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Appendice IV

Charles Augustin Sainte-Beuve · 1878 · Free in the US

38,900 words · about 2 h 43 min to read

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About this book

Author
Charles Augustin Sainte-Beuve
Language
French
Published
1878
Length
38,900 words · about 2 h 43 min
Sections
11 reader sections
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Digital text
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Contents (11)

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Sur l’abbé de Rancé

La pièce suivante, qui est celle que nous avons indiquée page 51, vient s’ajouter très-bien à la Lettre écrite par Rancé au maréchal de Bellefonds, et à son Projet de lettre à Tillemont, pour mettre en parfaite lumière les sentiments et la conduite de l’illustre Abbé en ce qui concerne les Jansénistes. Nous la tirons d’un manuscrit tout rempli de pièces provenant de Dom Gervaise, lequel manuscrit () a fait partie de la Bibliotheca Lamoniana, et se trouve inscrit à la page 307 du Catalogue in-folio de cette Bibliothèque, imprimé en 1784. — Le commencement de la pièce manque, et l’on ne voit pas bien ce qui y donna occasion : mais il est manifeste qu’elle a dû être écrite par un secrétaire, ou par tout autre de l’intimité de M. de Rancé, et à peu près sous sa dictée. Le caractère semi-officiel, comme on dirait aujourd’hui, ressort à chaque mot : il est question dans les premières lignes, à moitié détruites, de la Lettre de M. de Rancé au maréchal de Bellefonds, laquelle ôtait aux Jansénistes le prétexte de le compter désormais comme un des leurs :

« … Il ne faut pas trouver étrange si ceux qui se plaignent ont été fâchés de ce qu’il les a privés tout d’un coup de l’avantage qu’ils tiroient de la créance que l’on avoit qu’il étoit dans leurs intérêts et dans leur cause : mais il y a sujet de s’étonner que, pour empêcher l’effet de sa Lettre et décréditer la déclaration qu’il a faite, ils veuillent en attaquer la sincérité, et faire croire au monde qu’il a eu des liaisons et des engagements qu’il n’a point eus en effet. Et afin, Monsieur, qu’en étant persuadé, vous ayez de quoi le persuader aux autres, je vous dirai ce que j’ai appris sur cette affaire ; et comme je la sais d’original, vous pouvez prendre pour des vérités constantes ce que vous verrez dans la Relation que je vais vous en faire.

« Lorsqu’on commença d’exciter dans l’Église des différends et des contestations touchant les sentiments de Jansénius et la souscription au jugement que le Saint-Siège avoit rendu contre sa doctrine, l’abbé de R., qui avoit de l’inclination pour ceux qu’on nommoit Jansénistes, à cause de cette piété exacte dont ils faisoient profession, de l’amour qu’ils avoient pour la pénitence, et de la pureté de leur morale, voyoit avec douleur la tempête qui s’étoit formée contre eux ; et le penchant qui porte les gens qui ont le cœur bien fait à plaindre les personnes affligées, faisoit que dans les rencontres, par les manières dont il parloit d’eux, il paroissoit leur être favorable, sans néanmoins avoir aucune habitude, ni connoître un seul de ceux qui se trouvoient engagés dans cette dispute, à l’exception de M. d’Andilly et de M. l’Évéque d’Angers, son frère.

« Il fut quelque temps dans cette disposition ; mais voyant que les affaires s’échauffoient, et que le Pape et les Évêques de France vouloient qu’on souscrivît le Formulaire par lequel on avoit condamné les erreurs attribuées à Jansénius, il crut que cette pente qu’il sentoit pour les Jansénistes ne devoit pas l’obliger à faire un seul pas en leur faveur, et particulièrement ne connoissant ni leurs maximes, ni leurs sentiments, ni leurs desseins, ni le fond de leur conduite ; et étant persuadé qu’il ne pouvoit en conscience résister aux ordres du Pape et des Évêques de France, il souscrivit simplement, comme il l’a déclaré, sans restriction, sans explication et sans réserve.

