Front matter
GEORGES EEKHOUD
| {| class="wikitable" style="border:2px solid black;background-color:white;" | Tanchelin. Nina. — La Mare aux sangsues. . Poésies diverses.
|width=15%| |}
Dédicace
Nous avons lu ces vers ensemble, Alors qu’ils étaient ébauchés, En été sous l’arbre qui tremble, En hiver sur l’âtre penchés.
Tu présidas à leur naissance, Ils ont grandi sous ton regard, Toujours joyeux en ta présence, Souvent tristes par ton départ.
Veux-tu qu’à la foule je livre Cette œuvre de notre amitié ? De mon cœur tu tiens la moitié : Prends donc la grosse part du livre.
Amour d’outre-tombe
Je lui disais souvent, à ma douce colombe : « Tes yeux seront fermés ; Mais l’amour doit survivre au néant de la tombe, À nos corps déformés.
« De ces baisers brûlants dont ta bouche m’enivre, De cette volupté À laquelle, en pâmant sur ton sein, je me livre, Le temps n’est point compté.
« L’amour n’a point d’arrêt, de terme et de mesure ; Le nôtre est éternel. L’âme, libre là-bas, se venge avec usure De l’obstacle charnel.
« Nos êtres, purs esprits, se confondront ensemble Comme deux bulles d’air Qu’un zéphyr généreux à son souffle rassemble Dans les champs de l’éther.
« Ce sera le concert de deux notes rapides, Deux sons mélodieux Qui vibrent en accord sous les doigts des sylphides Et montent vers les cieux,
« Ou bien l’exhalaison d’une subtile essence Dont le léger parfum Dans un autre parfum s’abîme et se condense Pour n’en plus former qu’un.
« Ce sera le contact, l’absorption suprême Pour laquelle nos sens, Mes yeux, ma lèvre en feu, tout mon être qui t’aime, Nos corps, sont impuissants,
« Ce qui n’est qu’un moment, jouissance fiévreuse Et désirs assouvis, Ne s’imposera plus à l’ardeur amoureuse De nos êtres ravis.
« Un plaisir sans fatigue et dégagé d’entraves Nous bercera là-haut. Nos âmes à leur tour dans des baisers de laves S’embrasseront tantôt.
« Ainsi, mon adorée, au paradis des prêtres Laissons rêver les fous ; Aimons-nous sur la terre, et là-bas nos deux êtres Rendront le ciel jaloux.
« Plus épris que jamais, livrons notre dépouille Aux outrages des vers ; Alors, dans un amour que rien d’impur ne souille, Oublions l’univers ! »
La Mare aux sangsues
Faits divers
1
Ils n’ont qu’un seul enfant dans cet humble ménage, Un gamin de six ans. Six ans, c’est le bon âge Où l’âme, que le ciel inonde de clarté, Est charmante de grâce et de vivacité ! On n’est plus au berceau, pas encore à l’école ; On est tout mouvement. Comme l’oiseau qui vole, On n’aime pas la cage, et l’on va dans les bois
Mêler sa belle humeur aux échos d’autres voix. On ne marche jamais : on bondit, on sautille, On court au papillon, à la mouche qui brille ; On fait de gros bouquets perdus à chaque pas, On abat des fruits verts qu’on ne ramasse pas. Ô le matin joyeux, le doux printemps folâtre ! Qui dirait à la terre, alors, qu’elle est marâtre ? Qui dirait que plus tard de longs jours ennuyeux Ou tristes pâliront ce teint et ces beaux yeux ?
Entre tous les enfants des fermiers de la plaine, Je ne connaissais pas d’image plus sereine, Plus mutine, que le petit gars des Vachet. Le charmant polisson, le doux mauvais sujet ! C’était un frais blondin que Pierrot, et l’idole De sa mère. Il n’est point d’assez tendre parole Pour dire cet amour chaleureux et constant. Le père, moins ému, l’adorait presque autant. L’enfant à tous les deux prodiguait ses caresses ; Mais un autre être encor réclamait ses tendresses :
C’était un vieux cheval, souvenir de l’aïeul, Bête borgne, sans prix, gardant dans son œil seul Ce long regard placide et de bonté muette Qui rassure l’enfant et charme le poëte ! Pauvre Coco ! son poil grisonnait et son crin Se perdait en flocons aux buissons du chemin ; Mais il était heureux, grâce àson camarade. Soigné, gâté, choyé, comment être maussade ? Aussi, pour un vieillard, quelle excellente humeur ! Coco, reconnaissant, jugeant dans son grand cœur Qu’il fallait pour Pierrot comprendre la jeunesse, Sautait et gambadait, poussait la gentillesse, Chaque fois qu’il portait son maître sur le dos, Jusqu’à ressusciter un bon temps de galop.
