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Appendice III

Charles Augustin Sainte-Beuve · 1878 · Free in the US

19,232 words · about 1 h 21 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Charles Augustin Sainte-Beuve
Language
French
Published
1878
Length
19,232 words · about 1 h 21 min
Sections
17 reader sections
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Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (17)

Continue:

Sur Gorin

J’ai cité un passage des Anecdotes de M. de Brienne où il oppose d’une manière un peu folâtre le père du docteur de Saint-Amour à son fils, l’un, dit-il, cocher du corps de , l’autre, recteur de l’Université de Paris. Cette expression de cocher du corps n’est pas seulement un jeu d’esprit et une façon d’antithèse, c’était bien un office ainsi désigné. Je lis dans un bon livre récent : « Il y avait deux offices de Cocher chez le roi, la reine et les princes : les Cochers du corps conduisaient les carrosses où montaient ces augustes personnages ; les Cochers ordinaires conduisaient les voitures de la Cour, les voitures de suite, etc. » (Dictionnaire critique de Biographie et d’Histoire, par M. Jal.) Le Cocher du corps était donc un personnage ; il prêtait serment entre les mains du grand écuyer. On a les noms de quelques-uns de ces serviteurs de confiance : Gorin mérite une mention à cause de son fils.

Sur le voyage à Rome

Je mettrai simplement ici quelques propos que le docteur Des Lions a recueillis dans ses Journaux sans ordre, sans dessein ni parti pris, au fur et à mesure qu’il les entendait, mais qui, dans leur décousu, donneront une juste idée de la manière dont étaient jugés à Rome les députés augustiniens, des charges que faisaient peser sur eux les adversaires, des arrière-pensées qu’on leur prêtait, et des périls qu’ils auraient bien pu, à la fin et en demeurant trop longtemps, y rencontrer. Ces extraits de conversations se trouvent au commencement des Journaux de M. Des Lions sous le titre d’Observations sur le Jansénisme :

« Du 10 janvier 1654. M. Hallier m’entretenant de son voyage de Rome m’a dit plusieurs choses, lesquelles, vraies ou fausses, sont également étranges et étonnantes :

« Que MM. de Lalane et Saint-Amour avoient eu toujours grande correspondance avec les ministres de Zurich pendant leurs négociations de Rome ; qu’ils (les ministres) les ont traités à leur retour ; qu’on y a soutenu (à Zurich) des thèses où Jansénius est approuvé comme enseignant leur doctrine neque plus neque minus : — que le Pape lui disoit que Saint-Amour seroit un pur ministre à Genève, ou ailleurs ; — qu’il fut mis en délibération si on ne les arrêteroit pas après la censure ; que quelques cardinaux n’en furent point d’avis, parce que personne désormais n’auroit plus l’assurance d’aller à Rome pour y faire décider les dernières contestations et qu’ils y avoient été les premiers ; qu’un cardinal leur dit confidemment qu’ils eussent à sortir en bref, demeurer peu et parler peu ; qu’ils ne tardèrent guère à partir ; qu’ils ne virent aucun des cardinaux pour leur adieu ; qu’ils firent courir le bruit qu’ils retourneroient par Notre-Dame de Lorette et qu’au lieu de cela ils se rendirent en trois jours dans l’État de Florence pour sortir des terres du Pape.

« Que sur l’instance qu’il (M. Hallier) fit à Sa Sainteté de prononcer sur les trois sens, il (le Pape) répondit qu’il ne le jugeoit point nécessaire, qu’il suffisoit d’avoir, par sa Bulle, condamné clairement les Propositions au sens de Jansénius ; que ce n’étoient que deux ou trois particuliers qui lui proposoient ce triple sens fabriqué d’un même sens avec adresse des prélats… Il (M. Hallier) m’ajouta que Nolano jacobin est présentement ès prisons de l’Inquisition et en danger d’être brûlé ou envoyé aux galères pour avoir distribué les trois sens imprimés dans Rome et écrit quelques lettres dans la province.

