. Jamais Indien n'avait vu ni entendu de semblables cérémonies funèbres. Les indigènes vinrent en foule demander le baptême. Un Indien s'était glissé dans l'église, réclamant son adoption par le saint de l'homme blanc. « Agenouille-toi, dit le père en souriant.

Maintenant, écoute mes paroles et répète-les après moi : « SANTISSIMA TRIN1DADAÎ « DIOS, « JESU CHRISTO, « ESPIR1TU SANTO ! » Le prêtre ne dit pas un mot de plus. Bénissant le nouveau convertis, il lui donna un nom du calendrier et le renvoya chez lui un aulre homme, c'est-à-dire un membre de l'Église catholique, un sujet du roi d'Espagne. Pendant des années, les pères cultivèrent et ensemencèrent ce sol vierge. En dehors du retranchement s'éleva une rue dans la quelle habitèrent les convertis, le peuple dans des tanières, les chefs et les sorciers dans des cabanes recouvertes de nattes. Ils vivaient en paix. Nul ennemi ne venait les attaquer pendant la nuit et mettre le feu à leurs demeures. Dans leurs guerres in testines mêmes, on ne volait plus les femmes, on ne massacrait plus les enfants.

Leurs voisins, les Tularénos, étaient convertis comme eux, et possédaient un saint patron qui leur était propre. Vivant tranquilles dans leurs huttes, ils apprirent à se débar bouiller et à couvrir leur nudité. Avec le temps, ils parvinrent à tanner la peau, à cuver le raisin, à faire la lessive, à écosser et à cuire les pois. Par peur de San Carlos, quelques-uns de ces convertis vendirent leurs femmes supplémentaires. INDIENS DES MISSIONS. 11 Telle fut la situation du Carmel pendant trente ans. Nourris, logés, catéchisés, les indigènes logeaient auprès de la maison de la Mission, ne croissant ni ne diminuant en nombre, Indiens de la Mission. mais restant attachés à la glèbe et répudiant l'une après l'autre leurs sauvages coutumes. Ces coutumes, les pères les toléraient, surtout en ce qui concernait le sol et les femmes.

Faisant de leur mieux, eu égard au champ de leurs travaux, ils se contentaient de défricher el d'ensemencer, comptant, pour la récolte, sur l'avenir. A la fin, les Blancs se divisèrent en deux partis, le parti cléri cal et le parti laïque, différant en ce qu'il était le plus convenable de faire pour améliorer le sort des malheureux indigènes. Selon le parti clérical, les Indiens, simples sauvages, n'étaient bons qu'à subir le despotisme de pasteurs et de maîtres, de moines et de prêtres. Le parti laïque, au contraire, affirmait que les autochtones, membres d'une république libre, avaient le droit de se gouverner eux-mêmes. On en vint aux coups. Au bout de quelques années, pendant lesquelles on s'égorgea mutuellement, les laïques eurent le des sus. Les pères furent expulsés et les indigènes affranchis de leur domination.

A la grande surprise d'Alvarédo et de ses partisans laïques, la dépopulation, chez les Indiens, accompagna l'avénement de la liberté. Tant que le P. José Maria occupa San-Carlos, les convertis restèrent auprès de lui ; après son départ, ils se dispersèrent dans les bois. On tenta vainement de les ramener. Et cependant ces pauvres prosélytes n'ont pas complètement perdu le souvenir des temps meilleurs. San-Carlos est toujours leur patron vénéré. Une fois par an, ils viennent adorer la Vierge du Carmel et célé brer la fête de leur patron. Pauvres êtres ! Us rôtissent un bœuf : de préférence un bœuf volé. Tout le jour, ils se gorgent de nourriture; ils dansent toute la nuit. Contondant Je passé avec le présent, ils observent la vigile de San-Carlos, non par le jeûne et la prière, mais par les festins el les réjouissances, et la terminent par une orgie mieux appropriée à une case indienne qu'à une église chrétienne.

