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RAZ DE SEIN
À MES AMIS
En livrant ces quelques détails sur l’Île-de-Sein, j’ai cédé aux désirs de mes agréables compagnons de promenade : , Emmanuel Delécluse, de Douarnenez, Dumanoir et d’autres. Les uns ne sont plus, le commandant Fenoux, dont la mort tragique et récente nous impressionne encore, était l’âme et l’esprit de ces voyages. Le titre de Raz-de-Sein convient à ces quelques notes. Je ne m’occupe pas de la Pointe du Raz (Bec ar-Raz), cette promenade est de tous les jours, je veux parler du Raz ou Ras, courant de mer très violent dans un passage étroit…, Raz-de-Sein et de sa chaussée.
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RAZ DE SEIN
À MES AMIS
En livrant ces quelques détails sur l’Île-de-Sein, j’ai cédé aux désirs de mes agréables compagnons de promenade : , Emmanuel Delécluse, de Douarnenez, Dumanoir et d’autres. Les uns ne sont plus, le commandant Fenoux, dont la mort tragique et récente nous impressionne encore, était l’âme et l’esprit de ces voyages. Le titre de Raz-de-Sein convient à ces quelques notes. Je ne m’occupe pas de la Pointe du Raz (Bec ar-Raz), cette promenade est de tous les jours, je veux parler du Raz ou Ras, courant de mer très violent dans un passage étroit…, Raz-de-Sein et de sa chaussée.
Je donne d’abord les légendes qui font exister la ville d’Is aux environs du Cap-Sizun, dont l’Île aurait fait partie dans les temps anciens. Les habitants âgés prétendent tenir de leurs devanciers, que la commune de l’Île-de-Sein est propriétaire d’une partie de la Pointe-du-Raz.
Quelques études sur la dépression du littoral suivent ces détails, puis vient la monographie de l’Île et de sa chaussée, sous forme de relation de voyage.
RAZ DE SEIN
Il n’y a que des légendes sur l’existence de la ville d’Is. On a fait des études tout le long du littoral, rien n’a été trouvé qui puisse donner créance à une vérité. On constate bien l’existence de voies romaines aboutissant à Saint-Thëi, près de la baie des Trépassés, faisant presque face à l’Ile-de-Sein, elles s’arrêtent au bord de la mer. Cette voie romaine qui passait par Carhaix, par Douarnenez, avait une ramification sur Audierne. À Audierne, du reste, n’a-t-on pas trouvé les traces de l’occupation romaine. De l’autre côté de la rivière le Goyen, on retrouve des traces à Poulgoazec, à Kersigneau, etc., etc.
Il y a une dizaine d’années, un horloger d’Audierne achetait d’un cultivateur, dont la propriété borde la mer et les talus de cette voie, un vase plein de pièces romaines d’or, d’argent et de bronze. Elles étaient des premiers Césars : d’Auguste, de Titus, de Vespasien, d’Antoine-le-Pieux.
Dans tous les cas, passons aux légendes, et je les ai prises un peu partout, dans des chroniques locales, dans Flammarion…
« Dans la baie de Douarnenez existait anciennement une ville célèbre, la ville d’Is, dont la légende du roi Gradlon a illustré la fin tragique. Aux premiers siècles de notre ère, cette cité était encore florissante, quoique déjà menacée par la mer, et protégée par des digues. On rapporte à 544 l’invasion des eaux qui engloutit définitivement ces populations. On voit encore de vieux murs portant le nom de mogher greghi, murailles des Grecs. »
En quelques mots exposons cette tradition. « C’est sur les bords désolés de la baie des Trépassés (Finistère), que l’on trouve les vestiges légendaires de l’antique cité. Plusieurs routes anciennes aboutissent aujourd’hui à la mer, et se prolongeaient autrefois dans la baie de Douarnenez.
« Les traditions racontent que la cité d’Is, était défendue contre l’Océan par des digues puissantes, dont les écluses étaient ouvertes une fois par mois, sous la présidence du roi, pour donner passage au trop plein des cours d’eau. La ville était luxueuse, le palais somptueux, la cour adonnée à tous les plaisirs.
« La fille du roi, la princesse Dahut, était belle. Elle était coquette et licencieuse, malgré l’austérité paternelle, et se livrait à de folles orgies. Gradlon avait promis d’imposer son autorité, d’arrêter les scandales de sa fille. Mais l’indulgence paternelle l’avait toujours emporté dans son cœur. La jeune princesse forma un complot pour s’emparer de l’autorité royale, et le vieux roi ne tarda pas à être relégué dans le fond de son propre palais ; elle présida aux cérémonies, à l’ouverture des écluses eut la fantaisie de les ouvrir un jour de grande marée.