Ils s’amusaient à deux. Après les courses folles, Ils s’étendaient le long du ruisseau, sous les saules. Coco du gazon frais acceptait le régal, Pierrot cueillait des fleurs, et le cou du cheval Était toujours orné d’une large couronne.
Pour surveiller l’enfant on n’employait personne : Le cheval suffisait. C’était un serviteur Fidèle, complaisant, et sage sans hauteur.
Aussi jamais entre eux la moindre bouderie. Dès l’aube, le petit courait à l’écurie : « Allons, vite, Coco, vite, voilà du foin, De l’avoine, du pain bis, du sucre… » Et de loin La bête le flairait ; guettant son arrivée, Elle hennissait vivat ! la tête relevée, Le cou tendu. Bonheur ! elle sentait la main De Pierrot caresser sa peau de parchemin. « Dépêche-toi, Coco ; mange et bois ! Puis, en selle ! » L’animal s’agitait de plaisir. La nouvelle Aurait bien ennuyé d’autres vieillards que lui ; Mais Coco ne savait de plaisir aujourd’hui Que d’amuser l’enfant, de subir ses caprices. Ils partaient, s’égaraient bien loin. Quelles délices ! Que l’air vous ranimait ! que de concerts joyeux Dans les arbres touffus, et que d’azur aux cieux !
L’infaillible moyen d’oublier la journée, Le temps qui s’envolait, de voir la destinée À travers le miroir d’un bonheur éternel !
Ils rentraient quand l’étoile apparaissait au ciel.
2
Ce bonheur ne devait pas durer. Les fortunes Ont plus de changements, de phases, que les lunes. À tel foyer prospère où la veille on riait, Le malheur interrompt le chant par un hoquet.
Les Vachet subsistaient d’un gagne-pain bizarre. Au milieu de leurs champs se trouvait une mare, Sorte de vaste étang entouré de roseaux. Ce vivier n’avait point de poissons dans ses eaux, Mais dans le fond nageaient, noires, visqueuses, nues, Vampires répugnants, des milliers de sangsues,
Que la ville voisine achetait à poids d’or Et que les éleveurs soignaient comme un trésor.
Cependant cette année avait été mauvaise. Les Vachet, braves gens, qui vivaient à leur aise, Se voyaient menacés de jours empoisonnés. Ils étaient stupéfaits. Nous sommes étonnés, Quand le calme pour nous devenait habitude, D’entendre résonner brusquement, grave et rude, La voix de l’infortune aux lugubres haillons, Étouffant les concerts des joyeux carillons.
Un soir ils en causaient. On était en automne, La saison qui reprend ce que le printemps donne ! Le père expliquait tout. Près du foyer éteint, La mère, comme ceux que le malheur étreint, Assise tristement, écoutait inclinée Cet exposé cruel des pertes de l’année. L’enfant à ses côtés, sommeillant doucement, Fatigué de jouer, posait son front charmant
Sur le sein maternel, et rien de leur souffrance N’avait de sa jeune âme assombri l’espérance.
