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La Russie libre. Ouvrage traduit de l'anglais ... par E. Jonveaux. Illustré de 75 gravures sur bois, et accompagné d'une carte

William Hepworth Dixon · 1873 · Scanned text

150,153 words · about 10 h 31 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

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About this book

Author
William Hepworth Dixon
Language
French
Published
1873
Length
150,153 words · about 10 h 31 min
Sections
66 reader sections
Text
Scanned text, read from page scans by OCR; may contain errors
Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (66)
  1. Introduction about 4 min
  2. Chapitre I about 7 min
  3. Chapitre II about 8 min
  4. Chapitre III about 8 min
  5. Chapitre IV about 10 min
  6. Chapitre V about 8 min
  7. Chapitre VI about 11 min
  8. Chapitre VII about 12 min
  9. Chapitre VIII about 9 min
  10. Chapitre IX about 11 min
  11. Chapitre X about 10 min
  12. Chapitre XI about 11 min
  13. Chapitre XII about 9 min
  14. Chapitre XIII about 11 min
  15. Chapitre XIV about 11 min
  16. Chapitre XV about 13 min
  17. Chapitre XVI about 11 min
  18. Chapitre XVII about 13 min
  19. Chapitre XVIII about 13 min
  20. Chapitre XIX about 6 min
  21. Chapitre XX about 8 min
  22. Chapitre XXI about 9 min
  23. Chapitre XXII about 11 min
  24. Chapitre XXIII. 173 about 8 min
  25. Chapitre XXIV about 13 min
  26. Chapitre XXV about 7 min
  27. Chapitre XXVI about 9 min
  28. Chapitre XXVII about 10 min
  29. Chapitre XXVIII about 6 min
  30. Chapitre XXIX about 10 min
  31. Chapitre XXX about 9 min
  32. Chapitre XXXI about 10 min
  33. Chapitre XXXII about 7 min
  34. Chapitre XXXIII about 7 min
  35. Chapitre XXXIV about 9 min
  36. Chapitre XXXV about 11 min
  37. Chapitre XXXVI about 10 min
  38. Chapitre XXXVII about 11 min
  39. Chapitre Xxxviii about 9 min
  40. Chapitre XXXIX about 8 min
  41. Chapitre XL about 8 min
  42. Chapitre XLI about 5 min
  43. Chapitre XLII about 7 min
  44. Chapitre XLIII about 10 min
  45. Chapitre XLIV. 307 about 12 min
  46. Chapitre XLV about 9 min
  47. Chapitre XLVI about 7 min
  48. Chapitre XLVII about 7 min
  49. Chapitre XLVIII about 6 min
  50. Chapitre XLIX about 8 min
  51. Chapitre L about 9 min
  52. Chapitre LI. 347 about 9 min
  53. Chapitre LII about 21 min
  54. Chapitre LIV about 10 min
  55. Chapitre LV about 8 min
  56. Chapitre LVI about 9 min
  57. Chapitre LVII about 12 min
  58. Chapitre LVIII about 9 min
  59. Chapitre LIX about 11 min
  60. Chapitre LX about 11 min
  61. Chapitre LXI about 10 min
  62. Chapitre LXII about 10 min
  63. Chapitre LXIII about 10 min
  64. Chapitre LXIV about 9 min
  65. Chapitre LXV about 9 min
  66. Chapitre LXVI about 16 min

Continue:

Introduction

Svobodnaya Rossia (la Russie libre) est un mot qui se trouve sur toutes les lèvres dans ce grand pays; c'est le nom et l'espérance à la fois de l'empire qui a pris naissance àl'époque de l'expédition de Crimée. Autrefois la Russie était libre, tout comme l'Allemagne et la France. Elle fut plus tard noyée par le flot des hordes asia tiques; et depuis lors, le système tartare se perpétua, sinon dans l'esprit, du moins dans la forme, jusqu'à la guerre de 1853; mais depuis la fin de ce conflit, la vieille Russie s'est transformée. Cette nation nouvelle, qui espère conserver la paix et qui veut être libre, voilà ce que j'ai essayé de peindre. Mes voyages viennent à peine de se terminer; ils m'ont con duit de la mer Polaire aux monts Ourals, de l'embouchure de la Vistule au détroit d'Iénikaleh, sans compter mes visites aux quatre pèlerinages les plus révérés dans le pays : Solovetsk, Petchersk, Saint-Georges et Troïtsa.