« C’était le soir, le roi vit venir devant lui saint Guénolé, apôtre de la Bretagne, qui venait lui annoncer l’imprudence de sa fille. La mer pénétrait dans la ville, la tempête la poussait devant elle. Il n’y avait plus qu’à fuir, la ville entière était destinée à périr et à disparaître.
« Gradlon voulut encore sauver son enfant des suites de son imprudence. Il l’envoya chercher, la prit en croupe sur son cheval, et suivi de ses officiers se dirigea vers les portes de la cité. Au moment où il les franchissait, un long mugissement retentit derrière lui, il se retourna et poussa un cri. À la place de la ville d’Is, s’étendait une baie immense sur laquelle se reflétait la lueur des étoiles. Les vagues arrivaient sur lui frémissantes, allaient l’atteindre, et le renverser malgré le galop de ses chevaux, lorsqu’une voix éclatante retentit :
« Gradlon, Gradlon, si tu ne veux périr, débarrasse-toi du démon que tu portes derrière toi. »
« La fille de terrifiée sentit ses forces l’abandonner. Un voile s’étendit sur ses yeux. Ses mains qui serraient convulsivement la poitrine de son père, se glacèrent et retombèrent, elle roula dans les flots.
« De là Poul-Dahut, ou Pouldavid…
« À peine l’eurent-ils engloutie, qu’ils s’arrêtèrent. Quant au roi, il arriva sain et sauf à Quimper, se fixa dans cette ville qui devint la capitale de la Cornouaille. »
J’ai donné la légende française. Après de longues recherches, j’ai pu me procurer un vieux récit breton : La submersion de la ville d’Is. On en a fait un guerz, que tous nous avons entendu chanter dans nos foires et pardons. La traduction que j’en offre, conservera les tournures bretonnes qui lui donnent comme un cachet de vérité.
Je le répète, c’est la traduction littérale.
« Dans l’Évêché de Cornouailles, où se trouve aujourd’hui la mer de Douarnenez, existait autrefois une grande ville. C’était Is son nom. Une grande muraille, large et haute, avec des écluses en fer, la protégeait de la grande mer. En cette ville, on voyait, parmi les riches, dissipations et mauvais exemples. Gralon y résidait, et était roi en Bretagne. Guerrier dans sa jeunesse, et dur envers ses sujets, dans sa vieillesse, éclairé par la foi chrétienne, il devint doux comme un agneau, il pleura sur les débauches de la ville, et sur la vie désordonnée que menait sa fille Ahès avec la noblesse de la ville et celle de Ker-Ahès (Carhaix), ville qui lui appartenait.
« En ce temps-là, il y avait en Bretagne, deux saints apôtres, amis de Dieu. Kaourintin, premier évêque de Quimper, et saint Guénolé, premier abbé de Lan- dévennec. Souvent, ils avaient prêché la foi à Is et admonesté le roi sur les actes criminels, les injustices, les forfaits qui se commettaient au palais de la jeune fille : on se moquait d’eux, et le roi affaibli par l’âge, n’avait plus assez d’autorité pour arrêter les débauches de la grande ville. Dieu se fatigua en voyant cet endurcissement, et fit connaître à l’ange de Bretagne, son ami Guénolé que, sans tarder, la ville serait inondée par les eaux. Aussitôt, Guénolé monta à cheval, courut à la ville d’Is, avec la pensée d’arrêter la colère de Dieu. Mais le temps de la pitié était passé. Quand le saint arriva vers minuit, les écluses étaient ouvertes, et la mer faisait un bruit épouvantable, en roulant sur les habitants, sur les maisons et les palais.
« Guénolé ne put sauver que Gralon. On voit encore, sur le chemin, la trace du sabot du cheval sur le roc où les abbés de Landévennec, avant de prendre leur charge, viennent prier et reconnaître Gralon comme fondateur du monastère :
« Ahès, la mauvaise fille, fut changée en Mari-Morgan (qui chante sur la mer), moitié femme et moitié poisson. Quand il fait clair de lune, on l’entend encore chanter sur les ruines de la ville engloutie.
« Ses yeux ressemblent à deux étoiles, ses cheveux ont la couleur de l’or, son cou et ses deux seins sont aussi blancs que la neige, sa voix mélodieuse charme et endort. Les marins du pays, quand ils l’entendent, se disent avec frayeur : « Éloignons-nous, Ahès est sortie de son palais, le mauvais temps est proche, et si nous tardons, nous serons jetés sur les rochers, pour dormir d’un sommeil éternel. »
« Comme Sodome, Gomorrhe, Babylone, Is n’est plus, et les flots roulent sur ses ruines. Au lever du soleil, Gralon et Guénolé gravirent Ménez-Hom. Gralon jeta un regard de pitié derrière lui.
