Front matter
donnée à
11 et 13, Rue Buade
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Introduction
Je viens tenter devant vous ce soir une chose inouïe, une chose que personne encore n’a pu accomplir : c’est d’être prophète dans son propre pays.
« Voilà une audace provocante ! » direz-vous. Soit. Mais l’homme ne s’amuse plus aujourd’hui à compter les degrés de l’échelle qui mène à l’impossible. L’impossible n’existe plus pour lui. Sur le point de franchir les portes d’un siècle nouveau, qui appartiendra tout entier à l’électricité, et de s’emparer de l’espace pour s’y promener à l’aise, jusqu’aux limites extrêmes de l’atmosphère qui entoure son globe, l’homme voit s’éloigner de plus en plus la limite de ce qu’il peut oser.
Dans les conférences comme dans tout le reste.
Ainsi de moi, Messieurs.
J’aurais pu vous convier à une promenade dans les arcanes muets et solitaires du vieux Québec, mais c’est là un thème tant usé, tant de fois ressassé, que j’ai cru vous être plus agréable en raison même de ce que je serais plus téméraire, et que je fuirais des sentiers cent fois battus, pour ouvrir librement devant vous des régions encore vierges de l’empreinte humaine, mais où l’on voit déjà distinctement les voies et les routes qui conduisent à des horizons encore inaperçus.
—
Messieurs, avez-vous jamais songé de quels flots de magnétisme nous sommes enveloppés ici, sur ce vieux cap de Québec, qui commence à se fatiguer de briser l’effort des tempêtes et de recevoir les averses des siècles sur son front de plus en plus dénudé ?
Fixez quelque temps les yeux sur la majesté profonde et infinie du tableau que la nature déroule devant vous, sur ce panorama unique, formé des hauteurs de Lévis, de l’île d’Orléans, du cours du grand fleuve, de la côte Beaupré, de la vallée de la Saint-Charles et des montagnes lointaines qui l’entourent si poétiquement, et font à ce tableau comme un cadre d’azur ; promenez-vous sur la terrasse Frontenac, par un lumineux clair de lune d’hiver, ou par un soir d’été, constellé d’étoiles, à l’heure où le ciel, ayant éteint ses feux, ne laisse plus tomber de sa voûte que de caressantes effluves, et vous sentirez une fascination qui vous retiendra bien au delà de l’heure où vous croyiez partir sans effort ; vous serez hypnotisés sur place, et cette fascination vous accompagnera longtemps encore et vous ramènera le lendemain au même endroit, et vous y ramènera toujours, tant que vous vivrez sur ce roc étrange, que semble envelopper un fluide mystérieux et invisible.
C’est cette fascination qui ramène ici les étrangers qui y sont déjà venus ; quiconque a vécu à Québec veut y mourir. C’est cette fascination qui retient, comme cloués sur place, bon nombre de ceux que le manque de foi en l’avenir aurait depuis longtemps exilés loin de nous, et c’est elle qui va nous ramener, avec les jours brillants qui s’annoncent, ce flot de jeunes gens qui ne trouvaient pas un champ suffisant pour leur activité, ni des ressources qui leur permissent d’engager le combat de la vie.
Mais, Messieurs, rien que d’évoquer ces impressions, je me sens hypnotisé moi-même, j’oublie que j’ai un vaste sujet à traiter, que les heures sont courtes, que votre indulgence a des bornes, et qu’il me faut me mettre en route sans retard, si je veux arriver au terme de ma course aventureuse.
Aussi, vais-je passer immédiatement, sans aucune espèce de transition, à l’examen des considérations, des faits, des symptômes et des indices révélateurs de l’avenir qui font le sujet de la présente conférence, œuvre à laquelle j’ai travaillé consciencieusement et que je vous offre sans crainte, parce que je compte autant sur votre patriotisme que sur votre indulgence.
