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En arrière de l’opulente métropole du Canada s’étend une vaste et luxuriante campagne, abondant en grasses cultures et en sites pittoresques, séjour de prédilection des gens de la ville qui y courent en foule durant toute la belle saison.
Cette campagne, déjà ancienne dans un pays qui ne compte pas encore trois cents ans d’existence, est loin cependant d’avoir atteint la limite de son développement et de sa capacité productive. Généreusement arrosée par de puissants cours d’eau, elle s’étale avec une fraîcheur de coloris et une vigueur de teint qu’il semble que l’on respire dans l’atmosphère qui l’enveloppe. C’est une large et profonde plaine, couchée entre le Saint-Laurent majestueux et des hauteurs, que l’on soupçonne plutôt qu’on ne les distingue, mêlées avec les nuages qui se dissimulent à l’horizon fuyant. Cette plaine, semée de villages populeux, embryons de cités futures, forme l’extrémité de la partie inférieure de la rivière de l’Outaouais. Elle a peu ou point de reliefs, ou du moins, ces reliefs, à peine accentués, sont-ils loin de faire pressentir le redoutable voisinage des Encelades du nord, qui entassent et empilent de gigantesques rochers sur une terre aux trois quarts sauvage. On ne se douterait jamais, en traversant les aimables et riantes campagnes de l’île de Montréal et de l’île de Jésus, séparées entre elles par la rivière des Prairies, que l’on doive découvrir avant longtemps les redoutes avancées d’une région volcanique présentant les plus saisissants aspects.
Mais si l’on poursuit sa route, toujours dans la même direction, après avoir passé l’Outaouais, dont les flots pressés courent sur la rive nord de l’île Jésus et sur les pieds du comté de Terrebonne, et que l’on pénètre de plus en plus dans l’intérieur, on ne tarde pas à voir le pays se dessiner rapidement avec des allures nouvelles. Une métamorphose étrange, en quelque sorte pénible, s’opère sous les yeux ; un air auquel on n’est pas préparé, imprégné de senteurs de forêts, d’une fraîcheur âcre et pénétrante, frappe soudain la figure ; le pays s’élève, par endroits s’élance et puis retombe, pour laisser s’entr’ouvrir des gorges profondes ; à droite, à gauche, devant soi apparaissent tour à tour ou à la fois des mamelons, des coteaux, puis des chaînons de plus en plus drus, de plus en plus compactes, se découvrant précipitamment, se multipliant et s’amplifiant, sans donner de répit au spectateur tout ensemble ému, dominé et charmé !
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En arrière de l’opulente métropole du Canada s’étend une vaste et luxuriante campagne, abondant en grasses cultures et en sites pittoresques, séjour de prédilection des gens de la ville qui y courent en foule durant toute la belle saison.
Cette campagne, déjà ancienne dans un pays qui ne compte pas encore trois cents ans d’existence, est loin cependant d’avoir atteint la limite de son développement et de sa capacité productive. Généreusement arrosée par de puissants cours d’eau, elle s’étale avec une fraîcheur de coloris et une vigueur de teint qu’il semble que l’on respire dans l’atmosphère qui l’enveloppe. C’est une large et profonde plaine, couchée entre le Saint-Laurent majestueux et des hauteurs, que l’on soupçonne plutôt qu’on ne les distingue, mêlées avec les nuages qui se dissimulent à l’horizon fuyant. Cette plaine, semée de villages populeux, embryons de cités futures, forme l’extrémité de la partie inférieure de la rivière de l’Outaouais. Elle a peu ou point de reliefs, ou du moins, ces reliefs, à peine accentués, sont-ils loin de faire pressentir le redoutable voisinage des Encelades du nord, qui entassent et empilent de gigantesques rochers sur une terre aux trois quarts sauvage. On ne se douterait jamais, en traversant les aimables et riantes campagnes de l’île de Montréal et de l’île de Jésus, séparées entre elles par la rivière des Prairies, que l’on doive découvrir avant longtemps les redoutes avancées d’une région volcanique présentant les plus saisissants aspects.
