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GEORGES EEKHOUD
LES PITTORESQUES
La GUIGNE RAYMONNE — UNE VIERGE FOLLE SONNETS
Au galop
Monte en selle, et partons. Mais… bien loin, Qu’un galop continu nous transporte Dans les champs embaumés par le foin Et les pins à l’odeur âcre et forte.
Ne retiens pas la bride à ton poing… Le vent frais du matin nous escorte, À travers le simoun le Bédouin N’a jamais chevauché de la sorte…
Tout là bas les taillis sont épais. Le soir même ils paraissent suspects, Mais le jour l’amour seul y braconne…
Sans piqueur, sans un cor qui détonne, Sans témoin qui pourrait l’accuser, Il prendra sur ta lèvre un baiser !
Au pas
Va, ma belle Gipsy, mais calme ton ardeur. C’est l’heure où ma déesse au boulevard promène, Entre les marronniers taillés par l’émondeur, Sa langueur de Créole et son dédain de reine.
Au tournant du chemin si l’indiscret rôdeur Ne veut savoir pourquoi je raccourcis la rêne… Arrêtons-nous afin de respirer l’odeur Qu’elle dégage ainsi qu’un bouquet de verveine.
Mais ne te cabre pas, tu l’effaroucherais. J’aurais perdu mon temps. Mes regards de ses traits, Leur unique aliment, n’auraient pu se repaître…
Je veux lui dire un mot. Au pas ! C’est le moment. Modère ton allure, ô ma brune jument… Elle passe… Elle a feint de ne pas me connaître.
Au trot
Gipsy, le jour, la nuit, partout… Par vaux, par monts, en mars, en août, Tu vas, sitôt que je t’excite, D’un trot d’enfer, d’un trot de Scythe.
Le vent nous fouette et ton sang bout ; Et le site succède au site. D’ardeur tu n’es jamais à bout, Jamais ton pied lutin n’hésite.
Alors, ô mon gentil cheval, Règne sur mon cœur sans rival, Chasse au loin l’énervante extase…
Foin des vers et foin des amours ! Il vaut mieux dans les grands bois sourds Amuser Gip qu’user Pégase.
Ballon d’essai
Ce que je demande à la Muse, Ce qu’elle m’accorde parfois, C’est une chanson qui n’accuse Pas trop les défauts de ma voix ;
Un air que le violon traître N’a pas épuisé sous l’archet, Des strophes à juger, peut-être Bizarres, mais non sans cachet ;
La couleur que sur la palette Le rapin n’oserait broyer Sans lui faire un bout de toilette Et dans une autre la noyer.
Mes sens, épris de pittoresque, Cherchent, brutaux ou raffinés, Les taudis à l’horreur dantesque Et les boudoirs capitonnés ;
La ruelle étroite où les drôles Vaguent, rêvent les mauvais coups, Gardant la poussière des geôles Dans leurs haillons percés de trous ;
Un jardin qui n’est pas le vôtre, Jacques Delille et Pompadour ; Où tu serais tombé, Le Nôtre, Comme la Néva dans l’Adour ;
Un bois peuplé d’hôtes farouches, Où des arbres voluptueux Rapprochent comme autant de bouches Les fentes de leurs troncs noueux ;
Une anémone, un chrysanthème Dont les poètes n’ont voulu, Et qui pour cette raison même Dès la première fois m’a plu ;
Une rose à l’odeur trop forte Pour les narines de chacun, Que l’on jeta, qui, presque morte, Me grise encore à son parfum ;
Ou, délice plus grand, mais pire, Aux lèvres énervants transports, Tes baisers, ô Muse vampire, Usant mon âme avant mon corps.
Château-Laffitte
Le moment solennel approche : les convives, Raides dans l’habit noir et le carcan faux-col, Ont l’œil glauque, le teint plaqué de taches vives, Sont lassés de saisir un jeu de mots au vol.
Ils sont presque repus. Les longues incisives Ont déjà fait honneur au menu sur bristol. Mais faut-il avoir faim pour attaquer des grives Qu’arrose un vin jetant des feux de girasol ?