« Que ces messieurs (les députés jansénistes) avoient voulu corrompre par argent plusieurs officiers de la Cour de Rome ; qu’ils avoient eu intelligence avec Cromwell ; que le Père Des Mares étoit franc calviniste dans l’âme ; que tous ces gens-là sortiroient de l’Église avant qu’il fût peu de temps et que je le verrois ; qu’ils étoient calvinistes et pour la transsubstantiation et pour les indulgences ; qu’il avoit en mains le résultat des assemblées de Saint-Méderic (Saint-Merri) où il y a plusieurs erreurs ; qu’ils tiennent que l’absolution est nulle sans la satisfaction, que la foi informe n’est pas une vraie foi.

« Sur ce que je lui disois qu’il falloit tâcher de les rappeler, il m’a dit qu’un hérétique ne se convertissoit jamais (je crois qu’il l’entendoit des hérésiarques ou des docteurs hérétiques) ; que pour témoigner qu’ils ne

l’étoient pas, ils devoient condamner les Propositions non pas simplement ut jacent,… mais ad mentem Jansenii, ce qu’il savoit bien qu’ils ne feroient jamais.

« Qu’il (M. Hallier) a fait le voyage de Rome à ses dépens et qu’il est près d’y retourner et peut-être dès ce printemps ; qu’il étoit résolu d’y demeurer encore dix ans, comme peu s’en falloit si les choses eussent pris un autre tour qu’elles n’ont pris ; — que le Pape lui a offert l’évêché de Toul et encore un autre ; qu’il n’est plus en état d’en prendre, ayant 58 ans, et ne voulant plus qu’étudier et se disposer à mourir ; qu’il y a deux ans qu’il ne fait qu’étudier ces matières, qu’il y est plus savant qu’eux….

« M. Hallier ajoutoit que Sainte-Beuve avoit dit à quatre ou cinq docteurs : Le Pape en aura le démenti.

« J’ai questionné le même jour le valet de M. Manessier qui a fait avec lui le voyage de Rome et qui ne se défioit de rien et m’a dit tout simplement que ces messieurs avoient à leur retour passé par Zurich ; que Saint-Amour en connoissoit le ministre dès son premier voyage d’Italie avec le marquis de Souvré ; que celui-ci (le ministre) leur vint faire des civilités à leur arrivée ; que le lendemain il se mit en leur compagnie jusqu’à Baden où étoient assemblés les Chefs du canton pour apaiser les émotions populaires du pays et des paysans soulevés ; que dans Baden il n’y a qu’une bonne hôtellerie unique où logeoient les Députés (du Canton) ; que les docteurs y furent descendre, que l’hôtelier alla retenir en ville un logis pour eux, mais qu’il les obligea de venir manger chez lui, ce qu’ils firent ; qu’on mit Lalane au haut, le pasteur de Zurich après, le Père Des Mares ensuite, et ainsi se mêlant ; qu’on fut deux heures à table ; que le lendemain on leur fit voir les raretés de la ville ; — que le Père Des Mares avoit appréhendé de venir à Milan de peur de l’Inquisition, que cela fit changer le dessein qu’ils avoient de revenir par Lorette, et prendre la route de Florence et Venise ; qu’ils y arrêtèrent en attendant réponse aux lettres qu’ils avoient écrites à leur départ de Rome, ne sachant si les évêques ne les feroient pas retourner pour avoir un plus ample éclaircissement. Il (le valet) me dit que le Père Des Mares vouloit revenir en France lorsqu’il se vit arrêté pour la quarantaine au port de Gousat, et n’eût point passé outre à Rome sans M. Manessier ; qu’après leur audience ils furent visités solennellement, et qu’à leur départ le Père Isidore consulteur leur dit adieu amplement ; que Lalane disoit souvent la messe, et les autres rarement pour ne pouvoir s’accommoder aux mines et aux formalités d’Italie ; que M. Angran et le Père Des Mares se divertissoient à jouer aux échecs.

