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LOUVOIS PROPRIÉTÉ DES ÉDITEURS Le roi ordonna à Le Nôtre d'aligner, de mesurer, et de dire après ce qu'il aurait trouvé. (Page 280.) ( Louvois, frontispice.) LOUVOIS D'APRÈS SA CORRESPONDANCE 1641 — 1691 PAR LE GÉNÉRAL BARON AMBERT TOURS ALFRED MAME ET FILS, ÉDITEURS M DCCC A MADAME MARIE DEMANGE NÉE AMBERT PRÉFACE L'histoire de Louvois n'avait pas été sérieusement écrite avant P oeuvre si remarquable de M. Camille Rousset, publiée en 1861, sous le titre : Histoire de Louvois et de son admi nistration politique et militaire. II existait cependant un ouvrage en huit volumes écrits en 1760 par le père Griffet, qui Pavait intitulé : Recueil de lettres pour servir d'éclaircissement à l'histoire militaire du règne de Louis XIV. Cet ouvrage renferme un grand nombre de lettres de Louvois. Occupant une haute position au dépôt de la guerre, M. Rousset a eu la bonne fortune d'y découvrir un trésor qui est la correspondance de Louvois.
Cette correspondance formant neuf cents volumes manuscrits, il fallait un courage de savant, pour y puiser pendant de longues années, jour par jour, heure par heure. PRÉFACE 8 M. Camille Rousset a eu ce courage. Ses travaux ont enrichi l'histoire. L'Académie française s'est honorée en ouvrant ses portes à l'historien de Louvois. Cette correspondance présentait Louis XIV sous un jour nouveau, et faisait découvrir plus d'un secret. Cependant, quelque précieux que soient les jugements de M. Rousset r il est permis de ne pas les accepter tous sans contrôle. On pourrait penser qu'il fait un peu grande la part de l'administration et trop petite celle du commandement militaire. Peut-être aussi trouverait-on , en y regardant de près, que le roi est parfois sacrifié à son ministre ; peut-être enfin serait-il permis de réclamer pour le Tellier quelques-unes des institutions dont M. Camille Rousset fait honneur à Louvois.
Nous avons reproduit un grand nombre de lettres qu'il eût été facile de faire servir à la construction d'un texte de plus facile lecture. Mais ces lettres ónt un caractère d'authen ticité bien autrement important que la traduction d'un écrivain. D'ailleurs on aime les formes un peu surannées, les phrases improvisées qui expriment naïvement ou bruta lement, mais toujours franchement, la pensée du personnage en scène. Ce style familier, sans ornements , est plein de charmes; il sent son gaulois et nous reporte de deux siècles en arrière. On aime à s'imaginer que l'on est dans le cabinet de Louis XIV ou de Louvois , ou bien sous la tente de Turenne ou de Vauban. PRÉFACE 9 Quelque beau, quelque vrai que soit l'ouvrage de M. Ca mille Rousset, il ne sera pas le dernier sur le marquis de Louvois.
Chapitre I
1641-1672 Michel le Tellier. — Diverses opinions sur Louvois.— Expéditions. — L'intendant Robert. — Coligny. — Les commissaires des guerres. — M. de Mirabeau et le commissaire. — Le marquis de Coëtquen. — Le marquis de Montai. — Corps d'armée au secours des Hollandais. — Lettres familières de Louvois. — Le marquis de la Vallière. — Turenne. — Expédition de Flandre en 1667. — Rapide conquête de la Franche- Comté. — Voyage de Louis XIV. — Le comte de Gramont. — La législation militaire est antérieure à Louvois. — • Le Tellier a préparé toutes les réformes de Louvois. — Réformes inspirées par Turenne. — Lettre de Vauban à Louvois. — Activité de Louvois. — Expédition contre le duc de Lorraine Charles IV. — Lettre de Louvois au maréchal de Créqui. — Probité de Vauban. — Louvois est nommé grand vicaire de l'ordre de Saint-Lazare et ministre d'État. — Élat de l'armée prête pour la guerre de Hollande. — Difficultés entre les maréchaux de France. — Entrée en campagne. — Passage du Rhin. — Fautes commises par Louvois.
