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Histoire de la guerre du Pacifique, 1879-1880 (1880-1881)

Diego Barros Arana · 1881 · Scanned text

167,936 words · about 11 h 46 min to read

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About this book

Author
Diego Barros Arana
Language
French
Published
1881
Length
167,936 words · about 11 h 46 min
Sections
13 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (13)
  1. Front matter about 12 min
  2. Chapitre II about 10 min
  3. Chapitre III about 15 min
  4. Chapitre IV about 7 min
  5. Chapitre V about 5 min
  6. Chapitre VI about 1 h 24 min
  7. Chapitre VII Pisagua, Novembre about 18 min
  8. Chapitre VIII Batailles De about 32 min
  9. Chapitre IX Chute Des about 26 min
  10. Chapitre X Moquegua Et Los Anjeles, De Janvier about 16 min
  11. Chapitre XI about 19 min
  12. Chapitre XII Tacna, Mai about 31 min
  13. Chapitre XIII Arica, Juin about 7 h 9 min

Continue:

Front matter

(1879-1 88O) SCEAUX. — IMPRIMERIE CHARAItlE ET FILS. 1879-1880 PAR DIEGO BARROS ARANA PUËMIÈRE PARTIE AVEC UNE CARTE GÉNÉRALE DU THÉÂTRE DE LA GUERRE, ET HUIT PLANS DE COMBATS PARIS LIBRAIRIE MILITAIRE DE J. DUMAINE LIBRAIRE-ÉDITEUR L. BAUDOIN et C", Successeurs Rue et passage Dauphine, 30 (1879-1880) AVANT-PROPOS Lorsque les républiques américaines se séparèrent de l'Espagne pour se constituer en états indépendants, elles adoptèrent comme principe général, pour la fixa tion de leurs limites territoriales, une règle qui, au moins en apparence, était destinée à faire disparaître toutes les difficultés. Les limites des nouveaux états, disait-on, seront les mêmes que celles qu'avaient, sous le régime espagnol, les vice-royautés, les capitaineries générales, ou les provinces formant à présent les républiques indépen dantes; Ce principe du droit public américain est appelé YUti possidetis de 1810, parce que cette année a été la dernière dans laquelle l'Espagne a exercé sur ces vastes territoires sa souveraineté pleine et entière, sans entraves ni discussion.

AVANT-PROPOS En théorie, il n'y avait donc rien de plus facile que de régler, dans ces pays, toutes les questions de limites. Chaque état reconnaissait, pour la démarcation de son territoire, celle que le monarque espagnol avait donnée à la province qui formait la nouvelle république. Dans la pratique, ce principe devait offrir et a offert les difficultés les plus sérieuses. D'abord TAmérique espagnole, dont la population •est assez faible, était encore beaucoup moins peuplée sous le régime colonial. Entre une province et l'autre, il y avait souvent de grandes parties de territoire encore mal explorées et fréquemment abandonnées aux sau vages ; il s'y trouvait aussi des espaces inhabités ordi nairement stériles, quelquefois fertiles, mais l'état ru dimentaire de Tindustrie coloniale faisait croire qu'on ne pouvait en tirer aucun profit.

Ces territoires inter médiaires pouvaient être également réclamés à titre plus ou moins plausible par Tune ou l'autre des pro vinces limitrophes. D'un autre côté, le roi d'Espagne n'avait pas toujours établi des limites fixes aux diverses provinces de son empire colonial. Les dispositions qu'il dicta à cet effet étaient en général fort élastiques, quelquefois vagues, surtout quand elles s'appliquaient à des régions dont Tétude géographique était incomplète. De plus, le roi, étant le souverain de ces vastes pays, chargeait indifféremment tantôt un fonctionnaire, tantôt un autre, de certains actes de juridiction sur un territoire qui pouvait très bien ne pas être soumis à ce délégué; et cette mission créait pour celui-ci un titre de souveraineté apparente qui a pu plus tard être invoqué dans la dis- AVANT-PROPOS 3 cussion des limites des nouveaux états.

