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Au commencement du XIII, la seigneurie de Miribel, immédiatement contiguë à l’opulente cité lyonnaise, & dont la juridiction s’étendait, du Rhône à la Saône, jusque sur l’un des faubourgs de la ville même, appartenait à Guy de Bâgé, fils d’Ulrich II, sire de Bâgé, & d’Alix, dame de Miribel, fille de Guillaume , comte de Châlon. C’était une fort belle terre, tant par son étendue, son heureuse situation & le nombre de ses vassaux taillables, que par la position de son château fort, qui commandait à la fois le cours d’un fleuve & la grande voie de Lyon à Genève.
Guy de Bâgé n’avait que des filles. Il constitua en dot Miribel & toutes ſes dépendances féodales à Marguerite, l’ainée, sa préférée peut-être, en la promettant en mariage à le Grand, sire de Beaujeu, pour son fils Humbert, qui devait être son héritier. Guy renouvela solennellement cette promesse, à Belleville, le 18 juillet 1218, au moment de se croiser pour la Terre-Sainte, où il mourut.
Marguerite tint l’engagement contracté par son père & épousa, on ne sait à quelle date précise, , sire de Beaujeu, depuis connétable de France.
La Chartreuse de Poleteins
Au commencement du XIII, la seigneurie de Miribel, immédiatement contiguë à l’opulente cité lyonnaise, & dont la juridiction s’étendait, du Rhône à la Saône, jusque sur l’un des faubourgs de la ville même, appartenait à Guy de Bâgé, fils d’Ulrich II, sire de Bâgé, & d’Alix, dame de Miribel, fille de Guillaume , comte de Châlon. C’était une fort belle terre, tant par son étendue, son heureuse situation & le nombre de ses vassaux taillables, que par la position de son château fort, qui commandait à la fois le cours d’un fleuve & la grande voie de Lyon à Genève.
Guy de Bâgé n’avait que des filles. Il constitua en dot Miribel & toutes ſes dépendances féodales à Marguerite, l’ainée, sa préférée peut-être, en la promettant en mariage à le Grand, sire de Beaujeu, pour son fils Humbert, qui devait être son héritier. Guy renouvela solennellement cette promesse, à Belleville, le 18 juillet 1218, au moment de se croiser pour la Terre-Sainte, où il mourut.
Marguerite tint l’engagement contracté par son père & épousa, on ne sait à quelle date précise, , sire de Beaujeu, depuis connétable de France.
Peu de temps après son mariage, avant d’être mère, & pendant que son mari guerroyait pour le roi contre le comte de Toulouse, elle résolut, dans l’intention sans doute de se rendre propice le Dieu des batailles, de fonder, sur son domaine, un monastère de religieuses, d’où la prière s’exhalerait sans cesse à l’unisson des ardentes ferveurs de son cœur de femme aimante. Son époque était celle des grandes hérésies albigeoises, vaudoises, cathares, &c., mais aussi celle de la foi intense, qui s’affirmait d’ordinaire par de riches fondations pieuses.
Le choix de Marguerite s’arrêta sur l’ordre des disciples de saint Bruno. Cet ordre austère & célèbre était alors en grande faveur dans le Lyonnais. Les Chartreuses de Portes, de Meyriat, d’Arrières, de Sélignac & de Seillon avaient déjà produit saint Antelme, Ayrold & Guy, évêque de Maurienne, Bernard III & saint Étienne de Châtillon, évêque de Die, saint Artaud, évêque de Belley, Henri, évêque de Genève, &c., qui tous répandaient sur l’institution une grande réputation de sainteté. D’un autre côté, des traditions de famille la faisaient s’incliner à aimer tout particulièrement les Chartreux : Ses auteurs avaient contribué puissamment à la fondation de Seillon, où un de ses grands-oncles, Humbert de Bâgé, était mort prieur après avoir résigné le siége archiépiscopal de Lyon ; ceux de son mari, de concert avec les comtes de Savoie, avaient créé la maison d’Arrières & richement doté celle de Portes.