Texte entier
Je viens tenter devant vous ce soir une chose inouïe, une chose que personne encore n’a pu accomplir : c’est d’être prophète dans son propre pays.
« Voilà une audace provocante ! » direz-vous. Soit. Mais l’homme ne s’amuse plus aujourd’hui à compter les degrés de l’échelle qui mène à l’impossible. L’impossible n’existe plus pour lui. Sur le point de franchir les portes d’un siècle nouveau, qui appartiendra tout entier à l’électricité, et de s’emparer de l’espace pour s’y promener à l’aise, jusqu’aux limites extrêmes de l’atmosphère qui entoure son globe, l’homme voit s’éloigner de plus en plus la limite de ce qu’il peut oser.
Dans les conférences comme dans tout le reste.
Ainsi de moi, Messieurs.
J’aurais pu vous convier à une promenade dans les arcanes muets et solitaires du vieux Québec, mais c’est là un thème tant usé, tant de fois ressassé, que j’ai cru vous être plus agréable en raison même de ce que je serais plus téméraire, et que je fuirais des sentiers cent fois battus, pour ouvrir librement devant vous des régions encore vierges de l’empreinte humaine, mais où l’on voit déjà distinctement les voies et les routes qui conduisent à des horizons encore inaperçus.
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Messieurs, avez-vous jamais songé de quels flots de magnétisme nous sommes enveloppés ici, sur ce vieux cap de Québec, qui commence à se fatiguer de briser l’effort des tempêtes et de recevoir les averses des siècles sur son front de plus en plus dénudé ?
Fixez quelque temps les yeux sur la majesté profonde et infinie du tableau que la nature déroule devant vous, sur ce panorama unique, formé des hauteurs de Lévis, de l’île d’Orléans, du cours du grand fleuve, de la côte Beaupré, de la vallée de la Saint-Charles et des montagnes lointaines qui l’entourent si poétiquement, et font à ce tableau comme un cadre d’azur ; promenez-vous sur la terrasse Frontenac, par un lumineux clair de lune d’hiver, ou par un soir d’été, constellé d’étoiles, à l’heure où le ciel, ayant éteint ses feux, ne laisse plus tomber de sa voûte que de caressantes effluves, et vous sentirez une fascination qui vous retiendra bien au delà de l’heure où vous croyiez partir sans effort ; vous serez hypnotisés sur place, et cette fascination vous accompagnera longtemps encore et vous ramènera le lendemain au même endroit, et vous y ramènera toujours, tant que vous vivrez sur ce roc étrange, que semble envelopper un fluide mystérieux et invisible.
C’est cette fascination qui ramène ici les étrangers qui y sont déjà venus ; quiconque a vécu à Québec veut y mourir. C’est cette fascination qui retient, comme cloués sur place, bon nombre de ceux que le manque de foi en l’avenir aurait depuis longtemps exilés loin de nous, et c’est elle qui va nous ramener, avec les jours brillants qui s’annoncent, ce flot de jeunes gens qui ne trouvaient pas un champ suffisant pour leur activité, ni des ressources qui leur permissent d’engager le combat de la vie.
Mais, Messieurs, rien que d’évoquer ces impressions, je me sens hypnotisé moi-même, j’oublie que j’ai un vaste sujet à traiter, que les heures sont courtes, que votre indulgence a des bornes, et qu’il me faut me mettre en route sans retard, si je veux arriver au terme de ma course aventureuse.
Aussi, vais-je passer immédiatement, sans aucune espèce de transition, à l’examen des considérations, des faits, des symptômes et des indices révélateurs de l’avenir qui font le sujet de la présente conférence, œuvre à laquelle j’ai travaillé consciencieusement et que je vous offre sans crainte, parce que je compte autant sur votre patriotisme que sur votre indulgence.