Comme mon but est de faire vivre le peuple russe sous les yeux du lecteur, j'aurai beaucoup à parler des pèlerins, des moines, des prêtres, des mendiants, des vaga bonds, des sectaires ; des Cosaques, des Kalmouks, des Kirghiz des corporations ouvrières, des droits de bourgeoisie, de la divi sion du sol; des révoltes des étudiants et des souffrances des

INTRODUCTION.

. VIII soldats; en un mot, de toutes les forces humaines qui constituent la politique sociale de notre temps. Deux voyages antérieurs m'ont mis à même d'observer le ra jeunissement qui s'accomplit aujourd'hui. L'empire de Nicolas, fermé comme par une muraille de Chine, disparaît pour faire place à la libre Russie d'Alexandre II. Février 1870. — 6, Saint-James' Terrace. LIBRE CHAPITRE PREMIER. L'Extrême Nord. « La mer Blanche! » dit avec un gros rire notre patron en fri sant sa mince moustache rousse. « La mer Blanche I Bien nommée vraiment ! Elle est de la même couleur que la bière anglaise. Le lit est peut-être blanc, car il est tapissé avec les os des gens qui ont péri dans les naufrages, mais les eaux ne le sont jamais, à moins que le froid ne les ait congelées et recouvertes de neige. Les marins et les pêcheurs de phoques ont été mieux avisés, ils rap pellent : ••< la mer de Glace. » Après avoir doublé le cap Nord, masse de rochers blancs et d'aspect fantastique, qui s'avance fort loin au milieu des vagues écumantes de l'océan Arctique, nous cinglons vers le sud-est, battus par le vent, la grêle et la pluie pendant deux mortelles jour nées, où nous ne voyons le soleil ni se lever ni se coucher ; nous apercevons bien vers minuit quelque chose qui ressemble à l'aube; mais à midi c'est toujours la même lueur indécise, à peine suffi sante pour rendre les ténèbres visibles.

Laissant derrière nous la côte pittoresque, tout entrecoupée de détroits et parsemée de hautes montagnes, que nous avons suivie jusqu'alors, nous longeons une plage sombre, dont nulle baie ne vient rompre les lignes monotones ; aussi regrettons-nous fort peu de ne l'entrevoir que rarement à travers le voile de brumes qui l'enveloppe. Cinquante heures environ de cette course récréative nous amènent enfin devant une terre basse qui, à demi perdue dans le brouillard, s'étend au loin vers le sud, pareille à une traî née de nuages grisâtres. Nous passons entre le cap Kanin et la Pointe-Sainte, Sviatoi Noss, nom que nos marins, dans leur langage fantaisiste, ont transfor mé en celui de Sweet Nose (joli nez); puis nous entrons dans le Corridor, canal large d'au moins trente milles, qui conduit de l'o céan Arctique à la vaste et capricieuse dentelure de la côte russe appelée la « mer de Glacé. » La plage qui se trouve à notre droite, tandis que nous suivons le détroit, est la terre des Lapons, triste pays où l'on n'aperçoit que de mornes lacs, des dunes stériles; cà et là, quelques chasseurs poursuivent dans ces solitudes un maigre gibier; de rares pêcheurs tendent leurs filets au milieu des eaux sombres ; ils sont sujets du tsar et observent le rite orthodoxe, mais leur dialecte ne serait point compris au Palais d'Hiver, et ils ont conservé certaines pratiques religieuses qui ne sont pas sanctionnées par les hauts dignitaires de Saint-Isaac.

La Laponie n'est autre chose qu'un fouillis de rocs énormes, de marécages profonds et sombres; çà et là se déroule entre ces obstacles une vallée sinueuse, sur les pentes de laquelle poussent les lichens chétifs dont les rennes font leur nourriture. Des bouquets de pins et de bouleaux donnent à ce paysage un peu de va riété, mais aucune céréale ne croît sous ces froides zones et les indigènes n'ont d'autres ressources que le gibier et le poisson. Le pain de seigle, leur seul luxe, doit être expédié par eau des villes d'Onega et d'Arkhangel, qui elles-mêmes le tirent des provinces méridionales. Les Lapons sont encore nomades ; ils passent leur interminable hiver dans des cabanes qu'ils bâtissent de leur mieux ; pendant le rapide été, ils s'abritent sous des tentes. Les huttes, en forme de pyramides, sont faites de troncs d'arbres grossièrement équarris, une couche de lichens les rend impéné trables à l'eau glacée.