L’emplacement que désigna Marguerite pour recevoir les bâtiments du nouveau monastère, qui devait s’élever sous le vocable de la Celle de Notre-Dame, était situé dans la paroisse de Mionnay, sur le monticule de Poleteins, au point précis où avait existé une petite villa à l’époque de la domination romaine.
Ce point se trouvait assez près de son château de Miribel pour qu’elle pût s’y rendre facilement, & en même temps assez écarté des bruits du monde pour que les sœurs pussent y vivre selon la lettre & l’esprit de leur règle. Aux religieuses qu’elle fit venir, sous la direction d’une prieure d’un couvent nommé Pré-Bajon (Pratum Bajonis), au diocèse de Vaison, dans le Comtat Venaissin, elle concéda d’abord le lieu même de la fondation, le territoire & le tènement de Poleteins, & un étang qu’elle y avait créé. Elle leur promit, en outre, de faire bâtir à ses frais une église & tous les édifices qui leur seraient nécessaires ; de leur donner des terres arables autant qu’en pourraient cultiver huit paires de bœufs ; d’acquérir, pour elles, des vignes, de les pourvoir de prés, de bois, de forêts, d’un moulin & de tous les pâturages qu’exigeraient la nourriture & l’entretien de 16 bœufs de labour, de 10 vaches & de 300 moutons. À cette concession elle ajouta l’exemption de tous droits de péage & de leyde dans son domaine, & le don d’une rente de 15 livres fortes assignée sur la pêche du lac des Echets & sur le produit du vieux péage du Rhône.
L’acte de cette fondation, qui fut confirmée par Humbert de Beaujeu, existe encore en original. Il n’est pas daté, mais il doit appartenir aux premiers temps de l’union d’Humbert & de Marguerite, aux années 1225 ou 1226, attendu que la fondatrice, dans l’exposé des raisons qui la portèrent à édifier la Celle de Notre-Dame, ne parle que du salut des âmes de ses ancêtres, de son mari, de la sienne propre, sans recommander celle de ses enfants, que l’amour maternel ne lui eût pas permis d’oublier, si, alors, elle avait été mère.
Les deux sceaux qui authentiquaient l’acte n’existent plus ; il est néanmoins possible de les décrire d’après des exemplaires contemporains attachés à des documents conservés actuellement dans les archives départementales du Rhône. Le grand sceau de Marguerite la repréſente couronnée, vètue d’une robe très-ample, assise sur une haquenée galopant à gauche & qu’elle guide de la main droite. Sur le poignet gauche elle tient un faucon ; autour on lit : ― Le contre-sceau est meublé d’un écu chargé d’un lion grimpant à droite. Legende :
Celui d’Humbert de Beaujeu porte dans le champ un cavalier armé de toutes pièces, l’épée haute, la poitrine couverte par un bouclier, & galopant à droite. La légende, qui ne subsiste plus sur l’exemplaire en cire blonde que j’ai sous les yeux, devait être
Le contre-sceau résulte d’une intaille peut-être antique & qui représente un amour ou un ange aile derrière un cheval nu & au repos. Cet emblème, adopte par Humbert, est sans doute une galanterie à l’adresse de sa femme. Légende : .
On ignore le nom de la première prieure de soie teins. Elle ne peut avoir été Jeanne de Beaujeu, fille de la fondatrice, qui en fut seulement, ce qui est beau coup plus probable, la deuxième prieure. C’est en cette qualité qu’elle présida, on le suppose du moins, en 1251, la cérémonie d’inhumation de sa mère dans le chœur de l’égliſe de la Celle Notre-Dame.
est rangée parmi les bienheureuses. Elle ne mourut pas, comme le dit , le 18 janvier 1260, puisque son frère Guichard, sire de Beaujeu, lui fit un legs dans son testament qui porte la date de novembre 1263. Son décès doit être reculé au moins jusqu’en 1271, attendu que le Laboureur cite, sous cette année, une acquisition qu’elle fit de Guy de Ferlais, seigneur de Sathonay.