« Oui, disait Vachet père, il nous faut renoncer Aux profits, et compter avant de dépenser. Tu devras de pain noir te contenter, ma chère ! — Bah ! mon ami, tant pis ! Ce n’est point la misère, Ce n’est qu’un vent contraire ; il peut encor tourner… — Les bêtes ont perdu. Ne va point t’étonner En trouvant un matin notre mare vidée… — Mais, ami, sais-tu bien qu’il me vient une idée… — Inutile. J’ai tout essayé. Le fléau Les emporte. On les voit surnager à fleur d’eau, Maigres, le corps rayé de bandes violettes… — Suffit-elle à leur faim, la chair que tu leur jettes ? — Je ne puis cependant les nourrir de nos bœufs ? — Non, mais en achetant des animaux trop vieux Pour le travail… — Au fait, de cette épidémie La faim peut être cause… Écoute, mon amie, Ton idée aussitôt m’en donne une autre. Dis,
Les vieux chevaux sont chers comme le paradis ; Mais le brave Coco pourrait servir, je pense. Depuis assez longtemps nous engraissons sa panse. À son tour de payer. Si l’essai réussit, Nous recommencerons… — Le cheval du petit ! L’ami de mon Pierrot ! le souvenir du père ! Y songes-tu ? Pour moi, dût la noire misère Nous affliger un jour par le froid et la faim, La bête recevrait une part de mon pain. — Un cheval à nourrir, sais-tu que cela coûte ? Puis on rencontre assez de pauvres sur sa route… (Excuse de l’enfer ! parfois la cruauté Se pare de tes traits divins, ô charité !) Tu radotes : le père est couché dans la tombe ; Pourquoi songer au mort quand le vivant succombe ? J’aime aussi le cheval ; mais la nécessité Commande ici plus fort que notre volonté… Quant à l’enfant, bientôt il atteindra cet âge Où les autres petits se rendent au village À l’école. Il aura vite des compagnons ;
Coco ne pouvait pas lui donner des leçons… Puis, c’est trop attacher cet enfant à la brute : L’homme doit être instruit par l’homme, pour la lutte. — Ce que tu dis est vrai, fit-elle doucement, Mais, rien qu’en y songeant, J’éprouve un serrement Dans mon cœur, car Pierrot, notre pauvre cher ange, Aimait tant ce cheval ! — Il faudra qu’il s’arrange, Et même dès ce soir… — Cela ne presse pas… — Oui. L’enfant dort. Je cours attacher, de ce pas, Le cheval au poteau. — Vivant ? — Hé ! la viande Aura plus de saveur : la sangsue est friande. — Attends un jour encor. Pauvre bête ! — Tais-toi, Car si Pierrot s’éveille, il met tout en émoi… — Non, reste ! Sois clément ! — Femme, c’est assez rire ! Je sors. — Ah ! nous livrons l’animal au martyre !… »
Inexorable, il va. Mais Pierrot, éveillé, Se redresse et s’élance. — Ô mon père ! pitié ! Mère, ne laisse pas faire ces laides choses… Tuer Coco ! Jamais… » Sur ses pieds nus et roses
Le blondin est couru vers la porte, À genoux Il se jette, étendant les bras. « Dépêchons-nous, Dit brusquement Vachet. Allons, petit, silence ! Je ne badine pas. Calme ta pétulance, Il est temps de dormir. — Non, je n’ai plus sommeil ! » Fait le pauvre Pierrot, et son regard vermeil Est noyé dans ces pleurs qui font du mal aux mères. « Vachet, dit celle-ci, ces larmes sont amères, L’enfant souffre ; je sens… son cœur va se briser. — Ne dis point de bêtise et laisse-moi passer… Pierrot, ce que je veux, c’est la loi ! Ce qu’un père Fait est toujours bien fait. Obéis… » La colère Du fermier lui cachait la douleur de Pierrot. Céder à cet enfant, reculer, c’était trop. Mais comment a-t-il pu repousser ces mains blanches, Ces pauvres petits doigts cramponnés à ses hanches ! « Écoute, fait la mère, attends jusqu’à demain… — Ah ! tu n’obéis point ! Ah ! le mauvais gredin !… Femme, prenez monsieur, portez-le dans sa chambre… — Grâce, papa ! » Pauvre printemps où vient décembre,
Doux rayon de soleil voilé par les frimas ! La mère l’emporta, sans force, dans ses bras, Le mit dans sa couchette en l’embrassant sans cesse. Mais l’enfant par des pleurs accueillait sa caresse. Il s’endormit pourtant, car le plus grand chagrin De cet âge est vaincu par le sommeil serein.