L’amphitryon sourit et son front s’illumine D’orgueil en remplissant les verres mousseline, Lentement, sans secousse, en parfait échanson.
Et chacun de vanter la liqueur purpurine. « Peuh ! glousse un pique-assiette huileux, jaune de mine, Ce Laffitte a l’aigreur de la contrefaçon ! »
Effet de lune
Belle de nuit, voici ton heure ! La lune brille ; les hiboux Mêlent à la brise qui pleure Leurs piaulements de jaloux.
L’onde est livide. Que je meure À l’Angélus frappant trois coups… Que ton dernier soupir effleure Ma lèvre au premier rendez-vous…
Ne quitte pas ta robe blanche, De peur qu’en frétillant la tanche Mette en alarme ta pudeur…
Car je t’adore à la folie, Et, fou, je te suis, Ophélie, Dans le lac profond d’Elseneur.
Effet de soleil
Il pleut depuis trois jours. Pataugeant dans la rue, Des passants et des chars se presse la cohue ; Des ordures sans nom recouvrent le trottoir, Comme un ferment sorti d’un immonde pressoir…
Il semble que, rendant la liqueur qu’elle à bue, La ville ait des sursauts d’une ivresse bourrue. Les murs suintent le deuil. Au foyer vient s’asseoir Le spleen durant le jour, le cauchemar le soir.
Mais quoi ! Dans le gris morne il cesse de pleuvoir ; Le ciel, oppressé d’ombre, à la fin se secoue, Et le soleil, crotté, se peigne et fait la roue…
La fange resplendit comme un diamant noir : Ces perles aux pourceaux, ces rayons dans la boue, C’est un baiser d’amour sur une infâme joue.
Johnny
Un jour allait, trottant dans la brume et la boue, Bousculé par la foule, effleuré par la roue Des chariots et des cabs, à l’heure où la Cité Gronde comme un volcan en pleine activité, — Un enfant de dix ans dont le charmant visage À l’album de Prudhon aurait joint une page ; Dont les haillons troués, mieux que des oripeaux, Par leur pli fantaisiste auraient tenté Carpeaux. Ce n’était qu’un gamin, un voyou, un rough même Pour nous, les raffinés ; une énigme, un problème, Un de ces moineaux francs, êtres sans feu ni lieu, Glanant la miette avare à la table de Dieu. Il avait de grands yeux expressifs, d’un brun sombre,
D’où le regard jaillit comme un éclair de l’ombre ; La lèvre aux plis rieurs et le nez effronté, L’air nerveux de l’enfant qui pousse en liberté. Le hâle dans son cou mettait des reflets d’ambre. Les vents et les frimas, les neiges de décembre, Ces nuits où le corbeau grelotte en croassant, N’avaient point moissonné ce pauvre être innocent. Et les propos fangeux des adeptes du crime — La misère a là-bas le mal pour synonyme, Le refuge est souvent le seuil de la prison — L’endormaient sans ternir son cœur à leur poison.
Il vous aurait semblé que cet enfant de , Sur qui l’horreur du nord chaque hiver venait fondre, Ce paria dormant sous les arches des ponts Et n’ayant pour planchers, pour murs et pour plafonds Que les pavés gluants, la dalle humide et grise, Un banc que balayait le flot de la Tamise, Venait, comme Mignon, de ces bords plus cléments, Du pays de l’azur, des fleurs et des amants, Où les riches s’en vont avec les hirondelles (Que n’ai-je l’or comme eux ou les ailes comme elles !), Tant ses cheveux crépus étaient noirs et soyeux, Tant son timbre de voix était mélodieux.
Donc il marchait gaîment, se glissait dans la foule, Suivait le tourbillon, roulait avec la houle, Ouvrait à chaque pas ses grands yeux étonnés, Riait de tel passant possesseur d’un gros nez, D’un cocher maladroit dont le cheval s’emballe, D’un monsieur rouge et gros, d’une miss sèche et pâle. Le gamin est flâneur. Il se mêle aux badauds.
