Read here

Richard Wagner à Bayreuth (trad. Baumgartner)

Friedrich Nietzsche · 1877 · Free in the US

28,001 words · about 1 h 58 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1877 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Richard_Wagner_à_Bayreuth_(trad._Baumgartner)&action=history). · Wikisource contributors

Text from Wikisource and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Language
French
Published
1877
Length
28,001 words · about 1 h 58 min
Sections
7 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (7)
  1. Front matter about 6 min
  2. II about 7 min
  3. III about 10 min
  4. IV about 24 min
  5. VI about 6 min
  6. VII about 9 min
  7. VIII about 56 min

Continue:

Front matter

I

our qu’un évènement soit grand, deux conditions doivent se trouver réunies : la grandeur du sentiment chez ceux qui l’accomplissent et la grandeur du sentiment chez ceux qui en sont les témoins. Aucun évènement n’est grand en lui-même ; des constellations entières peuvent disparaître et des nations périr, de vastes royaumes peuvent surgir et des guerres dévorer des forces immenses, et le vent de l’histoire passe sur de telles choses comme sur de légers flocons. Mais il arrive aussi qu’un puissant parmi les hommes frappe un grand coup qui tombe sur le rocher sans y laisser de trace. On entend un écho sec et sonore, et puis plus rien. Aussi l’histoire ne trouve-t-elle presque rien à dire de ces évènements dont l’effort a été pour ainsi dire brisé. C’est pour cela qu’à l’approche de tout évènement important chacun se demande avec inquiétude si ceux qui vont y assister en sont réellement dignes. Dans les plus petites comme dans les plus grandes choses, dès qu’on agit, toujours on compte sur une réceptivité qui réponde à l’action ; reste à celui qui veut donner de trouver des acceptants capables d’apprécier le sens de ses dons. C’est pour cela aussi que même l’œuvre d’un grand homme n’a point de grandeur inhérente lorsqu’elle est passagère, brisée et stérile ; car, au moment où il la produisit, la conviction profonde qu’elle était nécessaire alors doit lui avoir manqué. Il n’avait point pris ses mesures assez exactement, il n’avait point assez clairement reconnu ni choisi son heure ; il avait cédé au hasard, tandis qu’être grand et savoir distinguer la nécessité sont deux qualités inséparables.

Donc, quant au doute et à la question de savoir si ce qui s’accomplit présentement à Bayreuth s’y accomplit au bon moment et est nécessaire, nous les laissons volontiers à ceux qui mettent eux-mêmes en doute l’instinct de Wagner pour la nécessité. Pour nous qui sommes plus confiants, il est évident qu’il a foi dans la grandeur de son œuvre autant que dans la grandeur du sentiment chez ceux qui vont y assister. Tous ceux auxquels cette foi s’applique doivent en être fiers, qu’ils soient nombreux ou rares ; car, que cette foi ne s’adresse pas à tous, qu’elle n’embrasse pas toute la génération contemporaine, pas même toute la nation allemande dans sa forme actuelle, ceci il nous l’a dit lui-même dans son discours de dédication du vingt-deux Mai 1872 ; et il n’en est aucun parmi nous qui puisse le contredire sur ce point d’une manière rassurante. „ Je n’avais que vous, disait-il alors, vous les amis de mon art spécial, de mon travail et de mon activité les plus personnels, à qui je pouvais m’adresser, sûr de vous trouver sympathiques à mes plans ; à vous seuls je pouvais demander de m’aider dans mon œuvre afin de pouvoir la présenter pure et sous son aspect véritable à ceux qui témoignaient une faveur sérieuse à mon art quoique celui-ci n’ait pu leur être présenté jusqu’alors que sous une forme impure et défigurée.

II

Il y aurait lieu de s’ si ce que quelqu’un sait le mieux et fait le plus volontiers ne se retrouvait pas en empreintes visibles dans toutes les phases de son existence. Bien plus, chez des hommes remarquablement doués, la vie ne présentera pas seulement l’image du caractère comme c’est le cas chez tout le monde, mais avant tout l’image de l’intelligence et de ses aptitudes les plus personnelles. La vie du poète épique tiendra de l’épopée — comme ceci, soit dit en passant, est le cas de Gœthe en qui les Allemands se sont habitués bien à tort à voir surtout le poète . — La vie du poète dramatique tiendra du drame.