3
L’homme avait emmené Coco de l’écurie. Le cheval espérant courir dans la prairie, Que l’enfant l’attendait, hennit déjà content. Vachet eut un remords. Il persista pourtant. Arrivés à l’étang, ils entrèrent dans l’onde. La mare s’étendait, mais n’était point profonde. Vachet était chaussé de bottes. L’animal Suivait docilement ce chemin anomal. Des monstres alléchés montaient à la surface. Arrivés au milieu de l’étang, à la place Où s’élevait le pal, on s’arrêta. Vachet Attacha fortement le cheval au crochet ; Puis le bourreau s’enfuit devant l’œil sans rancune Du vieux martyr tournant vers lui sa tête brune.
4
Du pays fantastique où vit la reine Mab, Où court la biche au bois, où fume le nabab, Séjour des elfs lutins et de Sheherazade, Pierrot fut arraché par un sorcier maussade. Le rêve en un instant s’était évanoui. Le regard de l’enfant, de fruits d’or ébloui, Rentrait dans la nuit sombre ; un bruit lugubre, étrange, Chassait des visions la timide phalange. C’était comme un regret, un râle déchirant Qu’on entend seulement au chevet d’un mourant. Pierrot sauta du lit et courut à la porte. Mais elle était fermée. Il n’avait de la sorte Qu’à rentrer dans ses draps, à dormir, sans songer À cet appel jeté par un être en danger. Le cri se répéta désespéré, suprême.
« C’est Coco ! dit l’enfant. Attends, je viens, je t’aime… Oh ! comment le sauver ?… Pourvu qu’il vive encor !… »
La lune se leva, glissant un reflet d’or Dans la chambre. Pierrot attaqua la fenêtre. « Ô bonheur ! » s’écria le pauvre petit être ; Et de ses frêles mains il parvint à l’ouvrir.
Le mur est élevé. N’importe, il faut sortir, Car Coco, son ami, son compagnon fidèle, Est là-bas, dans l’étang sinistre, qui l’appelle ! Ah ! s’il avait l’échelle, une corde… Rien ! rien ! Le vide est devant lui. Sauter ? Il faudra bien ; Mais la mort guette en bas l’enfant. Clarté soudaine, On peut avec les draps de lit faire une chaîne ! À l’œuvre ! Il réussit. Un bienheureux barreau Lui permet d’y fixer un bout.
Il faisait beau. La nuit était limpide et tiède ; de la terre Montaient de blancs flocons, des bruits pleins de mystère.
Il s’élance. Bonheur ! Dix mètres à franchir ! Mais songez donc ! sans lui Coco devait périr !
Il n’était point vêtu ; sa légère chemise Seule se soulevait au souffle de la brise, Pudique nudité que les astres du ciel Éclairaient. Le bon Dieu disait à Raphaël : « Vois-tu ce doux blondin ? la mort va le surprendre ; La terre nous a pris cet ange et doit le rendre. »
Il descendit. Comme il courut vers l’étang noir, Effrayant devant lui les papillons du soir ! « Je viens, Coco, je viens ! » Il vit la mare hideuse. Autour d’elle le vent s’engouffrait dans l’yeuse Et soupirait.
L’ami qu’il venait délivrer Était-il mort déjà ? L’enfant allait pleurer, Mais il tint bon, marcha courageux et stoïque, Entra sans hésiter dans ce marais oblique. Il approcha du pal en appelant parfois
Son ami ; mais Coco restait sourd à sa voix. Enfin il put toucher et caresser la bête. Sur le dos du cheval, il appuya sa tête, Il mit ses petits bras à son cou, l’embrassant, Lui parla, l’enfourcha, câlin et caressant, Prit la corde en songeant à gagner le rivage, Avec son cher butin. « Vite ! C’est moi, courage ! » Coco se redressait, il semblait ranimé Au toucher, à la voix du maître bien-aimé. Les hennissements ont comme une langue humaine Leurs baisers, leur prière.
Au-dessus de la plaine L’écho les répéta pour les dire à ces bois Que naguère ils avaient parcouru tant de fois !
Mais l’enfant écoutait, triomphant, sans comprendre Que c’était un adieu qu’on lui faisait entendre.