, fille d’, sire de Thoire-Villars & d’Agnès de Villars, lui succéda. Elle vivait encore en 1281. Après elle on trouve :
Marguerite d’Oyngt, prieure, de 1286 à 1310 ;
Jeanne II de Beaujeu, fille de Louis, sire de Beaujeu & d’Éléonore de Savoie, de 1311 à 1315 ;
Éléonore de Beaujeu, fille de Guichard IV, sire de Beaujeu, & de Jeanne de Genève, de 1351 à 1348 ;
Béatrix de Villars, fille d’Humbert V, sire de Thoire-Villars, & d’Éléonore de Beaujeu, vers 1350 ;
N. de Vienne, vers 1360 ;
Alix de Chalamont, en 1372 ;
Jeanne de Fuer, en 1423 ;
Marie Buffard, morte en 1458 ;
Jeanne de Salornay, élue en 1458, morte en 1461 ;
Guillemette de Buisadam, vers 1500 ;
Charlotte de Montagny, en 1530 ;
Advertine de Monternod, en 1550 ;
Les simples religieuses, de même que les prieures de Poleteins, appartenaient aux meilleures familles du Lyonnais, de la Bresse, du Bugey, de la Dombes, du Beaujolais, &c. ; c’est ce qu’attestent ces noms que j’ai pu recueillir :
Isabelle de Chambrenon & Éléonore de Bourgogne étaient religieuses en 1289 ; N. & N. de Montgiraud, sœurs d’Étienne de Montgiraud, sacristain de Saint-Paul de Lyon, en 1292, N. & N. nièces de Jean Égide, chantre de Beaujeu, en 1295 ; Pétronille d’Ars, en 1301 ; Isabelle & Béatrix, sœurs de la prieure Jeanne II, en 1315 ; Simonne de Moisson, en 1312 ; Pétronille & Barbe de La Mure, en 1348 ; Marguerite de Chambut, vers 1349 ; Marie de Villars, sœur de la prieure Béatrix, en 1350 ; Isabelle de Moyria, en 1410 ; Léonette de Bussy, en 1420 ; Bonne de Charentay, Guillemette Castanier, Étiennette & Catherine Borghèse, Antoinesse Mermet, Amédée Noire, Élisabeth de Moyria, Catherine de Laye & Léonarde Vallier, en 1423 ; Mie de Chacipol, en 1460 ; Claudine de la Lérnée, en 1478 ; Françoise de Moyria, en 1518 ; Philippine du Saix, en 1521 ; Renaudine de Varax, en 1530 ; Jeanne de Candie, en 1542 ; Françoise & Jeanne de Marsonnas, Jaqueline de la Cour, Jeanne & Françoise de Salornay, Huguette de Majollans, Claudine de Luyrieux, Louise de L’Écluse, Philiberte du Tillier, Françoise de Gaspard, Jeanne de Saint-Julien, Françoise de Chabe & Barbe de Fetan, en 1550 ; Françoise & Claudine du Rousset, en 1560, &c.
Comme on le voit par cette énumération, Poleteins n’était pas un monastère ouvert aux femmes de toutes les conditions. C’était une maison jusqu’à un certain point aristocratique, dans laquelle, de leur plein gré, par vocation, ou pour obéir à la volonté paternelle, se retiraient, comme à Saint-Pierre de Lyon, à Neuville, à Brienne, à Salles, les filles des grandes familles de la province qui n’étaient pas destinées au mariage.
Le pape Innocent IV, en 1245, prit la Chartreuse de Poleteins sous la protection toute spéciale du Saint-Siége. Plus tard, des priviléges & des exemptions lui furent encore concédés par les rois , Philippe de Valois, Jean II, Charles V, , Charles VII, , Charles VIII & François , ainsi que par les ducs de Bourbon & de Savoie. La haute noblesse du diocèse de Lyon se plut aussi à favoriser d’une manière particulière la Celle de Notre-Dame, qui comptait parmi ses principaux bienfaiteurs : Dalmace Morel, Humbert de Beaujeu, mari de la fondatrice, Gaudemar de Jarez, Fousque de Rochefort, Guichard, sire de Beaujeu, Guillaume de Roanne, Renaud de Forez, Alix, veuve d’Albert IV, sire de la Tour-du-Pin, Éléonore de Savoie, Louis de Forez, Marie de Châtillon, Humbert V, sire de Thoire-Villars, Humbert de Glareins, &c. Plusieurs familles chevaleresques, notamment celle d’Ars, y avaient leur tombeau. Pierre de Buenc, chevalier, demanda, en 1276, par son testament, à y être inhumé. Étienne de Villars, prieur de Lugny, y fut enterré en 1304 ; Ancelise de Frans, veuve de Pierre de la Baume, en 1313, & Philippe de Francheleins, de Gleteins & de Cordieu, en 1506, y firent élection de sépulture.