Mais si l’on poursuit sa route, toujours dans la même direction, après avoir passé l’Outaouais, dont les flots pressés courent sur la rive nord de l’île Jésus et sur les pieds du comté de Terrebonne, et que l’on pénètre de plus en plus dans l’intérieur, on ne tarde pas à voir le pays se dessiner rapidement avec des allures nouvelles. Une métamorphose étrange, en quelque sorte pénible, s’opère sous les yeux ; un air auquel on n’est pas préparé, imprégné de senteurs de forêts, d’une fraîcheur âcre et pénétrante, frappe soudain la figure ; le pays s’élève, par endroits s’élance et puis retombe, pour laisser s’entr’ouvrir des gorges profondes ; à droite, à gauche, devant soi apparaissent tour à tour ou à la fois des mamelons, des coteaux, puis des chaînons de plus en plus drus, de plus en plus compactes, se découvrant précipitamment, se multipliant et s’amplifiant, sans donner de répit au spectateur tout ensemble ému, dominé et charmé !
Tout en arrière, au fond du tableau, devenu tout à fait grandiose, s’alignent, se groupent, se pressent tour à tour des bataillons de montagnes, ici n’offrant qu’une ligne à peine ébauchée, mal assurée, là relevant leur torse déjà vigoureux et plein des premières audaces, plus loin s’échelonnant les unes derrière les autres comme un plissement répété de paupières de granit ; enfin là-bas, dans le lointain, se redressant tout entières contre la nue, opposant entre l’homme et le ciel des murailles de granit, aussi vieilles que la création et toujours de plus en plus dures, de plus en plus inattaquables.
L’œil suit jusqu’à l’horizon ces vagues énormes de pierre qui sont comme un océan tumultueux, secoué dans toutes ses entrailles, et cependant sans marées, sans tempêtes, sans fureurs. Sorties par un puissant effort du sein de la terre, elles lui ont fait de profondes blessures, mais qui ne portent nulle part l’empreinte d’une gestation violente, de l’effraction titanesque des hautes chaînes qui divisent en sections nettement tranchées la surface de notre planète.
Les Laurentides n’ont point l’altitude formidable de l’Hymalaya, ni l’ampleur majestueuse des Alpes, ni la massive et architecturale membrure des Pyrénées, ni l’étagement énorme, indéfini, mystérieux, toujours grondant, toujours menaçant des Cordilières et des Rocheuses. Elles ne sont point le résultat de ces terribles convulsions du globe qui ont rayé chaque continent d’arêtes colossales, auxquelles se ramifient toutes les structures secondaires. Elles ne sont pas non
plus une chaîne, comme cela s’entend d’ordinaire et par habitude, c’est-à-dire une succession de montagnes, adoptant une direction à peu près régulière et continue ; cette direction, elles ne l’ont que pour un temps et pour certaines étendues, comme entre les Escoumins et le Cap Tourmente, et le long de l’Outaouais supérieur, entre l’île au Calumet et le Témiscamingue. Ailleurs, il ne faut plus dire « la chaîne » des Laurentides, mais la « région » des Laurentides, représentant un ensemble de terrains plus ou moins montagneux, coupés de vallées et de gorges plus ou moins larges et profondes, où se rencontrent quelques-uns des meilleurs pâturages qu’il y ait en Amérique.
Dans ces régions, les montagnes ayant une altitude digne d’arrêter le regard, quoique encore très secondaires, sont isolées ou font exception, la plus haute atteignant à peine deux mille deux cents pieds, tandis qu’ailleurs la moyenne est de neuf à douze cents pieds.
Sur la côte nord les Laurentides, massées ensemble et se tenant étroitement, accompagnent le fleuve sur une grande partie de son cours. Là, elles sont chez elles et se montrent et se livrent avec une désinvolture farouche ; là elles dans toute leur grandeur inculte et sauvage, remplies de merveilleux imprévus et de sublimes désordres, et nulle part ces imprévus et ces désordres n’éclatent, avec autant de fierté indomptée et de hardiesse barbare, que sur la côte du Labrador et dans la région du Saguenay.