Pendant que le conflit de races s’accentuait de plus en plus dans la province de Québec, la Compagnie du Chemin de fer du Lac Saint-Jean faisait de la tolérance en action. — C’est l’union des deux éléments, français et anglais, qui a accompli cette merveille de persévérance, de ténacité et de prévision. Les gens de la Compagnie ont vu clairement au fond des choses et devant eux, et pendant que tout le monde les accusait de ne vouloir rien autre que de construire une ligne qui leur permît d’exploiter les riches forêts des Laurentides, eux, tranquillement, sourds aux commérages, avançaient toujours en tournant les montagnes, traversaient bientôt la chaîne entière, cette chaîne redoutable dont on peut voir de la ville même commencer et se prolonger indéfiniment sous le regard l’énorme marée de caps et de monts qui semble monter de plus en plus vers le ciel. Bientôt même et pour ainsi dire silencieusement, ils avaient laissé loin, bien loin derrière eux les premiers contreforts des Laurentides, et toujours comme en se glissant, ils avaient atteint le lac Édouard, qui en est le point culminant, plus d’à moitié chemin entre Québec et le lac fameux qui, jusqu’alors, n’avait été qu’une légende. Un an plus tard, la légende elle-même était atteinte, et les rives silencieuses, les rives encore si sauvages, si désertes du lac St-Jean entendaient le cri triomphant de la locomotive.
Et maintenant cette locomotive et les wagons qu’elle entraîne à sa suite, comme des captifs enchaînés les uns aux autres, dociles et courant aveuglément derrière elle, va faire retentir ses bruyants appels jusqu’au port de Chicoutimi, à, soixante milles du lac Saint-Jean, de sorte que nous aurons maintenant un circuit non interrompu de près de cinq cents milles de développement. Ce circuit, partant de Québec reviendra s’y terminer, après avoir embrassé toute la région du nord qui s’étend jusqu’à plus de 150 milles en arrière des Laurentides.
Le voyageur pressé, qui n’ira au Lac ou à Chicoutimi que pour des affaires urgentes, pour faire de la collection, par exemple, ce qui est toujours urgent, pourra prendre le train du matin à Québec, coucher à Roberval, continuer le lendemain matin à Chicoutimi, y palper son débiteur, le retourner deux ou trois fois sur le gril, le sentir frémir sous sa griffe, après quoi il prendra le bateau et sera de retour à Québec le surlendemain de son départ, après avoir décrit un cercle immense, comme l’aigle décrit dans les nues des cercles concentriques avant de fondre sur sa proie.
Généralement, dans ce pays-ci, quand on construit un petit embranchement de cinq à dix milles de longueur, on fait un tapage infernal. Toute la députation est assaillie à la fois et l’on met le couteau sur la gorge à chacun des ministres. Les directeurs de la du Lac Saint-Jean procédaient, eux, comme entourés d’une sorte de mystère. On eût dit des conspirateurs. Ils ne donnaient signe de vie que de loin en loin, quand la ligne avait franchi une étape nouvelle, et ces étapes n’étaient jamais de moins de vingt-cinq à trente milles. Nous ne sommes pas habitués, nous, électeurs et payeurs, à un travail aussi opiniâtre et aussi modeste à la fois. Mais les directeurs de la Compagnie connaissaient les hommes ; ils savaient qu’il faut souvent encore bien plus se cacher pour faire le bien que pour faire le mal. Les hommes ne nous pardonnent pas de leur faire du bien dont ils ont d’abord commencé par médire, et Dieu sait s’il y en avait eu des médisances sur le compte de la , pendant le premier tiers des travaux, médisances distribuées par ce bon public que l’on dotait d’un chemin de fer, malgré lui et presque à son insu.
Et ce qu’il y avait de plus pénible dans le concert des insinuations malveillantes, c’est qu’elles provenaient surtout des endroits et des gens à qui le chemin de fer allait être le plus profitable. On ne pouvait admettre qu’un sentiment patriotique, une vision claire de l’avenir, en dehors d’un intérêt parfaitement légitime, eussent inspiré avant tout les directeurs de la Compagnie dans leur étonnante entreprise, et l’on était d’autant plus défiant que l’on se croyait indiqué pour être un objet d’exploitation.