Vers le milieu du XV, la règle cartusienne, remplie d’austérités, devint trop sévère pour les sœurs de Poleteins, élevées, pour la plupart, au milieu des gâteries de la fortune & des adulations du monde. En 1495, elles méritèrent les censures du chapitre général. En 1605, la suppression du couvent devint une nécessité, & le pape la prononça. Les religieuses furent transférées dans la Chartreuse de Salette ; le monastère & ses dotations, en vertu d’une bulle de Paul V & d’un arrêt du conseil, furent mis à la disposition de l’ordre, qui, autorisé par Henri IV & le duc de Savoie, les unit provisoirement au monastère de Notre-Dame-du-Lys, fondé à Lyon en 1588, pour l’aider à achever ses bâtiments, payer ses dettes & entretenir un nombre suffisant de religieux. Cette union provisoire, renouvelée chaque année, dans l’assemblée générale du chapitre, persista jusqu’à la Révolution, & jusqu’à cette époque la maison de Lyon jouit exclusivement de tous les droits, rentes & possessions de Poleteins, qui étaient administrés par un chartreux, pourvu du titre de procureur spécial, résidant seul, avec un personnel très-réduit de domestiques, dans une aile de l’ancien couvent.
Un grand nombre de registres de la comptabilité des procureurs existent encore entre les mains de Remond, propriétaire actuel du domaine de Poleteins. Ces registres, très-intéressants à plus d’un titre, permettent, si on les rapproche des données fournies par un inventaire rédigé vers 17426, seule épave échappée des archives du monastère, de reconstituer l’état de la fortune mobilière & immobilière de la Chartreuse.
Les rentes nobles s’étendaient en Bresse, Dombes & Franc-Lyonnais, sur les paroisses de Mionnay, Montanay, Neuville-sur-Saône, Fontaine, Vancia, Romanèche, Tramoyes, du Montellier, Saint-Éloi, Meximieux, Perouges, Bourg-Saint-Christophe, Montluel, Jailleux, Saint-André-de-Corcy, Monthieux, Ambérieux, Rancé, Civrieux, Fleurieux, Sathonay, Genay, Miribel, Massieux, Beynost, Bernoud, Parcieux, Rillieux, La Boisse, Thil, Niévroz, Sainte-Croix, Saint-Jean-de-Thurigneux, Birieux, Buffiges, Neyron, Saint-Maurice-de-Beynost & Cordieu ; en Beaujolais, sur celles de Blacé, Saint-Étienne-la-Varenne, Vaux, Saint-Lager, Saint-Georges-de-Reneins, Anse, Saint-Julien, Liergues, Chervinges, Denicé & Arnas.