L’élément dramatique ne peut être méconnu dans le développement de Wagner, du moment où sa passion dominante prend conscience d’elle-même et s’empare de son être tout entier. À partir de là il n’a plus rien à faire avec les tâtonnements, les errements, avec l’exubérance des rejetons ; et partout dans ses voies et ses transformations les plus inégales, dans les courbes souvent fantastiques de ses plans, règne une loi, une volonté unique qui suffit à les expliquer, quelque singulières que sembleront souvent ces explications. Cependant il y eut dans la vie de Wagner une période pour ainsi dire pré-dramatique : son enfance et sa jeunesse qu’on ne peut aborder sans rencontrer de nombreux problèmes. Rien encore ne le fait présager ; et ce qu’on pourrait peut-être aujourd’hui interprèter dans son passé comme un se trouve être un assemblage de qualités qui inspirent bien plutôt des craintes que des espérances : un esprit d’inquiétude, d’irritation, une hâte nerveuse à saisir mille choses, un plaisir passionné pour un état d’âme exalté, presque maladif, un retour brusque et spontané du silence et du recueillement le plus intime vers le bruit et la violence ! Il ne fut point entravé de bonne heure par l’exercice rigoureux d’un art particulier héréditaire dans sa famille. La peinture, la poésie, la musique, l’art du comédien étaient à sa portée comme les études et la carrière d’un savant ; qui n’aurait regardé qu’à la surface, eût pu le croire né pour le dilettantisme. La petite patrie entre les limites de laquelle il grandit n’était point de celles qu’on voudrait souhaiter à un artiste. Il eut peine à échapper à la fâcheuse disposition d’un esprit voulant goûter de toutes choses, comme à la vanité, compagne de la diversité du savoir, qu’on rencontre dans les villes savantes. Chez lui le sentiment facile à exciter n’était appaisé que superficiellement. Aussi loin que s’étendaient les regards du jeune homme, il se voyait entouré de mœurs singulièrement prudentes, mais actives, avec lesquelles le brillant théâtre formait un contraste ridicule, les sons entraînants de la musique un contraste incompréhensible. En général, celui qui sait comparer s’étonne toujours qu’il soit si rare de voir l’homme moderne, lorsqu’il est doué de talents remarquables, posséder dans la période de l’enfance et de la jeunesse la qualité de la naïveté, le sentiment simple et naturel de son individualité ; et combien il lui est difficile de le posséder. Et l’on verra même que des hommes rares qui, comme Gœthe et comme Wagner, arrivent à la naïveté la possèdent à présent plutôt dans l’âge mûr que dans celui de l’enfance et de la jeunesse. L’artiste surtout, doté en naissant d’une plus forte mesure de la puissance d’imitation, sera forcé de subir l’énervante diversité de l’existence moderne comme on subit les inévitables maladies de l’enfance. Comme enfant et comme jeune homme il ressemblera plutôt à un vieillard qu’à lui-même. Le type si merveilleusement fidèle du jeune homme, le Siegfried de l’Anneau du , ne pouvait être conçu que par un homme, et même par un homme qui n’a vu fleurir que tard sa propre jeunesse. L’âge mûr de Wagner fut tardif comme sa jeunesse, de sorte qu’en ceci au moins il est le contraire d’une nature ayant tout anticipé.