I Louvois était fils de Michel le Tellier, chancelier de France, ministre d'État sous le règne de Louis XIII. Le père contribua plus qu'on ne pense à la fortune du fils , LOUVOIS d'abord en l'instruisant , ensuite en l'aidant de ses conseils. On n'a pas assez remarqué que Michel le Tellier ne mourut que dix ans avant Louvois et put le soutenir. II n'est donc pas inutile de faire connaître le père avant le fils. Celui-ci fut plus célèbre, mais celui-là ne méritait pas d'être sacrifié aussi complètement par les historiens jaloux de contribuer à l'illustration du grand ministre de Louis XIV. Michel le Tellier naquit, le 19 août 1603, de Michel le Tellier, seigneur de Chaville, conseiller à la cour des aides, et de Claude Chauvelin. II annonça tout d'abord un goût prononcé pour Pétude et fit de rapides progrès.
Lorsqu'il eut atteint sa vingt-huitième année, son père, reconnaissant en lui de grandes dispositions pour la magistrature, lui acheta une charge de conseiller au grand con seil. Peu de temps après le jeune conseiller fut nommé procureur du roi au Chàtelet de Paris. Cette position donnait un crédit considérable et conduisait à tout. Après avoir exercé sa charge pendant sept années , le Tellier devint maitre des requêtes. C'est en cette qualité qu'il fut chargé avec le chancelier Séguier et Talon, conseiller d'État, d'un procès contre quelques séditieux normands. L'affaire présentait de sérieuses difficultés, parce qu'il fallait éviter d'offenser le parlement de Rouen. Le Tellier déploya une rare habileté, et fit rendre justice tout en contentant la cour et les parlementaires. II fut nommé à l'intendance du Piémont en 1640, à Page de trente-sept ans.
Cette grande et importante fonction venait de prendre plus de développement depuis l'ordonnance royale de 1635 , qui donnait aux intendants le titre de : Intendant du militaire , justice, fjolice et finances. L'intendance du Piémont était l'une des plus difficiles à con duire. Le Tellier, travailleur infatigable, ne tarda pas à se montrer bon administrateur; mais il s'attacha tout particulièrement à bien connaître les troupes , à étudier leur organisation , à maintenir la discipline , à pourvoir à toutes les nécessités du service. Le cardinal de Richelieu , qui ne devait mourir qu'à la fin de l'année 1642, put apprécier le Tellier, que Mazarin lui signala comme digne des postes les plus élevés. II y avait entre le caractère du cardinal Mazarin et celui de Michel le Tellier des rapports qui les rapprochèrent jusqu'à l'intimité.
Le 22 octobre 164o, le Tellier fut nommé secrétaire d'État au département de la guerre; il en remplissait les fonctions depuis deux ans. Les temps étaient difficiles au milieu d'intrigues sans cesse renouvelées. Michel le Tellier se montra souple et prudent jusqu'à la dissimulation. II avait alors trois passions : s'élever, se distinguer par de grands services et d'utiles relations, et enfin faire de son fils un grand personnage. Cette dernière passion ne le cédait pas aux deux autres. Peut-être même, en y regardant de près, trouverait on que tout cela n'est qu'une même chose : l'ambition la plus haute qui ne se borne pas à une vie d'homme. Le Tellier voulut être un ancêtre, car il en manquait. Son grand père, ardent ligueur, protégé par le duc de Mayenne, était connu dans son quartier comme agitateur, bruyant bourgeois, partisan du désordre.