« Il alla voir ensuite M. l’Évêque d’Aleth, lequel lui ayant parlé à fond de la Signature, et lui ayant lu deux Écrits qui lui avoient été envoyés par les Jansénistes pour prouver qu’on ne pouvoit pas en conscience souscrire au Formulaire, lui dit : « Ces Écrits sont très forts et très-éloquents ; cependant ils ne me persuadent pas, et je le suis (persuadé) qu’il faut obéir, signer et se soumettre. » Ce fut là le sentiment que prit ce saint Évêque sur ces matières, après les avoir pesées devant Dieu et l’avoir consulté par beaucoup de prières, et dans lequel il demeura ainsi pendant plus (ou près) de quatorze années.

« La chaleur augmenta entre les deux partis ; et les choses étant venues aux dernières extrémités, on ne garda plus démesure ; on passa de tous côtés par-dessus les règles que la charité demande de ceux qui se défendent comme de ceux qui attaquent ; on se traita sans compassion, et les adversaires se poussoient avec une aigreur, une animosité et une violence presque égales.

« L’abbé de R. voyant qu’on agissoit avec des excès et des emportements indignes de personnes qui connoissoient J.-C, et que les uns et les autres prétendoient défendre leurs intérêts et soutenir leur cause d’une manière qui étoit si contraire à son esprit et à ses commandements, et si injurieuse à son nom et à sa gloire, il estima qu’il ne devoit faire autre chose dans une conjoncture si fâcheuse, et que Dieu ne demandoit rien de lui, sinon qu’il demeurât dans le repos, dans la soumission et dans le silence ; qu’il plaignit l’égarement des hommes, le malheur de l’Église ; et qu’il s’adressât à J.-C. pour le prier qu’il commandât à la tempête de s’apaiser (comme il avoit fait autrefois), afin de lui rendre la paix et la qu’elle avoit perdue par l’emportement et par la passion de ses propres enfants.

« Il n’eut habitude quelconque, pendant que les troubles durèrent, avec aucun, du côté des Jansénistes. Il avoit un commerce de lettres et d’amitié avec M. d’Andilly, qui cessa entièrement ; il est néanmoins vrai qu’ayant passé, au retour d’un voyage qu’il fut obligé de faire à Cîteaux, par l’abbaye de Haute-Fontaine qui se trouva sur son chemin, il y vit M. l’abbé Le Roi, qu’il avoit connu autrefois étant chanoine de Notre-Dame de Paris ; ils renouvelèrent une connoissance qui avoit été interrompue pendant plus de vingt années, et il eut depuis ce temps quelque communication avec lui par lettres.

« Enfin il plut à Dieu de donner le calme à son Église, et l’abbé de R., qui supportoit avec une impatience extrême la durée des troubles et des contestations, qui en souhaitoit passionnément la fin, et qui voyoit avec une douleur sensible qu’on enveloppoit dans la cause des Jansénistes ceux qui n’y avoient aucune part (pour peu qu’ils eussent plus d’exactitude dans leur vie et qu’ils gardassent plus de règle dans leurs mœurs que les autres hommes), et que lui-même n’étoit pas exempt de ce soupçon, vit avec une joie fort grande la fin des divisions ; et comme il crut que les questions étoient terminées pour jamais, et que l’accommodement lui paroissoit devoir être stable et sans retour, M. Arnauld et M. Nicole l’étant venus voir quelques années après, il les reçut avec tous les témoignages de charité, d’honnêteté et d’estime qu’ils pouvoient attendre d’un homme de sa sorte, et il ne crut pas qu’il dût conserver aucune mémoire des choses passées, à l’égard de ceux auxquels le Pape et le Roi venoient d’accorder une amnistie générale, et de donner tant de marques publiques de leurs bontés.