Avec l’apparition de sa virilité intellectuelle et morale commence aussi le drame de sa vie. Et comme le spectacle en est alors changé ! Sa nature paraît simplifiée d’une manière effrayante, partagée en deux instincts ou sphères. Tout au fond bouillonne une volonté ardente, avide de domination, cherchant comme un torrent rapide à se faire jour à travers tous les sentiers, tous les ravins, toutes les cavités. Seule une force complètement libre et pure était capable de montrer à cette volonté la voie qui mène à tout ce qu’il y a de bon et de bienfaisant. Combinés avec une intelligence étroite, les désirs tyranniques et illimités d’une telle volonté auraient pu devenir fatals ; dans tous les cas il était nécessaire qu’un passage fût promptement trouvé vers la plaine, et que l’air pur et la lumière pussent pénétrer dans les profondeurs. Lorsqu’elle est condamnée à constater tous les jours son impuissance, une forte aspiration rend méchant. L’insuffisance des efforts peut quelquefois tenir aux circonstances, à l’inflexibilité du sort, et non au manque de force ; mais le cœur de celui qui ne peut renoncer à son aspiration, malgré l’insuffisance de ces efforts, ne tarde pas à s’ulcérer et devient par conséquent irritable et injuste. Quelquefois il cherche dans les autres les raisons de son manque de succès ; il peut même dans des accès de haine passionnée traiter le monde entier en coupable. Souvent aussi il s’isole fièrement sur des chemins détournés, ou s’adonne à la violence. Et c’est ainsi que des natures désireuses du bien peuvent devenir farouches dans leur marche vers le bien. Même parmi ceux qui ne recherchèrent que leur propre purification morale, parmi des cénobites et des moines, on trouve de ces malheureux qui, pour avoir échoué dans leurs efforts, sont devenus ainsi farouches, profondément malades, et minés et rongés par l’amertume. Il y avait un esprit plein d’amour et de douce persuasion, d’une bonté, d’une tendresse infinies, ennemi de toute violence, de toute immolation de soi-même, de tout esclavage ; et ce fut celui-ci qui se manifesta à Wagner. Il s'abaissa vers lui comme ange consolateur, il l’enveloppa de ses ailes, il lui montra sa voie. Dès lors, l’autre sphère de la nature de Wagner devient visible pour nous ; mais comment la décrire ?

Les créations d’un artiste ne sont pas sa propre image, mais l’ordre dans lequel se succèdent les créations, auxquelles il a mis tout son cœur donne pourtant quelques indications sur l’artiste lui-même. Qu’on se représente en esprit Rienzi, le Holländer et Senta, Tannhäuser et Élisabeth, Lohengrin et Elsa, Tristan et Marke, Hans Sachs, Wotan et ; toutes ces figures sont reliées entre elles par une même source souterraine de perfectionnement et d’accroissement moral dont les eaux s’épurent toujours plus en avançant — et ici nous nous trouvons, pleins d’une réserve respectueuse, en face d’un des plus intimes développements de l’âme de Wagner. Chez quel artiste