A ce métier, il ne perdit rien,. et acheta même la terre de Chaville. Le fils de ce ligueur mourut jeune , étant conseiller à la cour des aides. Ce conseiller fut le père, assez obscur, de Michel le Tellier. Celui-ci eut donc le mérite de se former seul, de conquérir par un travail assidu et une habileté remarquable cette grande position qu'il sut occuper dignement. Les historiens, éblouis par le génie administratif du marquis de Louvois, ont laissé, sinon dans Fombre , du moins dans un demi-jour, ce Michel le Tellier dont l'iníluence fut immense. S'il n'eût aplani la route, si, con duisant son fils par la main au début, il ne Pavait doté de sa profonde expérience, le grand ministre de Louis XIV n'aurait été qu'un administrateur remarqué. Sans doute Louvois fut supérieur à son père; il s'élevait plus haut dans ses combinaisons, possédait une vue plus perçante, avait la main plus ferme.
Mais le Tellier vivait à une époque tour- LOUVOIS menlée où l'équilibre se perdait facilement, tandis que Louvois se sentit soutenu par ce grand principe d'autorité qui donne aux facultés une puissance considérable. Louvois était âgé de quatre ans lorsque le Tellier fut nommé secrétaire d'État de la guerre. Le père voulut fermement laisser à son fils sa grande charge. Alors il se mit à Fœuvre avec un courage et une persévérance qui ne se démentirent pas un seul jour. Après avoir pétri, pour ainsi dire, le caractère de son fils, après avoir présidé à ses études, il jeta dans cette jeune âme des germes d'ambition. Puis il Fassocia à ses travaux, lui donnant d'abord les solutions, lui laissant bientôt le soin de résoudre les difficultés, rectifiant par des raisons, éclairant par des conseils, citant les précédents, faisant ressortir les conséquences d'une décision, démontrant, en un mot, qu'administrer c'est prévoir.
Louvois se forma ainsi jour par jour , heure par heure , apprenant tout sans difficultés à vaincre. Son père lui fit parcourir à pas de géant les premières étapes, les plus pénibles, et lui en seigna en mème temps Fart du courtisan et Fart plus difficile de la domination. Louvois fut donc., à Fàge de dix-huit ans, presque aussi habile que Fêtait le Tellier à soixante. Son ardeur avait de bien plus grandes proportions. Si, pour écrire l'histoire de Louv'ois, d'éminents historiens ont puisé dans ce trésor qui est le dépôt de la guerre , s'ils ont consulté la correspondance du marquis de Louvois , il eût fallu en même temps interroger les travaux de le Tellier, lire les mémoires de Turenne, les lettres de Colbert, et peut-être de ces documents comparés les uns aux autres serait -il ressorti des vérités inconnues.
La mémoire de Louvois en eût souffert sans doute; mais il n'en fût pas moins demeuré grand ministre et homme tout à fait à part. Les relations de le Tellier avec le duc d'Orléans et le cardinal de Retz, ses difficultés avec les parlements, son intimité avec Mazarin , la confiance que lui accordait la reine régente, sa fidé lité envers le jeune monarque, avaient fait de lui un personnage tellement considérable qu'en toute affaire il jouait le premier rôle. Lorsqu'en 1666 il demanda et obtint la survivance de sa charge de secrétaire d'État de la guerre pour son fils, celui-ci, âgé de vingt-cinq ans, travaillait avec son père depuis l'année 1654, c'est-à-dire que Louvois avait obtenu la survivance à l'âge de treize ans. Devenu chancelier de France en 1667, le Tellier mourut en 1681 , âgé de quatre-vingt-trois ans.
Jusqu'à la fin de la vie de son père Louvois le consulta. Lorsque le Tellier se retira du ministère, il fut regretté par les gens de guerre, parce qu'il était juste, affable, bon et généreux. II pardonnait à ses ennemis, et se montrait fidèle à ses amis. Loin de nous la pensée de diminuer les grands mérites du marquis de Louvois. Nous les ferons ressortir en toutes circon stances; mais nous voudrions expliquer cette inconteslable supériorité de Louvois et nous défendre d'une admiration sans limites. Donnons au marquis de Louvois les louanges méritées par d'éclatants services et un génie supérieur, mais rendons à Michel le Tellier ce qui lui est dû. Les grandes institutions fondées par le marquis de Louvois étaient presque toutes préparées par le Tellier. Louis XIV, né au mois de septembre 1638, avait deux ans de plus que Louvois, dont Pacte de naissance porte la date du 18 janvier 1641.