Ces cérémonies ne sont pas destinées à subsister longtemps. Chaque année, le nombre des convertis diminue. Bien avant que les murs de briques aient disparu sous le sol, ceux qui ont con tribué à leur érection seront passés dans le monde des Esprits. LES ETRANGERS. 13

Chapitre III Les

ÉTRANGERS. Ce sol, dépouillé de ses pousses originelles et de son second ensemencement, qui l'occupera désormais? Tout en flânant, je me dirige vers le verger. J'y rencontre un squatter l portugais, vivant dans une hutte de terre construite au milieu d'un bosquet de pommiers. « Belles pommes, senor, dit le Portugais en grimaçant un sou rire... Et quelle saveur! Goûtez ! » Peu abondant et acidule, le jus a cependant un goût agréa ble. Mais ces pommes espagnoles ne peuvent soutenir la com paraison avec la variété américaine qui , servant à la fois de nourriture, de boisson et de médicament, est l'un des plus remarquables produits du sol et du climat du Nouveau- Monde. « Ces arbres semblent bien vieux? — Ils ont cent ans, » répond le squatter avec l'amour des Ibériens pour l'antiquité et l'ignorance des Indiens quant aux dates.

Ils sont assez vieux, après tout, ayant survécu aux pères qui les ont plantés et aux indigènes au bénéfice desquels ils ont été cultivés. « Vos environs sont charmants. Pourquoi le Carmel reste-t-il un désert? — Ah! répond le squatter en riant, les bons pères ont été chassés, et ces pauvres diables, Peaux-Rouges ou métis, n'ont pas d'amis pour leur enseigner ce qu'ils doivent faire. — Dites-le-leur, vous. La terre est restée, le soleil continue à 1. Le mot squatter signifie littéralement personne accroupie, blottie. Aux Élals- Unis, il sert à désigner les aventureux pionniers des solitudes dont les cabanes ont souvent servi de centre à de populeuses communautés. (Note du traducteur.) briller et la pluie à venir en son temps. Ils possèdent la forêt, la rivière et la mer. Ces collines regorgent de minerais, comme les eaux de poissons. — C'est vrai, senor.

Mais qui exploitera ces mines, cui pê chera le poisson? — Tous ceux qui ont faim. Les Peaux-Rouges ne peuvent-ils escalader ces hauteurs, les métis exploiter ces eaux? — Non, senor. Jamais Indien n'a travaillé à une mine, jamais métis n'a harponné une baleine. Des étrangers seuls cherche ront la houille et l'or, chasseront la baleine et le phoque. Voûs trouverez quelques mineurs anglais dans la montagne, quelques baleiniers portugais dans la baie; mais jamais vous ne ren contrerez un Mexicain, rouge ou de sang mêlé, engagé dans un travail pénible ou une aventureuse expédition. — Les chemins sont mauvais par ici, dis-je en serrant les rênes. — Mauvais! N'y faites pas attention, senor.... Allez! Vous en trouverez de pires! Adieu! » Me frayant un chemin à travers les buissons et les hautes herbes, je descends la rampe à la recherche d'un gué, tantôt chassant une effraie de son perchoir, tantôt faisant envoler une bécasse ou une sarcelle.

J'atteins la rivière, cours d'eau large et peu profond, glissant sur un lit de sable et peuplé de truites. Alors que capitan Carlos était un homme de soixante ans, le Rio Carmélo alimentait la mission et la tribu; actuellement la truite et le canard y pullulent dans la plus absolue tranquillité. C'est en vain que la nature se montre prodigue au Carmel; on ne tire parti de rien. Après avoir passé la rivière, je gravis la rampe du Carmel, traversant fourrés et buissons, contournant monticules el ro chers. A mesure que j'avance, le bois se fait plus épais. J'arrive enfin à une tranchée dans la montagne. C'est là que circulent les veines de houille. Cette tranchée, jusqu'à laquelle ne grimpe jamais un indigène, est remplacement désigné d'une ville suture, précisément comme un gland renferme un chêne.

Deux artistes étrangers sont venus jusqu'ici. Dans quel but? Sans doute pour laisser pousser leur barbe, pour bronzer leur peau, pour secouer la poussière que Paris a laissée à leurs pieds. Un gai cercle de bohémiens les a reçus à San-Francisco • là ils Océan Pacifique, prés de Santa Clara: Les rochera dits Veaux Marins (Scal rocks' LES ÉTRANGERS. 17 pouvaient fumer et boire, commodément assis devant des tables chargées de gâteaux et de pintes d'ale, et. y gaspiller, dans un mysticisme de mauvais aloi, ces heures qui enlèvent aux joues le velouté de la jeunesse. Ce cercle leur a promis le Parnasse ; mais ils sont nés pour porter plus haut leur essor. Gaillarde ment vêtus de la chausse et de la veste indiennes, M. Tavernier ouvre son album, signor Franzény charge sa carabine. Amants de la nature, tous deux l'observent attentivement, notant les jeux de la lumière sur les eaux et les irradiations des veines métalliques sur le sol.