Leurs tentes rappellent celles des Indiens Comanches : ce sont des peaux cousues ensemble et tendues au tour d'un pieu ; une ouverture pratiquée au sommet laisse pas ser la fumée. Le Lapon transporte sa demeure d'une place à une autre sui-

Chapitre I

3 vant la saison ; tantôt il fait paître ses rennes sur le versant des collines; tantôt il poursuit le poisson sur les rivières et le long des côtes; l'été, il erre sur la terre ferme à la recherche des mousses, l'hiver, il se rapproche des plages où arrivent le phoque et la morue. Les hommes savent aussi bien manier l'arc, leur antique arme nationale, que le fusil, apporté plus tard par les L ;La mère et lesífìlles, rochers de la mer polaire. colons qui sont venus se fixer au milieu d'eux. Les femmes, qui ne sont rien moins que gracieuses, avec leurs pantalons en peau de phoque et leurs tuniques en peau de renne, sont pour la plu part adonnées aux arts magiques. Dans tous les pays du Nord, on ne parle qu'avec terreur de ces affreuses sorcières qui, assu rent les pêcheurs, ont toujours à leurs ordres un démon, docile esclave assujetti à leur puissance par le prince de l'enfer.

Une Laponne lit dans l'avenir; elle sait ce que le jour qui commence à poindre apporte à la terre. Elle peut jeter un sort à quiconque s'est attiré son courroux; elle s'élance à son gré dans l'espace, exerce son pernicieux pouvoir contre les navires qui se débattent bien loin sur l'Océan. Un groupe de rochers, qui se dressent au milieu des eaux de la mer Polaire, est désigné par les pêcheurs de morue qui fréquentent ces régions, sous le nom de la Femme et T Enfant. De telles imaginations ne sont pas rares dans les mers arctiques où les vagues luttent avec acharnement contre les falaises, les travaillent sans cesse et souvent exécutent d'étranges sculptures. Sur le cap Nord, un roc est appelé le Moine; près de là, un groupe d'iles figure aux yeux des matelots une mèie entourée de ses filles.

Aperçus à travers le voile de la brume, certains blocs de pierre revêtent un aspect magique ; ainsi ce rocher du désert po laire dans lequel les pêcheurs de morue découvrent une femme et son enfant, leur était longtemps apparu comme la Sorcière d'Or. Rarement elle se laisse voir, car les nuages en été, les neiges en hiver dérobent ses charmes aux yeux avides de la contempler, mais quand elle daigne montrer son visage sous les rayons brillants du soleil, les matelots la saluent avec des chants de joie, ils savent que leur voyage sera béni, qu'une abondante récolte de peaux et de poissons les attend. Toute sorcière cependant est à craindre. Malheur au marin qui par le temps sombre, vient se heurter contre ce rocher redoutable! La terre que nous laissons à notre gauche est la péninsule Ka nin ; elle appartient à cette région de landes désolées sur laquelle errent les Samoyèdes ; désert de glace, plus sauvage encore que le pays où le Lapon poursuit le gibier.

Cette province du grand empire n'a ni villages, ni routes, ni champs, elle n'a pas même de nom, car les Russes ne la désignent que par une périphrase : Terre des Samoyèdes. Elle s'étend au nord et à l'est, depuis les murs d'Arkhangel et les eaux du cap Kanin jusqu'aux sommets des monts Ourals et aux Portes de fer de la mer de Kara. Dans les replis de son sol, la neige ne fond jamais, ses rivages, qui se prolongent à l'orient sur une longueur de près de sept cents lieues, sont, pendant huit mois sur douze, fermés par des chaînes de glace. En juin, quand l'hiver s'éloigne, les versants de quelques vallons privilégiés se tapissent de mousses, étroites et rares mou-

CHAPITRE I.