Pour un chien qu’on écrase, il grimpe sur le dos Du premier portefaix n’ayant point de main libre. Celui-ci fait en vain des efforts d’équilibre, Sous le poids qui s’ajoute à celui qu’il portait. Il vocifère, il jure… Et le gamin se tait. Il voulait voir, il voit. Il domine la scène. C’est en vain comme un fou que l’homme se démène, Saint Christophe aurait eu plus facile, je crois, De se débarrasser du Christ et de sa croix.
Le chien est mort. Voilà que le groupe s’éloigne.
Mais qu’est-ce ? Tout à coup l’enfant sent une poigne Qui le prend au collet. Attiré par les cris
Du portefaix geignant, un constable a surpris Le gamin curieux sur son observatoire. Demmit ! le polisson ! — La main velue et noire Rejette lourdement l’enfant sur le pavé.
Pour les badauds encore un lièvre de levé !
En un clin d’œil aussi se presse la cohue Des carrefours voisins, instinctive accourue. Détaillants, ouvriers, colporteurs et bourgeois, Ménagères, portiers, débouchent à la fois, S’arrêtent sans rien voir, mais restent tout de même, Écarquillant les jeux, bouche béante. Extrême Jouissance pour eux d’être au drame présents : Il paraît qu’on arrête un voleur de dix ans.
Mais, pressé d’en finir, l’homme de la police, De l’air d’un loup-cervier qui rendrait la justice, Secoua le petit en lui criant : « Ton nom ? » Et tous les assistants de répéter : « Ton nom ? — John ! répondit l’enfant, Johnny ! » fit-il entendre D’une voix suppliante. Il ne pouvait comprendre Ce que cet homme noir et correct lui voulait. Pour la première fois Londres lui parut laid.
Dans l’air qui l’entourait il flairait la menace. L’instinct lui révélait que cette populace Ne demandait pas mieux que de le voir souffrir. Les poings leur démangeant de frapper, de meurtrir, Des gaillards vigoureux, gens de la pire espèce, Se bousculaient poussant des « Hélas ! » et des « Qu’est-ce ? » Prenaient l’air indigné d’honnêtes citoyens Tenant en leur pouvoir le dernier des vauriens. En lâches, en sournois, ils pinçaient le pauvre être, Lui tiraient les cheveux, prétendaient le connaître, L’accusaient de forfaits qu’eux seuls auraient commis. En un instant l’enfant avait mille ennemis S’acharnant après lui, agressifs ou farouches. Pas un mot de pitié ne sortait de leurs bouches. Les femmes soupiraient, mais auraient regretté De voir le prisonnier remis en liberté.
Lorsque sous l’échafaud le spectateur avide Guette le couperet, le cœur lui bat. Livide, Il veut fermer les yeux. Mais il était trop tard : Il a pu, malgré lui, repaître son regard De ce tronc pantelant, de cette tête folle Faisant des bonds affreux lorsque l’âme s’envole ; Il a pu voir le sang par gerbes projeté
Sur la place en sifflant. Et cette volupté Que les Romains goûtaient en exposant aux bêtes Des Chrétiens résignés ou de braves athlètes, Volupté d’Espagnol devant le torero Retombant éventré, volupté de bourreau, Sans oser l’avouer nous la goûtons encore : Hypocrite, on jouit de ce que l’on déplore !
Et Johnny, secoué, frappé, se tait toujours, Pauvre oiseau qu’ont saisi les serres des vautours ! « Ta mère ? a dit l’agent de sa voix rauque. — Et vite, Car je m’empresserai de lui rendre visite. — Que fait-elle, ta mère ? Un excellent métier, Qui consiste sans doute à prendre sans payer ? »
Johnny lève les yeux, car, au delà des nues, Bien au-dessus des toits et des murailles nues, Des étages géants par les hommes construits, Des entrepôts, des docks, Babels d’ombre et de bruits ; Plus haut que ce ciel gris où montent les fumées Des forges qu’on dirait par l’enfer allumées, Une ange tout en blanc, que l’éther pur soutient, Devrait se trouver là pour dire : « Mère vient ! »
« Est-ce Whitechapel ou quelque autre repaire D’où j’irai dénicher un jour ton gueux de père ? » Poursuivait l’orateur. Quel homme ! Quel humour ! Les femmes lui lançaient une œillade d’amour, Les hommes trépignaient en se poussant du coude Et riaient aux éclats. « Holà, morveux ! Il boude ! » Grognaient-ils, et leurs mains sur le dos du petit Applaudissaient l’agent qui montrait tant d’esprit. « Fort bien ! fait l’homme noir d’un ton plein d’importance, Johnny, nous te donnons un gîte et la pitance. Tu me suivras. Un cab ! » Un cocher d’accourir. Et tous de s’écarter. Johnny, tu peux mourir Maintenant, car adieu la liberté folâtre. Notre société, cette avare marâtre, Te punit d’être né, de courir, de chanter. Tu ne demandais rien : elle va t’adopter À sa façon, savoir en te mettant à l’ombre. Tu prenais trop de place à l’air. Le pauvre encombre.