voyons-nous d’analogue dans des proportions aussi vastes ? Les créations de Schiller, depuis les Räuber jusqu’à Wallenstein et Tell, suivent une voie semblable de perfectionnement successif, et nous éclairent aussi jusqu’à un certain point sur le développement de leur auteur ; mais chez Wagner la proportion est plus grandiose, la carrière parcourue est plus longue. Tout y a part à cet épurement et sert à l’exprimer ; non seulement le mythe, mais la musique. Je ne connais pas de musique plus morale que celle de l’Anneau du ; là, par exemple, où est réveillée par Siegfried. Là, Wagner s’élève à une hauteur, à une sainteté de sentiment telles que nous pensons involontairement aux reflets vermeils du soleil couchant sur la neige immaculée des sommets des Alpes, tant la nature qui s’y révèle est pure, solitaire, inaccessible, exempte de passion, inondée d’amour ; les nuées et les orages, le sublime même, sont au-dessous d’elle. Si de cette hauteur nous regardons en arrière vers le point de départ, le Tannhäuser et le Holländer, nous comprenons comment l’homme développa dans Wagner : comme ses commencements furent obscurs et agités, avec quelle impétuosité il rechercha la satisfaction de ses goûts, la puissance, les plaisirs enivrants, et comme il les fuyait souvent avec dégoût, comme il aspirait à jeter loin de lui son fardeau, aspirait à l’oubli, au doute, au sacrifice — le fleuve tout entier de son activité se précipitait tantôt dans une vallée, tantôt dans une autre, et s’enfonçait dans les plus sombres ravins ; — puis dans la nuit de ces efforts souterrains, bien loin au-dessus de lui, apparut une étoile à l’éclat mélancolique ; dès qu’il la reconnut, il la nomma : ! Pourquoi sa lumière lui parut-elle plus claire et plus pure que tout au monde ? Quel sens mystérieux renferme pour lui ce mot de fidélité ? Car sur tout ce qu’il a pensé et composé il a gravé l’image et le problème de la fidélité ; ses œuvres renferment une série presque complète de ses manifestations les plus belles et les plus rares : la fidélité du frère pour la sœur, de l’ami pour l’ami, du serviteur pour son maître ; d’Élisabeth pour Tannhäuser, de Senta pour le Holländer, d’Elsa pour Lohengrin, d’Isolde, de Kurvenal et de Marke pour Tristan, de pour les vœux les plus secrets de Wotan — et tant d’autres encore. C’est l’expérience la plus primitive, la plus personnelle que Wagner constate en lui-même et qu’il révère comme un saint mystère ; c’est elle qu’il cherche à exprimer par le mot de fidélité ; elle qu’il ne se lasse point de personnifier, de vivifier de mille manières, lui consacrant dans la plénitude de sa reconnaissance ses meilleurs trésors et la plus pure essence de son art ; c’est enfin cette merveilleuse que l’une des deux sphères de sa nature est restée fidèle à l’autre, que la sphère créatrice, innocente, lumineuse, a gardé la foi d’un amour libre des plus désintéressés, à celle qui était sombre, indomptable et tyrannique.