5 chetures vertes sur un fond de rochers nus, de neiges sales et Samo-jèdes. grises. Ces mousses précieuses, ces lichens, nourrissent le renne, chameau de la zone polaire, qui fait vivre les rudes habitants du pays. Le mot Samoyède signifie cannibaie, anthropophage ; tel est le verdict de l'étymologie, mais cette science n'est pas infaillible ; pour sanctionner un jugement pareil, il faut des preuves plus dé cisives, et le champ reste ouvert aux recherches sérieuses. Les Samoyèdes ne font pas cuire leurs aliments ; ce qui est certain, c'est qu'ils se nourrissent de renne cru. En poursuivant le gibier duquel dépend leur existence, ils ont déserté le territoire qu'ils occupaient à l'extrême nord de l'Asie, ont franchi les monts Ourals, et sont descendus vers le cap Kanin, région trop froide et trop stérile pour toute autre race d'hommes.

C'est là que les Zirianes les ont trouvés, qu'ils les ont défaits et réduits à une condition fort semblable à l'esclavage. Ces Zirianes, peuple intelligent et brave, paraissent avoir des affinités d'origine et de langage avec les Finnois; ce sont probablement les débris d'une ancienne colonie de trappeurs. Plus beaux et mieux doués que les Samoyèdes, ils se façonnent, comme les Russes, leurs frères, des cabanes de bois, et possèdent de riches troupeaux de rennes qu'ils font garder par le peuple vaincu. Cet assujettissement à une race supérieure initie lentement le Sa moyède à la civilisation; il lui inculque le sentiment de la pro priété, le respect de la vie humaine. Un Peau Rouge se nourrit de sa chasse, il tue des buffles au-delà de ses besoins, pour le seul plaisir de détruire. Le Samoyède serait de même; mais les Zi rianes lui ont appris à prendre au piège, à élever l'animal dont l'homme de l'extrême nord tire toute sa subsistance.

Véritable sauvage, élevé d'un degré seulement au-dessus du Pawnie de l'Arnérique du nord, le Samoyède ne se construit pas de demeure fixe; il ne cultive pas de champ, ne possède pas le sol. Comme le Lapon, il habite sous une tente de construction élémentaire, et qui, à l'intérieur, rappelle le wigwam indien, car elle ne renferme d'autre mobilier que des peaux sur lesquelles on s'étend pour dormir. Ces tentes ne portent pas la moindre trace d'un art quelconque ; on y chercherait même en vain les grossières ébauches que le Cheyenne barbouille sur le mobile abri qu'il transporte au milieu de la savane. Et pourtant, le Samoyède a quelques idées vagues , il est vrai , d'une vie sociale , voire d'un gouverne ment. II donne le nom de choum à un groupe d'habitations; le choum

CHAPITRE I.

7 est gouverné par un chaman ; dans la société russe ce personnage prend le titre plus honorable de pope. L'empereur actuel a envoyé quelques prêtres au milieu de ces tribus, comme autrefois Marfa Boretski expédia ses moines en Laponie et en Carélie, dans l'espérance d'arracher les indigènes à leurs habitudes païennes et de les convertir au christianisme. On voudrait croire que ces missionnaires réussissent à faire quel que bien; mais tout Russe qui connait le pays et les habitants, sourit quand on l'interroge sur la propagande orthodoxe, dans les parages du golfe d'Obi et de la mer de Kara. Je n'ai pu en juger par moi-même; il m'est arrivé seulement de rencontrer un de ces prêtres grecs qui, désespérant sans doute de transformer son peuple, s'était à peu près rendu semblable à lui. Quoiqu'il portât toujours le titre de pope, il vivait comme un chaman, il en avait adopté le costume, et, chaque jour, sa démarche, sa manière d'être trahissaient de plus en plus le Mongol.

On disait même qu'il partageait sa tente avec une sorcière indigène. Ces peuplades gardent les frontières de l'empire des tsars; leur rochers sont comme les portiques de la Grande Russie, la terre des vieux Busses, dont les cavaliers tartares n'ont jamais foulé les plaines ni les forêts. Pourquoi, dira-ton, entrer en Russie par la porte du Nord ? Cher lecteur, j'avais mes raisons pour cela. Supposez que le Grand Mogol ait conquis l'Angleterre au dix-septième siècle; que les coutumes asiatiques aient pendant deux cents ans été à Lon dres le suprême bon ton ; puis, que notre Bretagne, secouant le joug, ait recouvré sa vie civile, ses libertés antiques, quel pays devrait visiter d'abord un étranger désireux de connaître le véri table caractère anglais? N'irait-il pas en Amérique chercher dans les Massachusetts un type non altéré par l'influence orientale, quitte à compléter ensuite ses études en se transportant sur les bords de la Tamise et de la Mersey ?