Les propriétés foncières consistaient :
Dans le tènement dit de Poleteins, comprenant l’église, le monastère & ses dépendances immédiates ;
Dans quatre forêts dites de Poleteins, de la Vavre, de Goully & de la Fontaine ou du Poussay, situées sur les paroisses de Mionnay & de Romanèche, d’une contenance de 651 bicherées ;
En vingt-quatre bois dits de la Barre, Magaz, Pommer, des Pins, de la Charpenne, du Fuz, du Luminaire, d’Ardiches, des Chaintres, d’Aberaloup, Trumel, &c., ensemble 623 bicherées ;
En dix-huit prés, d’une contenance totale de 380 bicherées ;
En champéage, d’une étendue de 115 bicherées ;
En quinze étangs, dits de Planchelart, de Conches, du Jonchay, du Breuil, des Vavres, de Goully, des Ragées, de Billart, de Chossogne, Saillart, du Bois, de la Charpenne, du Carel, de la Dimanche, des Écherolles & d’Aberaloup, sis sur les paroisses de Mionnay, Montanay, Saint-Marcel & Romanèche, & d’une étendue totale de 1,850 bicherées ;
En six granges ou douzaines, dits de Goully, des Ragées, de la Marsondière, de la Deguira, de la Porte, Rizant, dont le labourage était de 1,652 bicherées ;
Dans le logis dit de Mionnay, sur le grand chemin de Bourg à Lyon, au territoire de la Bourrelière, appelé d’abord Mas-Janet, & composé d’un bâtiment d’habitation où pendait, avant 1717, l’enseigne de la Croix-Verte, & de 10 bicherées de fonds ;
En un vignoble à Blacé, en Beaujolais, & une petite vigne à Genay, &c.
Tous ces immeubles furent vendus en 1791, comme biens nationaux. Ce qui restait des bâtiments du monastère disparut pour faire place à des écuries & à des fenils. La chapelle seule fut respectée. On la voyait encore intacte, il y a quelques années seulement, sur la ligne de Lyon à Bourg à travers la Dombes, sur le monticule qui domine la station de Mionnay, à quel que cent mètres de la voie. Sa silhouette fixait pour un instant l’attention du touriste.
Son chevet, qui faisait face à la gare, était percé, d’une grande baie à meneaux. Deux grands comme deux grandes ailes de pierre, soutenaient la poussée de la voûte de l’abside. Un petit clocher en charpente, coiffé d’un pignon aigu, dominait la toiture couverte en tuiles creuses. À l’intérieur, tout était encore à peu près en place : dans l’abside l’autel avec les objets nécessaires au culte, la croix, le tabernacle, les chaudeliers, le bénitier, &c. ; dans la nef, des stales en bois sculpté, appendus aux murs quelques tableaux, dans des niches ou sur des socles de vieilles statues aussi en bois, la plupart dorées. Le badigeon à la chaux vive que le temps avait noirci, laissait voir en maints endroits, sous de larges écailles, les peintures à la fresque qui jadis avaient recouvert les parois de la nef éclairée par d’étroites fenêtres ; quelques fragments de vitraux peints battaient encore au vent dans la grande baie du chœur, & malgré soi, en promenant se regard sur cet intérieur délabré, mais plein de souvenirs, on se prenait à rêver.
Aujourd’hui, tout a disparu, & à la place de la vieille chapelle du XIII s’élève une belle maison de campagne, timbrée sur l’imposte de la porte d’honneur du chiffre de son riche propriétaire. T. R.
Sa famille, ses œuvres
SA FAMILLE, SES OEUVRES
des auteurs des XVII & XVIII ont parlé de Marguerite, quatrième prieure de la Chartreuse de Poleteins. Les uns l’appellent tout simplement Marguerite ; les autres, tels que Dorland, Théophile Raynaud, de Colonia, Pernetti & l’abbé Lebœuf, Marguerite de Lyon, d’autres enfin, Marguerite de Duyngt ou de Duyn. C’est ce dernier nom que lui assigne Le Clerc, dans la notice qu’il lui a consacrée dans l’Histoire littéraire de la France, nom qui a fait croire à la plupart des écrivains, notamment à Guichenon & à , que Marguerite était originaire de la petite ville de Duyn, en Savoie, arrondissement d’Annecy, ou qu’elle appartenait à l’ancienne famille chevaleresque de Duyngt-la-Val-d’Isère. Le Laboureur, qui avait pu compulser tous les titres du couvent de Poleteins, la nomme Marguerite d’Oin d’après le manuscrit de ses œuvres, ce qui donna lieu de soupçonner, à , qu’elle pouvait bien être issue de la puissante famille d’Oyngt (de Yconio), dont le manoir n’était situé qu’à quelques lieues de Lyon & de Poleteins ; mais comme « nul ne peut être bon prophète en son pays, » cette opinion resta sans écho.