—

III

L’équilibre entre ces deux forces constituantes, le dévouement de l’une à l’autre, produisait la contrainte nécessaire qui le rendait seule capable de rester complet et bien lui-même. C’était en même temps la seule chose qui ne fût pas en son pouvoir, qu’il ne pût qu’observer et accepter, tandis que les sollicitations a l’infidélité et les dangers dont elle le menaçait l’environnaient d’une manière toujours plus pressante. Et l’incertitude est une source abondante de souffrances pour celui qui est en voie de développement ! Chacun de ses instincts tendait à outre-passer toutes les bornes ; chacune de ses aptitudes à jouir de l’existence voulait se satisfaire séparément ; plus elles étaient nombreuses et plus le tumulte était fort, plus leurs rencontres étaient hostiles. Puis la vie, le hasard irritaient à leur tour ; le pouvoir, l’éclat, le désir ardent du gain ; plus souvent encore c’était la cruelle nécessité qui l’oppressait, la nécessité de vivre d’une manière ou d’une autre ; partout des entraves et des pièges. Comment serait-il possible de se rester fidèle ici, de se conserver tout entier ? Ce doute l’accablait souvent et s’exprimait alors comme un artiste exprime ses doutes, par des créations artistiques. Élisabeth ne peut que souffrir, prier et mourir pour Tannhäuser ; elle sauve l’inconstant par sa fidélité, mais ce n’est pas pour cette vie. Tout se passe d’une façon dangereuse et désespérée dans la carrière de tout artiste véritable jeté sur l’arène des temps modernes. Il peut arriver au pouvoir et aux honneurs de différentes manières ; le repos et le contentement sont souvent à sa portée, mais toujours sous la forme sous laquelle l’homme moderne les connaît, et sous laquelle ils doivent se changer pour l’artiste sincère en une vapeur étouffante. Dans cette tentation et dans la résistance à cette tentation résident également des dangers pour lui ; dangers dans la répugnance qu’il éprouve pour les moyens modernes de se procurer en même temps des jouissances et de la considération ; dangers, enfin, dans la colère qui se tourne contre toutes les satisfactions égoïstes dans le goût des hommes actuels. Qu’on se représente Wagner remplissant un emploi — et il eut à exercer la charge de maître de chapelle à différents théâtres de ville et de cour. — Qu’on essaie de comprendre ce qu’éprouve l’artiste sérieux qui veut introduire forcément le sérieux là où les institutions modernes sont érigées avec une légèreté presque préméditée, et ne se font pas défaut d’exiger de la légèreté de la part de ceux qui les soutiennent. Qu’on essaie de comprendre ce qu’il éprouve lorsqu’il y réussit en partie tout en échouant toujours dans l’ensemble, lorsque le dégoût s’empare de lui et qu’il cherche à fuir, lorsqu’il ne trouve point de refuge et se voit toujours forcé de revenir comme un des leurs vers les Bohémiens et les bannis de notre société civilisée. Quand il brise les liens qui le retenaient à une position, il en trouve rarement une meilleure ; quelquefois même il tombe dans la plus profonde détresse. C’est ainsi que Wagner changea de villes, de compagnons, de pays, et lorsqu’on connaît les prétentions et les entourages au milieu desquels il se trouvait, on a peine à comprendre qu’il les ait toujours supportés un certain temps. La plus longue moitié de sa vie fut oppressée par une atmosphère pesante ; il semble qu’il n’espérait plus en général, mais seulement du jour au lendemain ; ce qui fait qu’il ne désespéra pas complètement tout en n’ayant plus la foi en l’avenir. Il dut souvent ressentir ce qu’éprouve un voyageur marchant durant la nuit, brisé de fatigue, courbé sous un lourd fardeau, et néanmoins fiévreusement excité ; l’idée d’une mort subite n’était plus alors à ses yeux une épouvante, mais un fantôme séduisant, désirable. Oh ! voir disparaître à la fois le fardeau, le chemin, et la nuit ! c’était une puissante séduction. Maintes fois il recommença sa vie avec cette espérance au jour le jour, laissant derrière lui tous les fantômes. Mais la manière dont il le faisait dépassait presque toujours les bornes ; preuve que sa foi en cette espérance n’était ni ferme ni profonde, et servait seulement à l’étourdir. La disproportion entre ses aspirations et son partielle ou complète à les satisfaire, se changeait pour lui en aiguillon douloureux ; excitée par des privations continuelles, son imagination s’égarait dans des excès lorsque celles-ci venaient à cesser. Sa vie devenait de plus en plus compliquée, mais les moyens, les expédients qu’il découvrait dans son art étaient aussi de plus en plus hardis et fertiles en inventions, tout en n’étant au fond que des pis-aller dramatiques, des motifs mis en avant qui trompent un moment et ne sont inventés que pour un moment. Ils sont en un clin d’œil à sa portée et tout aussi vite usés. Envisagée de près et sans affection, la vie de Wagner, pour rappeler une pensée de Schopenhauer, tient beaucoup de la comédie et même d’une comédie singulièrement grotesque. Quel effet devait produire durant certaines périodes la conscience d’un grotesque manque de dignité de sa vie sur le sentiment de l’artiste qui, plus qu’aucun autre, semble ne respirer librement que dans les régions les plus hautes et les plus sublimes ! — Ceci donne beaucoup à penser !