Kermesse
Sur les quatre tréteaux la tonne est élevée : Trône de Gambrinus, ventre gris et pansu, Sous ce poids écrasant s’abaisse la travée. On dirait un magot solennel et fessu.
C’est kermesse aujourd’hui : Maritorne est lavée, Jean-Jean s’est fait la barbe ; un artiste bossu Recommence vingt fois — monotone corvée — Un galop que Musard n’aurait jamais conçu.
Cependant tout bondit. La lourde cabriole, Les entrechats boiteux, étouffent la viole ; Les couples vont pâmés, tournent en se pinçant…
Mais devant le tonneau le buveur s’affriole, Béat, lippu, le nez atteint de variole. Il boit : l’ivresse monte, et la raison descend.
La Chanson de l’Homme fort
Mon homme est fort. Dans tout le port On sait les fardeaux qu’il soulève ; Il a le cœur au bon endroit, Il marche vite et marche droit… Son sang monte comme la sève… Je suis heureuse de mon sort, Mon homme est fort.
Mon homme est fort. Le froid du Nord, Le soleil pas plus que la grêle N’usera son cuir de Flamand ; C’est en vain qu’en leur tournoiement
La neige et le vent pêle-mêle Le cernent. Intact il en sort, Mon homme est fort.
Mon homme est fort. Il n’est, à bord Des navires transatlantiques, De poids qu’il ne puisse porter. Il a trente ans. Sans le flatter, Ses yeux bruns sont plus sympathiques Que ceux d’un signor ou d’un lord. Mon homme est fort.
Mon homme est fort. Un doux transport M’agite dès que dans la rue J’entends son pas, et qu’il revient ; À peine si mon cœur contient L’ivresse qu’y produit sa vue… De m’embrasser il ne démord, Mon homme fort.
Mon homme est fort. Lorsqu’il s’endort
Une heure dans l’après-dînée, Je le contemple avec amour : Ses traits ont le noble contour Du temple d’une âme bien née… Il peut dormir sans un remord, Mon homme fort !
Mon homme est fort. Son bras se tord, Musculeux, sous la grosse charge. Son front resplendit glorieux. Comme un souffle puissant des cieux Soulève sa poitrine large. Des jarrets cambrés, quel support Pour l’homme fort !
Mon homme est fort. Je n’ai pas tort De l’aimer dans sa blouse sale : La poussière de son travail Vaut mieux que satin et qu’émail. J’aime le parfum qu’elle exhale. Cette sueur est de bon port Chez l’homme fort.
Mon homme est fort. Pourtant il sort Avec sa femme le dimanche. Il a dépouillé son sarrau ; Sur son puissant cou de taureau S’échancre la chemise blanche. Il est fringant comme un ressort, Mon homme fort.
Mon homme est fort ! Toujours d’accord Nous demeurons. Bientôt j’espère Que nous aurons un gros garçon. L’enfant n’apprendra de leçon Que dans les actes de son père. Plus tard il sera le renfort De l’homme fort.
Il était fort… Pourquoi le port Est-il si morne aujourd’hui, femme ?
Les calfats et les portefaix Ont des airs tristes et défaits ; L’Escaut, en agitant sa lame, Rend sur la plage un vague accord : — Mon homme est mort.