« L’abbé de R. leur trouva tant d’érudition, de capacité, et des manières d’agir à son égard si engageantes, qu’il ne put pas se défendre de leur donner place dans son amitié et dans son estime, et qu’il (le) leur témoigna depuis ce temps-là par quelques lettres qu’il leur écrivit dans les occasions et les rencontres qui se présentèrent, comme sur le sujet de quelques-uns de leurs ouvrages qu’ils lui envoyèrent, de leurs traductions et de leurs paraphrases sur l’Ancien Testament, des livres qu’ils composoient pour le soutien de la Foi contre les Hérétiques, des traités (?) des maximes qui concernent les mœurs ; et même lorsqu’il a rencontré des gens passionnés qui, nonobstant la pacification, parloient à leur désavantage, il n’a point manqué de dire ce qu’il croyoit qui pouvoit détruire ou diminuer la mauvaise opinion qu’on avoit d’eux, craignant toujours qu’on ne fît renaître les contestations, et qu’on ne rentrât dans les difficultés passées. Cependant, quelque considération que l’abbé de R. ait eue pour eux, il a toujours été si ferme et si constant dans la soumission qu’il devoit à l’Église, que jamais il n’a été ébranlé ni par leur autorité, ni par les sollicitations qu’ils lui ont pu faire.

« Les Jansénistes prenoient, toutefois, un fort grand soin de publier qu’il approuvoit en tout leur conduite, et qu’il étoit tout à fait attaché à leurs intérêts. Les Molinistes, qui ne pouvoient souffrir la réputation de sa Maison et l’opinion que l’on avoit de la manière de vivre qu’il y avoit établie, non plus que la sévérité de ses maximes touchant la pénitence et la morale, répandoient mille faux bruits contre sa créance, sa religion, et attaquoient sa personne par quantité de suppositions malignes et grossières, et essayoient de le faire passer pour un partisan caché des Jansénistes. L’abbé de R. laissoit dire le monde, et se contentoit du témoignage que lui

rendoit sa conscience, et ne pouvoit s’imaginer qu’une accusation, à laquelle il ne donnoit aucun fondement réel, pût subsister, et ne tombât pas d’elle-même ; mais, voyant que les bruits s’augmentoient, et que les soupçons qu’on avoit formés contre lui et contre son Monastère se confirmoient de plus en plus, il commença, lorsque les occasions s’en présentèrent, de se plaindre de l’injustice qu’on lui rendoit, et de déclarer qu’il n’avoit jamais été dans le parti de ceux qu’on nommoit Jansénistes, ni eu la moindre pensée de défendre Jansénius, dont il avoit condamné les opinions avec toute l’Église.

« Véritablement la déclaration de l’abbé de R. n’avoit garde de faire l’effet qu’il prétendoit, puisque les Jansénistes prenoient eux-mêmes à tâche de dire partout qu’il étoit entièrement dans leurs sentiments, qu’il entroit pleinement dans tous leurs intérêts ; et cela alloit si loin, qu’il y en avoit qui ne craignoient point d’assurer que l’austérité dans laquelle il vivoit étoit une pénitence qu’il s’étoit imposée pour l’expiation de la faute qu’il avoit faite en signant le Formulaire.

« Quelques années après que l’abbé de R. eut connu les Jansénistes, un homme de qualité de ses amis particuliers, qui avoit une étroite liaison avec eux, fit un voyage à Aleth, où, ayant entretenu le saint Prélat sur le sujet de l’abbé de R., il lui en apporta une lettre par laquelle il lui écrivoit qu’il pouvoit prendre une entière créance aux choses qu’il lui diroit de sa part. Cet ami joignit à la lettre du saint Évêque une des siennes, par laquelle il prétendoit lui prouver, par quantité de raisons, qu’il devoit au moins donner quelque éclaircissement touchant sa souscription au Formulaire, et faire connoître au public qu’il n’avoit point eu dessein de condamner Jansénius : mais ce fut inutilement qu’il essaya de le faire changer d’avis ; car l’abbé de R. ne répondit autre chose à M. l’Évéque d’Aleth, sinon que la plus grande joie qu’il pourroit avoir seroit de se trouver dans une conformité parfaite à tous ses sentiments, et que si Dieu lui en donnoit jamais d’autres que ceux dans lesquels il avoit été jusqu’à présent, il n’auroit aucune peine de les déclarer ; et il manda à son ami que ce ne seroit ni par l’autorité, ni par la considération des personnes, qu’il se conduiroit dans une affaire de cette qualité ; qu’il avoit suivi le mouvement de sa conscience, et que, quoiqu’il eût lu une partie des choses qui avoient été écrites sur la question dont il s’agissoit, elles ne l’avoient point persuadé, et qu’il croyoit encore avoir dû faire ce qu’il avoit fait.