Chapitre II

Progrès industriels du Chili. — Les mineurs et industriels du Chili commencent à peupler le désert d'Atacama. — Le gouvernement de la Bolivie réclame ce territoire. — Difficultés diplomatiques et menaces de guerre en 1863. — Traité de 1866. — La Bolivie n'observe pas ce traité. —Rapide développement de l'industrie chilienne dans le désert. — Révolution en Bolivie en 1871. — Elle suscite de nouvelles difficultés pour l'accomplissement du traité. — On signe à la Paz le pacte complémentaire de 1872. — Nouvelles concessions que ce traité faisait à la Bolivie. Tenus ainsi éloignés des voies révolutionnaires et par Tin fluence de la loi, et par Taction à la fois ferme et modérée du gouvernement, les Chiliens ont concentré toute leur activité sur un seul point : le développement de Tindustrie. En même temps que le gouvernement faisait explorer tout le territoire, étudier minutieusement la faune, la flore et la minéralogie du pays, qu'il en faisait lever sur une grande échelle la carte géo désique et géologique1, la population des provinces centrales se livrait avec ardeur au commerce et à Tagriculture; celle du sud exploitait les gisements de houille, et celle du nord les mines d'argent et de cuivre.

La conséquence de cet esprit d'i- 1. Pour obtenir ce résultat, le gouvernement avait appelé au Chili une vraie colonie de savants européens qui ont rendu les services les plus importants. Nous nous bornerons à citer les noms de M. Cl. Gay, plus tard membre de l'Académie des sciences; du géologue et minéra logiste Domeyko ; du naturaliste Philippi; de l'astronome Moesta, et du géographe Pissis, qui a levé, après vingt-quatre ans de travail, la carte du territoire. Nous n'avons pas à parler ici des professeurs engagés en France et en Allemagne pour enseigner la chimie, la médecine, la mé canique, l'économie politique, les humanités, les langues classiques, etc. II convient cependant d'ajouter que le Chili a également appelé à son service un grand nombre des hommes les plus distingués de TAmérique espagnole. nitiative a été de quintupler la population qui atteint aujour d'hui le chiffre de près de deux millions et demi d'habitants.

Les rentes publiques qui, en 1810, représentaient à peine un demi-million de piastres, s'élèvent aujourd'hui à plus de dix sept millions; et le commerce extérieur qui était alors de deux millions atteint maintenant le chiffre considérable de soixante millions. Le port de Valparaiso qui, à cette époque, était le quatrième ou le cinquième du Pacifique par son importance commerciale, et qui avait à peine trois mille habitants, est aujourd'hui le premier de TAmérique espagnole dans ces mers et compte environ cent mille âmes. L'exploitation des mines dans la région du Nord a pris un énorme développement. Sans parler de Targent, il est bon de rappeler que le Chili produisait, en 1870, plus de la moitié du cuivre employé par Tindustrie du monde entier. Cette exploitation porta les Chiliens à s'enfoncer de plus en plus dans le désert d'Atacama, qui, pendant des siècles, avait été considéré comme stérile pour toute espèce d'industrie.

C'était pour tout le monde un affreux climat, une région maudite, sans eau, sans végétation, où Thomme ne pouvait voyager qu'à la condi tion d'emporter Teau et les vivres tant pour sa subsistance que pour celle des bêtes de somme. L'activité des Chiliens y trouva cependant des mines de cuivre, des dépôts de guano et de salpêtre, ou nitrate de soude, dont Tindustrie pouvait retirer de grands avantages. Le gouvernement du Chili fit reconnaître scientifiquement cette région par terre et par mer, pour favoriser l'infatigable esprit d'entreprise de ses nationaux. De cette manière les anses et d'autres points de l'aride désert situés au sud du 23° degré de latitude, commencèrent à se peupler d'industriels et de travail leurs chiliens. Le gouvernement de la Bolivie, même au milieu des révolutions qui Tont incessamment déchiré, n'avait pas vu avec indifférence les progrès industriels de ses laborieux voisins. 11 ne tarda pas à entamer des réclamations diplomatiques, tantôt modérées, tantôt menaçantes et belliqueuses.