« Le 16, M. Hallier m’a dit l’avoir su du voiturier qui les avoit conduits que, pour se défaire d’un religieux et être seuls, ils avoient rendu les cinquante pistoles d’arrhes que le messager avoit eues de lui ; qu’ils furent de Zurich à Bâle en compagnie de six ministres ; que la reine et le cardinal Mazarin le savoient bien, etc.

« Le 23… M. Manessier m’est demeuré d’accord qu’aussitôt après la censure, on leur fit dire qu’ils eussent à sortir promptement de Rome. On

dit qu’ils n’en voulurent rien faire et qu’ils firent leur adieu aux cardinaux Barberin et Pamphile qui les reçurent très bien ; que celui-là les reconduisit extraordinairement jusque dans la salle ; que M. l’ambassadeur leur procura lui-même audience du Pape ; qu’ils sortirent de Rome en plein midi, accompagnés d’un cortège de ses carrosses, etc.

« Le 28 j’ai ouï dire de M. Manessier… que dans Venise on leur disoit qu’ils se défiassent toujours de Rome, tant qu’ils fussent en sûreté ; qu’à Rome, ils ont pour maxime que, quand un homme est déclaré hérétique, ils le peuvent faire assassiner partout en conscience ; que le plus scélérat qui s’offre et se dévoue pour cela est réputé saint ; qu’en disant la messe, on se scandalisoit qu’il étoit trop long, quoiqu’il ne durât qu’une demi heure ; qu’un jour aux Pères de l’Oratoire, un prêtre sacristain se plaignit de lui scandaleusement là-dessus et que le voyant revenir de l’autel, il lui dit deux grosses injures et qu’il lui reprocha de faticare tota la chiesa, d’avoir lassé toute l’assistance et été cause de plusieurs péchés ; que c’étoit le jour du Saint-Sacrement et qu’à la procession qui se fit ensuite on le montroit au doigt comme celui qui est si long ; que les Italiens disent la messe avec beaucoup d’indévotion apparente et en un quart d’heure au plus….

« Il nous dit encore dans l’assemblée que chez le cardinal Spada il y a dix ou douze tableaux couverts et qu’en leur montrant les autres peintures, vint un coup de vent qui tira tous les rideaux et leur découvrit des femmes toutes nues sur ces tableaux ; qu’à Venise, étant allés voir un couvent de religieuses dites de Saint-Laurent, ils virent derrière l’autel qui est au milieu de l’église de grandissimes grilles tout ouvertes et qu’étant aperçus de loin, accoururent à eux quelques religieuses pour les entretenir avec la gorge et la poitrine découvertes, un petit voile en forme de coeffion sur la tête, les manches de leurs chemises nouées en bas avec des rubans de couleur, enfin avec si peu de pudeur que nos docteurs se retirèrent sans les vouloir entretenir ; que s’en étant plaints à M. d’Argenson, ambassadeur, il leur avoit dit que c’est peu de chose au prix de ce qu’il a vu (ici l’histoire de l’habit blanc et du noir, du jugement du patriarche, de l’appel à Rome, etc.)….

« Le valet dudit sieur Manessier m’a dit que ces messieurs n’avoient point été par Lorette à cause que le Père G. (Guérin ?) ne témoigna pas en avoir inclination, qu’il en tient l’histoire pour fable ; qu’il tenoit suspectes la plupart des reliques qu’on leur montroit. Sur quoi madame de Liancourt me disoit que depuis peu à Rome on tire les corps des catacombes ; que le Pape leur donne un nom de saint, et qu’après on les débite pour des reliques ; que la mademoiselle de Guebriant en avoit rapporté un tout entier de son voyage, et qu’ils tenoient d’elle ce récit… »