« Voilà quelle a été la disposition de l’abbé de R. touchant la Souscription ; et on ne peut pas douter qu’elle n’ait toujours été égale et invariable, puisque ni les raisons des Jansénistes, ni la considération de ses amis, ni la vénération qu’il a toujours eue pour M. l’Évêque d’Aleth depuis qu’il l’a connu, n’avoient pas été capables de faire la moindre impression sur son esprit.

« Pour ce qui est du motif qui l’a porté à se déclarer d’une manière qui est devenue publique, et qui a paru aux personnes intéressées comme un contre-temps et comme un dessein mal concerté, le voici en peu de paroles.

« Les calomnies qu’on avoit formées contre l’abbé de R, s’étoient tellement multipliées, et on s’étoit étudié de telle sorte de noircir sa personne, qu’on ne faisoit aucun scrupule de dire hautement, dans les provinces du Perche

et de Normandie, que sa foi n’étoit pas catholique ; que son Monastère étoit infecté des erreurs qui avoient été condamnées dans Jansénius ; qu’on n’y avoit aucune soumission pour les décrets de l’Église ; et des personnes qui faisoient profession de piété disoient, en soupirant, de la pénitence qui s’y pratiquoit : Magni passus, sed extra viam. Les amis véritables de l’abbé de R. souffroient avec impatience qu’il demeurât sur cela dans une indifférence qui leur paroissoit une espèce de léthargie, et qu’il ne prît aucun soin de faire connoître au public qu’il n’étoit rien moins que ce qu’on en pensoit ; ils lui disoient qu’il rendroit compte à Dieu de ce qu’il enduroit qu’on décréditât sa conduite, de ce qu’il empêchoit que le bon exemple de son Monastère et le bien qui s’y pratiquoit ne donnât au monde l’édification que les gens de bien en devoient attendre : qu’il étoit cause, en ne disant rien dans une telle occasion, qu’on attribuoit le détachement, la piété, la pénitence, la discipline si exacte et si extraordinaire dont lui et ses religieux faisoient profession, à un mouvement de parti et à un esprit de cabale, et que, puisqu’il n’étoit pas Janséniste, il falloit qu’il le dît et que le monde le sût.

« Enfin l’abbé de R. ouvrit les yeux ; ces considérations le touchèrent, et l’obligèrent de faire plus d’attention qu’il n’avoit fait jusqu’alors sur ce qui lui avoit paru dans les Jansénistes, depuis qu’il les avoit connus ; et véritablement il vit plusieurs choses qu’il ne lui étoit pas possible de ne pas condamner. Il remarqua qu’ils n’avoient que du mépris pour ceux qui n’étoient pas dans leurs sentiments ; qu’ils ne faisoient point scrupule de traiter de politiques et de timides des Évêques de leurs amis auxquels ils avoient obligation, parce qu’ils ne les servoient pas à leur mode et qu’ils n’entroient pas assez dans leurs extrémités et dans leurs excès ; et qu’au contraire, ils donnoient une approbation si générale et si entière à ceux qui les embrassoient, qu’ils ne voyoient plus rien en eux de répréhensible. Il se ressouvint qu’il avoit ouï dire plusieurs fois à une des personnes du monde la plus qualifiée, qui y tenoit le plus grand rang, qu’ils avoient voulu l’engager dans leur parti, mais qu’ils lui imposoient une condition dont il n’avoit pu s’accommoder, qui étoit que, quand il seroit question de prendre des résolutions, sa qualité ne seroit point considérée, et qu’il n’auroit parmi eux sa voix que comme un autre.