Parvenues à une trentaine de milles en aval de Québec, fatiguées sans doute de l’énorme déploiement qu’elles viennent d’effectuer, sans faiblesse et presque sans interruption, sur quarante lieues de rivages hérissés, où elles ont rassemblé leurs masses les plus profondes et dressé leurs plus hautes cimes, les Laurentides s’affaissent subitement au cap Tourmente, l’un des plus hauts sommets de la chaîne. Au cap Tourmente elles s’éloignent du fleuve, qui va bientôt faire devant Québec un coude brusque vers le sud ; elles se dispersent au hasard dans l’intérieur, çà et là réunies en groupes tassés, plus loin dégénérant en traînées languissantes ; puis elles se rapprochent, s’étreignent de nouveau, mais toujours dans un élan de moins en moins vigoureux. Une dernière fois enfin, elles se fractionnent encore et se disséminent en tronçons épars, réduites à n’être plus que des hoquets convulsifs, ou des ondulations de rochers ou de collines présentant, sous un extérieur abrupte et inculte, les les plus avantageuses et la nature la plus favorable à l’agriculteur et au colon.
Il en est ainsi jusqu’à une douzaine de lieues environ en arrière de Montréal, alors que les Laurentides se reforment de nouveau et semblent vouloir rattacher définitivement leur chaîne interrompue. Nous sommes là en présence de la région qui s’appelle les « Cantons du Nord, » et qu’ont à jamais illustrée les glorieux travaux et l’apostolat patriotique du curé Labelle. Au seuil de cette région s’élève la petite ville de Saint-Jérôme, qui en est le chef-lieu, le foyer d’alimentation, le point d’où rayonnent tous les mouvements initiateurs, toutes les forces impulsives qui communiquent à cette vaste contrée, à peine sortie de l’embryon, la vie, l’activité, l’énergie et la détermination de croître, de grandir et d’atteindre sans défaillance jusqu’aux dernières limites de son développement.
Au portique laurentien, qui s’entr’ouvre sur le nord profond et mystérieux, Saint-Jérôme apparaît comme le génie qui préside à ses destins, qui lui souffle l’âme dont il est animé, qui l’exalte et le pousse à la conquête de ce que tient en réserve pour lui une nature puissante et féconde.
Saint-Jérôme n’avait pas même encore un nom, il y a moins de soixante ans. C’est le célèbre évêque Plessis qui lui donna l’érection canonique en 1832, et celle-ci ne tarda pas à être suivie, bientôt après, de l’érection civile.
Cette paroisse nouvelle, qui allait prendre rang sur le calendrier, se composait alors uniquement d’une rangée de maisons et de chaumières construites à des intervalles plus ou moins éloignés, le long de la rivière du « Nord, » avec un seul rang de terre en culture, et s’étendait sur une longueur d’environ sept milles. Ce qu’on appelait alors le village, c’est-à-dire un groupe de sept habitations, n’était pas situé où l’est aujourd’hui la « ville, » mais à un mille et demi de là, au point d’intersection de trois chemins, dans un endroit qui a retenu le nom de La Chapelle, parce qu’on y célébrait les offices religieux, dans une petite chapelle longue de trente pieds, élevée sur le bord de la rivière.
Jusqu’alors Saint-Jérôme n’avait été qu’une mission où M. Poirier, curé de Sainte-Anne-des-Plaines, paroisse voisine, venait dire la messe tous les quinze jours. Plus tard, un prêtre de descendance irlandaise, mais d’éducation toute française, M. Blyth, vint se fixer à La Chapelle, où il demeurait dans une petite maison, avec ses père et mère, et d’où il allait desservir, deux fois par mois, la mission voisine de Saint-Colomban. Cela dura ainsi quelques années, mais le jour vint où Saint-Jérôme s’étant tranquillement développé par l’action du temps, et des colonies nouvelles s’étant formées en plusieurs endroits des environs, on reconnut qu’il valait mieux construire l’église sur le terrain qu’elle occupe aujourd’hui, situation plus centrale qui permettait de réunir en un seul faisceau les intérêts civils, religieux, commerciaux et industriels, choix qui indiquait en outre que quelques esprits avaient déjà le vague pressentiment de l’avenir réservé à Saint-Jérôme et de la prépondérance que lui assurerait à coup sûr sa situation géographique.