Au milieu de cette activité pour laquelle seule une description détaillée pourrait inspirer le degré de pitié, de frayeur et d’admiration qu’elle mérite, se développe extraordinaire même parmi les Allemands, le peuple instruit par excellence ; et de ce talent résulte un nouveau danger, plus grand même que celui d’une vie en apparence errante et déracinée, entraînée ça et là par des illusions inquiètes. D’un novice essayant ses forces, Wagner devint sous tous les rapports un maître de la musique et du théâtre, et un inventeur fécond dans chacune des conditions techniques préliminaires. Personne ne lui contestera plus la gloire d’avoir fourni le modèle suprême pour l’art de la grande déclamation. Mais il devint encore bien plus que cela, et pour devenir ce qu’il est il ne put pas plus que d’autres se dispenser d’acquérir par l’étude le plus haut degré de culture. Et comme il étudia ! C’est une jouissance de l’observer. De tous côtés les matériaux s’amoncellent autour de lui, et en lui, et plus l’édifice devient imposant, plus s’élargit et s’élève la voûte de sa pensée dominante et régulatrice. Et pourtant, peu d’hommes eurent à lutter contre tant de difficultés pour arriver jusqu’aux avenues des sciences, et des arts spéciaux ; souvent même il fut forcé d’improviser ces avenues. Le rénovateur du drame simple, l’inventeur du rang dû aux arts dans la vraie société humaine, l’interprète inspiré des méditations antiques, le philosophe, l’historien, l’esthétique et le critique Wagner, le maître de la langue, le mythologiste et poète mythique qui le premier renferma ces belles et merveilleuses productions d’une imagination primitive dans un seul Anneau sur lequel il grava les runes de sa pensée — quelle abondance de savoir ne dût-il pas rassembler et embrasser pour devenir tout cela ! Et pourtant cet ensemble étouffa aussi peu sa volonté d’action que les détails les plus attrayants ne réussirent à l’en distraire. Pour apprécier la rareté d’une telle conduite, prenons Gœthe comme point de comparaison, Gœthe ce grand contraste de Wagner, qui, sous le double point de vue d’étudiant et de savant, peut être comparé à un fleuve riche en affluents qui ne porte point toutes ses eaux à la mer, mais en perd au moins la moitié dans les ondulations de son cours. Il est vrai qu’une nature comme celle de Gœthe recueille plus de satisfaction et en procure plus ; elle exhale comme une douce et noble prodigalité ; tandis que le cours puissant du fleuve de Wagner pourrait bien effrayer et rebuter. Mais que d’autres s’effraient s’ils veulent ! quant à nous, nous serons d’autant plus courageux puisque nos yeux ont pu voir le héros qui n’a pas appris la peur, pas plus à l’égard de la civilisation moderne qu’en toute autre chose.

Il n’apprit pas plus à trouver le repos dans les études historiques et la philosophie, et à s’approprier ce que leurs effets ont de merveilleusement calmant et d’opposé à toute action ou initiative. L’étude et la culture ne détournèrent l’artiste ni du travail ni de la lutte. Dès que la force créatrice s’empare de lui, l’histoire se transforme entre ses mains en une argile mobile. Sa position vis-à-vis d’elle devient alors toute différente de celle des autres savants, et ressemble bien plutôt à celle qu’occupait le Grec vis-à-vis de ses mythes, ceux-ci étant l’objet qu’on façonne et qu’on idéalise avec amour et une sorte de crainte pieuse, mais pourtant avec le droit souverain du créateur. Et précisément parce que l’histoire est pour lui plus flexible et plus changeante qu’un rêve, il lui est possible de concentrer dans un évènement particulier le type caractéristique d’une époque entière, et d’atteindre ainsi à un degré de vérité dans l’exposition auquel l’historien ne peut jamais atteindre. La forme et l’esprit distinctifs du moyen-âge chevaleresque ont-ils jamais passé aussi complètement dans une composition quelconque comme c’est le cas dans Lohengrin ? Et les Meistersinger ne parleront-ils pas encore de l’esprit allemand aux temps les plus éloignés, ne feront-ils pas plus que d’en parler, ne seront-ils pas eux-mêmes un des fruits les plus mûrs de cet esprit qui veut toujours réformer mais non résoudre, et qui n’a point oublié, au sein de ses faciles jouissances, de pratiquer ce noble mécontentement, source de toute action régénératrice ?