De même, le voyageur qui veut se faire une exacte idée de la Russie libre à laquelle la guerre de Crimée a donné naissance, doit commencer son travail d'observation dans les zones septentrionales, parce que c'est seulement dans cette région de lacs et de forêts, qu'il trouve une branche de la famille slave qu i n'a jamais obéi à un maître étranger, qui n'a jamais modifié ses mœurs au contact d'une autre race. Le territoire, sept fois plus grand que la France, qui s'étend de Perm à Onega, fut colonisé par No vogorod-la- Grande, à l'épo que où cette cité était encore une ville libre, riche par son com merce, illustre par ses arts et sa piété, rivale de Francfort et de Florence, chaînon, comme Bruges et Londres, de la ligue hanséa tique. Les districts ainsi formés défendirent toujours leurs franchises, repoussèrent les coutumes allemandes et le joug tartare, gardèrent le caractère national pur du moindre alliage. « Jamais, me disait avec orgueil un fermier d'Arkhangel, nous n'avons eu parmi nous ni noble, ni esclave. » Ils ont en toutes choses, le mal comme le bien, conservé religieusement ieur antique genre de vie ; et quand le tsar Godounof essaya de modifier l'organisation du village d'après la forme tartare (1601), quand le patriarche Nikon voulut infuser dans l'Eglise une plus forte dose d'esprit byzantin (1667), ils résistèrent aux ordres de l'empereur, aux in jonctions du patriarche.

Ces libres colons, bravant les efforts d'une lignée d'autocrates, refusèrent énergiquement d'échanger leurs anciens rites contre la liturgie officielle qu'on voulait leur imposer. Ils gardèrent leur langue, quoique la capitale l'eùt rejetée; puis, lorsque les temps furent venus, ils donnèrent au monde un grand poëte, Michel Lomonosof, qui, né dans la cabane d'un paysan, illustra cette langue proscrite, l'imposa aux collèges, au sénat et à la cour.

Chapitre II

, La mer Blanche. Nous doublons le cap Intsi, et nous laissons derrière nous les détroits resserrés qui séparent le pays des Lapons de celui des Samoyèdes. Deux fois plus vaste que le lac Supérieur, la mer Blanche rappelle par sa forme le lac de Còme : elle offre au nord une étroite baie qui se prolonge jusqu'à la ville de Kandalax, dans la Laponie russe, et au sud, deux autres baies, séparées l'une de l'autre par une large péninsule de sable, dont les misérables habitants pê- Le capjiuid.

CHAPITRE II.

11 chent la morue et poursuivent le phoque. Les fleuves qui viennent se jeter dans ces derniers golfes, ont fait donner, à l'un, le nom d'Onega, et à l'autre, celui de Dvina. A l'embouchure des cours d'eau se trouvent deux ports marchands, Onega et Arkhangel. Un pilote russe. La profondeur de la mer Blanche est considérable, on l'évalue vers l'entrée à quatre-vingts brasses, et, près de la baie de Kanda lax, la sonde n'en accuse pas moins de cent soixante; pourtant, le rivage n'est ni haut ni escarpé. Le golfe d'Onega est semé de pe tits ilôts; la plupart ne sont que des bancs de sable, formés par LA RUSSIE LIRRE. 12 le limon que les vagues détachent des plateaux de Kargopol et charrient jusqu'en cet endroit. Un archipel d'une certaine importance se trouve néanmoins entre la pointe Orlof et la yille de Kern ; parmi ces îles figurent Solovetsk, Anzersk, Moksalma, Zaet et plusieurs autres, dont les noms se rat tachent à l'histoire de la Russie, et réveillent le souvenir de cu rieuses légendes de la cour impériale.

Solovetsk, la plus grande du groupe, montre avec orgueil son couvent célèbre, tout imprégné encore du souvenir de saint Savatie et de saint Zosime ; ses murs ont servi de refuge à saint Philippe ; il possède une châsse vénérée qui attire en pèlerinage monarques et mendiants ; c'est dans ses vastes corridors que l'on voit errer le spectre solennel, dont la seule pensée fait tressaillir d'effroi le Cosaque sous sa tente, le pécheur de morue dans sa barque fra gile. Ce monastère a été le théâtre d'une foule d'événements mé morables, et même de miracles que la poésie et la peinture ont à l'envi célébrés. En dehors de la barre de la Dvina se dresse la tour, de con struction récente, au sommet de laquelle s'élève un phare, qui domine la mer de quatre-vingts pieds ; mais la draperie de brouillard dont il est presque toujours entouré, ne permet guère de l'apercevoir.