De tous ces extraits que je pourrais multiplier encore, on conclut aisément l’état des esprits pour et contre, on assiste aux conversations des docteurs en la salle de Sorbonne ou dans leur cabinet ; on a, si je puis dire, l’air du bureau. La grande objection et imputation faite aux Jansénistes était toujours leur cousinage avec le Calvinisme. Quelques-uns, en effet, y confinaient ou le côtoyaient plus que d’autres : Saint-Amour, qui avait tant voyagé de Paris à Rome, de Rome en Suisse et en Hollande, n’approuvait pas Arnauld de s’acharner si fort à combattre les Protestants et à marquer la séparation. Le Père Des Mares lui-même disait quelquefois, parlant des Calvinistes : « Nous leur avons laissé l’Écriture sainte, et nous n’avons pris pour nous que la scolastique et des raisons tout humaines. » Je lis dans les Mémoires de M. Feydeau que madame d’Aumale de Ventadour, après qu’elle se fut convertie et affermie dans la foi catholique, lui avouait en confiance qu’elle déplorait que nos prédicateurs ne prêchassent point l’Écriture comme faisaient les ministres, et qu’elle ne savait qui aller entendre. M. Feydeau était de ce sentiment. Les Jésuites répondaient, et cette fois assez spirituellement, quand on leur demandait ce qu’ils entendaient par ce terme de janséniste : « Un janséniste est un calviniste disant la messe. » À la distance où nous sommes de ces disputes, cette définition nous scandalise peu. Que d’autres aient encore là-dessus des colères : pour moi, je comprends très-bien qu’en sortant de Rome, les députés augustiniens se soient d’autant mieux accommodés des ministres réformés et qu’ils se soient dit : « Au moins, voilà des chrétiens. »

Sur M. de Launoi

Le docteur de Launoi, par ses hardiesses, frisait de près l’hérésie. Les orthodoxes ne le supportaient que tout juste. Je lis dans le Journal manuscrit de Pontchâteau à la date du 23 décembre 1678 : « Les Minimes de la Place-Royale ont avoué à Premier Président de la Cour des Aides que M. de Paris leur avoit fait dire de ne pas souffrir qu’on mît dans leur église une Épitaphe à Launoi, qui y est enterré, et que, si on en mettoit, le roi enverroit la mettre en pièces. » Je lis encore dans une lettre d’un Bénédictin, insérée dans ce même Journal (du 1 décembre 1678), que « l’un des Pères Minimes de la Place-Royale, confesseur ordinaire de Launoi, lui avoit fait renoncer avant de mourir à tout ce qu’il avoit écrit et dit qui pouvait choquer la foi, la sainte Église ou les Saints. Pour l’Épitaphe qu’on avoit présentée à ces Pères pour placer sur le tombeau dudit docteur, ils la refusèrent à cause de ces paroles qui y étoient : Perpetuus veritatis assertor, en la place desquelles ils vouloient qu’on mît : veritatis indagator, ou autres semblables. » — C’était en effet un chercheur infatigable et un critique scrutateur bien plus qu’un défenseur et mainteneur des vérités établies. Je lis encore dans une lettre de l’évêque de Grenoble, Le Camus, à Pontchâteau, à la date du 31 mai 1675 : « Nous connoissons, vous et moi, le bonhomme de Launoi. Il est d’un très-bon usage pour débourrer un jeune théologien et pour le mettre dans la route ; mais si ces écoliers ne se tiennent bien, le libertinage est fort à craindre. » Le libertinage, c’est-à-dire la non-soumission aux idées reçues et de se faire des principes à soi de théologie trop hardie et trop libre. On verra le docteur Ellies Du Pin s’en ressentir.

Sur les Lettres provinciales

Andilly avait une correspondance suivie avec le marquis (bientôt maréchal) de Fabert, alors en résidence à Sedan, et le tenait très au courant des controverses et apologies jansénistes. Le vieux guerrier devenu très-dévot s’y intéressait beaucoup. Dans une lettre de lui du 12 mars 1656, adressée à Andilly, on trouve ce passage :

« … Jugez, Monsieur, si je ne me tiendrai pas fort honoré d’avoir les livres que vous m’avez envoyés, et si je ne rechercherai pas avec soin tous ceux qui se feront à l’avenir. Je mande à celui qui fait mes affaires à