C’est vers cette espèce de malaise, de mécontentement, que Wagner se sentit plus porté par ses études historiques et philosophiques. Il sut non seulement y trouver ses armes et un bouclier, mais avant tout le souffle inspirateur qui plane sur les tombeaux des grands combattants, des grands penseurs et des grands affligés. L’on ne peut en rien se distinguer autant de la génération actuelle que par l’emploi qu’on fait des études historiques et de la philosophie. Comme elles sont ordinairement comprises aujourd’hui, les premières semblent avoir reçu la mission de laisser respirer l’homme moderne qui marche haletant vers son but, de sorte qu’il se sente pour ainsi dire débarrassé de ses harnais. Ce que signifie Montaigne considéré individuellement au milieu de l’agitation de l’esprit de réformation, un repos en soi-même, une paisible retraite en soi-même, un temps de répit pour reprendre haleine, — et c’est bien ainsi que le comprit Shakespeare, son meilleur lecteur, — voilà ce que signifient les études historiques pour l’esprit moderne. Si, depuis un siècle, les Allemands se sont particulièrement occupés des études historiques, cela prouve qu’ils sont au milieu du mouvement de la société nouvelle la force calmante, ralentissante, retardatrice ; ce que quelques-uns interprèteront peut-être comme une louange en leur faveur. Mais en somme, c’est un indice dangereux de voir les efforts intellectuels d’une nation se tourner de préférence vers le passé ; c’est un signe d’énervation, de rechute et d’infirmité, si bien qu’elle est exposée par là de la manière la plus dangereuse à toutes les fièvres contagieuses, telles que la fièvre politique entre autres. Dans l’histoire de l’esprit moderne, nos savants sont les représentants d’un pareil état de faiblesse en opposition constante avec tous les mouvements réformateurs et révolutionnaires ; ils ne se sont pas imposé la plus noble des missions, mais ils se sont assuré une espèce particulière de paisible bonheur. À la vérité, chaque démarche indépendante et courageuse passe à côté d’eux, tout en ne passant nullement à côté de l’histoire elle-même ! Celle-ci tient en réserve de tout autres forces, comme le pressentent des natures telles que Wagner ; mais elle a besoin avant tout d’être écrite une fois dans un sens beaucoup plus sérieux et plus sévère, par une âme vraiment puissante, et non plus d’une manière optimiste comme par le passé ; tout autrement donc que les savants allemands ne l’ont traitée jusqu’à présent. Il règne dans tous leurs ouvrages quelque chose de flatteur, de soumis, de satisfait ; et le cours des choses a leur approbation. C’est déjà beaucoup quand l’un d’eux donne à entendre qu’il n’est satisfait que parce que les choses auraient pu tourner plus mal ; la plupart d’entre eux croient involontairement que tout s’est passé pour le mieux. Si l’étude de l’histoire n’était pas toujours une théodicée chrétienne déguisée, si elle était écrite avec plus de justice et plus d’ardeur sympathique, elle serait vraiment loin de pouvoir rendre les services auxquels on l’emploie maintenant : comme narcotique contre toute tendance révolutionnaire et novatrice. Il en est de même de la philosophie, de laquelle la plupart ne veulent apprendre qu’à concevoir les choses à peu près — à peine à peu près — pour en prendre ensuite leur parti. Ses représentants les plus nobles eux-mêmes mettent si bien en relief son influence calmante et consolante que les paresseux et les passionnés du repos peuvent bien se faire l’illusion qu’ils recherchent la même chose que la philosophie. Néanmoins, la question principale de toute philosophie me paraît être celle de savoir à quel point les choses ont une forme et un caractère immuables, pour pouvoir ensuite, lorsque cette question aura été résolue, poursuivre avec une bravoure à toute épreuve . C’est ce qu’enseignent aussi les vrais philosophes par leurs propres actions en travaillant à améliorer le discernement si modifiable des hommes, et en ne gardant pas leur sagesse pour eux seuls. C’est ce qu’enseignent aussi les vrais disciples des vraies philosophies qui, comme Wagner, savent en extraire précisément, non des narcotiques, mais une décision plus forte et l’inflexibilité de leur volonté. Là où l’activité de Wagner est la plus puissante et la plus héroïque, il est aussi le plus philosophe. Et c’est en sa qualité de philosophe qu’il traversa sans peur non seulement la fournaise ardente de différents systèmes philosophiques, mais aussi les vapeurs de la science et de l’érudition, et resta fidèle à la plus noble moitié de qui exigeait , et qui le poussait à souffrir et à s’instruire afin de pouvoir les accomplir.

