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Mon Salon (1866)

Émile Zola · 1893 · Free in the US

13,618 words · about 57 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Émile Zola
Language
French
Published
1893
Length
13,618 words · about 57 min
Sections
8 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (8)
  1. À mon ami Paul Cézanne about 4 min
  2. Le Jury about 8 min
  3. Le Jury (suite) about 5 min
  4. Le moment artistique about 7 min
  5. M. Manet about 11 min
  6. Les réalistes du salon about 8 min
  7. Les chutes about 7 min
  8. Adieux d’un critique d’art about 7 min

Continue:

À mon ami Paul Cézanne

J’éprouve une joie profonde, mon ami, à m’entretenir seul à seul avec toi. Tu ne saurais croire combien j’ai souffert pendant cette querelle que je viens d’avoir avec la foule, avec des inconnus ; je me sentais si peu compris, je devinais une telle haine autour de moi, que souvent le découragement me faisait tomber la plume de la main.

Je puis aujourd’hui me donner la volupté intime d’une de ces bonnes causeries que nous avons depuis dix ans ensemble. C’est pour toi seul que j’écris ces quelques pages, je sais que tu les liras avec ton cœur, et que, demain, tu m’aimeras plus affectueusement.

Imagine-toi que nous sommes seuls, dans quelque coin perdu, en dehors de toute lutte, et que nous causons en vieux amis qui se connaissent jusqu’au cœur et qui se comprennent sur un simple regard.

Il y a dix ans que nous parlons arts et littérature. Nous avons souvent habité ensemble, — te souviens-tu ? — et souvent le jour nous a surpris discutant encore, fouillant le passé, interrogeant le présent, tâchant de trouver la vérité et de nous créer une religion infaillible et complète. Nous avons remué des tas effroyables d’idées, nous avons examiné et rejeté tous les systèmes, et, après un si rude labeur, nous nous sommes dit qu’en dehors de la vie puissante et individuelle, il n’y avait que mensonge et sottise.

Heureux ceux qui ont des souvenirs ! Je te vois dans ma vie comme ce pâle jeune homme dont parle Musset. Tu es toute ma jeunesse ; je te retrouve mêlé à chacune de mes joies, à chacune de mes souffrances. Nos esprits, dans leur fraternité, se sont développés côte à côte. Aujourd’hui, au jour du début, nous avons foi en nous, parce que nous avons pénétré nos cœurs et nos chairs.

Nous vivions dans notre ombre, isolés, peu sociables, nous plaisant dans nos pensées. Nous nous sentions perdus au milieu de la foule complaisante et légère. Nous cherchions des hommes en toutes choses, nous voulions dans chaque œuvre, tableau ou poème, trouver un accent personnel. Nous affirmions que les maîtres, les génies, sont des créateurs qui, chacun, ont créé un monde de toutes pièces, et nous refusions les disciples, les impuissants, ceux dont le métier est de voler çà et là quelques bribes d’originalité.

Sais-tu que nous étions des révolutionnaires sans le savoir ? Je viens de pouvoir dire tout haut ce que nous avons dit tout bas pendant dix ans. Le bruit de la querelle est allé jusqu’à toi, n’est-ce pas ? et tu as vu le bel accueil que l’on a fait à nos chères pensées. Ah ! les pauvres garçons, qui vivaient sainement en pleine Provence, sous le large soleil, et qui couvaient une telle folie et une telle mauvaise foi !

Car, — tu l’ignorais sans doute, — je suis un homme de mauvaise foi. Le public a déjà commandé plusieurs douzaines de camisoles de force pour me conduire à Charenton. Je ne loue que mes parents et mes amis, je suis un idiot et un méchant, je cherche le scandale.

Cela fait pitié, mon ami, et cela est fort triste. L’histoire sera donc toujours la même ? Il faudra donc toujours parler comme les autres, ou se taire ? Te rappelles-tu nos longues conversations ? Nous disions que la moindre vérité nouvelle ne pouvait se montrer sans exciter des colères et des huées. Et voilà qu’on me siffle et qu’on m’injurie à mon tour.

Vous autres peintres, vous êtes bien plus irritables que nous autres écrivains. J’ai dit franchement mon avis sur les médiocres et les mauvais livres, et le monde littéraire a accepté mes arrêts sans trop se fâcher. Mais les artistes ont la peau plus tendre. Je n’ai pu poser le doigt sur eux sans qu’ils se mettent à crier de douleur. Il y a eu émeute. Certains bons garçons me plaignent et s’inquiètent des haines que je me suis attirées ; ils craignent, je crois, qu’on ne m’égorge dans quelque carrefour.