Un pilote monte à notre bord; son visage, encadré d'une abondante chevelure, exprime la douceur et la patience; d'un ton humble, craintif, comme s'il avait peur de voir son avis pris en mauvaise part et d'être battu, il nous dit que la marée est basse à la barre et que nous serons obligés d'attendre le flot. — Attendre! s'écrie notre patron, oh! que non pas! donne-nous un coup de main, nous passerons tout de suite. Le soleil vient justement de percer la brume ; mais les nuages sont lourds et sombres, chacun sent qu'un coup de vent est proche. Près de la barre, deux bâtiments, le Therael Y Olga, vacillent comme des hommes ivres ; cependant le pilote russe, dominé par une vo lonté plus forte, cède avec un sourire de résignation; et notre vitesse étant ralentie de moitié, nous cinglons vers la ligne de si gnaux noirs et rouges qui flottent en face de nous.

Bientôt nous laissons en arrière le Thera et YOlga, que le remous de notre sillage secoue fort rudement et dont la voilure frissonne, pareille à un malade saisi de la fièvre ; une demi heure plus tard nous franchissons la ligne des bouées, nous sommes dans le port extérieur. Un rivage du golfe Onegi.

CHAPITRE II.

15 Comme tous les grands fleuves, la Dvina a formé près de son embouchure un delta d'îles et d'ilôts, à travers lesquels ses eaux coulent vers la mer par une douzaine de bouches. Aucun de ces canaux ne peut être nommé le bras principal, car le fleuve, plus capricieux encore que l'Océan, change souvent ses allures. Tel bateau, sorti en août par un passage fort large, le trouvera pres que fermé quand il reviendra au mois de juin de l'année suivante, et sera obligé d'en prendre un autre. D'après les anciennes cartes, l'embouchure la plus considérable était située non loin du couvent de Saint-Nicolas; plus tard, elle futprès de File Rose ; puis, au-delà des batteries du fort Dvina ; mais, deux étés de suite, de violents orages bouleversèrent les mers du Pôle et fermèrent la passe. La police du port, témoin du ravage, se croisait les bras.

Que pouvait-elle faire? Arkhangel serait encore aujourd'hui privé de la communication fluviale qui forme sa richesse , si un marchand danois, établi dans le port de Solambola, n'avait proposé aux com merçants étrangers de louer un bateau à vapeur et de chercher à ouvrir une voie à leurs navires. « Si l'eau descend, dit-il, c'est qu'elle s'est frayé un passage. Essayons de le trouver. >*■ Une centaine de livres furent déposées à la banque pour le payement des frais de l'entreprise, le steamer explora le fleuve, et l'on reconnut que l'une de ses bouches, celle de Maimax, avait une profondeur suffisante pour donner entrée aux plus grands navires. Les obstacles paraissaient levés, les communications de la ville avec la mer étaient rétablies; déjà, les habitants se réjouissaient de l'éminent service rendu à leur commerce.

Mais on avait compté sans les autorités du port. Jamais aucun bâtiment n'était sorti d'Arkhangel par le bras de Maimax; aucun règlement n'avait été fait en vue de cette voie ; la police ne pouvait laisser un navire mettre à la voile sans que son congé eût été libellé dans les ''ormes ordinaires. En vain, les marchands représentaient que le cas, étant nouveau, réclamait une disposition nouvelle. Autant aurait valu raisonner avec un fonctionnaire turc. Ici étaient mouillés des vaisseaux chargés d'orges et de sapins pour l'Elbe, la Meuse, la Tamise ; là, les eaux abondantes de Maimax coulaient vers la mer ; mais les règlements russes, qui ne se préoccupent ni des fantaisies de la nature, ni des besoins des hommes, ne permet taient pas que la flotte appareillât. Une supplique fut adressée au gouverneur d'Arkhangel, le prince Gagarin; bien qu'il fît force plaisanteries sur les autorités du port et leurs formalités ridicules, il n'avait malheureusement aucun intérêt engagé dans la cargaison.