« Il fit réflexion que si on avoit gardé les règles de l’Église (dans l’observation desquelles ils prétendoient être si exacts et si rigoureux) à l’égard de la plus grande partie de ceux qui étoient à la tête de leur parti, dont les sentiments étoient les plus écoutés, et qui y faisoient la principale figure, ils auroient tenu la dernière place dans la maison du Seigneur et y auroient vécu dans un perpétuel silence, au lieu de dogmatiser et de décider sur les matières de la Foi et de la Religion ; il y vit entre eux un si grand concert et une liaison si étroite pour leurs intérêts communs (quoiqu’en bien des choses ils pensassent différemment), que souvent ils s’assembloient pour parler de leurs affaires, et que si quelque Évêque de leurs amis, comme cela arrivoit quelquefois, écrivoit quelque lettre sur un sujet qui les concernât, cette lettre ne paroissoit point qu’elle n’eût été réformée ou au moins examinée ; qu’ils recherchoient avec soin à se lier et à s’attirer des gens pour grossir leur parti. Il sut qu’un Évêque de grand mérite qui leur étoit favorable, étant si malade qu’on croyoit qu’il n’eût que très-peu de temps à vivre, ils le pressèrent d’écrire une lettre au Roi

sur les affaires de l’Église ; et, comme sa foiblesse et la grandeur de son mal l’en empêchèrent, on en chargea une personne : cette lettre fut écrite ; mais l’Évêque s’étant bien porté, elle ne fut point rendue. Cependant on l’avoit composée sans doute avec art et avec étude ; on avoit imité, autant qu’on avoit pu, les pensées, les expressions et le style d’un homme mourant ; et on n’auroit pas manqué de la faire valoir comme la production du cœur et de l’esprit d’une personne qui va paroître au Jugement de Dieu, quoique, dans la vérité, elle n’y eût point d’autre part que celle d’y avoir consenti ; ce qui est une dissimulation qui n’aura jamais l’approbation de ceux qui feront profession d’être sincères.

« J’ai su aussi qu’ayant une fois demandé à un Docteur de ses amis qui avoit beaucoup d’érudition et de piété, et qui s’étoit retiré d’avec eux, quelles raisons avoient pu l’y obliger, il lui dit qu’il étoit vrai qu’il s’étoit quelquefois trouvé dans les assemblées et dans les conférences qu’ils tenoient touchant les opinions de la Grâce et la défense de Jansénius ; mais qu’ayant vu que les choses s’y agitoient avec tant de hauteur, d’entêtement, d’excès et de passion, que s’il arrivoit que quelqu’un entrât dans quelque conduite modérée et voulût prendre quelque tempérament, il étoit bafoué et traité d’une manière injurieuse ; qu’on ne gardoit plus de mesure à son égard, et que non-seulement on ne remarquoit point parmi eux les moindres traits de la charité qui doit se rencontrer parmi des Prêtres et des Ecclésiastiques, mais souvent même que l’honnêteté qui s’observe parmi les gens du monde n’y étoit point connue, — il s’étoit retiré, et qu’il croyoit qu’un homme d’honneur ne pouvoit s’accommoder longtemps d’une telle liaison.