5
« Alerte !… » dit la femme à Vachet endormi (La mère n’avait su reposer qu’à demi) ; N’as-tu pas entendu, dans la nuit, cette plainte ? — Bah ! ce sera Coco, fit l’homme ; sois sans crainte, Il se taira bientôt aussi, pour longtemps. C’est Notre destin à tous : l’on vit et l’on vivait… — Mais ce cri m’a fait mal, j’en tremble encore… Cesse De plaisanter ce soir. Quelque chose m’oppresse. Nous n’avons pas bien fait : nous avons tenté Dieu ! — Vas-tu bien me laisser dormir, et faire un peu Comme moi ? » reprit-il, se tordant sur sa couche.
Tout à coup, cependant, il se dresse farouche. C’est qu’à la paix, au calme, au silence du soir,
Un nouveau cri venait parler de désespoir, Un cri d’enfant, un cri d’angoisse et d’épouvante.
Tous deux se sont jetés du lit. Chose navrante, Ils n’ont rien dit et sont courus comme des fous Vers la chambre où dormait le pauvre ange si doux, Leur Pierrot, leur trésor. Ils ont ouvert la porte. Mais, horreur ! La fenêtre… et les draps !
Elle est morte, La mère. Le mari, lui, rapporta l’enfant. Il l’avait retrouvé tout pâle, tout saignant, Couché sur le cheval ; morts tous deux. Les sangsues Formaient une ceinture aux pauvres formes nues,
Les ventouses avaient pompé ce jeune sang.
Est-ce pour châtier le père. Dieu puissant ! Trois ans Vachet vécut farouche et solitaire Comme un fauve des bois. Mais demain on l’enterre !
Le Dolmen
Sous la lune au croissant pâle, Dans les landes de Carnac, Immobiles comme un lac, Un chant sourd, coupé d’un râle,
Résonne lugubrement : C’est l’hymne sacré du druide. Le poignard luit comme un fluide, Comme un éclair inclément.
Il a frappé la victime, Le Romain Talésinus,
Dont les aïeux à Brennus Prirent la dépouille opime.
Étendu sur le dolmen, Pour Teutatès les eubages L’avaient oint des saints herbages De verveine et de lichen.
Il est nu. Les vierges blondes, Les druidesses aux yeux bleus, Devant ce corps musculeux Sont folles et furibondes,
En songeant que les vautours Tremperont leur bec fétide Dans cette gorge splendide Que convoitent les amours.
Avec les bardes féroces, Elles acclament sa mort,
Mais ce n’est point sans remord, Sans des tortures atroces.
Si les blêmes séramis, Sacrificateurs farouches, Ne couvaient de regards louches Leurs fronts pâles comme un lis,
Elles mettraient sur ses lèvres, D’un seul bond impétueux, Un baiser voluptueux, Plein de désirs et de fièvres ;
Et tu voudrais, ô Romain ! Mourir deux fois au lieu d’une Sous le croissant de la lune Dans ce sacrifice humain !
Il expire. De ses plaies, Larges comme les sillons,
Le sang s’échappe à bouillons Et tache les blanches saies.
Puis, lentement dans la nuit Se disperse le cortège. Redoutant le sacrilège, La vierge blonde s’enfuit.
Mais c’est en vain qu’elle aspire Au sommeil, à son oubli… Ô Romain déjà pâli ! C’est ton nom qu’elle soupire.
Et dans un sinistre hymen, La mort suivant l’insomnie, La druidesse est réunie Au cadavre du dolmen.
Sieste Romaine
La rampe en bois de sycomore Sous les plis du vélarium Protège la longue rémore Qui s’empare de l’atrium.
L’eau, tombant des tritons d’albâtre Avec un bruit plaintif et doux Dans une vasque à fond bleuâtre, Du temps qui fuit marque le pouls,
Et berce la patricienne, Sans la distraire ou la troubler,
Dans sa paresse olympienne, Éblouissante à contempler.
Surtout que la jeune indolente, Aux yeux sombres et langoureux, A cette grâce ensorcelante Où va se prendre l’amoureux.
Sa chevelure s’échafaude En nattes d’un châtain foncé Que cercle un bandeau d’émeraude Par la flèche d’or traversé.