Le roi était donc flatté de pouvoir considérer son jeune ministre comme un élève à former. Le Tellier fit comprendre à son fils combien cette circonstance devenait favorable à sa fortune. Moins modeste que son père, d'un caractère plus entier, Louvois eut quelque peine à se discipliner; mais il y parvint, et garda pour d'autres que pour le roi cette humeur impérieuse et cet orgueil qui lui firent tant d'ennemis. Extrêmement laborieux, descendant jusqu'aux moindres détails, Louis XIV aimait à pro noncer les décisions, après avoir fait quelques corrections aux travaux présentés à sa signature. Le Tellier fit comprendre à Lou vois qu'il était bon de satisfaire ce goût du roi , en commettant à LOUVOIS dessein de légères irrégularités , que le maître corrigerait avec plaisir, en accompagnant le tout d'une petite leçon bienveillante, flatteuse même , et qui établissait aux yeux du conseil la supériorité du roi.
Le 19 mars 1663, le marquis de Louvois épousa une riche héritière, de noble race, fille unique de Charles de Souvré, marquis de Courtenvaux. Le roi prit un goût véritable pour son jeune ministre. Louvois plut naturellement, parce qu'il partageait sincèrement les idées de Louis XIV. Comme le roi, il aimait l'autorité; son goût pour les choses militaires était semblable à ceux du roi , et tous deux, le monarque et le sujet, avaient le sentiment patriotique. A leurs yeux FEurope devait respect à la France , et l'épée de la France pouvait toujours protéger ou châtier. Lorsqu'en 1661 le cardinal de Mazarin mourut, il donna au jeune monarque le conseil de gouverner lui-même; il dit au roi de ne plus confier le gouvernement de la France à un premier ministre omnipotent, mais de se contenter de secrétaires d'État pour l'administration.
Louvois ne fut donc jamais ministre comme Pavaient été Riche lieu et Mazarin. Louis XIV règne et gouverne. Son énergie et sa capacité Font fait accuser d'orgueil ; d'autres ont dit que son éducation négligée et son instruction imparfaite ne lui permettaient pas d'apprécier les affaires à leur juste valeur. La nature Pavait royalement doté. A l'âge de vingt-trois ans, il savait se faire obéir et respecter; il donnait à ses ministres Fexeniple du travail et les tenait en haleine, en ne les perdant pas de vue. Rien de ce qui pouvait contribuer à la grandeur et à Féclat de son règne ne lui était étranger. Les lettres et les arts recevaient de lui des encouragements, et il savait honorer toutes les carrières. Sa grande qualité était la connaissance des hommes. II ne faut pas croire que Louvois lût indispensable à Louis XIV, comme Richelieu Pavait été à Louis XIII.
L'utilité de Louvois est incontestable; mais, le plus souvent, il appliqua, en les dévelop pant et en les complétant, les idées du roi, qui voyait les questions de plus haut, dont Fintérèt était infiniment plus élevé, et qui, enfin, avait au cœur un amour pour son peuple qu'un mi nistre n'éprouve pas au même degré qu'un souverain. Nous ne voudrions pas amoindrir les gloires de Louvois, ni diminuer ses mérites; mais il nous semble juste d'éviter les erreurs des historiens, qui ont grandi le ministre au.x dépens de Louis XIV, oubliant qu'à côté des magnifiques entreprises de Louvois se trou vaient Colbert à Fintérieur et Turenne au delà des frontières, sans compter Vauban et Luxembourg. II Avant de montrer Louvois à Fœuvre, saisons connaître quelques jugements portés sur lui. Esprit audacieux , insatiable de crédit , dit l'abbé de Choisy.