Et pourtant je n’ai dit que mon opinion, tout naïvement. Je crois avoir été bien moins révolutionnaire qu’un critique d’art de ma connaissance qui affirmait dernièrement à ses trois cent mille lecteurs que M. Baudry était le premier peintre de l’époque. Jamais je n’ai formulé une pareille monstruosité. Un instant, j’ai craint pour ce critique d’art, j’ai tremblé qu’on n’allât l’assassiner dans son lit pour le punir d’un tel excès de zèle. On m’apprend qu’il se porte à ravir. Il paraît qu’il y a des services qu’on peut rendre et des vérités qu’on ne peut dire.

Donc, la campagne est finie, et, pour le public, je suis vaincu. On applaudit et on fait des gorges chaudes.

Je n’ai pas voulu enlever son jouet à la foule, et je publie « Mon Salon ». Dans quinze jours, le bruit sera apaisé, il ne restera aux plus ardents qu’une idée vague de mes articles. C’est alors que, dans les esprits, je grandirai encore en ridicule et en mauvaise foi. Les pièces ne seront plus sous les yeux des rieurs, le vent aura emporté les feuilles volantes de l’Événement, et on me fera dire ce que je n’ai pas dit, on racontera de grosses sottises que je n’ai jamais formulées. Je ne veux pas que cela soit, et c’est pourquoi je réunis les articles que j’ai donnés à l’Événement sous le pseudonyme de Claude. Je souhaite que « Mon Salon » demeure ce qu’il est, ce que le public lui-même a voulu qu’il fût.

Ce sont là les pages maculées et déchirées d’une étude que je n’ai pu compléter. Je les donne pour ce qu’elles sont, des lambeaux d’analyse et de critique. Ce n’est pas une œuvre que je livre aux lecteurs, c’est en quelque sorte les pièces d’un procès.

L’histoire est excellente, mon ami. Pour rien au monde, je ne voudrais anéantir ces feuillets ; ils ne valent pas grand’chose en eux-mêmes, mais ils ont été, pour ainsi dire, la pierre de touche contre laquelle j’ai essayé le public. Nous savons maintenant combien nos chères pensées sont impopulaires.

Puis, il me plaît d’étaler une seconde fois mes idées. J’ai foi en elles, je sais que dans quelques années j’aurai raison pour tout le monde. Je ne crains pas qu’on me les jette à la face plus tard.

Le Jury

MON SALON

Le Salon de 1866 n’ouvrira que le 1 mai, et ce jour-là seulement il me sera permis de juger mes justiciables.

Mais, avant de juger les artistes admis, il me semble bon de juger les juges. Vous savez qu’en France nous sommes pleins de prudence ; nous ne hasardons point un pas sans un passeport dûment signé et contresigné, et, lorsque nous permettons à un homme de faire la culbute en public, il faut auparavant qu’il ait été examiné tout au long par des hommes autorisés.

Donc, comme les libres manifestations de l’art pourraient occasionner des malheurs imprévus et , on place à la porte du sanctuaire un corps de garde, une sorte d’octroi de l’idéal, chargé de sonder les paquets et d’expulser toute marchandise frauduleuse qui tenterait de s’introduire dans le temple.

Qu’on me permette une comparaison, un peu hasardée peut-être. Imaginez que le Salon est un immense ragoût artistique, qui nous est servi tous les ans. Chaque peintre, chaque sculpteur envoie son morceau. Or, comme nous avons l’estomac délicat, on a cru prudent de nommer toute une troupe de cuisiniers pour accommoder ces victuailles de goûts et d’aspects si divers. On a craint les indigestions, et on a dit aux gardiens de la santé publique :

« Voici les éléments d’un mets excellent ; ménagez le poivre, car le poivre échauffe ; mettez de l’eau dans le vin, car la France est une grande nation qui ne peut perdre la tête. »

Il me semble, dès lors, que les cuisiniers jouent le grand rôle. Puisqu’on nous assaisonne notre admiration et qu’on nous mâche nos opinions, nous avons le droit de nous occuper avant tout de ces hommes complaisants qui veulent bien veiller à ce que nous ne nous gorgions pas comme des gloutons d’une nourriture de mauvaise qualité. Quand vous mangez un beefsteak, est-ce que vous vous inquiétez du bœuf ? Vous ne songez qu’à remercier ou à maudire le marmiton qui vous le sert trop ou pas assez saignant.