, cependant, avait pressenti juste, car un document, qui existe encore en original, & dont l’autorité est indiscutable, prouve péremptoirement que la béate supérieure était lyonnaise, & que, de son vrai nom, elle s’appelait Marguerite d’Oyngt.
Ce document est le testament de son père. Par cet acte, qui porte la date du 25 juillet 1297, Guichard, seigneur d’Oyngt, chevalier, institue pour héritiers universels Guichard & Louis d’Oyngt, ses fils, & fait des legs à Catherine, Isabelle, Agnès & Marguerite, ses filles. En ce qui concerne cette dernière, il ainsi : « Item à ma fille Marguerite, religieuse & prieure du monastère de Poleteins, je donne & lègue par droit d’institution une rente censuelle, annuelle & viagère de 100 sous de viennois. » Le même acte nous apprend que la femme du testateur se nommait aussi Marguerite, que sa dot fut de 1,700 livres de tournois, somme alors considérable, & que, lors de la passation du contrat de leur mariage, le père de Guichard assura à sa bru, comme gain de survie, la jouissance, sa vie durant, de la ville du Bois, avec tous ses droits, revenus & dépendances.
La famille d’Oyngt était une des plus anciennes & des plus puissantes du Lyonnais. a pu en remonter la généalogie jusqu’à Umfred d’Oyngt, vivant au commencement du XI. Elle compte des alliances avec les Roussillon, les d’Albon, les de Saint-Symphorien, les Brienne, les Marcilly-Chalmazel, les Varey & les sires de Villars. Elle s’éteignit en 1383.
Marguerite, femme de Guichard d’Oyngt & mère de notre prieure, devait, elle aussi, appartenir à une des grandes maisons féodales de la Bresse ou de la Dombes, attendu que ses biens patrimoniaux, qu’elle transmit, par donation entre vifs, en 1300, à son fils Louis, qui les céda, en grande partie, le février 1318 (v. s.), au chapitre de Saint-Nizier, de Lyon, étaient situés sur la rive gauche de la Saône, dans les paroisses de Saint-Cyr, de Confrançon, de Villeneuve & de Savigneux, près de Montberthoud. Louis d’Oyngt mourut vers 1335, laissant quatre enfants de Marguerite de Brienne, sa femme. Son frère aîné n’eut qu’un fils, Guy d’Oyngt, chevalier, père lui-même d’autre Guichard, seigneur d’Oyngt, qui fut le dernier représentant mâle de sa race. Des trois sœurs de notre prieure de Poleteins, l’une, Catherine, épousa, le 5 février 1320, Jean de Marcilly-Chalmazel, seigneur de la Ferrière ; les deux autres se retirèrent religieuses, dans le monastère des Bénédictines d’Alix, en Beaujolais.
On ignore comment se passèrent les premières années de la vie de Marguerite d’Oyngt, à quel âge elle se mit sous la règle de saint Bruno, à quelle époque elle fut élue prieure de Poleteins & quelle est la date précise de sa mort.