Ils poursuivent le beau et trouvent.... une veine de houille. Ces jeunes aventuriers sont accompagnés dans la montagne par quelques amis de San-Francisco qui espèrent voir bientôt ce charbon remplir leurs magasins. Alors une route sera tracée le long de la rampe, route bordée d'hôtels et de maisons de banque. Ce taillis sera remplacé par une école; ce monticule recevra pour couronnement une prison. Le mont Carmel se repeuplera et la famille blanche aura gagné un nouveau point d'appui sur le versant du Pacifique. Un sentier, raide et tournant, conduit des hauteurs du mont Carmel à la baie du même nom. Je traverse le ruisseau de San-José, poursuivi par les cris des oiseaux et des phoques, et, de temps en temps, par les aboie ments des lions de mer. Vis-à-vis de moi s'ouvrent une anse et un port singulier.

Pas de navires, pas de docks, pas de jetées, pas d'escalier de débarquement. Et cependant ce doit être unjaort. Cinq ou six barques dansent sur le flot; de solides barques à six rames, construites pour une autre navigation que celle des lacs et des marais. D'autres embarcations, plus grandes encore, sont engagées dans le sable et les rochers. A terre, s'agitent des hommes demi-nus. Appuyés sur une muraille de granit, quelques hangars, auxquels des piles de tonneaux donnent l'appa rance de magasins de brasseurs. En quelques endroits, des flammes jaillissent, et une épaisse fumée se répand dans Pair. Ici, des cormorans se battent sur un rocher; là, une carcasse de baleine, dépouillée de sa graisse, se balance sur les vagues. Poussant dans ce petit port, j'accoste les hommes demi-nus et j'apprends d'eux l'histoire de la baie du Carmel.

Des marins portugais avaient trouvé, abandonnées, les car- LA CONQUÊTE BLANCHE. rières où les pères enseignaient aux Indiens à tailler la pierre, et croyant pouvoir exploiter ces carrières à leur profil, ils s'étaient établis dans le pays. L'entreprise ne réussit pas. Un carrier demande un constructeur ; et les hommes capables de bâtir avaient disparu. Au lieu d'un âge de pierre, les mariniers trouvaient un âge de bois. Ils se rabattirent sur le poisson. La mer était là regorgeant d'éperlans et de phoques. Au large, non loin des caps, les ba leines nageaient entre deux eaux. Pourquoi ne pas se mettre en chasse? Cette chasse était aventureuse ; mais, une fois commen cée, elle devint bientôt rémunératrice. Chaque bateau est monté par six ou huit hommes, suivant le nombre des avirons. Deux guettent, les autres nagent.

Dès que le harpon est lancé, on laisse filer la corde au caprice du cétacé. Souvent la lutte est longue, quelquefois fatale aux pêcheurs. Une fois maîtrisée, la baleine est touée au port et dépecée. « Avez-vous des indigènes ici? — Non, senor; les indigènes ne valent rien pour la pêche à la baleine. » Ayant remarqué, dans les bateaux et autour des feux, des visages étrangers, —des Chinois et des insulaires des Sandwich, — je demande au patron comment il se faisait qu'il employât de semblables individus. « Non pas les Chinois, me répond-il ; ils ne sont bons qu'à pêcher des seiches et à cuire des briques. Bêles puantes et pol tronnes, tout comme les indigènes ! Les insulaires des Sandwich valent mieux ; mais ils sont difficiles à instruire, et c'est à peine s'ils rapportent ce qu'ils coûtent.

II vaudrait bien mieux que nous sussions seuls. — Avez-vous des femmes et des familles portugaises ? — Non, senor; nous nous pourvoyons de femmes comme nous pouvons. Nos filles restent chez nous, dans la baie de Cas caës, ou dans d'autres ports près de Lisbonne. Nous ne pouvons aller chercher une famille de l'autre côté du globe. Santa-Maria ! Que faire? Acheter nos femmes. » Acheter leurs femmes! Oui, c'est un usage du pays. Le com merce des jeunes femmes y existe depuis un temps immémorial. Quand on ne les achète pas, on les vole. Un amant qui se pré sente dans une case indienne Targent à la main est profondé ment considéré. On n'a pas d'exemple d'un Rumsen ou d'un Tu- UNE CAPITALE PERDUE. 19 laréno ayant marié sa fille par inclination; il la vend, comme il vendrait la peau d'un animal quelconque.

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