II paraît que cette question servait les intérêts des différents partis et leur fournissait un moyen de tranquilliser l'opinion par Tan nonce ou la menace de complications extérieures. La Bolivie prétendait que le territoire que les Chiliens commençaient à peupler, était compris dans ses limites, d'après le principe de YUti possidelis de 1810. Le Chili répondit à ces réclamations d'un ton à la fois ferme et modéré, en évitant scrupuleusement les provocations belli queuses. Chaque partie produisit ses documents historiques, et Tune et l'autre montrait la confiance la plus absolue, dans la légitimité de ses titres. II y eut un moment où cette discussion fut sur le point de se changer en une rupture armée. Le 5juin 1863, Tassemblée législative de la Bolivie vota une loi conçue en ces termes : « Le pouvoir exécutif est autorisé à déclarer la guerre au gouvernement de la république du Chili, si, après avoir épuisé les moyens de conciliation par voie di plomatique, il n'obtient pas la restitution du territoire usurpé, ou au moins une solution pacifique, compatible avec la dignité nationale. » Le gouvernement du Chili écouta avec calme, et pour ainsi dire avec indifférence, cette provocation si inopportune et si contraire aux règles.

Et, malgré les exigences d'une partie de la presse et de quelques députés qui voulaient suspendre toute négociation avec la Bolivie à moins que cette déclaration ne fût retirée, il continua à négocier, et il reçut même à Santiago un nouveau ministre plénipotentiaire de ce pays. Tout d'abord, ces négociations ne conduisirent à aucun ré sultat pratique; mais enfin, le 10 août 1866, on signa un traité qui paraissait devoir mettre un terme à toutes ces questions. Dansl'intérètdelapaixetdela bonne harmonieenlre deux États voisins, le Chili limitait sa souveraineté effective au 24e degré de latitude sud. Mais en compensation, il fut convenu que le produit des dépôts et des droits de douanes à percevoir sur Tex portation des minéraux extraits du territoire entre le 23° et le 25° degré, seraient répartis par moitié entre les deux gou vernements.

II fut stipulé, en outre, que les deux États payeraient également par moitié une indemnité de 80,000 piastres (400,000 francs), qui était due à divers particuliers. Afin de faire mieux comprendre l'esprit de cette stipulation, nous devons dire que toutes les industries établies dans le ter ritoire compris entre le 23° et le 25° degré, étaient exploitées par des citoyens et des capitaux chiliens. Y eut-il là une faute de la part du gouvernement chilien? Le temps est venu démontrer bien vite Terreur qu'il avait commise, en comptant qu'un pacte de cette nature pouvait raffermir la paix entre les deux États. Pour qu'un semblable traité produisît les résultats qu'on en espérait, il aurait fallu que les parties contractantes eussent pu compter sur des gouvernements stables, sérieux et animés d'un égal respect pour les stipulations établies.

II aurait fallu que Ton eût eu de part et d'autre, et au même degré, la ferme intention de remplir loyalement les engagements financiers qu'on avait contractés. Sous tous les points de vue, le Chili avait mis ses intérêts en péril par le traité de 1866. En effet, il commença par payer les 40,000 piastres (200,000 francs), que les stipulations du traité avaient mises à sa charge. Pour la Bolivie, elle oublia complètement cet engage ment. Le Chili était expressément autorisé à nommer des con trôleurs dans les bureaux de douanes du territoire en question; et cela en vertu de Tarticle 3 du traité, qui dit textuellement ce qui suit : « Le gouvernement du Chili pourra nommer un « ou plusieurs employés qui, investis d'un droit parfait de « surveillance, pourront vérifier le compte des entrées de la « douane, et percevoir clans le même établissement, directe « ment et par trimestre, la part de bénéfices qui correspond au « Chili. » Malgré une prescription aussi formelle, non seulement la Bolivie n'a jamais payé un centime au Chili, pour la part qui lui revenait des droits de douane qu'elle avait perçus, mais encore, sous prétexte que le droit d'intervention de la part du Chili limitait sa souveraineté nationale, elle arrêta Taction des employés de ce pays, et s'opposa à Tinspection des comp tes.