Il est donc bien entendu que le Salon n’est pas l’expression entière et complète de l’art français en l’an de grâce 1866, mais qu’il est à coup sûr une sorte de ragoût préparé et fricassé par vingt-huit cuisiniers nommés tout exprès pour cette besogne délicate.

Un salon, de nos jours, n’est pas l’œuvre des artistes, il est l’œuvre d’un jury. Donc, je m’occupe avant tout du jury, l’auteur de ces longues salles froides et blafardes dans lesquelles s’étalent, sous la lumière crue, toutes les médiocrités timides et toutes les réputations volées.

Naguère, c’était l’Académie des beaux-arts qui passait le tablier blanc et qui mettait la main à la pâte. À cette époque, le Salon était un mets gras et solide, toujours le même. On savait à l’avance quel courage il fallait apporter pour avaler ces morceaux classiques, ces boulettes épaisses, mollement arrondies, et qui vous étouffaient lentement et sûrement.

La vieille Académie, cuisinière de fondation, avait ses recettes à elle, dont elle ne s’écartait jamais ; elle s’arrangeait de façon, quels que fussent les tempéraments et les époques, à servir le même plat au public. Le bon public, qui étouffait, finit par se plaindre ; il demanda grâce, il voulut qu’on lui servît des mets plus relevés, plus légers, plus appétissants au goût et à la vue.

Vous vous rappelez les lamentations de cette vieille cuisinière d’Académie. On lui enlevait la casserole dans laquelle elle avait fait sauter deux ou trois générations d’artistes. On la laissa geindre et on confia la queue de la poêle à d’autres gâte-sauce.

C’est ici qu’éclate le sens pratique que nous avons de la liberté et de la justice. Les artistes se plaignant de la coterie académique, il fut décidé qu’ils choisiraient leur jury eux-mêmes. Dès lors, ils n’auraient plus à se fâcher, s’ils se donnaient des juges sévères et personnels. Telle fut la décision prise.

Mais vous vous imaginez peut-être que tous les peintres et tous les sculpteurs, tous les graveurs et tous les architectes, furent appelés à voter. On voit bien que vous aimez votre pays d’un amour aveugle. Hélas ! la vérité est triste, mais je dois confesser que ceux-là seuls nomment le jury, qui justement n’ont pas besoin du jury. Vous et moi, qui avons dans notre poche une ou deux médailles, il nous est permis d’élire un tel ou un tel, dont nous nous soucions peu d’ailleurs, car il n’a pas le droit de regarder nos toiles, reçues à l’avance. Mais ce pauvre hère, jeté à la porte du Salon pendant cinq ou six années consécutives, n’a pas même la permission de choisir ses juges, et est obligé de subir ceux que nous lui imposons par indifférence ou par camaraderie.

Je désire insister sur ce point. Le jury n’est pas nommé par le suffrage universel, mais par un vote restreint auquel peuvent seulement prendre part les artistes exemptés de tout jugement à la suite de certaines récompenses. Quelles sont donc les garanties pour ceux qui n’ont pas de médailles à montrer ? Comment ! on crée un jury ayant charge d’examiner et d’accepter les œuvres des jeunes artistes, et on fait nommer ce jury par ceux qui n’en ont plus besoin ! Ceux qu’il faut appeler au vote, ce sont les inconnus, les travailleurs cachés, pour qu’ils puissent tenter de constituer un tribunal qui les comprendra et qui les admettra enfin aux regards de la foule.

C’est toujours une misérable histoire, je vous assure, que l’histoire d’un vote. L’art n’a rien à faire ici ; nous sommes en pleine misère et en pleine sottise humaines. Vous devinez déjà ce qui arrive et ce qui arrivera chaque année. Tantôt ce sera la coterie de ce monsieur, et tantôt la coterie de cet autre monsieur, qui réussiront. Nous n’avons plus un corps stable, comme l’Académie ; nous avons un grand nombre d’artistes qui peuvent être réunis de mille façons, de manière à former des tribunaux féroces, ayant les opinions les plus contraires et les plus implacables.