Puissant génie, âme féroce, d'après Duclos, qui ajoute : « C'était sans doute un ministre supérieur pour conduire une guerre; mais si on le considère comme citoyen, c'était un monstre d'égoïsme. » Lasare considérait Lou vois comme excellent dans l'exécution, mais dont les vues n'é taient pas assez étendues pour le gouvernement d'un grand État; capable de bien servir dans le ministère, mais non pas de gouverner. Les uns Font nommé le grand commis, d'autres le grand vivrier, parce qu'il avait la science des approvisionnements. Le duc de Saint-Simon se montre injuste pour Louvois, qui cherchait à établir Légalité , la discipline, et voulait faire servir les grands seigneurs comme les officiers de fortune. On connaît cette lettre de Mme de Sévigné à sa fille : « Vous ne serez pas fâchée d'apprendre ce que c'est que d'avoir LOUVOIS une belle compagnie ou d'en avoir une mauvaise.
M. de Louvois dit l'autre jour tout haut à M. de Nogarel : « Monsieur, votre compagnie est en fort mauvais état. — Monsieur, dit-il, je ne le savais pas. — II faut le savoir, dit M. de Louvois; Favez-vous vue? — Non, Monsieur, dit Nogaret. — II faudrait l'avoir vue, Monsieur. — Monsieur, j'y donnerai ordre. — II faudrait l'avoir donné. II faut prendre parti, Monsieur : ou se déclarer courtisan, ou s'acquitter de son devoir quand on est officier. » Cette lettre est à la louange de Louvois. II fallait qu'il eût le sentiment de l'autorité et du devoir pour parler ainsi à ce grand seigneur, entouré d'une noblesse qui se croyait quitte de tout lors qu'elle revenait de la guerre, après y avoir versé son sang. Puisque nous sommes près de Mmo de Sévigné, empruntons-lui cette belle lettre écrite à M. de Coulanges, le 26 juillet 1691.
Louvois n'ayant pas eu d'oraison funèbre, cette lettre lui en ser vira. Aussi bien , le ministre de Louis XIV venait de mourir : « Le voilà donc mort, ce grand ministre, cet homme si consi dérable qui tenait une si grande place; dont le moi, comme dit Nicole, était si étendu; qui était le centre de tant de choses! Que d'affaires, que de desseins, que de projets, que de secrets, que d'intérêts à démêler, que de guerres commencées, que d'intrigues. que de beaux coups d'échecs à faire et à conduire ! — Ah ! mon Dieu, donnez-moi un peu de temps, je voudrais bien donner un échec au duc de Savoie, un mat au prince d'Orange. — Non, non, vous n'aurez pas un seul, un seul moment. — Faut-il rai sonner sur cette étrange aventure? Non, en vérité, il y faut faire des réflexions dans son cabinet... » Si on lit attentivement l'histoire de cette époque, on voit qu'a près la mort de Turenne Finfluence de Louvois prit un plus grand développement et qu'il eut ses coudées franches.
Saint-Simon porte une accusation fort grave. « La paix de Ryswick semblait enfin devoir laisser respirer la France... Le roi avoit soixante ans et il avait acquis toute sorte de gloire; les grands ministres étaient morts, et ils n'avaient point laissé d'é lèves ; les grands capitaines non seulement Fêtaient aussi , mais ceux qu'ils avaient formés avaient passé de même ou n'étaient plus en âge et en faculté d'être comptés pour une nouvelle guerre. Louvois, qui avait gémi avec rage sous le poids de ces anciens chefs, avait mis bon ordre à ce qu'il ne s'en formât plus à l'avenir, dont le mérite pût lui porter ombrage. II n'en laissa s'élever que de tels qu'ils eussent toujours besoin de lui pour se soutenir; il ne put en recueillir les fruits; mais l'État en porta toute la peine, et, de main en main, la porte encore au jourd'hui. » Ce jugement peut sembler sévère, quoiqu'il soit plus juste qu'on ne pense.