Une pareille conduite, qui constituait une violation flagrante d'un pacte solennel, ne peut trouver son explication que dans le fait suivant, consigné dans les documents officiels de la Bolivie : Jusqu'au commencement de 1873, on n'avait aucun livre de comptabilité dans les douanes d'Antofagasta et de Mejillones, les seules existantes dans le territoire exploité en commun. Les bureaux de douane avaient perçu des sommes très considérables à titre de droits fiscaux , dont la moitié appartenait au Chili, et l'autre à la Bolivie. Mais il n'y avait pas un seul livre, un seul papier qui constatât le chiflre auquel s'élevaient ees entrées, et bien moins la destination qu'un leur avait donnée. II y avait seulement deux faits réels, indiscuta bles : la caisse était vide et le Chili n'avait pas reçu un centime.

Cette situation anormale devint encore plus intolérable, quand les industries chiliennes, établies sur ce territoire, prirent une plus grande extension. De 1866 à 1868, deux citoyens chiliens découvrirent dans ces contrées de vastes dépôts de nitrate de soude et de borax. Ils sollicitèrent et obtinrent du gouvernement bolivien la concession de divers terrains salpê triens aux conditions suivantes : Les concessionnaires devaient payer à l'État une patente de 10,000 piastres (50,000 francs). Ils devaient construire à leurs frais un môle dans le port d'Antofagasta; ils devaient ouvrir vers Tintérieur vingt-cinq lieues de chemin carrossable, et enfin établir, également à leurs frais, des dépôts d'eau et des abris pour les voyageurs. Ces conditions furent remplies et au delà par les concession naires.

Une société anonyme s'organisa au Chili pour Texploi tation des salpêtrières, et les capitaux chiliens affluèrent dans ces parages. La compagnie paya ponctuellement la patente de 50,000 francs, elle construisit le môle à Antofagasta, elle éta blit les dépôts d'eau et les auberges dans les endroits indiqués et, enfin, au lieu de la route carrossable qu'elle s'était obligée à ouvrir, elle construisit un chemin de fer. Les dépenses de ces divers travaux et des constructions nécessaires à T exploitation, montèrent à 6.000,000 de piastres (30.000,000 de francs). A la même époque, en 1870, un autre fils du Chili, non moins entreprenant, s'enfonçait dans le désert d'Atacama. Après des fatigues sans nombre, il pénétra dans des montagnes arides et inhospitalières qu'un pied humain n'avait peut être jamais foulées, et là, un peu au sud du 23e degré de latitude sud, il découvritles riches mines d'argent de Caracoles.

A cette nouvelle les capitaux chiliens ne se firent pas attendre. Sans se laisser arrêter par les difficultés d'une entreprise si colos sale, on apporta de Teau, des vivres et des fourrages; on y transporta des bois pour la construction des maisons. Ces har dis travailleurs bravaient avec un égal courage, pendant le jour, Tardeur du soleil des tropiques, et pendant la nuit le ■s froid intense de ces déserts au climat inégal et extrême. Les infatigables industriels du Chili y bâtirent une ville, qui acquit en peu de temps une certaine importance. Le commerce se développa rapidement dans cet endroit, et Caracoles, ainsi que le port d'Antofagasta devinrent le centre de grandes spécula tions industrielles et commerciales. Les droits perçus depuis lors par les bureaux de douanes établis dans le territoire compris entre le 23' et le 25° degré, furent plus considérables et, par conséquent, plus flagrante encore la violation du traité de 1866; cette violation privait le Chili de la moitié qui lui revenait sur ces contributions.

Sur ces entrefaites, il éclata une nouvelle révolution en Bolivie. Le gouvernement qui avait signé ce pacte fut ren versé en 1871. La nouvelle administration, comme toutes celles qui naissent d'un mouvement révolutionnaire, déclara que le gouvernement déchu avait laissé des souvenirs funestes dans le pays, et que, pour cette raison, elle avait Tintenlion d'annuler tous ses actes, même ceux qui provenaient d'un pacte international, ou d'un contrat constituant une propriété acquise à titre onéreux. Deux ingénieurs, l'un nommé par le Chili, l'autre par la Bolivie, avaient tracé la ligne de démarcation en vertu du traité de 1866. C'était un acte sanctionné et consommé. On prétendit en Bolivie que ce tracé était mal fait, et qu'il fallait le refaire. Le gouvernement du Chili ne perdit pas son calme au milieu de ces difficultés et de la négation de ses droits. et, au lieu de prendre une attitude résolue et belliqueuse, il préféra ouvrir de nouvelles négociations.