Paris de m’envoyer ce qui est fait depuis peu contre le jugement de la Sorbonne. Ainsi, Monsieur, s’il n’y a quelque chose qui ne se vende pas chez votre imprimeur ordinaire, il ne sera pas nécessaire que vous preniez la peine de me rien envoyer, si ce n’est un mémoire de tous les livres faits dans votre sainte et illustre compagnie, car je serois marri si je na les avois tous. »

Dans ce qui suit, il s’agit évidemment des premières Lettres de Pascal sur l’affaire d’Arnauld en Sorbonne. D’Andilly les envoie à Fabert, qui répond le 26 mars 1656 :

« Je m’en vais commencer à lire ce que vous m’avez fait l’honneur de m’envoyer ; je suis déjà tout persuadé de ce que vous me faites celui de me mander, que par cette lecture je saurai qu’on a agi avec beaucoup d’animosité… »

Les Lettres Provinciales semblent n’avoir été envoyées d’abord que manuscrites ; car ce doit être à cela que Fabert fait allusion dans sa réponse du 9 avril 1656 à Andilly :

« Je vous renvoie les copies des Lettres jointes à la vôtre du 3 de ce mois que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire avec tant de bonté que je ne puis assez vous en remercier ; je puis vous assurer qu’elles n’ont été vues de personne parce que vous me l’avez défendu, car autrement j’ai des amis ici auxquels je les aurois fait voir, les empêchant d’en prendre des copies : mais c’est assez, Monsieur, que vous m’ayez ordonné d’en user autrement. »

Le 8 mai 1656, Fabert lui écrit de sa maison de campagne de Nanteuil (près Paris) où il était venu passer quelques jours :

« Je vous rends, Monsieur, très-humbles grâces des copies de Lettres que vous m’avez renvoyées ; j’userai des unes discrètement, et des autres selon l’intention avec laquelle elles sont faites. J’ai eu une extrême satisfaction de les lire, et je vous confesse n’avoir jamais rien vu de si beau, de si fort ni de si convaincant que cela. »

Il ne les nomme pas encore dans sa lettre du 28 mai 1656, il se contente de dire à Andilly :

« J’ai vu avec une satisfaction inexprimable les Lettres que vous m’avez fait l’honneur de m’envoyer ; car il y a longtemps que ce qu’elles détruisent avoit été soutenu devant moi par des docteurs qui m’avoient bien fort scandalisé. »

Enfin elles sont expressément nommées dans sa lettre du 23 août 1656 :

« Je reçus vendredi dernier la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 13 ; et les trois de la suite de celles au Provincial, en même temps que celui qui fait mes affaires à Paris m’en envoyoit aussi que je lui avois demandées. »

Fabert écrit à d’Andilly, le 18 octobre 1656 :

« La treizième Lettre est tout à fait admirable, et si ceux contre qui elle parle étoient bien conseillés, ils ne donneroient plus matière de se faire bourrer de la sorte ; ils rendroient grâce pour les lumières qu’on leur offre, et tout au moins, s’ils n’en vouloient pas profiter, ils laisseroient la chose sans obliger leur censeur à leur en dire journellement qu’ils doivent avoir peine d’entendre. »

Et le 7 décembre de la même année :

« J’ai bien de l’impatience que la quinzième Lettre paroisse, mais quoique je ne mette point en doute ce que vous dites, je ne laisse pas de ne pouvoir comprendre comment elle peut être plus belle que la quartorze ; celle ici (pour celle-ci) m’a charmé et tellement rempli l’esprit d’admiration pour elle que je ne pense pas pouvoir jamais rien voir de si beau. »

Fabert, dans sa lettre du 17 décembre 1656, accuse réception à Andilly de l’Avis des Curés de Paris et de la suite de l’extrait des censures. Il l’en remercie et lui dit qu’à l’avenir une liste des choses imprimées lui suffira, et qu’il se les fera adresser par la personne qu’il en a chargée à Paris. Ce qu’il désirerait surtout serait « la liste de tout ce qui est imprimé depuis le livre de la Fréquente Communion. » — Il a lu la quinzième Lettre et la met au même rang que la quatorzième.