« L’abbé de R. fit encore réflexion sur la division qu’il y avoit entre eux et sur la diversité de leurs sentiments ; que les uns traitoient ceux qui étoient entrés dans l’accommodement accordé par le Pape comme de prévaricateurs, et ne craignoient point de dire que M. Arnauld et quelques autres qui, dans les matières de la Grâce, s’étoient réduits et comme modérés aux opinions de saint Thomas, avoient abandonné la cause de Dieu, la doctrine de saint Augustin, et trahi la vérité ; et qu’on reprochoit à ceux-là qu’ils étoient entrés dans des excès, et qu’ils avoient outré les opinions d’une manière qui n’étoit pas soutenable ; c’est-à-dire, pour parler proprement, qu’ils étoient dans l’erreur : tellement que, sous le voile de la doctrine de saint Augustin, chacun cachoit ses vues et ses pennées particulières. Il considéra cette affectation à mettre dans leurs intérêts ceux qui n’en étoient pas, pour peu qu’ils leur témoignassent d’affection, et qu’il leur fût utile qu’on les crût de leurs amis ; cet empressement de quitter tous les endroits de la ville pour s’unir et demeurer ensemble dans un même quartier, comme pour faire un Corps séparé du reste du monde. Toutes ces considérations, dis-je, que l’abbé de R. n’avoit connues que dans le peu de commerce et d’habitude qu’il avoit eue avec quelques-uns de leur parti, lui firent croire qu’il ne pouvoit souffrir avec conscience qu’on le crût lié à des personnes dont il avoit de si justes sujets de soupçonner la conduite ; l’air lui en parut dangereux, et la charité, qui l’empêchoit de juger de son prochain, vouloit qu’il se tînt sur ses gardes, et qu’il ne laissât pas croire plus longtemps au monde qu’il étoit attaché aux

intérêts de ceux avec lesquels il étoit incapable d’avoir la liaison dont on l’accusoit.

« Lorsqu’il étoit dans cette résolution, il se présenta une occasion de l’exécuter. Il sut que M. l’Évêque d’Évreux, qui ne parloit jamais de lui sur ces matières qu’avec déchaînement, étoit à Paris, et qu’il publioit avec sa violence accoutumée ses calomnies ordinaires. M. le maréchal de Bellefonds, qui étoit des amis particuliers de l’abbé de R., venoit d’être rappelé à la Cour, après quelques années de disgrâce ; lequel étoit parfaitement informé de la manière dont on le traitoit : l’abbé de La T. (Trappe) crut donc qu’il ne pouvoit rien faire de mieux que de lui écrire dans cette conjoncture, de se plaindre de l’injustice que lui rendoient les Molinistes, et de lui expliquer précisément ses sentiments et la conduite qu’il avoit tenue dans les affaires qui regardoient la Souscription afin qu’en étant ponctuellement informé il pût en parler avec certitude et dire ce qu’il en avoit appris d’original.

« C’est cette Lettre qui a fait tant de bruit dans le monde, et de laquelle les Jansénistes prétendent avoir de si justes sujets de se plaindre ; mais l’abbé de R. pouvoit-il faire autre chose que ce qu’il fit ? On le publie Janséniste, il ne l’est point ; on l’engage et on le donne malgré lui à un parti qui lui est devenu suspect, dont il n’est pas, et dont il ne veut point être ; il voit sa conduite diffamée, son nom proscrit, son Monastère regardé comme une retraite de gens d’une doctrine corrompue ; y avoit-il apparence qu’il endurât une persécution injuste, faute de dire, pour en sortir : Je ne suis pas tel qu’on me croit ? Les Jansénistes peuvent se faire une gloire des choses qu’on leur impute avec justice, à la bonne heure pour ceux qui sont dans la bonne foi, et c’est leur affaire : mais pour ceux qui ne sont point tels et qui n’ont point envie de l’être, pouvoient-ils souffrir en paix et en silence un décri si injurieux, des calomnies si malignes, et se rendre comme les martyrs d’un sentiment dont ils ne sont point à moins d’une insensibilité ou d’une fausse vertu qu’on ne sauroit mieux qualifier que du nom d’une véritable folie ?

« On disoit encore que l’abbé de R. avoit plus fait que le Pape ; qu’il avoit prononcé contre les Jansénistes ce que le Saint-Siège n’avoit pas voulu faire, et que ses intentions et ses vues ont été purement politiques.