La compagnie d'An tofagasta, pour sa part, se résigna à soumettre son contrat à l'approbation du nouveau gouvernement de Bolivie. Cependant les négociations diplomatiques ne marchaient pas avec la rapidité que le Chili aurait voulu leur imprimer. Les fréquentes révolutions survenues en Bolivie venaient paralyser à chaque pas les travaux pacifiques de la diplomatie. Un jour le président dissout à main armée Tassemblée législa tive de Bolivie. Trois jours après, ce même président, à la sortie d'un festin dans lequel il avait accablé d'injures quel ques-uns des chefs militaires, tomba mort, le corps percé de sept balles. Malgré ces .faits déplorables, le représentant LES CAUSES DE LA GUEHRE 19 du Chili continua à négocier avec une persévérance digne d'un meilleur sort; et enfin, le 6 décembre 1872, il signa à la Paz, capitale de la Bolivie, un traité, en neuf articles, destiné à résoudre, conformément aux dispositions du pacte de 1865, « les questions accidentelles » qui avaient pu surgir.

Cette convention était de la part du Chili une nouvelle concession en faveur de la paix. L'arlicle 6 stipulait qu'avant de payer la moitié lui revenant pour sa part dans les droits d'exportation des minéraux exploités, dans le territoire com pris entre le 23e et le 25e degré, la Bolivie mettrait de côté la somme qu'elle croirait nécessaire pour payer les employés qu'elle aurait à entretenir dans cette région. Cette république pouvait donc assigner les traitements et gratifications qu'elle voudrait, et fixer comme il lui plairait le nombre de ces employés, dans la confiance que le Chili payerait la moitié. mais la moitié seulement des dites sommes, en supposant qu'on procédât avec une loyauté que les antécédents de cette affaire ne permettaient guère d'espérer. Au Chili, la presse et les chambres reconnurent les graves inconvénients de cette convention, qui obligeait la république à payer des employés à la nomination desquels elle n'avait aucune participation ; cependant, dans son désir d'éviter toute cause de conflit, le congrès approuva la convention complé mentaire, le 8 janvier 1873.

Chapitre III

Le Pérou excite les intransigeances de la Bolivie. — Déplorable situation financière du Pérou en 1872. — Pour sortir de ces embarras, le Pérou prétend s'emparer à tout prix des salpêtrières de Tarapacá. — Le Pérou cherche à susciter des embarras extérieurs au Chili pour empêcher l'intervention de cette république en saveur de ses nationaux. — Le Pérou et la Bolivie font un traité secret d'alliance en février 1873. — Efforts de ces deux pays pour cacher ce pacte au Chili. — — Le gouvernement du Pérou arrête Texportation du salpêtre. — II limite ensuite la production de cette matière. — Convaincu de l'insuffisance de ces mesures, il se décide à acheter les établissements salpêtriers. — II les achète, niais il ne les paye pas. — Préjudices que ces mesures occasionnent aux capitalistes chiliens.

La modération du Chili dans la conclusion de ces arrange ments, était regardée par ses turbulents voisins du Pacifique comme une preuve de faiblesse. « On ne saurait nier, disait-on en Bolivie et au Pérou, que le Chili a fait de grands progrès dans raffermissement de la paix intérieure, dans la consolida tion de ses institutions, et dans les travaux matériels; mais ces progrès mêmes ont énervé son esprit militaire. Un pays qui, comme le Chili, ajoutait-on, dépense plus dans son bud get de Tinstruction publique que dans celui de la guerre, sera tout ce qu'on voudra ; mais ce n'est pas un peuple qui puisse se faire respecter par Tétranger. » Aux yeux de nations qui mesurent la prospérité d'un pays au nombre de ses soldats et de ses généraux, le Chili était l'un de ces peuples qui ne comptent pas.