Il était fort. Le vent du Nord Ne traversait pas sa cuirasse. Il avait à peine trente ans, Nous nous aimions comme au printemps… Laissez encor que je l’embrasse, Car c’est pour longtemps qu’il s’endort, Mon homme fort.
Il était fort ; Mais hier, à bord D’un bateau venu d’Amérique, Il déchargeait alerte et franc… « Chaque ballot me vaut un franc, Disait-il, pour ma douce Ulrique. Autant de plus au coffre-fort De l’homme fort. »
Il était fort. Un bruit discord, Le bruit d’un monceau qui s’écroule, Long, sourd, étouffé… puis un cri… On accourt, tremblant, ahuri ; On porte quelqu’un dans la foule, Lâchement écrasé : la mort A pris en traître l’homme fort.
1
Elle avait dix-sept ans. On la nommait la Guigne Pour son teint rose et blanc, de marbre et de corail. C’était une fillette irritante et maligne, Dont le rire perlait entre les dents d’émail. Bouquetière, l’été, d’un gothique portail Son corps de zingara coupait la froide ligne.
Sur vous elle jetait son œil humide et brun, Tout chargé de langueur et pétillant de vice ; Mais, dans les carrefours, les don Juan, les Lauzun,
Avaient beau relever leurs madrigaux d’épice, La coquette, — il lui faut rendre cette justice, — Les encourageait tous, n’en agréait aucun.
C’était presque un garçon par la taille élancée, Mais de ses membres ronds nerveuse était la chair. — Cette maigreur vaut mieux que la graisse tassée. Demandez aux païens, car ce n’est pas d’hier Qu’en modelant Vénus le sculpteur a vu clair… Sa déesse au corps svelte inspire ma pensée.
Pulpe verte d’un fruit que l’on cueille avant l’août, Avant que le soleil ait doré la pelure ; Rebelle sous la dent, d’abord étrange au goût, Mais dont l’âpre saveur excite la morsure, Donne plus de plaisir qu’une chair flasque et mûre : Tels sont les fruits d’amour que je cueille surtout.
Telle devait-elle être et plus complète encore, Cette étrange beauté dont je vous dis le nom : La Guigne. J’en conviens, un nom fort peu sonore ; Peut-être aimeriez-vous mieux celui de Lénore. Tant pis. Quant à changer, je vous dis cent fois non. Je ne monterai pas même jusqu’à Toinon.
À d’autres l’idéal. C’est un vivant modèle Dont je vous dépeindrai jusqu’au moindre défaut. Il importe avant tout que je reste fidèle Au type rencontré dont je suis le héraut. Après cela, lecteurs, prenez pour ce qu’il vaut Ce poème où longtemps je ne parle que d’elle.
Ainsi, pour commencer, dans sa bouche d’enfant, — Bouton de rose rouge humide de rosée, — Grouillaient parfois des mots que la pudeur défend, — Bave d’un noir crapaud sur cette fleur posée, — Et parfois un juron cynique et triomphant Sortait de son gosier en bruyante fusée.
Oui, Madame, la Guigne à ses heures sacrait D’une petite voix de rossignol flûtée, Et comme un chien hargneux se mettait en arrêt, Et des taches de feu marbraient sa peau lactée, Ou souvent sans colère, en riant, brune athée, Au blasphème stupide elle ajoutait un trait.
Ses refrains favoris manquaient de poésie, Bravant la chasteté comme le vieux latin. J’ignore si des vers la rime était choisie ;
Qu’ils avaient la couleur, le piment, c’est certain : Car l’auteur de ces chants s’inspirait le matin Dans l’alcool… Les dieux ont gardé l’ambroisie.
Ensuite elle n’avait, pour se vêtir l’hiver, Qu’un méchant mantelet criant à la détresse. Ses épaules jamais de pelisses de vair Ne sentaient comme vous la féline caresse, Ô mondaine ! ou le poil d’une peau de tigresse Tapissant le traîneau qui vous porte dans l’air.
Son jupon court était presque aussi lamentable, Taillé dans un rideau de calicot troué ; Pour châle elle reçut un vieux tapis de table Sous lequel un matou se serait enroué. Rouge, taché de vin et d’ongles tatoué, Il fallait n’avoir rien pour le trouver mettable.