Une année, le Salon sera tout en vert ; une autre année, tout en bleu ; et dans trois ans, nous le verrons peut-être tout en rose. Le public qui n’est pas à l’office, qui n’assiste pas à la cuisson, acceptera ces divers Salons, comme les expressions exactes des moments artistiques. Il ne saura pas que c’est uniquement tel peintre qui a fait l’Exposition entière ; il ira là de bonne foi et avalera la bouchée, croyant s’ingurgiter tout l’art de l’année.

Il faut rétablir énergiquement les choses dans leur réalité. Il faut dire à ces juges, qui vont au palais de l’Industrie défendre parfois une idée mesquine et personnelle, que les Expositions ont été créées pour donner largement de la publicité aux travailleurs sérieux. Tous les contribuables paient, et les questions d’écoles et de systèmes ne doivent pas ouvrir la porte pour les uns et la fermer pour les autres.

Je ne sais comment ces juges comprennent leur mission. Ils se moquent de la vérité et de la justice, vraiment. Pour moi, un Salon n’est jamais que la constatation du mouvement artistique ; la France entière, ceux qui voient blanc et ceux qui voient noir, envoient leurs toiles pour dire au public : « Nous en sommes là, l’esprit marche et nous marchons ; voici les vérités que nous croyons avoir acquises depuis un an. » Or, il est des hommes qu’on place entre les artistes et le public. De leur autorité toute-puissante, ils ne montrent que le tiers, que le quart de la vérité ; ils amputent l’art et n’en présentent à la foule que le cadavre mutilé.

Qu’ils le sachent, ils ne sont là que pour rejeter la médiocrité et la nullité. Il leur est défendu de toucher aux choses vivantes et individuelles. Qu’ils refusent, s’ils le veulent, — ils en ont d’ailleurs la mission, — les académies des pensionnaires, les élèves abâtardis de maîtres bâtards, mais, par grâce, qu’ils acceptent avec respect les artistes libres, ceux qui vivent en dehors, qui cherchent ailleurs et plus loin les réalités âpres et fortes de la nature.

Voulez-vous savoir comment on a procédé à l’élection du jury de cette année ? Un cercle de peintres, m’a-t-on dit, a rédigé une liste qu’on a fait imprimer et circuler dans les ateliers des artistes votants. La liste a passé tout entière.

Je vous le demande, où est l’intérêt de l’art parmi ces intérêts personnels ? Quelles garanties a-t-on données aux jeunes travailleurs ? On semble avoir tout fait pour eux, on déclare qu’ils se montrent bien difficiles, s’ils ne sont pas contents. C’est une plaisanterie, n’est-ce pas ? Mais la question est sérieuse, et il serait temps de prendre un parti.

Je préfère qu’on reprenne cette bonne vieille cuisinière d’Académie. Avec elle, on n’est pas sujet aux surprises ; elle est constante dans ses haines et dans ses amitiés. Maintenant, avec ces juges élus par la camaraderie, on ne sait plus à quel saint se vouer. Si j’étais peintre nécessiteux, mon grand souci serait de deviner qui je pourrais bien avoir pour juge, afin de peindre selon ses goûts.

On vient de refuser, entre autres, MM. Manet et Brigot, dont les toiles avaient été reçues les années précédentes. Évidemment, ces artistes ne peuvent avoir beaucoup démérité, et je sais même que leurs derniers tableaux sont meilleurs. Comment alors expliquer ce refus ?

Il me semble, en bonne logique, que si un peintre a été jugé digne aujourd’hui de montrer ses œuvres au public, on ne peut pas couvrir ses toiles demain. C’est pourtant cette bévue que vient de commettre le jury. Pourquoi ? Je vous l’expliquerai.

Vous imaginez-vous cette guerre civile entre artistes, se proscrivant les uns les autres ; les puissants d’aujourd’hui mettraient à la porte les puissants d’hier ; ce serait un tohu-bohu effroyable d’ambitions et de haines, une sorte de petite Rome au temps de Sylla et de Marius. Et nous, bon public, qui avons droit aux œuvres de tous les artistes, nous n’aurions jamais que les œuvres de la faction triomphante. Ô vérité, ô justice !

Jamais l’Académie ne s’est déjugée de la sorte. Elle tenait les gens pendant des années à la porte, mais elle ne les chassait pas de nouveau après les avoir fait entrer.

Dieu me préserve de rappeler trop fort l’Académie. Le mal est préférable au pire, voilà tout.