Son front est pur comme l’ivoire Par la veine à peine irisé ; Toute autre blancheur serait noire À côté de ce teint rosé.
Malgré l’ampleur majestueuse Du péplum, il ne peut cacher
La double ligne sinueuse Des seins qui viennent le toucher
En faisant onduler la soie, Ainsi qu’à la brise du soir La voile souple se déploie, L’étang soulève son miroir.
Tandis qu’en un rêve elle plane, Des autels à pieds de lion Les Lares ont cru voir Diane Au rendez-vous d’Endymion.
Bertha
Montagnes du Jura, blancs rochers de Soleure, Séculaires forêts où le vent du soir pleure, Torrents impétueux ou ruisseaux assoupis, Pampres des verts coteaux, vallons dorés d’épis, Pays où s’écoula ma première jeunesse, Que par le souvenir au moins elle renaisse ! Suisse austère, charmante et sauvage à la fois, Aujourd’hui, quand je songe au calme de tes bois, Je revois encadré dans ce grand paysage D’un être que j’aimais le suave visage.
D’un être que j’aimais !… Pourquoi ? je l’aime encor, Quoique son âme au ciel un soir prit son essor. Nulle femme depuis, sur ma route agitée, N’a su te remplacer, ô vision lactée ! Le pauvre lis obscur amour de mes quinze ans, La fillette naïve enfant de paysans, Qui fut le premier cœur ouvert à ma tendresse, Est encore aujourd’hui mon unique maîtresse… Oh ! rappelons ces jours enchanteurs du passé ! Pauvre Bertha, le vent a bien vite effacé L’empreinte de ton pied, ta trace de sylphide ! Qui se souvient là-bas de ton regard limpide ? L’écho du Weissenstein répond à d’autres voix… Mais qu’importe, Bertha ? moi j’entends et je vois…
Un Duel
(Souvenir de l’École militaire)
Ce n’est pas pour ta blanche main, Ni pour ton œil bleu, ma Suzette, Que je dégaînerai demain ; Non, c’est pour un morceau de pain Sale, jeté dans mon assiette.
Parole ! je ne voulais pas. On m’a dit : « L’honneur le réclame : Le sang, à défaut du trépas,
Pour l’honneur, seul bien des soldats. » Cela m’a mis du feu dans l’âme.
Grobillard guettait dans un coin Les porteurs d’un brûlant message… Suzette, que ces jours sont loin Où je luttais à coups de poing Pour une fleur de ton corsage !
Grobillard, mon grand ennemi, Tordant sa moustache naissante Et fermant un œil à demi, Fredonnait do, sol, si, re, mi. De sa voix la plus caressante.
Et, d’un geste fort dédaigneux, Aux ambassadeurs de la guerre, Il a désigné deux messieurs : « Vous vous entendrez avec eux ; Ce duel ne me trouble guère ! »
À quatre il se sont réunis. Je me rengorge et me resserre, Fier comme un bey de Tunis ; Je ne donne pas deux pennys De la peau de mon adversaire.
Enfin le tout est arrangé : Dimanche, le bois de la Cambre Me verra content et vengé, À moins qu’à l’honneur outragé Je n’ajoute le deuil d’un membre…
Ou même… On ne meurt qu’une fois, Et je connais assez la terre. Mais ne plus entendre ta voix. Ne plus voir ton joli minois… Oh ! si je n’étais militaire !
Il me faut, futur officier, Élève aux armes spéciales,
Laisser la peur à l’épicier Pâlissant au froid de l’acier, Et moi braver sabres et balles.
Voici, j’ai fait mon testament : Mon bien n’est pas lourd, ma Suzette, La fortune vient en dormant. J’ai dormi : le sort inclément Ne m’a donné qu’une grisette,
Et je lui laisse, en souvenir De nos promenades intimes, Mon nom à chanter, à bénir ; Puis mes cheveux… et l’avenir, Avec quatre vingt-dix centimes.
Je te souhaite un amoureux Tendre comme moi, mais plus riche ;
Mais pas de péquin langoureux ; Plutôt alors un bouc affreux À qui tu tires la barbiche !