Le 24 décembre 1656, il écrit :

« Ce m’a été un extrême déplaisir d’apprendre que la seizième Lettre étoit aussi la dernière. »

Et le 7 mars 1657 :

« Si toutes les Lettres n’étoient telles qu’on ne peut dire d’aucune que ce ne soit la plus belle chose du monde, l’on diroit que la dix-septième est la plus belle qui ait jamais été écrite. »

Le 16 mai 1657 :

« La dix-huitième est une chose à admirer, et que chacun doit savoir, ce me semble. Il y a beaucoup de choses à apprendre en sa lecture, et, à mon avis, une seule à craindre, qui est qu’elle ne donne aux Jésuites autant d’aversion pour saint Bernard qu’ils en ont pour Jansénius. » — (Manuscrits de la Bibliothèque de l’Arsenal, Papiers de la Famille Arnauld, tome II.)

Ce qui s’est passé là entre Andilly et Fabert a dû se produire plus ou moins de la même manière, au même moment, en vingt et en cent cas à peu près semblables. Tous les amis, tous les correspondants de Port-Royal étaient en mouvement. Andilly, surtout, manigançait en tous sens pour recueillir des suffrages.

Sur madame du Plessis-Guénegaud

ET l’HÔTEL de NEVERS.

Le Père Rapin, dans son Histoire du Jansénisme, est homme de parti ; il ramasse des propos, des mémoires de toute main, il n’est pas scrupuleux : tout ce qui est contre les Jansénistes et contre Port-Royal lui est bon ; il y met peu de choix et nulle ingénuité, quoi qu’il en dise ; les intérêts de la Compagnie, comme à tout bon jésuite, lui sont plus chers que la vérité. Mais il est des endroits de ses Mémoires qui sont plus originaux que les autres, et qui ont du prix : c’est quand il parle des personnes qu’il a connues, des femmes surtout, des salons qu’il a fréquentés ou dont il a été bien informé par ceux qui en étaient ; je dirai qu’il est là sur son terrain. Toutes les fois qu’il a à parler de madame de Sablé, de madame Du Plessis-Guénegaud, il excelle et il triomphe. C’est un mérite que je me plais à lui reconnaître. Sur madame Du Plessis, par exemple, il revient à bien des reprises ; il décrit parfaitement le ton et l’esprit de la maîtresse de la maison et de la société qu’elle réunissait autour d’elle. Ainsi sur la fin de la seconde Fronde, vers 1651-1652, recherchant les points d’appui et les ramifications les divers foyers de Port-Royal et du Jansénisme dans le monde, il nous dit :

« Mais le grand théâtre où se débitoit avec plus de bruit et même avec plus d’applaudissement le nouvel évangile de Port-Royal étoit alors l’hôtel de Nevers, qui est à présent l’hôtel de Conti, au bout du Pont-Neuf, chez la comtesse Du Plessis, femme du secrétaire d’État. La politesse de sa maison, dont elle faisoit les honneurs, la bonne chère, car la table y étoit d’une grande délicatesse et d’une grande somptuosité, la compagnie la plus choisie de Paris tant de gens de la robe que de la Cour, et toutes sortes de divertissements d’esprit y attiroient tant de monde, mais du monde poli, que c’étoit le rendez-vous le plus universel de la cabale. L’évêque de Comminges, cousin germain de la comtesse, le prince de Marsillac, depuis duc de La Rochefoucauld, le maréchal d’Albret, la marquise de Liancourt, la comtesse de La Fayette, la marquise de Sévigny, d’Andilly de Pomponne, depuis secrétaire d’État, l’abbé Testu, ami intime de la comtesse Du Plessis, beau parleur, mais sujet aux vapeurs à la mode, l’abbé de Rancé, homme agréable et spirituel, qui a été depuis le fameux abbé de La Trappe, les Barillons et tout ce qu’il y avoit de brillant parmi la jeunesse de qualité qui florissoit alors dans la ville ou à la Cour, se rendoient régulièrement en cet hôtel ou alloient à Fresne, maison de plaisance de la comtesse, à sept lieues de Paris, pour y faire des conférences d’esprit : car c’étoit un lieu agréable,