—

IV

L’histoire du développement de la culture depuis les Grecs est assez courte quand on considère la longueur réelle du chemin qu’elle a parcouru, et qu’on ne tient pas compte de ses haltes, de ses rechutes, de ses hésitations, de ses détours. L’hellénification du monde, et, pour rendre celle-ci possible, l’orientalisation de l’hellénisme, — cette double mission du grand Alexandre — est encore toujours le dernier évènement d’importance ; et la vieille question de savoir si une civilisation étrangère est réellement transmissible, est encore toujours le problème que les modernes en vain de résoudre. L’action alternative et combinée de ces deux agents a particulièrement influencé le cours de l’histoire. Ainsi le christianisme, par exemple, se présente comme un fragment d’antiquité orientale que l’humanité a complété par la pensée et réalisé dans ses actes jusque dans les détails les plus minutieux. Lorsque son influence eut commencé à diminuer, ce fut l’esprit hellénique qui regagna du pouvoir ; nous sommes témoins de phénomènes si étranges qu’ils seraient inexpliquables et absolument dépourvus de fondement si l’on ne pouvait, en franchissant un immense espace de temps, les relier aux analogies grecques. Il y a ainsi entre Kant et les Éléatiques, entre Schopenhauer et Empédocle, entre Eschyle et Richard Wagner, de tels rapprochements, de telles parentés, qu’on y peut presque toucher du doigt le caractère relatif de toutes les notions qui se rapportent au temps ; on dirait presque qu’il existe entre certaines choses une relation nécessaire, et que le temps qui les sépare en apparence n’est au fond qu’un nuage qui nous empêche de distinguer les lois de ce rapport. L’histoire des sciences exactes surtout réveille en nous l’impression que nous pourrions bien nous trouver maintenant aussi rapprochés que possible du monde alexandrin-grec, et que le pendule de l’histoire pourrait bien osciller de nouveau vers le point d’où il prit autrefois son élan vers des espaces mystérieux et indéfinis. L’image de notre monde actuel n’est nullement nouvelle ; celui qui connaît l’histoire y retrouve toujours plus les traits familiers d’un visage connu. L’esprit de la culture hellénique est infiniment dispersé dans notre époque ; et tandis que des forces variées se pressent de tout part, et que les résultats des sciences et des aptitudes modernes deviennent des matières d’échange, on voit reparaître comme une pâle vision dans un crépuscule lointain la noble image de l’hellénisme. Suffisammant orientalisé, le monde aspire de nouveau à l’hellénification ; mais celui qui voudrait contribuer à la réalisation de ce désir aurait besoin de promptitude et du talon ailé du messager des dieux pour rassembler les fragments si divers et si dispersés des sciences, les mondes si peu homogènes du talent, et pour en parcourir et en dominer le champ si vaste dans toute son étendue. Il est donc maintenant nécessaire qu’une génération d’ se lève douée de la force suprême de concentrer et de relier, d’attirer à soi les fils isolés du tissu, afin d’empêcher qu’ils ne soient dispersés à tous les vents. Il ne s’agit plus maintenant de trancher le nœud gordien de la culture grecque comme le fit Alexandre, de manière que les s’en dispersèrent dans toutes les directions ; s’agit de . Je reconnais dans la personne de Wagner un de ces Anti-Alexandre. Il le possède le secret de réunir ce qui était isolé, faible et inactif ; on peut dire qu’il dispose d’une force de , et sous ce rapport, il est une des plus grandes puissances civilisatrices de son temps. Il domine les arts, les religions, les différentes histoires nationales, et n’en est pas moins tout le contraire d’un polymathe, d’un esprit qui ne sait que rassembler et classer des matériaux ; car il est l’artiste puissant qui les transforme et leur donne la vie, . On ne se laissera pas détourner de cette idée en comparant cette mission générale que lui a dictée son génie avec l’autre tâche plus rapprochée et plus limitée à laquelle on pense maintenant tout d’abord lorsqu’on prononce le nom de Wagner. On attend de lui une réformation du théâtre ; mais en supposant que cette dernière lui réussisse, qu’aurait-on gagné par là pour sa mission supérieure ?

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…