Pas de larmes sur mon tombeau. Tu composeras l’épitaphe : « Ci-gît un pauvre jouvenceau Qui déchira plus d’un manteau, En ne songeant pas à l’agrafe. »
Suzette, reprends ta gaîté, Relève ton voile de veuve, Ajoute à ta robe d’été, Pour fêter le ressuscité, Un volant de dentelle neuve.
Glisse un bluet dans tes cheveux, Car les bluets vont bien aux blondes.
Le destin a suivi tes vœux : L’honneur est sauf et je ne veux Guère visiter d’autres mondes.
Cela s’est gentiment passé : Si je porte mon bras en manche, Ne crains rien, le sabre a glissé En m’écorchant ; il a laissé Du vermillon sur la peau blanche.
Il faisait froid lorsque là-bas, Dans une clairière isolée, Sous les arbres lourds de frimas Nous avons arrêté nos pas, Le cœur battant, la main gelée.
Un petit vent aigre soufflait À l’oreille un mauvais présage. L’horizon était gris et laid, La neige livide étalait Son linceul, autre triste image.
N’importe, l’on s’est dépouillé, Du collet jusqu’à la ceinture… Aujourd’hui mon sabre est rouillé. La neige seule t’a mouillé, Toi ma défense et ma parure.
Mais je ne t’en aime pas moins, Beau sabre ; à toi plus douce fête. L’été nous courrons dans les foins. Je te crois digne encor des soins De la blanche main de Suzette.
Tu paras à moitié le coup Qui m’aurait amputé le coude, Et je te dois déjà beaucoup De m’avoir épargné l’atout. Aussi ne crains pas qu’on te boude.
Garde ton pur tranchant d’acier, Pour d’autres combats, d’autres fêtes… Alors, frappe sans t’effrayer.
Défends ton pays, ton foyer, Contre d’odieuses conquêtes.
Suzette, tu connais la fin De cette folâtre équipée : Un bandage de linge fin Renouvelé soir et matin Sur ma chair quelque peu fripée.
Si l’on me tient à l’hôpital, C’est pour me punir, ma mignonne ; Cet hiver, point de carnaval : Je ne puis escorter au bal Ta fringante et blonde personne.
À travers les carreaux blafards, La mascarade qui s’amuse Me nargue de ses tons criards, Et pour remplacer tes regards Je n’ai que la voix de la muse.
Aspiration au grand repos
(Imitation de Gœthe)
Sur les cimes isolées Règne la nuit, Et jusqu’au fond des vallées À peine un bruit Tressaille à mon oreille, L’oiseau des bois sommeille…
Toi, le baume souverain, Dernier remède à nos peines, Qui dissipe le chagrin,
Qui brise toutes les chaînes, Je suis fatigué d’errer Sans but à travers le monde, Paix profonde ! Viens… ah ! viens me délivrer.
Nina
étude réaliste (Tirée des mémoires d’un ex-bohème)
Un soir, nous discourions sur Callot et Goya, Artistes dont le rêve idéal côtoya Les bas-fonds ignorés des réalités crues. Tu disais : « Il faut voir d’autres gens, d’autres rues, Entendre d’autres sons, flairer d’autres odeurs ; Dégager au contact de puissantes hideurs Notre esprit saturé de propretés banales. Que n’inscrivons-nous pas, un jour, dans nos annales Une étude sortant de la convention ? Réduits à travailler d’imagination,
Allons plutôt cueillir une impression vraie. Foin de l’épi bourgeois ! vive la folle ivraie ! L’air du salon fatigue. Et ces jolis discours, Musqués, corrects, polis, qu’on entend tous les jours ; Ces mornes vêtements : habits noirs, satin, gaze ; Ces chatoiements connus, ces clartés de topaze Que le lustre allumé projette chaque soir Sur les mêmes cristaux, dans le même miroir ; Cette étiquette ainsi qu’un coucou régulière, Ces Dons Juans roués, ces prudes La Vallière, Ne m’intéressent plus et m’énervent l’esprit, Tandis que les côtés que ce monde proscrit : Les sentiments outrés, la franchise brutale, La passion ardente, implacable et fatale, L’apanage du peuple enfin, a cet attrait Qui charme le poëte et qui t’inspirerait. Ami, que dirais-tu si ce soir, à cette heure, Nous quittions le confort de notre humble demeure, Ce bon feu dont nos pieds ont usé les chenets, Moi, mes dessins corrects ; toi, tes chastes sonnets,
Pour courir le quartier propice à l’aventure, Étudier les mœurs, peindre d’après nature ? N’as-tu point d’un modèle, ici, quelques haillons Avec lesquels on puisse approcher des souillons ? »
Je consentis. L’idée était fantasque, étrange. Au dehors il neigeait, mais le froid et la fange Ne nous arrêtaient pas. Et notre équipement, Si Complexe qu’il fût, ne nous prit qu’un moment.