Elle avait un museau mutin et chiffonné, Le front bas, les sourcils épais, les lèvres fraîches, Dans les yeux, je l’ai dit, un regard de Phryné, Le nez mignon ; et noirs, sous le peigne revêches, Ses cheveux retombaient, l’aveuglaient de leurs mèches, Lui donnaient d’un gamin l’air émerillonné.
Je sais de ces démons qu’il faut d’amour extrême Aimer en ignorant d’où leur vient ce pouvoir. Êtres laids et charmants, sphinx, dangereux problème, Pour en être idolâtre il suffit de les voir. Ils déroutent l’artiste et narguent le devoir. Dans l’âme on les maudit, par les sens on les aime.
2
Il est des coins de ville au rêveur familiers, Où les pignons aigus montent en escaliers, Découpant dans l’azur une noire dentelle, Où s’étalent souvent cinq ordres de piliers, Œuvres d’un art défunt, caprices singuliers, Que le temps respectait, que l’homme démantelle.
Là, point de ligne droite et de raides carrés, Mais un style inspiré, tout plein de hardiesse, Où la vigueur se joint à la délicatesse ; Des courbes, des zigzags fuyant comme effarés, Un porche qui s’enfonce, une tour qui se dresse Et des toits en saillie et des balcons ouvrés.
Les murs sont élevés. La ruelle est étroite. Les plâtres lézardés, où des châssis boiteux Enferment des carreaux d’un vert glauque et laiteux, Ont ces tons effacés que la palette exploite, Ces bitumes sanglants et ces bistres douteux Fondus en rechampis dans l’atmosphère moite.
Les bourgeois opulents vivent ailleurs. Ces lieux Aux petits ouvriers sont échus en partage ; Et cet essaim de gueux, étouffant à l’étage, Porte sur le trottoir, modèles précieux, Des corps dégingandés, des rixes, du tapage, Des nippes, un parler morne ou facétieux.
Les soirs d’été surtout la scène est pittoresque. Le linge sèche au vent sur le balcon mauresque. Les vieilles sur le seuil tricotent en jasant, Le chef ridé branlant dans le bonnet grotesque, Le corps pelotonné, ramassé, l’œil luisant ; Avides au détail d’un récit médisant.
D’autres d’un café noir se versent une tasse, La prennent à deux mains de peur qu’elle ne casse, Hument à petits coups le breuvage odorant,
Et font claquer la langue avec béatitude, Puis courent prendre part au potin d’habitude. — Peintre du clair-obscur, que n’es-tu là, Rembrandt !
Entre les deux trottoirs, entassés pêle-mêle, Les enfants de tout âge et de sexes divers, Poussahs qui pendaient hier encore à la mamelle, Bonshommes de dix ans pullulent comme vers, Accroupis à plat ventre et montrant à travers Les haillons des blancheurs que la crasse pommelle.
Les uns minois rosés aux blonds cheveux soyeux, Les autres bruns et noirs, à tignasses crépues, Des prunelles d’onyx ou d’azur dans les yeux, Ils jettent dans le flux d’haleines corrompues Que suintent par les murs les taudis dans les rues Quelque chose du souffle angélique des cieux.
C’est l’heure où l’atelier libère ses captives. Les grisettes s’en vont, bras dessus, bras dessous, Se déhanchant, les yeux en coulisse, lascives, Leurs poitrines crevant les minces canezous, De la voix et du geste attirant les voyous Et les ensorcelant à grands coups d’invectives.
Un ruban défraîchi ceint leur chignon tordu, Retombant fauve et roux sur leur col de bacchante. Au-dessous, des jupons festonnés en acanthe, Le mollet s’arrondit sous un bas bien tendu. Il sort de ce remous une senteur piquante, L’odeur de la chair vive et du fruit défendu.
Des gamins de vingt ans, débraillés dans leur mise, La casquette en arrière ou pendant de côté, En pantalon roussâtre, en manches de chemise, La pipe aux dents, les yeux clignant de convoitise, Marchaient, se rengorgeant avec fatuité, Leur sang de plébéien par le désir fouetté.