Comme on craignait qu’il ne s’élevât des discordes dans la paroisse à l’occasion de ce changement, un curé étranger, M. l’abbé Paquin, fut chargé de déterminer l’emplacement de la nouvelle église, dont le terrain fut généreusement offert par M. Dumont, en ce temps-là seigneur de la paroisse. Ce n’est toutefois qu’en 1837 que M. l’abbé Blyth y fixa son domicile, en qualité de premier curé, et que l’église et le presbytère furent achevés sous sa direction. Alors seulement commença l’existence régulière de Saint-Jérôme.
Trois ans après, M. Blyth était dirigé vers une autre cure. C’était alors un tout jeune prêtre, qui comptait à peine six lustres, et il lui fallait se séparer de sa paroisse plus jeune encore que lui, de cette paroisse qu’il avait cueillie dans son étroit berceau et dont il avait suivi les pas, de jour en jour petit à petit grandissants. Il s’en alla avec bien des regrets dans l’âme ; tous ses paroissiens réunis ne formaient encore qu’une famille. Il les quitta, pensant peut-être les revoir bientôt. C’était sa plus chère espérance, sans doute, car il se forme, surtout dans des circonstances de cette nature, entre un prêtre qui débute dans l’exercice de son ministère et une paroisse qui sort à peine de ses langes, un lien tel que ne pourront ni le rompre ni même l’affaiblir toutes les phases de la vie par où tous les deux devront successivement passer. Ce sont deux amis d’enfance que les destins peuvent séparer pendant un temps bien long, mais qui, en se revoyant, blanchis par l’âge, retrouvent leur affection tout entière, vivace, chaude comme aux anciens jours.
Quarante ans, cependant, devaient s’écouler avant que le curé Blyth pût revoir sa paroisse chérie. Cette fois, il y vint en chemin de fer. Partout, sur la route, il jetait des regards étonnés ; il ne reconnaissait plus rien ; et quand, enfin, le train s’arrêta et que le conducteur cria « Saint-Jérôme, » le pauvre vieillard fondit en larmes. Quelques instants il resta immobile, cloué par l’émotion sur son siège ; puis se relevant, tout tremblant encore, il sortit et s’achemina vers le presbytère. On dut lui en indiquer le chemin, à lui qui avait vu s’élever ce presbytère, pierre à pierre, sous ses yeux. Il passait maintenant dans de larges rues, devant de belles maisons ombragées de grands arbres, là où il y avait jadis à peine quelques champs qui portaient les premières moissons de la colonie. Enfin il arriva dans ce presbytère où allait le recevoir M. le curé Labelle, dans ce presbytère rendu célèbre aujourd’hui par l’homme qui l’habite depuis plus de vingt ans, rendez-vous obligé des prêtres des paroisses et des missions les plus lointaines du nord, sorte de pèlerinage où d’illustres curieux sont venus pour contempler le curé Labelle chez lui, parmi les siens, dans son rôle d’apôtre colonisateur, sur le théâtre même de ses travaux, au milieu d’un monde qu’il a virtuellement créé qu’il a maintenu et soutenu dans les jours les plus difficiles et les plus orageux.
Le lendemain, l’abbé Blyth alla visiter les lieux où il avait fait sa première communion, avant d’être curé titulaire.