Toutefois, le Pérou n'avait pas jusqu'alors pris une part ostensible dans cette question. II y a des motifs de croire que, dès cette époque, il encourageait secrètement Tesprit intra itable de la Bolivie, mais en apparence il se présentait comme l'ami sincère du Chili, et il avait soin d'entretenir avec lui les meilleures relations. Néanmoins la marche de ces négociations, la modération avec laquelle le Chili cherchait un arrangement pacifique, même en sacrifiant les droits qu'il croyait parfaitement légitimes, poussèrent le gouvernement du Pérou à se départir de cette conduite, et à ne plus prendre pour guide que ses propres intérêts. On sait que le Pérou, par les immenses richesses de son sol, a été en possession de ressources qui, maniées avec intelligence et probité, en auraient fait le pays le plus prospère et le plus florissant de TAmérique du Sud.

Les dépôts de guano, exploités par l'État, lui procuraient des revenus énormes, mais ces richesses si facilement acquises étaient tout aussi vite dépen sées, tant à cause de la dilapidation des deniers de l'État et des fraudes commises dans la conclusion des marchés, que par suite des frais énormes qu'exigeait Tentretien d'une légion de fonctionnaires rétribués avec une incroyable prodigalité. « Ce pays, possédant des produits naturels dont il trouvait partout un écoulement facile et lucratif, dit un voyageur distingué qui visita le Pérou en 1876, s'est endormi trop longtemps dans ('insouciance complète de Tavenir. Chaque nouveau gouver nement amène à sa suite une foule de favoris du pouvoir : ceux-ci, devenus fonctionnaires, sont, au premier changement, retraités pour le reste de leurs jours ; leurs veuves mêmes et leurs enfants continuent à jouir d'une pension souvent fort élevée.

II en résulte que chaque citoyen croit l'État tenu de lui faire des rentes, et les finances, obérées de ce côté, entamées çi et là par des spéculations hasardées, se trouvent bien vite épuisées. a Le Pérou, lancé sous la présidence du colonel Balta dans une série d'entreprises aventureuses, a vu construire des che mins de fer, établir des docks, élever des monuments publics qui sont tous plutôt de lourdes charges que des sources de re venus. Après des journées sanglantes, don Manuel Pardo, élu président, a, sous prétexte de remaniements nécessaires, con tribué à ruiner non seulement le Trésor, mais encore le crédit public. La meilleure preuve à l'appui est que la rente péruvienne cotée à Londres, il y a quatre ans, à 74, est tombée aujourd'hui à 12! Le papier-monnaie, seule valeur en circulation, perd de jour en jour : j'ai vu tomber le ,< soi .> à 25 pence quand, au pair, il serait à 48.

Le commerce souffre naturellement de cet état de choses, Timportation diminue, et il semble impossible que bientôt, à bout de ressources et d'expédients, le Pérou ne subisse pas une de ces crises terribles dont un pays se relève difficilement. « II ne faudrait pas croire cependant qu'on soit dans la prostration à Lima : la situation paraît seulement originale, et chacun, se réveillant économiste, développe dans les journaux un moyen nouveau de sauver la patrie. Quant à la révolution, elle est, je l'ai déjà dit, à Tordre du jour, et le premier préten dant venu, réactionnaire ou radical, se croit en droit, si Toc •casion s'en présente, de tout mettre à feu et à sang pour le plus grand bien de ses concitoyens ' . n Cette situation financière du Pérou devint encore plus évi dente en 1872, quand don Manuel Pardo prit en main les rênes du gouvernement.

Cinquante jours après son entrée au pouvoir, le nouveau président se présenta en personne au congrès na tional, pour lui déclarer que le Pérou était à la veille de la banqueroute, et qu'il se trouvait dans Timpossibilité de remplir les obligations de l'État, ainsi que de faire face aux dépenses énormes de Tadministration. On décida que tous les administrateurs du trésor public sous le gouvernement précédent seraient mis en jugement, comme dilapidateurs des biens de l'État2. Cette mesure n'eut d'autre résultat pratique que de faire connaître les malversations et les scandales, dont tous les partis s'étaient rendus coupables. Elle n'améliorait en rien une situation chaque jour plus désespérée. Jusque-là, les gouvernements croyant leurs richesses iné puisables, se laissaient entraîner à des emprunts qui, mal dépensés et employés en dehors de toute règle de prudence dans des travaux improductifs, mirent l'État dans la nécessité de suspendre le service de sa dette publique, au moment où les 1.