Même, alors que le premier tiers des travaux était en voie d’exécution, une compagnie rivale se constituait pour construire un chemin de fer au Lac Saint-Jean, à travers la vallée du Saint-Maurice, ce qui offrait certains avantages et, entre autres, une grande économie dans le coût de l’entreprise, puisqu’on pouvait utiliser tout le parcours navigable du Saint-Maurice, entre les Piles et La Tuque.
Cette compagnie tenta de tous les moyens pour engager la « nôtre » à abandonner ses projets. On lui fit les offres les plus alléchantes. Un jour même, on alla jusqu’à déposer cinquante mille dollars sur la table d’un des directeurs actuels, mais tout fut inutile. Le boodlage, qui se révélait déjà à cette époque récente par de gigantesques opérations, vint se heurter à la porte de la Compagnie du Chemin de fer du Lac Saint-Jean. Pas un des directeurs ne se laissa entamer et aucun d’eux même, depuis plus de quinze ans que les bases de l’entreprise ont été jetées, n’a reçu un centin de dividende ; je dirai plus : quelques-uns même y ont tout sacrifié, et si les travaux ont pu être portés au point où ils en sont aujourd’hui, c’est à force d’économie, de détermination et, particulièrement, grâce à la présence, au milieu des directeurs, d’un millionnaire qui a avancé tous les fonds nécessaires pendant un bon nombre d’années. Et nous pouvons ajouter, entre parenthèses, que si toutes les compagnies de chemins de fer, qui reçoivent des subsides des gouvernements, les dépensaient avec autant d’honnêteté et de scrupule que la compagnie du Lac Saint-Jean a dépensé les siens, nous aurions aujourd’hui le double de lignes en activité.
Mais lorsque les travaux furent parvenus au lac Édouard, les langues commencèrent enfin à rentrer et les yeux à s’ouvrir. On se demanda si réellement la Compagnie était sérieuse, et il y en eut qui lui en voulurent d’être sérieuse, parce que cela enterrait leurs prédications et leur donnait un démenti cruel.
Maintenant, il n’y a plus place aux vaines paroles. La construction du chemin de fer du Lac Saint-Jean a été une leçon immense pour nous, .
En présence de cet effort gigantesque, accompli sous nos yeux, avec des ressources très limitées et à travers des difficultés qui paraissaient insurmontables, même aux esprits les moins prévenus, il n’est plus possible à notre public d’être enfant comme il l’était encore il y a une dizaine d’années. Nous devons puiser dans cet exemple suffisamment d’audace et d’esprit d’entreprise pour ne plus reculer devant aucune tentative, quelque transcendante qu’elle paraisse d’abord, afin d’assurer le progrès et la grandeur future de notre ville. Nous devons y avoir appris à ne plus commencer, suivant notre louable habitude, par bafouer et par dénigrer les entreprises qui ont pour objet de nous secouer dans notre torpeur et de nous apporter d’incalculables résultats.
Cette torpeur nous a été chère longtemps et il nous était douloureux d’en sortir, comme il l’est au patient qui ignore son mal et qui peste contre le médecin, lorsque celui-ci lui administre une potion énergique qui doit le secouer et l’agiter dans tout son être.
Que je me sens à l’aise, Messieurs, pour parler aujourd’hui comme je le fais, et que j’y trouve de satisfaction personnelle. Accordez-moi, je vous prie, de pouvoir l’exprimer à la hâte devant vous. Voir juste, des années d’avance, et assister à la réalisation de ses prévisions, à travers mille obstacles surmontés, c’est là un des plus grands bonheurs qui soient donnés à l’homme dans cette vallée de larmes, où, tout de même, il y a encore suffisamment de sourires pour que nous ayons le courage de la parcourir tout entière.