Tout ce qu’on sait d’une manière certaine se réduit à quelques faits. Elle dit elle-même que la piété décida sa vocation : « C’est pour vous seul, mon doux Seigneur, que j’ai quitté mon père, ma mère, mes frères & tous les biens de ce monde ; » & que déjà au mois de juillet 1286 elle était religieuse. Au mois d’août 1288, en qualité de prieure de Poleteins, elle transigea avec Agathe, abbesse de Saint-Pierre de Lyon, au sujet de certains droits de dime dont étaient grevés des fonds dépendant de la Chartreuse. Son sceau est encore appendu à l’acte, mais dans un bien triste état de mutilation. Il représente, dans le champ, un buste de la Sainte-vierge, posé de face, & accosté, à droite, de l’Enfant-Jésus debout & vêtu d’une longue robe. Il ne reste plus de la légende que les lettres … A R … En 1297, son père lui fit un legs par testament ; le 13 mai 1300, dans la donation que sa mère consentir à son fils Louis, elle se réserva la faculté de pouvoir disposer de quelques biens en sa faveur ; enfin, au mois de juillet 1301, elle annonça par révélation la mort de l’archevêque Henri de Villars. Ces trois dernières dates, dont deux sont établies par des actes en forme authentique, prouvent que Théophile Raynaud, Tromby & Le Clerc se sont évidemment trompés en fixant le décès de Marguerite aux années 1293 ou 1294 & en interprétant, comme pièce intégrante d’un procès-verbal d’enquête faire après décès, cette annotation qui précède l’un des petits ouvrages dus à la plume de notre prieure :
L’an du Seigneur 1294, Hugues, prieur de Valbonne, apporta, en chapitre général, à Dom Boson, prieur de Chartreuse, cette vision qui lui avait été envoyée par la servante de Dieu, dame Marguerite, prieure jadis de Poleteins. On croit que cette prieure est la personne qui a écrit cette vision…, à laquelle vision nous avons décidé de donner pour titre : . »
Sans grand effort d’imagination, il est facile de reconnaître que cette note, rédigée peu après la mort de Marguerite, ne tient en rien ni du procès-verbal, ni du rapport, comme se croit Le Clerc, mais qu’elle a eu tout simplement pour but de constater la provenance du manuscrit, la date de son entrée dans la bibliothèque du monastère, le nom de son auteur, & enfin d’assigner un titre à un opuscule qui n’en avait pas. La valeur, en somme, de cette note n’est pas autre que celle d’une précieuse indication bibliographique.
C’est à la fin de ce petit ouvrage que se trouve, de la même main sans doute qui a écrit le préambule, cette annotation : Ici finit le . Elle mourut l’an du Seigneur 1310, le trois des ides de février. Cette date du 11 1310, repoussée jusqu’à ce jour comme erronée, doit enfin, à mon humble avis, être acceptée comme la date la plus certaine du décès de Marguerite, attendu qu’elle a été enregistrée par un contemporain & qu’il est démontré que celle de 1294 est complètement inexacte.
Le seul manuscrit ancien aujourd’hui connu des œuvres de Marguerite d’Oyngt, est conservé à la bibliothèque publique de Grenoble, où il a été transporté de la Grande-Chartreuse. Il se compose de 38 feuillets de parchemin, du format petit . Les deux derniers feuillets sont en blanc. Chaque page, réglée à l’encre, renferme 25 lignes d’une bonne écriture, qui paraît être du premier quart du XIV.
Des Méditations, Pagina Meditationum, remplissent les 24 premières pages ; le récit d’une vision Speculum Sancte Margarete, s’étend jusqu’à la page 34 ; la vie de Béatrix d’Ornacieux, La Via seiti Biatrix virgina de Ornaciu, commence à la page 35 & continue jusqu’à la page 60 ; cinq lettres ou fragments de lettres & trois prophéties terminent le manuscrit.
Les Méditations sont écrites en latin. « Le style, dit Le Clerc, sans être pur, ni même tout à fait exempt de mots étrangers à la langue latine, n’a cependant rien de cette barbarie sauvage qui alors trop souvent les œuvres monacales, on dirait que cette rude & grossière latinité, qui suffisait dans les cloîtres à tant d’esprits vulgaires, s’est adoucie pour exprimer les sentiments d’une âme noble & tendre. Ainsi, jusqu’à la fin, se succèdent les prières ardentes, les élans de la foi & de l’amour, toutes ces inspirations dont se composent, dans les écrivains ascétiques, les élévations à Dieu. Il y a ici moins d’originalité peut-être, mais moins de mysticisme & d’obscurité que dans d’autres Méditations chrétiennes écrites par des femmes, comme Gertrude & Mechtilde, vers le même temps, Catherine de Sienne, au XIV, Thérèse, au XVI, Marie d’Agreda, au XVII. »