« Là, où se trouvait Is, on ne voyait plus que la mer, il se jeta à genoux pour remercier Dieu et la Vierge : se relevant, il vit sous le couchant, Ru-men-goulou, ou Men-ru-ar-goulou. Sur cette pierre, on faisait des sacrifices humains : chaque mois, un petit enfant que l’on arrachait à la mamelle.
« Les yeux baignés de pleurs, levés vers le ciel, Gralon dit à son ami : « Sur cette pierre rougie, consacrée à un Dieu barbare, je ferai bâtir une église, en l’honneur de la Vierge, et là où l’on verse du sang en l’honneur de Teutatès, la Mère du vrai Dieu versera ses grâces sur les Bretons. »
« Il fut fidèle à sa parole. Les prêtres païens se révoltèrent quand ils virent détruire le temple. Le roi les vainquit auprès d’Argol, à la tête des Bretons convertis. Sa prière terminée, le roi suivit Guénolé à Landévennec, abbaye qu’il avait fait construire. Il avait déjà donné son palais de Quimper, à saint Corentin. À la place de ce palais, se trouve la belle Cathédrale. Gralon passa le reste de ses jours à Landévennec, dans la pénitence la plus austère. Il allait souvent avec son ami à Rumengol, Itron-Varia-remed-oll, Notre-Dame de tout remède.
« La Vierge lui apparut et le bruit s’en répandit dans la Bretagne. Il mourut entre les bras de Guénolé à Landévennec.
Il recommanda son âme à Dieu, disant avec confiance : « Itron Varia Rumengol, mirit ouzin na zin da gol. Madame Marie de Rumengol, jetez les yeux sur moi, pour que je n’aille pas à perte. »
Il y a longtemps de cette mort, et les Bretons qui sont gens de foi et de cœur, ont le souvenir de leur vieux roi et de son ami Guénolé. S’ils connaissaient mieux l’histoire de leur beau pays, quand ils viennent, au Dimanche de la Trinité, au pardon de Rumengol, en voyant la baie de Douarnenez, Menez-Hom, Landévennec, la Chapelle élevée et miraculeuse, ils diraient les larmes aux yeux :
« Grands les miracles ont été dans les temps passés. »
Légendes assurément, mais recouvrant un fonds de vérité : la submersion d’une grande ville au siècle de notre ère.
Un marin-pêcheur de Plogoff, retirant un jour ses filets, sentit un poids extraordinaire. Étonné, il soulève lentement, et ramène à son bord une croix en pierre dégradée par les eaux. Elle est encore à , où l’on peut la voir. Comment expliquer sa présence dans les courants du Raz ? Il est vrai de dire qu’une autre statue a été retirée de ces eaux profondes, mais à celle-ci on donne une origine espagnole ; on s’est contenté de lui faire un trou dans le côté, on y a mis une flèche, et l’on en a fait un saint Sébastien.
Beaucoup diffèrent d’opinion, non sur l’existence de la ville d’Is, mais sur son emplacement.
Nul ne saurait ébranler ces convictions du peuple, et laissons pour illusion à nombreuses gens, que l’étymologie du mot Paris est par et is, c’est-à-dire égal à Is. C’est du latin, mais c’est tout :
Terminons en disant qu’au sommet de la cathédrale, une statue équestre du roi Gradlon a été édifiée. Entre les deux clochers à jour, le vieux roi breton contemple sa bonne ville de Quimper et ses embellissements.
Ne nous étonnons pas de cette submersion de la ville d’Is. Nommons encore la cité d’Herbadilla, près Nantes, dont parle Grégoire de Tours, elle était de sa juridiction, et fut engloutie de son temps vers 580 ; celle d’Antioche dans les Charentes, dont on voit les ruines aux grandes marées ; celle de Tolente non loin de Brest, mais ici par un affaissement du sol, celle de Nazado près d’Erquy, celle de Gardoin dans la plaine de Dol, qui disparut au temps de Charlemagne.
Depuis l’embouchure de la Loire jusqu’au Finistère, on rencontre des villes submergées ; il n’est pas une grève où l’on ne distingue des vestiges d’habitation. Le littoral du Morbihan paraît être descendu de à Closmadenc.
Il y avait des forêts sur le rivage de Dunkerque, occupant les plages baignées par la mer. La plage d’Étaples dans le Pas-de-Calais, contenait un si grand nombre d’arbres ensevelis dans le sable que l’État a mis en adjudication le droit de les extraire. On a retrouvé, à l’ouest de Calais, les restes d’une forêt submergée, au milieu de laquelle on a reconnu des ossements d’aurochs et des coquilles d’eau douce ; ce qui prouve qu’à une époque géologique récente, la côte était plus élevée que de nos jours. À cette époque, au commencement de la période quaternaire, le Pas-de-Calais n’était pas encore ouvert aux eaux de l’Océan, qui se précipitaient dans la mer du Nord. L’Angleterre était encore rattachée à la France.