« Mais il ne faut que lire sa Lettre pour voir que ces reproches n’ont aucun fondement. Il savoit bien qu’il n’avoit ni caractère ni qualité pour juger, ni nécessité, ni mission ; et il n’avoit garde de faire ce qu’il condamne dans les autres avec tant de sévérité : aussi n’a-t-il pas dit un seul mot ni de la résistance des Jansénistes, ni de leurs sentiments ; mais il s’est contenté de parler des siens, et de soutenir la conduite qu’il avoit eue touchant la Souscription ; et s’il a usé de quelques termes qui ont paru durs, c’est qu’il n’en a point trouvé de plus propres pour exprimer l’état et la disposition de ceux qui soutiennent dans l’Église des contestations par des manières violentes et excessives, par des tiraillements qui devroient être inconnus à des Chrétiens et qui blessent la charité de J.-C. sans s’arrêter aux règles ni à la modération qu’elle veut qu’on observe.

« Pour ce qui est d’avoir agi par des raisons politiques, peut-on l’en soupçonner quand on pense qu’il s’est déclaré pour les opinions de saint Thomas, et qu’il a condamné la Morale relâchée ? Car pouvoit-il douter que la doctrine de saint Thomas n’étoit pas à la mode, non plus que les maximes d’une Morale exacte ? Et s’il savoit quel étoit en cela l’air du monde, comme on n’en peut pas douter, pouvoit-il faire une telle et vouloir se rendre de bons offices dans les lieux où on prétend qu’il avoit envie de plaire ?

« Rien ne fait mieux voir quelle a été la pureté de ses intentions que le peu de ménagement qu’il a gardé en expliquant ses pensées ; puisqu’au lieu de se tenir à la seule déclaration de sa conduite touchant la Signature, et se disculper simplement de ce qu’on appelle Jansénisme (ce qui pouvoit lui faire un mérite, même selon le sentiment de ceux qui le blâment), il a passé jusqu’à dire ce qu’il pensoit sur la matière de la Grâce et sur le relâchement de la Morale ; c’est-à-dire que, bien loin d’avoir parlé dans cette rencontre par des vues d’intérêt et des considérations humaines, il ne l’a fait que par le pur mouvement de sa conscience.

« Ce n’est pas avec plus de raison qu’on veut tirer des conséquences contre l’abbé de R. et attaquer la sincérité de sa Lettre, en disant qu’il avoit admis dans son Monastère des religieux qui n’avoient pas signé ; qu’il a eu quelques amis particuliers entre les Jansénistes, qu’il les a plaints ; et qu’il a pris, en bien des occasions, part à leur malheur.

« On peut répondre à cela que l’abbé de R. a reçu ceux dont on parle, la Paix de l’Église étant faite ; qu’il n’eut jamais aucune pensée de la Souscription lorsqu’il les reçut, et que ni l’un ni l’autre ne s’avisa jamais de lui en parler, ni d’exiger de lui, comme une condition, qu’il ne les obligeroit pas à signer le Formulaire. Il ne faut pas s’en étonner, puisque la disposition dans laquelle ils se retirèrent dans sa Maison étoit une volonté sincère de s’y enterrer tout vivants, et d’effacer pour jamais, de leur cœur et de leur mémoire, jusqu’aux moindres idées des questions et des affaires qui n’appartenoient pas à l’état auquel ils vouloient se consacrer. Ce qu’ils ont observé avec tant de fidélité et de religion, qu’il ne leur est jamais échappé une seule parole qui ait pu marquer qu’ils en conservassent encore aucun souvenir.

« Véritablement l’abbé de R. a été plus réservé dans la suite pour ces sortes de réceptions ; et depuis qu’il a commencé à prendre toutes les connoissances que nous avons dites sur la conduite des Jansénistes, et qu’elle lui est devenue suspecte, quoiqu’il n’ait exigé la Souscription de personne, néanmoins il a donné l’exclusion à ceux qui lui ont demandé d’entrer dans son monastère, quand il a pu croire qu’ils n’étoient pas dans l’intention de signer au cas qu’on l’eût désiré d’eux.