La Vision, comme tout le reste du manuscrit, est écrite en langue vulgaire. « C’est une sorte d’Apocalypse, continue Le Clerc. La personne inspirée dont l’extase est ici décrite, en étudiant les lettres blanches d’un livre divin que lui montre le Christ, lettres toutes remplies des vertus du Fils de Dieu, se propose d’imiter ce céleste exemple ; en jetant les yeux sur les lettres noires, elle apprend à souffrir ; en contemplant les lettres rouges, elle s’instruit, par la vue d’un si précieux sang, non seulement à accepter les tribulations de ce monde, mais à prendre en haine ses fausses délices. Les lettres d’or lui enseignent à désirer les choses du ciel. Enfin, elle médite, d’un bout à l’autre de ce livre, sur la vie du Sauveur. — Au second chapitre, pendant que la même personne est en oraison après Matines, le même livre s’ouvre tout à coup ; il ressemble à un beau miroir & n’a que deux pages. Marguerite, ou le témoin de ce spectacle, n’essaye pas d’en révéler tous les myſtères : « Je n’ai, dit-elle, ni âme qui pût comprendre, ni bouche qui sût raconter. » Elle ajoute seulement qu’il apparaissait dans ce livre un lieu délicieux, si grand que le monde entier est peu de chose en comparaison. Là lettre au loin une glorieuse lumière, divisée en trois parties, & comme représentant la Trinité même, source ineffable de tout ce qui est bonté, sagesse, puissance, amour & joie. À l’entour, dans l’infini, se font entendre incessamment les chants sublimes des anges & des saints… — Sous la troisième & dernière rubrique est un beaucoup plus long chapitre, qui commence aussi par une apparition du Christ dans toute sa gloire, à une personne de la connaissance de l’auteur, una personna que je cognoisso, avant ou après Matines, mais qui n’offre ensuite qu’une énumération assez diffuse de toutes les perfections de Dieu, & des merveilleux dons qu’il accorde en partage à ses amis & à ses saints.
Dans la Vie de Béatrix d’Ornacieux, « sont racontées… toutes les vertus dont Béatrix donna l’exemple dès son plus jeune âge, & toutes les grâces dont le Seigneur l’avait comblée. Ce récit ne manque point d’intérêt. On y remarquera… des macérations & même des tortures qui, aux diverses époques de l’histoire ecclésiastique, ont souvent accompagné l’exaltation de la foi. Béatrix s’infligeait de si rudes coups de discipline, « que li ſans en coreyt per totes les cotes. » En mémoire de la Passion, elle se perçait ses mains de part en part, avec un clou sans pointe. Il en coulait une eau pure qui ne se mêlait pas au sang, & bientôt la blessure se fermait se guérissait si bien que personne ne pouvait s’en apercevoir, &c. » — Béatrix, originaire du Dauphiné, fut pendant quelques années sous les ordres de Marguerite d’Oyngt. Elle mourut dans le monastère d’Esmure, en 1305 ou en 1309.
Les cinq lettres, adressées à diverses personnes, & qui, toutes, peuvent être attribuées à Marguerite, sont relatives à des conseils spirituels, à des ravissements & à des visions. Les trois paragraphes qui terminent le volume ont été ajoutés par une main pieuse, pour témoigner de la sainteté de la béate prieure ; dans l’un, l’auteur assure qu’elle pressentit la mort d’Henri de Villars, archevêque de Lyon, décédé à Rome, le 18 juillet 1301 ; dans l’autre, qu’elle désigna miraculeusement le crâne d’une de ses religieuses, inhumée depuis longtemps ; dans le troisième enfin, qu’elle apparut après sa mort à Dom Durand, vicaire de la Celle-Notre-Dame.
Malgré tout leur intérêt, les œuvres de Marguerite d’Oyngt sont demeurées inédites jusqu’à nos jours. Tout ce qu’on en connaissait se réduiſait au court fragment publié, en 1809, par , & aux quelques extraits donnés, en 1842, par Le Clerc. En vérité, c’était trop peu, car, aux seuls points de vue de l’Histoire littéraire & des études philologiques si ardemment stimulées & poursuivies de toutes parts, ces œuvres, qui constituent à peu près l’unique monument du dialecte parlé dans la province du Lyonnais à la fin du XIII, ne devaient, ne pouvaient rester plus longtemps dans l’oubli.
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The end
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