L’antique chapelle était démolie, mais il retrouva le même petit groupe de maisons, modestement augmenté de trois ou quatre habitations nouvelles. Certes, le curé Blyth pouvait bien regretter son Saint-Jérôme d’autrefois, car il n’est rien de plus pittoresque, rien qui charme plus le regard que le dernier demi-mille de chemin que l’on fait avant d’arriver au village de La Chapelle, village que nous serions tenté d’appeler ancien, tant nous allons vite de nos jours, tant les choses qui ont à peine un demi-siècle d’existence portent déjà toutes les empreintes, toutes les injures d’une vétusté hâtive, et semblent comme perdues dans la nuit du temps. Ici, la rivière du « Nord » n’a plus de cascades ; elle coule doucement, presque imperceptiblement, entre des bords élargis, couverts de gazons et de feuillages, des eaux pures et bleues comme l’azur d’un beau ciel. On est loin de tout bruit, de toute agitation humaine, et la nature, parfois rétive, qu’on ne peut pas à volonté saisir dans ses beaux jours, déploie ici sans réserve une grâce et une beauté touchantes. Spectacle fait pour ravir les yeux et pour charmer l’imagination, mais dont semblent ne pas jouir, hélas ! ceux à qui il est donné de le contempler à tous les instants. Seuls, les esprits rêveurs savourent les heures délicieuses qu’ils passent en présence de la nature et s’abreuvent à ses sources profondes, qui sans cesse se renouvellent et jamais ne s’épuisent.
En quittant sa première cure, dans le cours de 1849, M. Blyth la remit aux mains de l’abbé Poirier, qui devint ainsi son successeur. En ce temps-là, la paroisse de Saint-Jérôme n’avait pour ainsi dire pas de limites. Elle s’étendait indéfiniment vers le nord, englobant tout l’espace où sont comprises aujourd’hui les paroisses environnantes de Saint-Sauveur, Sainte-Adèle, Sainte-Sophie, Sainte-Lucie, etc., etc. et tous les cantons de la région, qui ne sont encore qu’à l’état de missions plus ou moins avancées. À cinq ou six milles de l’église commençait la forêt, une forêt épaisse, infinie, regardée comme inaccessible. On croyait avoir atteint la limite des terres cultivables et le nom de « Nord » signifiait qu’il n’y avait plus au delà de Saint-Jérôme qu’un printemps fugitif, qu’un été illusoire.
Quels changements merveilleux accomplis en quelques années seulement, et comment pouvons-nous aujourd’hui en croire nos yeux quand nous lisons dans les journaux, comme un de ces événements banals qui n’ont plus lieu d’étonner, le détail des plans élaborés pour construire un chemin de fer du Manitoba à la baie d’Hudson d’une part, et du lac Saint-Jean au lac Témiscamingue, de l’autre, à travers de longs espaces inhabités, jusqu’aux limites extrêmes de notre province ! Ère de progrès inouïs, qui emporte l’homme dans une course telle qu’il finira par trouver la terre trop petite pour ses aspirations illimitées !
Mais il fallait alors songer seulement à élever quelques foyers primitifs sur la lisière de la forêt ténébreuse, où nul encore n’avait porté ses pas, au pied de ces massifs de montagnes que l’on voyait se dresser, les uns à l’envi des autres, dans un lointain chargé de terreurs et que l’œil osait à peine interroger. Hache en main, la bêche et la pioche sur l’épaule, les plus hardis s’avancèrent ; derrière eux les femmes et les enfants. Ils allaient attaquer la sombre muraille flottante. Dans leur âme aussi flottait l’image indistincte de la patrie ; un sentiment inconnu jusque là, qui était comme l’instinct mystérieux d’une mission à remplir sur le sol de l’Amérique, les poussait de l’avant, sans qu’ils songeassent un instant à regarder derrière eux ni à revenir sur leurs pas. Les arbres séculaires, qui avaient si longtemps défié les orages et la foudre, qui