Il y a sept ans exactement, alors que la ligne du Lac St-Jean n’avait encore atteint que la Rivière à Pierre, au cœur des forêts et en pleines montagnes, à 58 milles seulement de Québec, et alors que personne, mais absolument personne, à part quelques rares initiés, ne voulait rendre justice à la Compagnie dont nous parlons ni croire à la sincérité de ses projets, je fis dans une grande salle publique de Québec, à quelques mois d’intervalle, deux conférences, la première pour détruire les préjugés existants et montrer au public la ligne se poursuivant toujours, encore bien plus rapidement qu’on ne l’eût pensé, en même temps que je faisais une description de tout le pays jusqu’à la Batiscan, description accompagnée de considérations générales sur l’entreprise, la deuxième conférence, lorsque la ligne, après une saison seulement d’ouvrage, mais une saison enragée, car il y avait à la tête des travaux, dans la personne de M. Beemer, un homme habitué à l’action ferme et rapide, lorsque la ligne, dis-je, avait déjà franchi tout l’espace compris entre la Batiscan et le lac Édouard, et donnait désormais des preuves non équivoques de ce qui allait suivre, d’autant plus que les travaux se poursuivaient avec une ardeur ininterrompue.
Ce fut une révélation. Dès lors tous les yeux se tournèrent de ce côté. Des clubs de chasse et de pêche commencèrent presque immédiatement à se former, des exploitations nouvelles s’établirent sous forme de scieries et de moulins divers, des terres se défrichèrent, des endroits absolument inconnus devinrent familiers à tous les esprits, en même temps que s’y groupaient des centres naissants, enfin tout un monde allait surgir du sein de ce vaste espace désert jusque là regardé comme inhabitable autant qu’il était inhabité.
Et maintenant, la face de ce monde amené au jour par la du Lac Saint-Jean change sans cesse sous les yeux. À la vie s’ajoute la vie. Une immense artère pleine de sang, longue de deux cents milles, a traversé cette étendue profonde, jusque là muette, et a distribué de tous côtés le mouvement, l’activité, la circulation que rien n’interrompt désormais. L’homme se porte à tous les endroits habitables et exploitables qu’il découvre le long de la ligne, et c’est ainsi que s’est formé enfin depuis quelques années un arrière-pays, a back-country pour la ville de Québec, qui n’en avait pas eu jusque là.
Croyez-vous que c’est tout ? Eh ! Grand Dieu ! Nous n’en sommes encore qu’au commencement. C’est à partir d’aujourd’hui que nous allons assister à l’éclosion pleine et entière des vastes plans que la Compagnie a commencé à nourrir, le jour où elle a vu que la construction assurée de la ligne jusqu’au lac Saint-Jean lui mettait enfin un instrument puissant entre les mains, et qu’elle pourrait tenter l’exécution des développements admirables qui sont la conséquence et une suite naturelle des projets primitifs. Ces développements, il était impossible de les prévoir à l’origine, mais l’on verra jusqu’à quel point ils sont logiques et se présentent naturellement, quand on réfléchira combien, dans toute œuvre bien conçue et bien conduite, les conséquences se suivent les unes les autres jusqu’à ce que le terme inévitable soit atteint.
Or, la Compagnie avait à peine atteint le Lac qu’elle travaillait sans relâche à trouver les ressources nécessaires pour s’étendre dans la direction de l’est jusqu’à Chicoutimi, à soixante milles de distance. S’arrêtera-t-elle dans cette direction ? Oh ! non, certes. Vous verrez un jour ses trains franchir la rivière Saguenay, comme ils franchissent aujourd’hui les Laurentides, et vous conduire jusqu’à l’endroit où ils devront rejoindre plus tard le chemin de fer futur du Labrador.