Je ne veux pas même choisir des juges et désigner certains artistes comme devant être des jurés impartiaux. MM. Manet et Brigot refuseraient sans doute MM. Breton et Brion, de même que ceux-ci ont refusé ceux-là. L’homme a ses sympathies et ses antipathies, qu’il ne peut vaincre. Or, il s’agit ici de vérité et de justice.

Qu’on crée donc un jury, il n’importe lequel. Plus il commettra d’erreurs et plus il manquera sa sauce, plus je rirai. Croyez-vous que ces hommes ne me donnent pas un spectacle réjouissant ? Ils défendent leur petite chapelle avec mille finesses de sacristains qui m’amusent énormément. Mais qu’on rétablisse alors ce qu’on a appelé le Salon des Refusés. Je supplie tous mes confrères de se joindre à moi, je voudrais grossir ma voix, avoir toute puissance pour obtenir la réouverture de ces salles où le public allait juger, à son tour, et les juges et les condamnés. Là, pour le moment, est le seul moyen de contenter tout le monde. Les artistes refusés n’ont pas encore retiré leurs œuvres ; qu’on se hâte de planter des clous et d’accrocher leurs tableaux quelque part.

Le Jury (suite)

(suite

De tous côtés on me somme de m’expliquer, on me demande avec instance de citer les noms des artistes de mérite qui ont été refusés par le jury.

Le public sera donc toujours le bon public. Il est évident que les artistes mis à la porte du Salon ne sont encore que les peintres célèbres de demain, et je ne pourrais donner ici que des noms inconnus de mes lecteurs. Je me plains justement de ces étranges jugements qui condamnent à l’obscurité, pendant de longues années, des garçons sérieux ayant le seul tort de ne pas penser comme leurs confrères. Il faut se dire que toutes les personnalités, Delacroix et les autres, nous ont été longtemps cachées par les décisions de certaines coteries. Je ne voudrais pas que cela se renouvelât, et j’écris justement ces articles pour exiger que les artistes qui seront à coup sûr les maîtres de demain ne soient pas les persécutés d’aujourd’hui.

J’affirme carrément que le jury qui a fonctionné cette année a jugé d’après un parti pris. Tout un côté de l’art français, à notre époque, nous a été volontairement voilé. J’ai nommé MM. Manet et Brigot, car ceux-là sont déjà connus ; je pourrais en citer vingt autres appartenant au même mouvement artistique. C’est dire que le jury n’a pas voulu des toiles fortes et vivantes, des études faites en pleine vie et en pleine réalité.

Je sais bien que les rieurs ne vont pas être de mon côté. On aime beaucoup à rire en France, et je vous jure que je vais rire encore plus fort que les autres. Rira bien qui rira le dernier.

Eh oui ! je me constitue le défenseur de la réalité. J’avoue tranquillement que je vais admirer M. Manet, je déclare que je fais peu de cas de toute la poudre de riz de M. Cabanel et que je préfère les senteurs âpres et saines de la nature vraie. D’ailleurs, chacun de mes jugements viendra en son temps. Je me contente de constater ici, et personne n’osera me démentir, que le mouvement qu’on a désigné sous le nom de réalisme ne sera pas représenté au Salon.

Je sais bien qu’il y aura Courbet. Mais Courbet, paraît-il, a passé à l’ennemi. On serait allé chez lui en ambassade, car le maître d’Ornans est un terrible tapageur qu’on craint d’offenser, et on lui aurait offert des titres et des honneurs s’il voulait bien renier ses disciples. On parle de la grande médaille ou même de la croix. Le lendemain, Courbet se rendait chez M. Brigot, son élève, et lui déclarait vertement qu’il « n’avait pas la philosophie de sa peinture ». La philosophie de la peinture de Courbet ! pauvre cher maître, le livre de Proudhon vous a donné une indigestion de démocratie. Par grâce, restez le premier peintre de l’époque, ne devenez ni moraliste ni socialiste.

D’ailleurs, qu’importent aujourd’hui mes sympathies ! Moi, public, je me plains d’être lésé dans ma liberté d’opinion ; moi, public, je suis irrité de ce qu’on ne me donne pas dans son entier le moment artistique ; moi, public, j’exige qu’on ne me cache rien, j’intente justement et légalement un procès aux artistes qui, avec parti pris, ont chassé du Salon tout un groupe de leurs confrères.