délicieux et propre à cela. Ce n’est pas que tous ceux qui s’y trouvoient fussent du parti, car la plupart y alloient par un esprit d’intrigue et de curiosité qui étoit le caractère de la maîtresse du logis, et l’on venoit y apprendre les nouvelles aventures et les prospérités de Port-Royal, pour y faire les réflexions que les intéressés jugeoient à propos et pour donner vogue à la nouvelle opinion par ce qu’il y avoit de gens délicats à Paris. On n’a pas su fort exactement tout ce qui s’y passoit, ceux qui s’y trouvoient étant des gens qui savoient vivre sans se vanter de rien ; mais on savoit fort bien que le comtesse, qui avoit de l’honnêteté, de la politesse et de l’esprit, se servoit assez bien de ses talents pour avancer les intérêts de la nouvelle opinion… »

Et à l’année 1656, au moment de la première vogue des Provinciales, et de la mise en train du succès :

« J’ai déjà remarqué que l’hôtel de Nevers… étoit alors le réduit le plus agréable de Paris par le concours de la plupart des gens d’esprit qui y brilloient le plus et qui fréquentoient cette maison, attirés par l’honnêteté, la politesse, la magnificence de la maîtresse, qui étoit, comme j’ai dit, la comtesse Du Plessis, femme du secrétaire d’État. Comme elle prenoit aisément l’empire, par la qualité de son esprit, sur ceux qui l’approchoient, ce fut à elle à qui on s’adressa de Port-Royal, où elle avoit de grandes liaisons, afin qu’elle fit valoir les Petites Lettres auprès de ces beaux esprits, en les obligeant à en appuyer le succès de leurs suffrages dans le monde, où ils s’étoient acquis tant de crédit. La comtesse profita d’une si belle occasion de se signaler auprès d’un parti qu’elle estimoit déjà beaucoup, et où elle ne doutoit pas qu’on ne l’estimât elle-même. Elle s’y engagea d’autant plus volontiers qu’elle ressentit fort l’honneur qu’on lui faisoit d’avoir recours à elle, étant naturellement officieuse ; qu’elle suivoit l’inclination qu’elle avoit d’être mêlée à des intrigues d’esprit, étant vaine ; et qu’elle contentoit un peu sa vengeance contre le ministre (Mazarin), croyant lui faire dépit de s’attacher à un parti qui passoit alors pour contraire à la Cour, sans faire réflexion que les grands établissements de son mari et de sa maison dépendoient uniquement de la faveur, comme elle (le) ressentit après. Ainsi l’espérance qu’on eut à Port-Royal qu’elle feroit bien se trouva conforme à l’idée qu’on en avoit et eut tout l’effet qu’on s’en étoit promis ; car elle fit des merveilles dans cette conjoncture, où tout réussit beaucoup mieux encore qu’on ne l’avoit projeté.

« Devant que la sixième Lettre parût dans le public, on en envoya une copie à la comtesse pour la faire voir à ses amis, c’est-à-dire à ceux qui lui rendoient leurs assiduités, qui étoient l’abbé de Rancé, depuis le fameux abbé de La Trappe ; l’abbé Testu, célèbre par ses vers de dévotion et par ses sermons ; Barillon l’aîné, conseiller d’État et ambassadeur en Angleterre ; Barillon le cadet, qui se fit appeler Morangis au Conseil et dans ses Intendances ; Courtin, signalé pour ses ambassades dans les Cours du Nord ; Pellisson, qui étoit alors le secrétaire favori du surintendant Fouquet, et quelques autres. La comtesse les ayant assemblés chez elle, on prétend qu’elle leur déclara l’intérêt qu’elle prenoit aux affaires de Port-Royal ; que ceux qui le gouvernoient étoient ses bons amis ; que, dans la distribution qui commençoit à se faire des Petites Lettres dans le monde, elle venoit d’être privilégiée, parce qu’on lui avoit envoyé celle qui alloit paroitra avant que de la donner au public, pour savoir son sentiment et celui de ses