Mais c’est là l’éventualité la plus lointaine, et du reste de beaucoup la moins pressante. Ce qui est déjà en voie de réalisation, c’est le développement gigantesque que la Compagnie prendra dans la direction de l’ouest. — Elle a acquis la charte du chemin de fer du Grand Nord et elle s’adjoint la ligne des Basses Laurentides, déjà en pleine activité, entre la Rivière à Pierre et le St-Maurice, ce qui veut dire qu’elle va construire un nouveau chemin de fer du nord, dans l’intérieur des terres, en s’aidant de toutes les sections de lignes déjà construites entre diverses localités et les complétant, jusqu’à ce qu’elle obtienne une ligne non interrompue jusqu’à Hawkesbury, sur l’Ottawa. À ce dernier point, la ligne du Grand Nord sera continuée par le Canada Atlantic, qui est en construction jusqu’à Parry Sound, sur la baie .
Dans tout son développement, la nouvelle ligne aura 550 milles de longueur dont 226 milles dans la province de Québec, c. à. d. la moitié exactement. — Mais sur ces 226 milles, il y en a déjà 116 qui ont été construits antérieurement, par tronçons séparés, entre différentes localités d’une même région, à savoir la section qui va de la Rivière à Pierre aux Piles, sur le St-Maurice, et celle qui va de Ste-Julienne à St-Jérôme, dans le comté de Terrebonne, en sorte qu’il ne reste plus à compléter que 110 milles dans la province de Québec, avant d’atteindre Hawkesbury, sur la rivière Ottawa, où la province de Québec se termine.
Depuis plusieurs mois déjà des ingénieurs étudient le pays afin d’y déterminer le tracé et, avant deux ans, nous verrons la Compagnie du Lac St-Jean déployer une aile immense dans la direction de l’Ouest et atteindre la baie Géorgienne. De là elle nous amènera un trafic tel de grain et de bois que la ville de Québec sera absolument métamorphosée en quelques années et qu’elle redeviendra enfin le port de mer principal de toute l’Amérique anglaise, après avoir subi une si longue et si pénible éclipse, après s’être si longtemps oubliée dans un assoupissement qui ne manquait pas de charmes, mais qui, en se prolongeant, nous menait à grands pas vers une ruine complète, sans compter tous les dédains étrangers qui s’accumulaient sur nos têtes.
N’allez pas croire, Messieurs, que je me berce de chimères et que je me laisse aller à des hallucinations plaisantes. Assez d’autres font entendre journellement des paroles de désespérance, parce qu’ils jugent, sans raisonner, de l’avenir par les derniers trente à quarante ans qui viennent de s’écouler, et parce qu’ils ferment obstinément les yeux, aux symptômes qui se manifestent de toutes parts, assez d’autres, dis-je, sont tout prêts à élever la voix pour corriger ce qu’il y aurait de fantaisiste ou de trop séduisant dans mes considérations. — En attendant, allons toujours, examinons ce qui se déroule devant nous et raisonnons d’après les faits accomplis, d’après ceux aussi qui sont en voie d’accomplissement.
Il n’est pas suffisamment juste de dire que la Compagnie du Lac St-Jean est un des facteurs principaux de notre prospérité future. Il faut admettre encore que l’impulsion, le mouvement imprimés à tous les genres d’affaires par l’établissement d’une grande ligne s’ouvrant à notre foyer même, que la création d’un débouché nouveau, lequel n’est rien moins qu’un vaste arrière-pays, livré avec toutes ses ressources à une ville qui, précisément, n’avait pas de débouché intérieur, il faut admettre, dis-je, que l’établissement de cette ligne et la création de ce débouché, avec toutes les industries et les exploitations qu’ils ont fait naître dans une immense région autrefois improductive et complètement fermée, ont contribué puissamment, depuis un certain nombre d’années, à nous tenir la tête hors de l’eau et à empêcher Québec de péricliter entièrement, lorsque tant de gens découragés, las d’attendre sans cesse de meilleurs jours, en étaient venus à n’avoir plus aucune espérance dans l’avenir.