Ami, je vois encor ta casquette de laine Reposant sur l’oreille en triangle scalène, Ta vareuse en gros bleu n’ayant plus qu’un bouton (Mais ce beau négligé devenait du bon ton), Ton pantalon trop court, mais si large en revanche Qu’il flottait en battant du mollet à la hanche ; Il avait la couleur qu’estiment les voyous, Ce brun affreux tirant sur le jaune et le roux. Point de col, de cravate : un lambeau d’un vieux châle S’effrangeait crânement sur ta chemise sale.
Des bottines ? Jamais ! À défaut de sabots, Tu portais des souliers destinés aux pieds-bots, Éculés, sans talons et presque sans semelle, Clapotant sous tes pas ainsi qu’une crécelle. Si j’ajoute aux détails de ce déguisement Tes cheveux hérissés en barbes de froment, Leurs mèches dédaignant l’abri de la casquette, Comme un lutin volant fuit devant la raquette, Ton bel air de Gavroche insolent et narquois, Se moquant des mouchards comme des Iroquois, Un fou rire m’oblige à déposer la plume, Tant tu paraissais né pour porter ce costume ! Moi, j’étais moins complet. Tu m’avais emprunté Les haillons les plus crus dans leur réalité, Et je n’atteignais pas ta splendeur pittoresque, Ton débraillé vainqueur ; je n’étais que grotesque. Je m’étais attifé du dessous du panier, De ces nippes sans nom, trésor du chiffonnier. J’avais le chapeau noir qui passe, en Angleterre, De la tête du lord au front du prolétaire.
Nous sortons en chantant, bras dessus, bras dessous, Riches de la gaîté des vagabonds sans sous. Les bourgeois évitaient de loin notre rencontre, Tant nous leur paraissions dangereux pour leur montre.
Forçat, au cercle étroit d’un monde condamné, Comme toi j’éprouvais un plaisir raffiné À franchir pour un soir l’éternelle barrière, À donner à mes goûts d’aventure carrière. Il me semblait ainsi que je vivais deux fois, Que j’entrais dans la zone où règnent d’autres lois. Les préjugés étroits, les fausses convenances, Atténuant en vain de sourdes dissonances, Je refoulais le tout dans un passé lointain, Car du moins j’espérais jusqu’au prochain matin Perdre, avec le costume et le ton de ma caste, Même le souvenir d’un horizon moins vaste Que celui qui s’offrait maintenant à mes yeux.
Les murs moisis avaient des tons de camaïeux
Sous le ciel gris cachant ses étoiles avares. La neige en se fondant formait de larges mares Qu’il fallait enjamber, mais où nous pataugions Afin de n’inspirer aucunes préventions Aux amis inconnus de la cour des Miracles, Dont nous longions déjà les borgnes habitacles. Un pâle réverbère agitait dans cette eau Bourbeuse des reflets de nacre et de burgau.
Nous approchions du port. Des ruelles étroites, Ayant ainsi que nous horreur des lignes droites, Et d’où nous arrivaient les trilles des crins-crins, Des pas de lourds danseurs, des rires, des refrains, Des blasphèmes d’ivrogne et des propos obscènes, Nous firent hésiter. « Bah ! nous cherchons des scènes De sabbat, disais-tu, les gros mots, les jurons ! Soyons deux Christs perdus entre mille larrons. Nous avons l’embarras du choix. Prends-tu la gauche ?… — Non, par ici plus fort résonne la débauche… — Mais de l’autre côté j’entends un chant d’amour :
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Zigzags poétiques (Georges Eekhoud).