L'affaire demeura donc en suspens. Gospodin Sredine, le directeur des douanes, homme intelligent et adroit, tenta d'obtenir l'ouverture du port en offrant de créer des receveurs pour le nouveau canal; mais la police était.... la police. On avait beau répéter que les marchandises pouvaient s'avarier, que le capital ainsi employé restait impro ductif, que chaque rouble gaspillé était autant de perdu pour la ville.... « Comment tout cela s'arrangea-t-il enfin? » demandai-je. — D'une façon fort simple, répondit un patron qui, lui-même, avait été prisonnier dans le port à cette époque. Nous nous adressâmes à Pétersbourg; le ministre dit un mot à l'empereur; et voici leur conversation telle qu'on nous Fa rapportée. — Qu'est-il donc arrivé dans Arkhangel, demanda le tsar, pourquoi tout ce tapage? — Sire, c'est au sujet d'une nouvelle embouchure de la Dvina, des bâtiments voudraient y passer, sire, parce que le vieux canal est ensablé, sire. — Pour Dieu, s'écria l'empereur, laissez les navires passer par où ils pourront. » La question fut-elle réglée avec ce sans-façon tout marin, ou, ce qui est plus vraisemblable, suivit-elle la voie méthodique et lente des rapports officiels? je ne saurais le dire; toujours est-il que Fembouchure de Maimax fut ouverte, malgré les autorités du port, malgré la lettre des règlements.

Un Hébreu des anciens âges aurait appelé cette mer un sépulcre blanchi. Ceux mêmes pour qui les tempêtes se résument dans une série de chiffres — tant de navires perdus au milieu des glaces, tant de cadavres jetés sur la côte, — les savants, en un mot, trouveraient dans les lugubres annales de ces parages quel que motif d'indulgence pour la vieille superstition laponne de la sorcière d'or. II y a deux ans, la saison fut exceptionnellement meurtrière; une journée surtout, journée sombre et terrible, restera longtemps gravée dans le souvenir des habitants. Vers la fin de juin, un rapport, envoyé par un homme digne de représenter son pays sur ces lointains rivages, le consul anglais d'Arkhangel, vint répandre l'alarme dans Londres. II demandait, avec des accents que n'entendent pas souvent les administra tions, une efficace et prompte assistance. Plus de cent vaisseaux

CHAPITRE II.

17 allaient périr dans les glaces. C'étaient des bâtiments de toutes sortes et de tous pays, suédois, danois, hollandais, britanniques; lougres, sloups, corvettes, caboteurs ; la plupart manœuvrés par des Anglais. Ne pouvait-on leur venir en aide? « Le se cours est en route,» répondirent les fils télégraphiques de Charing Cross. En effet, le premier juillet, deux bateaux à vapeur par taient de la Tamise pour tenter d'arracher aux glaces polaires ces vaisseaux, ces hommes. Quinze jours après, les steamers avaient doublé le cap Gorodetsk, sur les côtes de Laponie, et le lendemain, au point du jour, il s'efforçaient de franchir la barre d'Arkhangel. II leur fut impossible de passer, ce qui pourtant n'empêcha point les équipages anglais d'accomplir avec une ra pidité merveilleuse l'acte de dévouement pour lequel ils étaient accourus.

La flotte qu'ils venaient sauver avait quitté les ports de la Dvina sur la nouvelle que les glaces commençaient à fondre, mais lorsque les vaisseaux se furent engagés dans le Corridor, le vent ayant viré du nord au sud, ils se trouvèrent entourés de ban quises qui craquaient de toutes parts et se balançaient de la fa çon la plus menaçante. A force de précautions, ils atteignirent sans encombre le cap Kanin. En face d'eux, la glace était épaisse et haute; impossible de se frayer un passage, les bâtiments bondissaient et gémissaient sous le choc des banquises. Pour comble de malheur, le vent se mit à souffler avec force, et, pendant trois jours entiers, entassa les glaces dans le passage, obligeant la flotte à se rejeter en arrière et fermant toute issue vers la mer libre. Les bâtiments roulaient çà et là, incapables, malgré tous leurs efforts, de garder le milieu du canal; le courant impétueux les entraînait pour les précipiter sur les récifs de Laponie, où les équipages se voyaient bientôt 'emprisonnés dans la muraille de glace.