Les contemporains éclairés de Louvois ont pensé qu'il fut l'un des plus puissants génies qui aient paru à la tète des affaires ; mais ils ont pensé aussi qu'étant ministre appartenant au civil et non général d'armée, il soumit, jusqu'à un degré d'asservissement funeste, la guerre proprement dite à l'administration, et la stratégie à la bureaucratie. Le développement de ce système a promptement préparé le retour des abus qui avaient amené la décadence des armées romaines. Le ministre tout-puissant a mis les machines de tout genre , le nombre des bataillons, l'argent et tous les moyens que la puis sance positive peut créer et employer, à la place des talents et des vertus , parce qu'un ministre peut disposer des hommes et des trésors, mais qu'il ne dépend pas de lui d'inspirer le courage et le zèle, le génie, Famour de la patrie et les sentiments nobles et chevaleresques.
Cela devait fatalement conduire, comme le prévoyaient Turenne et Vauban, aux armées nombreuses, aux grands états-majors, aux grands équipages, aux grands convois, au.x grands magasins, aux grands fourrages, aux grands hôpitaux, aux grands sièges, en un mot, aux grands embarras, aux grands abus, aux petits talents et aux grands désastres. Louvois poussa jusqu'à la manie le système des places fortes , système qui, porté à F excès, est le -renversement de la guerre véritable , parce qu'il fait de l'accessoire le principal , et met en première ligne ce qui ne doit être qu'en seconde. Malheureusement Louis XIV avait un goût prononcé pour la guerre de sièges; la cour se plaisait à ces représentations théât LOUVOIS 20 traies, où la bravoure est en vue , où les soudaines inspirations font place au calcul.
Un siège est une partie d'échecs que l'on gagne toujours en plus ou moins de temps, lorsqu'on a des canons, de l'argent, du pouvoir, et des semaines ou des mois devant soi. Le génie militaire de la nation française, génie d'illuminations, d'élans généreux, fut emprisonné dans les formules. Avec Vauban le succès d'un siège était assuré. Le roi, très courageux, y pouvait braver la mort, mais échappait à la captivité, qui eût été la ruine de son royaume. Louis XIV aimait donc les sièges, où son épée brillait d'un éclat incontestable. Le goût personnel du roi s'accordait donc avec Fintérêt de Louvois, mais les progrès de Fart de la guerre véritable reçurent une atteinte sérieuse. Le système du ministre mit dans toutes les parties du militaire un ordre incontestable, une subordination du commandement à l'administration, qui ont pu tromper les historiens.
Saint-Simon n'a pas complètement tort lorsqu'il se plaint du mode d'avancement au rang d'ancienneté par le tableau. Sans doute Louvois voulait arrêter le flot de la faveur, couper court aux prétentions de la haute noblesse et à Finfluence des femmes en crédit; mais n'était-ce pas en même temps dédaigner les talents et le mérite? N'était-ce pas arrêter de bons officiers d'avenir et décourager les laborieux et les braves? D'ailleurs Fintrigue sut tourner les difficultés. Louvois croyait, ou feignaitde croire, que tous les hommes sont égaux en valeur intrinsèque, et que les choix deviennent indiffé rents; il croyait que le pouvoir, qui domine tout, suffit pour tout prévoir , tout diriger , et que les choses font plus que les hommes. Ce principe ministériel est démenti par la nature hu maine , ce qui n'empêche pas qu'il a survécu à Louvois , et que le xix° siècle , en héritant de Ferreur du xvn° , a vu d'immenses catastrophes produites par de mauvais choix dans le personnel.
Louvois avait coutume de dire que la fortune était pour les gros bataillons. C'est une erreur qui, à la longue, triomphe du génie et du talent. Les gros bataillons durent peu, leur nature s'altère et leur esprit militaire se corrompt. La conséquence des gros bataillons est que l'on dévoue à la guerre plus d'hommes que la nature n'en créa pour la guerre , abus qui ruine les nations, porte le dernier coup à leur civilisa tion, et prépare leur décadence. Au lieu d'être pour les gros bataillons, il eût été sage et pru dent de prononcer les noms de Turenne, de Luxembourg, de Villars, de Catinat et de Vendôme. Les Chinois nomment la guerre la grande affaire, et la morale la grande science. II faut toujours appliquer la grande science à la grande affaire, ce que Louvois ne comprit pas. La guerre est le triomphe de la force, mais il ne faut pas que cette force soit uniquement matérielle et mécanique, comme Lou vois le pensait.