avaient ployé tant de fois la tête sous l’ouragan en fureur et sous l’averse battante des cieux, pour la relever plus droite et plus orgueilleuse encore, eux qui avaient vu toutes les tempêtes déchaînées et étaient restés invulnérables, eux qui se dressaient intacts et d’autant plus vigoureux même qu’ils avaient sous leurs pieds plus de ruines entassées par des siècles sans nombre, s’ébranlèrent tout à coup, frappés au cœur par une main terrible. Les plus hauts tombèrent en faisant gémir et craquer le sol ; au loin les échos résonnèrent des coups formidables des bûcherons et du fracas répété de la chute des grands pins, des grands hêtres et des grands merisiers s’abattant les uns sur les autres, comme des géants frappés dans la mêlée par une main invisible. La forêt et invulnérable jusque-là, s’écroula et en mugissant devant l’homme et lui livra passage jusqu’aux plus lointaines retraites, et c’est ainsi qu’un nouveau sol était conquis par le défricheur, c’est ainsi qu’une contrée nouvelle, aussi vaste qu’une province et, la veille encore, ignorée de tous, allait entrer dans le domaine national et apporter un chapitre de plus au livre de nos destins
Combien ils furent laborieux, combien ils furent pénibles les commencements de Saint-Jérôme, nul ne saurait le dire. Hélas ! c’est là l’histoire de chaque défrichement successif, même de nos jours où tant de sollicitude s’attache au défricheur et où l’on cherche à lui venir en aide de tant de manières, soit par un budget spécial, soit par des loteries, soit par des privilèges légalement consacrés, soit enfin par la création de sociétés de colonisation.
C’est que ce n’est pas le riche qui colonise, mais bien celui-là seul qui n’a que sa hache, et qui, avec ce seul outil, parvient à ouvrir de vastes étendues fermées à l’homme, à créer pour nous de nouvelles demeures, de nouvelles richesses, à féconder des contrées nouvelles où notre race pourra se développer de plus en plus à l’aise, en conquérant de plus en plus le sol.
Il faut voir ces forêts s’étendant à perte de vue, au milieu de pays montagneux, durs, en quelque sorte inhabitables, jusqu’à des limites encore inconnue ou que l’imagination ne se représente que dans un lointain inaccessible, pour se faire une idée de ce que c’est que l’homme seul, au milieu de cette immensité qui ne lui présente que des obstacles, des privations de tout genre, la lutte partout, un combat continuel contre la nature et pour la nature, des découragements semés à chaque pas, des travaux souvent rendus inutiles par des contretemps et des accidents multipliés, de maigres récoltes perdues, des attentes de secours trompées, la misère prenant chaque jour une figure nouvelle, et de consolation ni d’appui nulle part, ni d’aucun côté, ni jamais, si ce n’est dans l’infinie bonté divine où s’abîme tout entier le malheureux, voilà ce que c’est que la vie du défricheur, de ce colon solitaire, infatigable, héroïque et inflexible à qui nous devons d’être ce que nous sommes qui le Canada tout entier doit son existence, et cela depuis trois cents ans !
Les hommes d’aujourd’hui, qui n’ont pas dépassé la cinquantaine, se rappellent encore le temps où les vivres étaient tellement chers à Saint-Jérôme, par suite du manque de communications, que les pauvres familles des colons étaient obligées, pour ne pas mourir de faim, de faire ce qu’elles appelaient leur soupe, avec des herbes et des feuilles, infusion qui était leur seule nourriture. Comme il n’y avait encore de chemin d’aucun côté, les gens s’attelaient eux-mêmes sur une charette et portaient sur leur dos un sac de cendre chez le marchand le plus voisin, et celui-ci donnait en retour quelques misérables livres de farine, d’une qualité moins qu’inférieure.