D’autres, les Adonis, gars à bonnes fortunes, L’accroche-cœur poisseux rapproché des sourcils, Sans aller au-devant des blondes et des brunes Les attendaient, les mains dans les poches, assis À la porte d’un bouge et buvant le cassis, Quitte à faire leur cour aux heures opportunes.
Les groupes avançaient. Un moment les gamins Et les gaupes tournaient dans de folles poussées. Chacun tenait sa belle, et d’indiscrètes mains
Dessous le corset lâche étaient sitôt glissées. Elles se débattaient, puis s’arrêtaient lassées, Comme après avoir fait des efforts surhumains.
Un murmure confus de baisers et de plaintes, De jurons, de propos orduriers ou piteux, Des claques, des soufflets et des colères feintes, Des soupirs tout chargés de ferments capiteux, Ou parfois le silence, un mutisme honteux, Reprochant à ces fous leurs brutales étreintes.
Mais cela ne durait pas le temps qu’il me faut Pour donner l’aperçu de cette étrange scène. Les belles gagnaient peur ; les serres du gerfaut S’ouvraient et laissaient fuir les jupes de futaine. Rouges, le front baigné de sueur, hors d’haleine, Elles se reformaient pour un nouvel assaut.
3
La Guigne avait toujours vécu dans cette rue. Un jour, une pauvresse, au retour du marché, Sur un tas de chiffons aurait presque marché, Si, par de faibles cris surprise et retenue, Sa main sur le monceau ne s’était étendue Pour ramasser quelqu’un dans l’ordure caché.
Ce quelqu’un, — je devrais dire ce quelque chose, Car petit, frêle et rond, à peine on le voyait, — Était un nourrisson dont le minois tout rose À la bonne commère aussitôt souriait, « Parfait ! dit celle-ci ; Dieu me sert à souhait : Voici qui va garnir la mansarde morose. »
La pauvresse était veuve, et, son homme défunt La laissant sans enfant, elle en eut un d’emprunt. Pauvre comme elle était, l’humble et vaillante femme Trouva de quoi nourrir ce corps, d’aimer cette âme. Vous l’avez deviné, ce présent opportun N’était ni plus ni moins que la Guigne, Madame.
La vieille la gâta (se peut-il autrement ?), La gâta même trop. À douze ans, la gamine Prenait des airs coquets, boudait, faisait la mine. Oiseau précoce, l’aile ouverte au battement, Ces chants prématurés appellent la famine ! Mais la mère adorait ce doux gazouillement !
Et, loin d’utiliser les bras de la petite, S’en allait brouettant, caduque et décrépite, Ramasser les chiffons aux bornes des chemins. « C’est pitié de noircir ces adorables mains ! Disait-elle aux voisins qui lui rendaient visite ; Plus tard ! » Ainsi passaient les jours, les lendemains.
Et l’enfant grandissait, oisive et turbulente. Chaque matin aussi, dans sa marche plus lente, Plus faible, plus cassée au travail, la Mathieu
Se rapprochait d’autant de la tombe et de Dieu… Il arriva qu’un jour, brouette vigilante, Le voisin n’entendit plus grincer ton, essieu !
La Guigne avait quinze ans. Elle pleura sans doute, Car ce n’était pas gai d’être seule, surtout Qu’il lui fallait du pain et gagner ce qu’il coûte En peinant comme l’autre avait fait jusqu’au bout, Être, en se couchant tard, avec l’aube debout, Et suivre chaque jour la même longue route.
La veuve lui laissait, dans le fond d’un tiroir, Quelques louis bien neufs, sainte et maigre fortune ! Mais, avant le retour de la nouvelle lune, La Guigne avait mangé, presque sans le savoir, En rubans, en chiffons, en régals, cet avoir, Et des cinq pièces d’or il n’en restait plus une.
Comme on était en juin, que les lilas aimés Balançaient au soleil leurs thyrses parfumés, Ses mains ayant toujours eu peur de la poussière, À ses goûts de paresse elle donna carrière, Accosta les passants, libertins ou gourmés, Une corbeille au bras, et se fit bouquetière.