Vous savez que la baie Géorgienne n’est autre qu’un large bras du lac Huron et qu’elle s’enfonce profondément dans le nord-ouest de la province d’Ontario. — Or, sur cette baie Géorgienne, il y a un port de premier ordre qui porte le nom de Parry Sound, et qui se trouve situé à peu près en face du passage par où les bateaux propulseurs et autres débouchent dans le lac Huron, en venant de Chicago et de Duluth, cette dernière ville qui vient à peine de naître au fond du lac Supérieur et qui a déjà pris une si grande importance.
Tout le trafic apporté par ces bateaux se porte aujourd’hui vers Collingwood et vers Owen Sound, ports situés également sur la baie Géorgienne et servant de termini aux compagnies du Grand-Tronc et du Pacifique respectivement.
Parry Sound est 120 milles plus près de Montréal ou de Québec qu’aucun de ces deux derniers ports, et le pays qui s’étend en arrière, sur un espace indéterminé, offre des facilités de terrain telles que les locomotives peuvent entraîner des trains deux fois plus considérables que les locomotives courant sur les lignes qui partent d’Owen Sound ou de Collingwood. — Cet avantage assure à la ligne de Parry Sound la plus grande part du commerce des lacs provenant de Chicago et de Duluth, ce qui fera certainement de cette ligne et de celle du Grand-Nord qui devra s’y rattacher un ensemble de voies ferrées qui ne le cédera en importance qu’au Pacifique et au Grand-Tronc.
Entre Parry Sound et Ottawa il y a une immense étendue de forêts de pin, encore intacte, dont on ne peut faire transporter les produits, une fois abattus, par aucune rivière ou cours d’eau quelconque, et qui fournira nécessairement un énorme trafic au chemin de fer dont nous parlons. Tout le long de son parcours, la ligne de Parry Sound contrôlera l’exploitation prodigieuse de madriers et de bois scié que peuvent fournir des scieries telles que celles de Renfrew, d’Arnprior, d’Ottawa et de Hawkesbury.
Si l’on se rappelle un instant, que la moitié au moins, les uns disent les deux tiers, de la quantité de bois fait par les marchands de bois de Québec est expédiée par eux du port de Montréal, on se fera une idée de l’importance capitale qu’il y a pour nous à voir s’établir la ligne de Parry Sound, d’autant plus que le Canada Atlantique a fait des conventions très définies et très explicites par lesquelles il s’engage vis-à-vis la du Lac Saint-Jean, si la ligne de Parry Sound est construite, à établir des taux de fret si bas qu’il faudra absolument que le bois reprenne la route de Québec, ce que, je l’espère bien, personne ne cherchera à empêcher, malgré le mal qu’on se donne pour empêcher quoi que ce soit de venir jusqu’à nous. - Messieurs, en présence d’une perspective qui prend de telles proportions, on sent le besoin de s’arrêter un instant et de songer. Voyez-vous un peu d’ici cet énorme trafic de grain et de bois qui, partant du fond de l’Ouest américain et de la vaste région de la Muskoka, vient déborder sur nos quais et sur la jetée Louise, où les plus grands steamers océaniques, se remplaçant sans cesse les uns les autres, prendront sans discontinuer, pendant huit mois de l’année, des cargaisons toujours prêtes, amenées à toute heure du jour par les trains du Grand Nord et du Parry Sound ? Vous représentez-vous un peu le mouvement, la vie, le développement d’affaires, les créations d’industries de toute sorte qu’un trafic incalculable comme celui-là apporterait en moins de deux ou trois années à notre ville ? Voyez-vous Québec s’ouvrir et s’étendre dans tous les sens, surtout le long de la rivière Saint-Charles, où il y a de l’espace à volonté, et le long même des quais actuels qui, avant longtemps, vont être confondus avec la terre ferme, pendant qu’à quelques arpents plus loin dans le fleuve s’élèvera une nouvelle ligne de quais en pierre de taille, ceinturant toute la basse ville et se prolongeant au loin vers le Cap Rouge ? Et ce ne sera là encore que le commencement ; car le commerce appelle le commerce et l’industrie enfante l’industrie. D’autres grandes exploitations suivront bientôt. À celle du bois et du grain viendra se rattacher presque à coup sûr celle des bestiaux et des moutons qui pourront être expédiés de Québec en quantités illimitées, après avoir fait un court séjour dans des parcs aménagés à cet effet de l’autre côté de la rivière Saint-Charles.