Les marins des navires les plus solides pouvaient, au milieu de l'affreuse solitude, entendre le bruit sinistre, pareil à celui de l'artillerie d'un fort, que faisaient les coques des autres vaisseaux en se brisant sous la formidable étreinte des banquises, comme un verre de cristal dans la main d'un athlète. Lorsqu'un bâtiment coulait bas, les matelots s'élançaient sur la glace et se réfugiaient à bord du navire le plus voisin, sauf à déménager de nouveau quelques heures plus tard. Un homme faisait naufrage cinq ou six fois dans un seul jour, chacune des embarcations auxquelles il avait demandé un abri se dérobant sous ses pieds pour s'en gouffrer dans l'abîme de glace. Quand le relevé des pertes fut dressé par les deux steamers de sauvetage, le ministère du commerce reçut le rapport suivant : Le nombre des navires que les équipages avaient dû abandonner s'élevait à soixante-quatre ; quatorze seulement avaient été sauvés, les cinquante autres avaient péri.

Parmi ces derniers, dix-huit, construits en Angleterre, étaient montés par des marins appartenant à la mème nation. L'auteur du rapport faisait ob server avec un noble et patriotique orgueil, qu'un seul des vais seaux portant le pavillon britannique avait pu être retiré de la glace après avoir été abandonné par son équipage. II suftit, en effet, d'énoncer un fait pareil pour montrer combien les matelots anglais sont des gardiens fidèles et courageux des bâtiments qui leur sont confiés. II serait à souhaiter pour l'honneur du Royaume-Uni que ses flottes n'eussent laissé dans la mer Blanche que des souvenirs de ce genre.

Chapitre III

La Dvina. Entrés par le bras de Maimax, nous remontons le delta une vingtaine de milles; les rivages très-bas et couverts d'une riante végétation, les îlots verdoyants rappellent le Missouri, quoique le limon de la Dvina ne soit ni aussi noir, ni aussi riche, que celui du fleuve américain. II tapisse seulement les îles de gazon et les parsème de petits arbrisseaux. Plus loin, sur la terre ferme s'é tend à perte de vue un rideau de pins séculaires. L'île basse que l'on aperçoit à droite quand on franchit la barre, porte le nom de Saint-Nicolas en souvenir du prêtre qui, rempli d'un zèle fougueux pour la cause de la foi, souffleta, dit-on, l'hérétique Arius. Nul ne sait où ce Nicolas vécut et mourut car l'histoire ne mentionne nullement sa présence au premier concile

CHAPITRE III.

19 de Nicée. La tradition le fait naître à Liki et habiter Myra, mais on n'a pas conservé une seule ligne de ses écrits, et les vertus qu'on lui attribue sont parfois contradictoires. II est le patron des nobles, des enfants, des matelots, des pèlerins. En dépit de l'in certitude qui plane sur son caractère et sur sa naissance, Nicolas est pourtant un saint fort populaire. Le peuple l'aime à cause de Rivages de la Dvina. sa tendresse envers les pauvres; il est l'ami des mendiants, des pêcheurs, des vagabonds. II est la consolation, l'espérance c'e ceux qui sont en danger de périr dans les flots ou de mourir de faim. Dans les déserts du nord, il n'est personne qui n'invoque son nom, ne vénère son image, mais nulle part on ne lui rend un culte plus fervent que dans le bassin de la mer Blanche.

Avtc LIERE. 20 quelle joie pieuse le pêcheur de ces côtes lit dans la Vie des Saints (qui est à la fois sa Bible, son épopée, son drame, son code, son histoire), que Nicolas est le plus puissant des habitants du ciel, qu'il est assis à la droite de Dieu, et qu'il a sous ses ordres une armée de trois cents anges, le glaive au poing, prêts à s'élancer au moindre signe. Un moujik priait un de mes amis de lui dire, qui serait Dieu quand Dieu mourra? « Mon brave homme, lui répliqua l'Anglais en souriant, Dieu ne mourra jamais. » Le paysan fut d'abord interdit et répéta d'un air abattu : « II ne mourra jamais ! » Puis il se remit du choc et la lumière parut se faire de nouveau dans son esprit. — Oui, reprit-il avec lenteur; j'y suis maintenant, vous êtes un incrédule; vous n'avez pas de religion.

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