En ce temps-là tout le monde, toutes les puissances s’étaient déclarées et s’étaient liguées contre le colon : le gouvernement d’abord, puis les compagnies de spéculateurs ou les particuliers privilégiés qui accaparaient et détenaient d’énormes étendues de terre, puis les marchands de bois, puis les marchands locaux, enfin et par-dessus tout, un préjugé inepte, aveugle, plus difficile à vaincre que tous les autres obstacles réunis, et qui consistait à croire que ce pays-ci ne valait rien en dehors du littoral du fleuve, des bords des rivières et de certaines vallées, dont on avait encore soin de limiter l’étendue et la fertilité, dans l’intérieur de la province. On entendait répéter dans toutes les occasions cette phrase banale qui, cependant, avait l’air toujours nouvelle :
« Que voulez-vous qu’on fasse dans un pays comme celui-ci, pays de montagnes et de sept mois d’hiver, où il ne restera plus rien pour nourrir nos descendants, quand les terres actuelles seront épuisées ?… » Eh bien ! il arrive qu’aujourd’hui l’on a fait une découverte, et cette découverte c’est que la province de Québec est un des pays les plus avantageusement doués et les plus riches qu’il y ait au monde. L’avenir qui nous est réservé est incommensurable ; seulement il fallait des hommes pour le comprendre et pour l’indiquer. Ces hommes sont venus, heureusement, à l’heure nécessaire ; ils ont imprimé une direction féconde et nous n’avons plus qu’à nous avancer avec intelligence dans les chemins nombreux ouverts devant nous vers la grandeur et la fortune nationale.
Les rudes épreuves qu’ils avaient à traverser ne portèrent pas toutefois atteinte au vigoureux tempérament des pionniers de Saint-Jérôme.
Au contraire, les générations qui suivirent n’en furent que plus fortes et plus robustes ; et aujourd’hui, quand les hommes de cette époque veulent encourager leurs enfants à s’enfoncer dans les forêts du nord pour y faire des défrichements nouveaux, ils ne trouvent pas de meilleur stimulant ou de meilleur exemple à leur offrir que le récit de leurs privations, de leur longue lutte pour l’existence.
À force de volonté, d’énergie et de persévérance, les colons vainquirent tous les obstacles, et à mesure que les années s’écoulaient, la paroisse devenait de plus en plus prospère. Elle engendrait d’autres paroisses qui sont aujourd’hui Sainte-Sophie, au nord de Terrebonne, , sur le lac Achigan, Saint-Sauveur, Sainte-Agathe-des-Monts, Sainte-Marguerite, sur le lac Masson, Sainte-Lucie et enfin Saint-Donat, entre les lacs Ouareau et Archambeault, sans compter les cantons Howard, Montcalm, Salaberry, Wolfe, Clyde, Archambeault et Grandison, dont l’établissement a suivi celui des paroisses ci-dessus. Ces paroisses nouvelles, unies de cœur et d’âme avec leur alma mater, l’étaient de plus par des intérêts identiques ; c’est ce qui explique la merveilleuse vitalité de Saint-Jérôme, sa force d’expansion et les liens intimes qui l’unissent à la région du nord. Cette œuvre de fécondation, souvent ingrate mais jamais interrompue, a fait qu’en peu d’années, on a vu pas moins d’une vingtaine de mille âmes répandues dans le territoire qui forme le nord et le nord-ouest des comtés de Terrebonne et d’Argenteuil, et des habitations poussées comme hors de terre jusqu’à cent milles dans l’intérieur. En se développant elle-même de cette façon et en propageant la vie tout autour d’elle, la paroisse mère était devenue rapidement le centre commercial de la vaste région qui s’étend à plus de vingt lieues en arrière, et après une lette énergique, elle avait conquis le titre de chef-lieu du comté de Terrebonne.
Lorsque le curé Labelle arriva à Saint-Jérôme, en 1868, c’était une paroisse à peine encore sortie de l’enfance, malgré ses trente-six années révolues. On n’allait pas vite dans ce temps-là. La longue et difficile période de croissance, qui succédait à l’éclosion de tout nouvel établissement, était en proportion de la longue incubation antérieure, et se ressentait de l’enfance incroyablement prolongée de notre pays. À cette époque, non seulement on n’aurait pu pressentir le mouvement vigoureux et général, imprimé à tous nos progrès depuis une dizaine d’années, résultat d’une attente excessive, mais encore on ne pouvait avoir la moindre prescience, le plus léger soupçon des évolutions de la science moderne, des transformations qu’elle opère à vue d’œil et sans relâche, des découvertes qui allaient éclater comme autant de coups de foudre, suivies d’applications aussitôt essayées, de perfectionnements aussitôt réalisés.