Le comte Ch. d'Ursel, Sud-Amérique, Séjour et Voyages, Paris, 1879, p. 291. 2. L'acte d'accusation signé le 13 août 1872, par sept députés, était dirigé contre les ex-ministres du gouvernement précédent dont les noms suivent : Don M. Santa-Maria, don Nicolas de Piérola, actuellement chef suprême du gouvernement; don M. Angulo, don C. Carrillo, don Ph. Masias, le docteur don G. Loayza, le docteur don J. Arambar, le docteur don M. Garcia, don J.-F. Balta et don J. Allende. revenus produits par le guano commençaient à diminuer. Pour remplacer les ressources sur lesquelles on avait compté, le gou vernement du Pérou chercha à s'emparer sous un prétexte quelconque des dépôts de salpêtre qui abondaient dans son territoi *e. Mais il se présentait une nouvelle difficulté : ces dépôts de salpêtre étaient exploités en grande partie par des bras et des capitaux chiliens.

Plusieurs compagnies organisées à Santiago et à Valparaiso, et soutenues par les banques de ces places commerciales, avaient formé de vastes établissements pour Texploit ition du nitrate dans la province péruvienne de Tara pacá. Elles payaient au gouvernement des droits de douane très considérables, mais qui ne pouvaient pas combler les vides, et satisfaire au besoin excessif de nouveaux revenus dont le Pérou avait alors un pressant besoin. Le gouvernement péru vien dut alors se poser cette question : Le Chili consentira-t-il à ce que ses citoyens soient dépouillés de leurs propriétés? Ad mettra-t-il que la loi péruvienne les prive du produit de leur industrie et de leurs capitaux? Le Chili peut-il souffrir que la place commerciale de Valparaiso, qui est le centre d'où sont sortis les capitaux et le mouvement industriel de Tarapacá, se voie tout à coup frustrée des ressources que lui fournit T appro visionnement des établissements fondés par elle, le fret des navires, et la vente du salpêtre?

Pour résoudre cette question épineuse, le gouvernement du Pérou eut recours à un expédient, celuidesusciterdes difficultés internationales au Chili, de stimuler les résistances des États qu'il considérait comme les adversaires de cet entreprenant voisin, et de lui créer une situation sans autre issue que de céder sur tous les points. U ne lui fut pas difficile de faire entrer la Bolivie dans ce complot. Au commencement de Tannée 1873 se trouvait à Lima don Adolphe Ballivian, qui revenait d'Europe en Boli vie pour se mettre à la tête de cette dernière république. La presse péruvienne, en lui prodiguant les plus vifs applaudissements, provoqua des clameurs contre le Chili, et contre les pré tentions envahissantes qu'on lui attribuait. Le Chili avait beau borner ses aspirations à obtenir Taccomplissement du traité de 1866, et Tapprobalion du pacte complémentaire de décembre 1872, qui, comme nous Tavons vu, était une nouvelle con cession faite à la Bolivie : les journalistes et les hommes d'État du Pérou s'acharnaient à le présenter comme un usur pateur audacieux et sans vergogne.

Le Pérou seul, disaient-ils, peut mettre un terme à tant d'ambition, et cela avec d'autant plus de facilité, que le Chili n'a d'autres armes que son arrogance, et qu'il est également dépourvu de soldats et de canons. Le Pérou est assez fort pour cette entreprise, il est assez géné reux pour accourir avec ses ressources, avec ses armées et ses escadres, au secours d'une sœur aimée, dont il convient d'ail leurs de soutenir Tautonomie, dans Tintérêt de Téquilibre américain. II n'est pas difficile de comprendre la manière dont les autorités du Pérou expliquèrent l'état des négociations entre le Chili et la Bolivie, à un hôte qui ne pouvait apporter d'Europe qu'une idée très imparfaite de ce qui se passait dans son pays. Ballivian, esprit borné, se laissa circonvenir, et accepta Tal liance qu'on lui offrait.