Toute assemblée, toute réunion d’hommes nommée dans le but de prendre des décisions quelconques, n’est pas une machine simple, ne tournant que dans un sens et n’obéissant qu’à un seul ressort. Il y a une étude délicate à faire pour expliquer chaque mouvement, chaque tour de roue. Le vulgaire ne voit qu’un simple résultat obtenu ; l’observateur aperçoit les tiraillements, les soubresauts qui secouent la machine.

Voulez-vous que nous remontions la machine et que nous la fassions fonctionner un peu ? Prenons délicatement les roues, les petites et les grandes, celles qui tournent à gauche et celles qui tournent à droite. Ajustons-les et regardons le travail produit. La machine grince par instants, certaines pièces s’obstinent à aller selon leur bon plaisir ; mais, en somme, le tout marche convenablement. Si toutes les roues ne tournent pas, poussées par le même ressort, elles arrivent à s’engrener les unes dans les autres et à travailler en commun à la même besogne

Il y a les bons garçons qui refusent et qui reçoivent avec indifférence ; il y a les gens arrivés qui sont en dehors des luttes ; il y a les artistes du passé qui tiennent à leurs croyances, qui nient toutes les tentatives nouvelles ; il y a enfin les artistes du présent, ceux dont la petite manière a un petit succès et qui tiennent ce succès entre leurs dents, en grondant et en menaçant tout confrère qui s’approche.

Le résultat obtenu, vous le connaissez : ce sont ces salles si vides et si mornes, que nous visiterons ensemble. Je sais bien que je ne puis faire au jury un crime de notre pauvreté artistique. Mais je puis lui demander compte de tous les artistes audacieux qu’il décourage.

On reçoit les médiocrités. On couvre les murs de toiles honnêtes et parfaitement nulles. De haut en bas, de long en large, vous pouvez regarder : pas un tableau qui choque, pas un tableau qui attire. On a débarbouillé l’art, on l’a peigné avec soin ; c’est un brave bourgeois en pantoufles et en chemise blanche.

Ajoutez à ces toiles honnêtes signées de noms inconnus, les tableaux exempts de tout examen. Ceux-là sont l’œuvre des peintres que j’aurai à étudier et à discuter

Voilà le Salon, toujours le même.

Cette année, le jury a eu des besoins de propreté encore plus vifs. Il a trouvé que l’année dernière le balai de l’idéal avait oublié quelques brins de paille sur le parquet. Il a voulu faire place nette, et il a mis à la porte les réalistes, gens qui sont accusés de ne pas se laver les mains. Les belles dames visiteront le Salon en grandes toilettes : tout y sera propre et clair comme un miroir. On pourra se coiffer dans les toiles.

Eh bien ! je suis heureux de terminer cet article en disant aux jurés qu’ils sont de mauvais douaniers. L’ennemi est dans la place, je les en avertis. Je ne parle pas des quelques bons tableaux qu’ils ont reçus par inadvertance. Je veux dire tout simplement que M. Brigot, contre lequel on a pris les plus grandes précautions, aura pourtant deux études au salon. Cherchez bien, elles sont dans les B, quoique signées d’un autre nom.

Ainsi, jeunes artistes, si vous désirez être reçus l’année prochaine, ne prenez pas le pseudonyme de Brigot, prenez celui de Barbanchu. Vous êtes certains d’être acceptés à l’unanimité. Il paraît décidément que c’est une simple affaire de nom.

Le moment artistique

J’aurais dû peut-être, avant de porter le plus mince jugement, expliquer catégoriquement quelles sont mes façons de voir en art, quelle est mon esthétique. Je sais que les bouts d’opinion que j’ai été forcé de donner, d’une manière incidente, ont blessé les idées reçues, et qu’on m’en veut pour ces affirmations carrées que rien ne paraissait établir.

J’ai ma petite théorie comme un autre, et, comme un autre, je crois que ma théorie est la seule vraie. Au risque de n’être pas amusant, je vais donc poser cette théorie. Mes tendresses et mes haines en découleront tout naturellement.

Pour le public, — et je ne prends pas ici ce mot en mauvaise part, — pour le public, une œuvre d’art, un tableau, est une suave chose qui émeut le cœur d’une façon douce ou terrible ; c’est un massacre, lorsque les victimes pantelantes gémissent et se trament sous les fusils qui les menacent ; ou c’est encore une délicieuse jeune fille, toute de neige, qui rêve au clair de lune, appuyée sur un fût de colonne. Je veux dire que la foule voit dans une toile un sujet qui la saisit à la gorge ou au cœur, et qu’elle ne demande pas autre chose à l’artiste qu’une larme ou qu’un sourire.