Mais lorsque vint l’hiver il fallut aviser. « Va, cueille maintenant des roses sous la neige. À défaut d’un bouquet, il te reste un baiser. L’été, la belle enfant, tu pouvais refuser ; Aujourd’hui l’oiseleur te guette et tend son piège : Choisis entre la honte et la faim qui t’assiège. »
C’est ce que lui disaient, dans leur argot concis, Les jeunes ouvriers qui vaguaient autour d’elle, Car elle était, malgré sa misère, encor belle ; Et les rouges souillons, aux charmes épaissis, Ne riaient qu’en dessous, l’ancienne demoiselle Ne perdant pas un seul de ses galants transis.
Un jour, je ne sais plus quelle insulte grossière Ou quel propos moqueur, subtil dans son venin, Fit que sur un visage aussi peu féminin Que peut l’être celui d’une lourde fruitière, De la Guigne en courroux vint s’abattre la main. Mais le soufflet vibra dans la ruelle entière.
Les femmes d’accourir et les chiens d’aboyer ; Toutes pour l’insulteur de prendre fait et cause, De l’entourer, de geindre et de s’apitoyer.
« Comment ! l’enfant trouvé sur qui le quartier glose, Cette fille sans nom, sans feu, sans gîte, elle ose, Fruitière, notre sœur, ainsi te rudoyer ! »
Et chacune a trouvé l’occasion propice Pour régler l’ancien compte et se venger enfin De celle qui soumet les forts à son caprice : C’est l’instant d’écraser ce joli meurt-de-faim. « La Guigne, ton bon ange est bien leste et bien fin Si tu sors de ce pas sans une cicatrice. »
Il intervint pourtant, Deus ex machina, Comme la Providence à la fin d’un long drame, Le défenseur. Il fit que la chance tourna Du côté de la Guigne ; et, quoique le programme Ne l’eût pas annoncé, son poing défit la trame Du complot, et sa voix comme Jupin tonna.
En moins de temps qu’il faut pour souffler sa bougie, Pour voler un baiser, pour perdre son argent, Pour faire d’un ami défunt l’apologie, Pour raconter la Bible à l’homme intelligent, Pour donner une aumône à l’aveugle indigent, Pour casser un goulot dans une folle orgie,
Le Veloureux, — ainsi s’appelait mon héro, — Avait débarrassé la Guigne de ces gouges. Les spectateurs rentraient maugréant dans leurs bouges. C’est qu’on le redoutait, cet hercule en sarrau : Qui s’en prenait à lui restait sur le carreau ; Il marbrait à plaisir la chair de taches rouges.
Resté seul avec elle, il la prit par le bras. Elle était frémissante et blême encor de rage « Si tu veux, nous ferons ensemble quelques pas ; Je te reconduirai chez toi… Viens, prends courage ! Et si jamais quelqu’un, homme ou femme, t’outrage, Ta cause m’appartient : tu ne la perdras pas. »
Il disait. Entendant cette voix mâle et rude, Mais d’un timbre vibrant et pleine de chaleur, La Guigne, qui n’était ni timide ni prude, Ayant séché ses yeux, oublié sa douleur, Pour la première fois regarda son sauveur, Et mit dans ce regard toute sa gratitude.
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C’était, je vous l’ai dit, un grand et fort garçon, Musculeux, bien en chair, aux yeux bleus, au teint rose. Homère eût dit Hercule, et la Bible Samson. Chez lui rien de subtil, rien de notre névrose, Un sang riche et vermeil ; mais le siècle de prose Faisait de cet antique un manœuvre maçon.
On lui donnait trente ans, à ne voir que sa taille ; Mais son visage rond, naïf, presque enfantin, Jurant avec son corps moulé pour la bataille ; Ses gestes d’écolier, son sourire lutin, Chantaient de son printemps le radieux matin, L’heure où le bourgeon pousse, où la sève travaille.
Il n’avait point d’amour et rougissait encor Quand les femmes levaient sur lui leurs yeux humides. Sa bouche restait close, et sous de longs cils d’or Il voilait des regards de novice, timides : Ainsi les papillons sortis des chrysalides N’osent au plein soleil diriger leur essor.
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The end
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