Et croyez bien, messieurs, que si je parle de ces exploitations futures qui ont l’air d’être des rêves ou de complaisantes chimères, c’est parce que je les pressens, c’est parce que je les vois. Et si je les vois, avec les yeux de l’intérieur, si je les pressens si fortement qu’il me semble que j’assiste à leur réalisation, c’est qu’elles sont dans la nature des choses, c’est qu’il est tout naturel qu’elles arrivent, c’est qu’elles sont en quelque sorte fatales, le jour où la construction de la ligne de Parry Sound sera complétée et que celle du Grand Nord ne formera qu’un tout non interrompu.
Qu’on dise et qu’on fasse tout ce qu’on voudra, Québec est le futur grand port de mer de l’Amérique canadienne. Et pourquoi ? C’est qu’il occupe à peu près le centre de la confédération des provinces ; c’est qu’il est, bon gré mal gré, le point d’arrivée et de départ de la navigation océanique, quand bien même on creuserait le chenal Saint-Pierre jusqu’aux entrailles de la terre, quitte à recommencer encore deux ou trois ans après, parce que le chenal se remplit encore bien plus vite qu’on ne le creuse. C’est encore parce que Québec se trouvera sur la ligne des grandes communications futures, lorsqu’un pont aura été jeté de sa rive à celle de Lévis pour le relier au reste du continent américain, lorsqu’aura été construit le chemin de fer du Labrador, qui est aujourd’hui une éventualité presque certaine, et lorsque les nécessités impérieuses du commerce et le progrès en toutes choses auront fait trouver le moyen de donner deux ou trois mois de plus par année à la navigation océanique. C’est enfin parce que Québec sera devenu le terminus et le port d’expédition d’une voie ferrée, celle du Parry Sound et du Grand Nord réunis, qui ne comptera pas moins de 550 milles de longueur, tout en étant de beaucoup la plus courte pour le transport du grain de l’Ouest et du bois de tout le nord d’Ontario, où il y en a des quantités incalculables, — encore inexploitées, par suite de l’absence de cours d’eau. Et pour démontrer que je n’avance en ce moment rien qui ne soit fondé sur les faits, je dirai que le Canada Atlantique, qui avait fait des arrangements pour s’assurer un port d’hiver à New London, dans le Connecticut, a demandé à la Compagnie du Lac Saint-Jean si elle serait disposée à établir une ligne de steamers entre Québec et l’Angleterre, lui offrant à cette condition de lui apporter tout son fret d’exportation, tant que la navigation sera ouverte, ne se réservant le port de New London que pour ses expéditions d’hiver.
Maintenant, pour assurer l’exécution de cette vaste entreprise, peut-être la plus importante qui ait jamais été projetée pour la ville de Québec, nous n’avons à construire, comme je l’ai indiqué ci-dessus, que deux tronçons de ligne sur la voie du Grand Nord, l’un de 75 milles, l’autre de 35 milles seulement de longueur, en tout 110 milles dans les limites de la Province. Le reste de la ligne est déjà construit par sections isolées ; il n’y a qu’à réunir ensemble ces sections. Le Canada Atlantique se charge, lui, de faire toute la partie comprise entre Parry Sound et Hawkesbury, sur l’Ottawa. Voilà l’état de la question, tel qu’il se présente aujourd’hui.
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The end
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