amis, c’est-à-dire pour les engager tous à lui devenir favorables et à la prôner dans le monde. Elle leur dit qu’ils avoient trop d’esprit pour ne pas sentir eux-mêmes les beautés de ces Lettres, pour lesquelles elle leur demandoit leur protection ; elle leur représenta même qu’ils trouveroient de quoi exercer leur zèle en contribuant de leurs suffrages à décrier une morale aussi pernicieuse que celle des nouveaux Casuistes qui désoloient la religion par leur relâchement ; que, sans examiner si la doctrine de Port-Royal avoit été condamnée à Rome ou non, il paroissoit qu’elle étoit préférable à celle des Jésuites par la seule considération de la morale.

« Après ce préambule, la Lettre fut lue, et elle ne pouvoit pas manquer d’être admirée par des gens aussi disposés à plaire à la comtesse, et qui lui étoient en toutes manières aussi dévoués. Ils vont comme autant de trompettes publier par tout Paris que la sixième Lettre au Provincial commence à paroître, qu’elle étoit encore bien plus belle que celles qui avoient paru, ce qu’ils dirent d’un ton si affirmatif que l’approbation de gens si habiles, faite dans un si grand concert, redoubla l’impatience et la curiosité qu’on eut de la voir. Ce qui se fit dès le lendemain, qui fut le 4 d’avril suivant, et ce fut avec ces préparatifs qu’on la distribua dans le public… »

Il y a bien, à toute cette mise en scène, à cette petite harangue qu’on prête à madame Du Plessis, un peu d’arrangement et, si je puis dire, une légère invention littéraire : le Père Rapin avait été un bon professeur de rhétorique. Mais enfin on conçoit que les choses aient pu se passer à peu près ainsi.

Ce qui ne laisse pas d’être singulier, c’est que dans ces mêmes Mémoires, et au moment où il fait l’homme si bien informé, le Père Rapin paraît persuadé que les trois premières Provinciales sont de la plume d’Arnauld, et que comme on vit que ces trois Lettres n’avaient pas « le succès qu’on s’en étoit promis, » l’idée vint seulement alors de s’adresser à Pascal, bien que ce dernier fût depuis quelque temps brouillé avec Arnauld ! ! Pascal ne serait, selon lui, entré dans la composition des Provinciales qu’à partir de la quatrième Lettre, et encore la quinzième et les suivantes jusqu’à la fin redeviendraient-elles l’œuvre du seul Arnauld. De pareilles incertitudes et inexactitudes sur le fait littéraire le plus capital de notre Histoire prouvent à quel point le Père Rapin est une autorité contestable et précaire pour tout ce qui est du dedans de Port-Royal : il peut s’étendre à plaisir sur les dehors de la place et battre l’estrade à l’entour, il ne mit jamais le pied dans la citadelle.

Et pour ce qui est de Pascal notamment, le Père Rapin est faible, inexact, mensonger, à la merci des on dit. Son goût littéraire même est en défaut sur l’écrivain de génie. Il ne soupçonne rien de sa puissance, de son éloquence, il ne lui accorde pour tout talent que les railleries et les bouffonneries. Au moral il ne le méconnaît pas moins : il en fait un libertin de profession dans sa jeunesse, il interprète à contre-sens sa mort et ses sentiments suprêmes. C’est plaisir de voir comme il n’entend rien à ce grand adversaire, à cette organisation, à cette nature, à ce christianisme : l’âme de Pascal, je ne crains pas de l’affirmer, reste inabordable au Père Rapin. Cela prouve qu’on peut être à l’aise avec madame Du Plessis et ne pas être de force sur Pascal.

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