Pour moi, — pour beaucoup de gens, je veux l’espérer, — une œuvre d’art est, au contraire, une personnalité, une individualité.

Ce que je demande à l’artiste, ce n’est pas de me donner de tendres visions ou des cauchemars effroyables ; c’est de se livrer lui-même, cœur et chair, c’est d’affirmer hautement un esprit puissant et particulier, une nature qui saisisse largement la nature en sa main et la plante tout debout devant nous, telle qu’il la voit. En un mot, j’ai le plus profond dédain pour les petites habiletés, pour les flatteries intéressées, pour ce que l’étude a pu apprendre et ce qu’un travail acharné a rendu familier, pour tous les coups de théâtre historiques de ce monsieur et pour toutes les rêveries parfumées de cet autre monsieur. Mais, j’ai la plus profonde admiration pour les œuvres individuelles, pour celles qui sortent d’un jet d’une main vigoureuse et unique.

Il ne s’agit donc plus ici de plaire ou de ne pas plaire, il s’agit d’être soi, de montrer son cœur à nu, de formuler énergiquement une individualité.

Je ne suis pour aucune école, parce que je suis pour la vérité humaine, qui exclut toute coterie et tout système. Le mot « art » me déplaît ; il contient en lui je ne sais quelles idées d’arrangements nécessaires, d’idéal absolu. Faire de l’art, n’est-ce pas faire quelque chose qui est en dehors de l’homme et de la nature ? Je veux qu’on fasse de la vie, moi ; je veux qu’on soit vivant, qu’on crée à nouveau, en dehors de tout, selon ses propres yeux et son propre tempérament. Ce que je cherche avant tout dans un tableau, c’est un homme et non pas un tableau.

Il y a, selon moi, deux éléments dans une œuvre : l’élément réel, qui est la nature, et l’élément individuel, qui est l’homme.

L’élément réel, la nature, est fixe, toujours le même ; il demeure égal pour tout le monde ; je dirais qu’il peut servir de commune mesure pour toutes les œuvres produites, si j’admettais qu’il puisse y avoir une commune mesure.

L’élément individuel, au contraire, l’homme, est variable à l’infini : autant d’œuvres et autant d’esprits différents ; si le tempérament n’existait pas, tous les tableaux devraient être forcément de simples photographies.

Donc, une œuvre d’art n’est jamais que la combinaison d’un homme, élément variable, et de la nature, élément fixe. Le mot « réaliste » ne signifie rien pour moi, qui déclare subordonner le réel au tempérament. Faites vrai, j’applaudis ; mais surtout faites individuel et vivant, et j’applaudis plus fort. Si vous sortez de ce raisonnement, vous êtes forcé de nier le passé et de créer des définitions que vous serez forcé d’élargir chaque année.

Car c’est une autre bonne plaisanterie de croire qu’il y a, en fait de beauté artistique, une vérité absolue et éternelle. La vérité une et complète n’est pas faite pour nous qui confectionnons chaque matin une vérité que nous usons chaque soir. Comme toute chose, l’art est un produit humain, une sécrétion humaine ; c’est notre corps qui sue la beauté de nos œuvres. Notre corps change selon les climats et selon les mœurs, et la sécrétion change donc également.

C’est dire que l’œuvre de demain ne saurait être celle d’aujourd’hui ; vous ne pouvez formuler aucune règle, ni donner aucun précepte ; il faut vous abandonner bravement à votre nature et ne pas chercher à vous mentir. Est-ce que vous avez peur de parler votre langue, que vous cherchez à épeler péniblement des langues mortes !

Ma volonté énergique est celle-ci : — Je ne veux pas des œuvres d’écoliers faites sur des modèles fournis par les maîtres. Ces œuvres me rappellent les pages d’écriture que je traçais étant enfant, d’après les pages lithographiées ouvertes devant moi. Je ne veux pas des retours au passé, des prétendues résurrections, des tableaux peints suivant un idéal formé de morceaux d’idéal qu’on a ramassés dans tous les temps. Je ne veux pas de tout ce qui n’est point vie, tempérament, réalité !

Et, maintenant, je vous en supplie, ayez pitié de moi. Songez à tout ce qu’a dû souffrir hier un tempérament bâti comme le mien, égaré dans la vaste et morne nullité du Salon. Franchement, j’ai eu un moment la pensée de lâcher la besogne, prévoyant trop de sévérité.

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