« On se plaint qu’il a considéré les Jansénistes comme tenant un parti qui n’étoit pas celui de l’Église. Il est vrai qu’il n’a pas estimé que les Jansénistes fussent dans le parti de l’Église ; mais on a tort d’inférer de là qu’il les ait crus séparés de l’Église, puisque tous les jours il se forme entre les Docteurs catholiques des contestations et des partis, par l’attachement qu’ils ont à soutenir les uns contre les autres des opinions particulières ; et qu’ainsi on peut dire, sans attaquer leur foi, qu’ils ne sont point dans le parti de l’Église. Et quelquefois même il arrive que ceux qui soutiennent les intérêts de l’Église le font avec tant d’entêtement, de suffisance, d’animosité, d’orgueil, et de désir d’atterrer leurs adversaires, que ce n’est plus la cause de la justice et de la vérité qu’ils défendent, mais la cause de leurs propres passions.

« Le reproche qu’on fait à l’abbé de R., de ce qu’il a eu quelques amis parmi les Jansénistes, est une pensée qui ne peut venir qu’à ceux qui ne

sauroient pas ce que personne ne doit ignorer, qui est que nous avons tous les jours des amitiés cordiales, même avec les ennemis de la foi, sans avoir aucune part à leur créance ; et, pour faire voir qu’on n’est pas mieux fondé dans les avantages qu’on veut prendre contre lui de ce qu’il les a plaints dans leur malheur, posé que cela soit ainsi, il n’y a qu’à répondre : Que saint Martin s’est autrefois expliqué en faveur des Priscillianistes ; qu’il s’est opposé à la manière trop violente avec laquelle on les poussoit, et que, sans approuver leurs erreurs, il a improuvé la conduite de leurs adversaires. En un mot, on peut considérer la situation où l’abbé de R. a été entre les Jansénistes et les Molinistes, comme celle dans laquelle saint Sulpice Sévère s’est trouvé entre les Ithaciens et les mêmes Priscillianistes ; ce qu’il exprime en ces termes : Quorum studium (il parle des Ithaciens) in expugnandis hæreticis non reprehenderem, si non studio vincendi, plus quam oportuit, certassent. Et mea sententia est, mihi tam reos quam accusatores displicere. Car si l’abbé de R. n’a eu garde de condamner le zèle et l’application des Molinistes pour la condamnation des erreurs de Jansénius, il n’a pu aussi approuver le procédé si extrême et si violent qu’ils y ont tenu ; non plus que cette opposition si vive et si animée des Jansénistes, qui défendoient une cause qui ne lui paroissoit pas bonne, par des moyens et des voies encore plus mauvaises et moins soutenables.

« Il est aisé de juger, par tout ce détail, qu’il n’y a rien de plus injuste que d’accuser l’abbé de R. de s’être expliqué mal à propos par des raisons politiques, et d’avoir écrit une Lettre qui n’est pas sincère ; puisque les considérations qui l’ont obligé de se déclarer ne pouvoient être ni plus solides ni plus puissantes, et qu’il est vrai, comme il l’a dit, qu’il a toujours cru qu’il devoit souscrire, et qu’il n’est jamais entré dans le parti des Jansénistes.

« En voilà trop pour la justification d’un homme qui n’a point de faute que celle qu’il peut avoir dans l’imagination et dans la prévention de ceux qui l’attaquent ; il est certain que s’ils considéroient avec attention que l’abbé de R. ne leur a jamais rien promis, qu’il n’a jamais eu d’engagement avec eux, et que la liaison qu’il a pu avoir avec quelques personnes de leur sentiment n’a été que de simple amitié, ils feroient plus de difficulté qu’ils n’en font pas de vouloir qu’uniquement, pour leur plaire, il demeurât exposé à tous les traits de la malignité et de l’envie ; qu’il laissât sa réputation en proie ; qu’il souflrit qu’on le traitât d’hérétique (comme je vous l’ai déjà remarqué), dans la crainte de déclarer qu’il n’avoit jamais eu de part avec ceux qui avoient entrepris la défense de Jansénius. »

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