II paraît que le cabinet de la Paz n'eut pas la moindre connaissance de cette négociation, et que, le jour où il y pensait le moins, il se trouva en présence d'un traité. Ce traité, conclu à Lima par un diplomate sans mission officielle, liait la république par une alliance qui devait être en définitive également funeste aux deux parties qui Tavaient contractée. Pour ceux qui connaissent la manière irrégulière de diriger les affaires publiques chez les peuples qui, comme la Bolivie et le Pérou, ont toujours vécu dans le désordre et les révolutions, cette conduite ne peut les surprendre. Quoi qu'il en soit, le 6 février 1873, on signa à Lima un traité secret d'alliance défensive et offensive, d'après lequel chacune des parties contractantes s'engageait à marcher unie à l'autre, contre un ennemi extérieur quelconque, qui mena cerait leur indépendance, leur souveraineté, ou Tintégrité de leur territoire.

Or, à cette époque, ni la Bolivie ni le Pérou n'étaient à la veille d'une guerre extérieure quelconque, et bien que ce pacte ne nommât point le Chili, personne ne pouvait penser qu'il pût viser aucun autre État. Mais un autre fail, alors secret, est venu mettre en plein jour les vues qui les avaient guidés. Depuis plusieurs années le Chili était engagé avec la Republique argentine dans une question de limites longue et com pliquée. En 1873, les négociations diplomatiques avaient pris un ton d'aigreur qu'elles n'avaient pas auparavant. Le gouvernement du Pérou conçut Tespoir de faire entrer cette république dans ses plans, et il envoya, dans ce but, à Buenos- Aires, un ministre diplomatique, chargé de négocier Tadhésion des Argentins au pacte d'alliance contre le Chili. Le gouvernement argentin écouta ces propositions, et sans leur donner son approbation, les soumit à Texamen des chambres.

Le con grès traita cette affaire en session secrète, et, pour le moment, rien ne transpira. Ce n'est que plus tard qu'on a su ce qui s'était passé. Le congrès argentin avait reconnu que Tétat de la question diplomatique ne justifiait en aucune manière la formation d'une alliance, et que cette alliance même pouvait amener les complications les plus sérieuses. II avait donc décidé qu'il eonvenait d'ajourner non seulement Tapprobation, mais encore la discussion des bases de ce pacte. Le Pérou ne réussit donc pas à faire entrer la République argentine dans ses cons pirations contre le Chili. II n'est pas besoin de répéter que les deux parties intéres sées à cette convention gardèrent envers le Chili la réserve la plus étudiée ; en outre, les relations entre cette république et le Pérou furent aussi amicales qu'auparavant, et si quelque rumeur de cette alliance arriva jusqu'au Chili, le Pérou sut la dissiper en observant dans ses relations diplomatiques la plus délicate et la plus amicale courtoisie.

En attendant, le gouvernement du Pérou crut que, même sans compter sur la coopération de la République argentine, il lui suffisait de la seule alliance avec la Bolivie pour réaliser ses plans financiers. II commença dès lors à exécuter les réformes qui allaient frapper de mort les industriels et les capitaux chiliens, auxquels la province de Tarapacá devait la prospérité qui en faisait la source principale des revenus du Pérou, et dont un gouvernement plus prévoyant aurait su profiter. Le 18 janvier 1873, au moment où venait d'être conclu le traité d'alliance avec la Bolivie, le gouvernement du Pérou promulgua la loi en vertu de laquelle se trouvait monopolisé le salpêtre, dans toute Tétendue de la République. L'État devenait Tunique négociant dans le pays pour le commerce extérieur, et il s'engageait à payer aux producteurs de salpêtre deux piastres quarante centimes (12 francs) par quintal, rendu au lieu de Tembarquement, se réservant comme bénéfice la plus value qu'il obtiendrait dans la vente.

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