La matière a des limites fort étroites, tandis que Finfluence morale est constante et sans bornes. C'est donc Fhomnie qui doit occuper la première place dans les institutions ; car l'homme est Fêtre supérieur qui pense en agissant, tandis que la machine, quelque savante qu'elle soit, demeure toujours sans âme. Louvois n'a pas compris que les petites armées de 30,000 hom mes , commandées par Turenne et Montecuculli, accomplissaient des prodiges d'art et de science ; il a mis à la mode les gros bataillons, multipliant les engins, les convois et les accessoires. Très grand ministre sans doute, il a multiplié les écritures dans Fintérèt de l'ordre; mais pour ces monceaux d'écriture il a fallu des commis en nombre illimité, et la bureaucratie est venue naturellement avec ses formes puériles, son pédantisme et ses entraves.
Louvois savait être un grand ministre, tout en oubliant ce qu'est un grand général. Napoléon Ier dit dans ses mémoires : « Le génie du général est indispensable; c'est la tète, c'est le tout d'une armée : ce n'est pas l'armée romaine qui a soumis la Gaule, mais César; ce n'est pas l'armée carthaginoise qui faisait trembler l'armée républicaine aux portes de Rome , mais Annibal ; ce n'est pas l'armée macédonienne qui a été sur l'Indus, mais Alexandre; ce n'est pas l'armée française qui a porté la guerre sur le Weser et sur l'Inn, mais Turenne; ce n'est pas l'armée prussienne qui a défendu sept ans la Prusse contre les trois plus grandes puis sances de FEurope, mais Frédéric le Grand. » LOUVOIS Louvois était dans un autre ordre d'idées et croyait devoir limiter Faction du général. 11 soumit le général en chef aux bureaux; plus tard, à la fin du pxvin0 siècle, d'autres pouvoirs entra vèrent le commandement militaire , et l'on vit le gouvernement placer auprès des généraux des représentants pour les surveiller et les diriger dàns leurs opérations militaires.
Telles surent les conséquences des idées de Louvois. Ce grand homme est mort depuis bientôt deux siècles, et ses institutions durent encore; mais à côté du bien qu'il a fait on retrouve encore les traces du mal. III Après avoir fait connaître les points principaux qui nous sépa rent des historiens de Louvois, nous allons assister aux grands travaux de cet homme si remarquable. Tout en rendant un écla tant hommage au génie de ce ministre, nous jugerons ses œuvres dans l'intérêt historique et non pour la glorification d'un homme, quelque utile qu'il ait été. Les débuts ministériels de Louvois menaçaient d'être d'une gravité exceptionnelle. Les étrangers n'avaient plus pour la France le respect dû à une grande puissance ; aussi Fambassadeur d'Es pagne se permit-il une injure envers Fambassadeur de France à Londres.
Louis XIV saisit cette occasion de prouver la force de la monarchie. Philippe IV se soumit promptement. A celte insulte diplomatique en succéda une autre plus grave encore. Le pape Alexandre VII, que Ses sympathies entraînaient du côté de FAutriche, se montrait quelque peu dédaigneux envers la France. L'ambassadeur de Louis XIV, le duc de Créqui, soutenait hautement l'honneur de la France. A l'oecasion d'une rixe, le gouvernement pontifical laissa la populace envahir Fhôtel du duc de Créqui. Ne pouvant obtenir satisfaction, Fambassadeur se retira à Florence , et prévint le roi de sa situation. Louis XIV se redressa de toute sa hauteur, et fit connaître qu'il exigeait une réparation publique, éclatante pour lui et pour son peuple. Les médiations surent repoussées, et le nonce reconduit à la frontière.