Le progrès a pour ainsi dire fait irruption chez nous ; il lui a fallu infliger une douloureuse violence à nos habitudes routinières et briser le cercle étroit d’une éducation puérile, pour pouvoir s’installer dans notre pays et s’y développer comme dans les autres. Nous étions prêts pour cette évolution brusque et fatale, mais sans nous en rendre compte ; nous étions mûrs sans le savoir. Quiconque, il y a vingt-cinq ans, eût parlé seulement d’un chemin de fer dans l’intérieur du nord laurentien, eût été regardé à coup sûr comme un halluciné et chrétiennement enfermé dans le plus prochain asile, soumis indifféremment à n’importe quel contrôle médical.
Aujourd’hui, ce n’est pas tout à fait le contraire, mais presque. On n’a pas plus tôt vu fonctionner une ligne à travers les Laurentides, qu’on veut percer le nord dans toutes les directions ; on pousse des chemins de fer, comme de simples pions sur un jeu d’échecs, à travers la région la plus montagneuse du pays, celle du Saguenay ; on va traverser celle du Saint-Maurice comme une éponge, aborder le Témiscamingue et la baie d’Hudson elle-même, qui n’est qu’une station sur le chemin du pôle, et s’élancer, d’un autre côté, à toute vitesse, jusqu’au rivage labradorien. Aujourd’hui, loin qu’on trouve insensé le projet d’un chemin de fer jusqu’au Labrador, on est bien près de traiter d’arriéré ou de déclassé celui qui trouve cette entreprise au moins étonnante, tant il est vrai que, de nos jours, il n’y a plus rien d’étonnant, si ce n’est qu’il y ait encore des gens qui s’étonnent.
Peuple conquis, formés à la dépendance sous plus d’une forme, toujours tenus sous une tutelle ou sous une autre, repoussés systématiquement en toute occasion à l’arrière-plan, élevés et maintenus dans une absence presque absolue d’initiative, loin de tout souffle extérieur et comme isolés dans le monde moderne, les Canadiens avaient vu s’effacer leur caractère national, l’individualisme et la volonté propre qui distinguent les peuples libres.
Ils se savaient et ils se sentaient traînés à la remorque, et ils se considéraient eux-mêmes comme en dehors du mouvement général. Que de fois n’a-t-on pas entendu répéter des phrases qui impliquent un aveu personnel d’infériorité, comme celles-ci et d’autres semblables : « Pour un petit canadien, ça n’est pas trop mal, n’est-ce pas ? — Ah ! cela est bon dans les vieux pays… ; mais ici, dans le p’tit Canada !… Des savants, des ingénieurs, des écoles spéciales pour ceci, pour cela… c’est superbe en Europe ou aux États-Unis, mais qu’est-ce qu’on a besoin de cela, nous autres ? »… De là à une apathie extrême, à une excessive timidité, à l’absence de désir, de volonté d’élever le niveau général, de marcher de pair avec les autres peuples et de prendre rang sur notre globe, il n’y avait pas même un pas à franchir, c’était fait.
C’est à l’époque où le vieil esprit subsistait encore, où d’étroites bandelettes emprisonnaient encore le corps social canadien, que le curé Labelle arrivait dans la paroisse de Saint-Jérôme, dont il était appelé à prendre la direction. Nous venons de le voir, c’était une paroisse à peine arrivée à l’adolescence, qui ne soupçonnait en rien la mission qu’elle était appelée à remplir dans l’établissement du nord laurentien, qui , encore novice, à quelques industries élémentaires, comme moulins à scie et à farine pour des usages purement locaux, et qui ne renfermait en tout et partout qu’une de huit à neuf cents âmes, disséminée sur une immense superficie.
Une centaine de maisons distribuées le long d’une avenue longue, droite, large et bordée d’arbres touffus dont les cimes en se recourbant se rejoignent presque, de façon à former comme un dôme au-dessus des passants, tel était alors le village de Saint-Jérôme.
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