Le Tellier , qui était encore ministre, écrivit au duc de Créqui, le 9 septembre 1662 : «. Sa Majesté ne songe plus pré sentement qu'à former une armée et à faire préparer toutes les choses nécessaires pour la faire marcher en Italie, le plus dili gemment qu'il sera possible. » Ce fut une affaire d'importance que de s'attaquer au chef de l'Eglise catholique; mais le roi s'y résolut. II forma donc une armée , composée de seize mille fantassins et de huit mille che vaux, dont il donna le commandement au maréchal du Plessis- Praslin. Le parlement de Paris et la Sorbonne approuvèrent le roi, tandis que le peuple d'Avignon chassait le vice-légat, et que le comtat Venaissin était réuni à la France. La cour de Rome céda, fit des e.xcuses, et Fexpédilion fut contremandée. Cette grave affaire était à peine terminée, qu'une autre préoccupait FEurope.
Les Turcs avaient des prétentions sur la Transylvanie et la Hongrie , et menaçaient l' Autriche. On pouvait craindre que Fétendard de Mahomet ne parût d'un jour à l'autre sous les murs de Vienne. Louis XIV accorda un secours de six mille hommes à l'armée des confédérés, qui ne se composait que de vingt -cinq mille hommes. Cent vingt jeunes gentilshommes des meilleures mai sons furent autorisés à servir en qualité de volontaires. Le comte de Coligny eut le commandement de ce corps, qui partit de Metz, joyeux et fier, le 17 mai 1664. Peu de temps après, ils étaient à la bataille de Saint-Gothard. Le comte de Coligny Fannonce ainsi : « Nous avons aujourd'hui pu voir deux choses fort opposées, la valeur du Français et la LOUVOIS poltronnerie de ces troupes-là (les Allemands). Aujourd'hui, les Français ont sauvé FEmpire et se sont aussi sauvés eux-mêmes ; car la boucherie queRajazet fit faire de la noblesse qui s'était croi sée avec le duc de Nevers (Jean Sans-Peur), n'eût rien été auprès de celle que je vous parle, si les Français n'avaient regagné le poste que les Turcs avaient occupé.
Tous les Turcs que nous avons défaits aujourd'hui avaient, chacun, une tête d'Allemand pendue à leur ceinture ; mais ils les ont bien payées, et jamais je n'ai vu un si grand désordre que celui qui a été parmi ces gens-là, ni un si grand massacre en si peu de temps. » Cette lettre de Coligny est adressée à le Tellier , qui avait eu soin de nommer un de ses parents, M. Robert, intendant de l'armée. Celui-ci écrivait en secret à Louvois et lui faisait con naître ce qui se passait. Une réponse de Louvois , qui se trouve au dépôt de la guerre , est ainsi conçue : « A monsieur Robert , 31 octobre. « J'ai reçu, avec votre lettre du 12 de ce mois, un mémoire écrit de votre main , qui contenait environ vingt ou vingt-cinq feuillets. Ce mémoire m'a particulièrement informé de toutes les choses qui se sont passées durant la campagne , et j'en tirerai toute Futilité que je dois.
Cependant je Fai jeté au feu , après l'avoir lu avec grand plaisir. » Louvois fait donc espionner le général, mais il a soin de détruire la dénonciation , afin de donner plus de confiance au dénonciateur. Le corps expéditionnaire français mourait de misère ; sans pain, sans solde , maltraité par les habitants , plus que froidement avec les alliés, ce corps se fondait dans les hôpitaux. Les mémoires de Coligny renferment des détails navrants qui font peu d'honneur à la science administrative de l'intendant Robert, et ferait soupçonner que Louvois lui-même ne connaissait pas encore les secrets d'une bonne administration militaire. Cette petite campagne terminée, le corps expéditionnaire fran çais reprit le chemin de Metz, d'où il était parti. Au point de vue militaire, cette guerre est sans intérêt, mais Finfluence politique de la France grandit considérablement.
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