L’île d’Aix, en face de Rochefort, jusqu’alors rattachée au continent, s’en est séparée vers l’an1400. Aujourd’hui, elle en est distante de plusieurs kilomètres.
Au large de Cherbourg, le sol sous-marin est recouvert de restes, encore debout, d’une vaste forêt appartenant à des espèces végétales existantes. On peut en voir de remarquables fragments au muséum d’histoire naturelle de Paris. On a retrouvé des débris analogues au nord de l’île des Glénans (Finistère) et dans combien d’autres endroits encore !
Que d’exemples n’y pas d’abaissement de la côte : affaissement graduel du sol de la Hollande, de la Belgique, de la Normandie, de la Bretagne, d’une partie du littoral océanique de la France !
Quel est le degré de cet affaissement ? Les uns l’évaluent à par siècle, et concluent que dans dix siècles, ces terres se seront abaissées de , que tous les ports de la Manche et de l’Océan seront détruits, et qu’un peu plus tard, Paris sera devenu une ville maritime.
Les traditions ont gardé le souvenir que l’île de Jersey était attachée au continent pendant les temps historiques, et que même, du temps des premiers évêques, saint Lô mort en 365 et ses premiers successeurs, les habitants de l’île étaient tenus de fournir à l’archidiacre une planche pour passer, à basse mer, une rivière ou canal d’écoulement des eaux salées.
L’examen des cartes maritimes conduit à confirmer cette tradition. À Jersey et à Guernesey, la mer aujourd’hui, couvre de d’eau, le sol sur lequel des bois et des prairies existaient en 1340, d’après les cadastres de l’époque. La dépression conclue serait de par siècle. On pourrait énumérer des exemples par milliers, et intéressants.
Quoi qu’il en soit pour l’île de Sein, je puis dire, que me promenant, un jour, avec un homme d’une cinquantaine d’années, il me montra des escaliers en pierre, entièrement recouverts d’eau, qu’il avait descendus plusieurs fois dans sa jeunesse, et qui maintenant ne se découvrent plus jamais, même aux marées les plus grandes.
J’ai raconté ce fait à qui a habité l’Île si longtemps. « Ne vous étonnez pas, » me dit-il, et il ajouta ce qui suit : « Lors des premiers travaux de l’Armen, c’est-à-dire en 1868, j’étais chargé de construire un quai à l’île de Sein, et j’employais comme remblais une notable quantité de galets pris aux grèves Sud de l’Île. Nous avions enlevé une couche d’un mètre d’épaisseur, dont la partie supérieure était baignée par les grandes marées. J’ai été étonné de découvrir les restes d’une maison établie sur le roc. Dans un des pignons se trouvait un âtre de cheminée, contenant encore des débris de bois carbonisé et quelques cendres. Les plus anciens ignoraient l’existence de cet édifice, dont la destruction devait être de date très ancienne. On voyait que le littoral s’étendait au-delà de ce qu’il est aujourd’hui. »
La conclusion évidente était qu’il y avait affaissement du sol. La mer corrode le littoral Sud du Finistère au point que des plages de sable, tendant à disparaître, sont grandement amoindries. Des riverains contemporains en conviennent eux-mêmes.
À la pointe de Mousterlin, dans la commune de Perguet, canton de Fouesnant, rivage que tant d’habitants de Quimper fréquentent l’été, on a mesuré la largeur des dunes il y a une cinquantaine d’années. C’était devant une propriété appartenant à . Le mesurage donnait une largeur de ; un second relevé fait de ces mêmes dunes en 1875, n’accusait plus que .
L’île Tudy était primitivement un amas de roches complètement entourées d’eau. Un saint moine nommé Tudy s’y retira avec quelques pêcheurs qu’il avait évangélisés au iv. Pendant un laps de temps qu’il est impossible de préciser, des sables se sont accumulés, ont transformé les dunes actuelles en presqu’île, et l’on s’aperçoit que les largeurs de ces dunes diminuent constamment.
Il y a une cinquantaine d’années, un inspecteur des Contributions Indirectes, en résidence à Quimper, annonçait que, dans les temps reculés, une communication terrestre existait entre l’île Tudy et les Glénans, îles qui sont au large, car dans les basses marées extraordinaires, on pouvait voir des troncs d’arbres alignés vers les Glénans. Il est certain que là on a trouvé des traces de forêts submergées.
Les marins de l’époque rirent beaucoup de cette idée, et cela fut considéré comme un effet d’imagination ; mais une personne digne de foi et âgée d’une soixantaine d’années, m’affirmait encore, ces temps derniers, le fait suivant, et je lui donne la parole : « Mes contemporains de l’île Tudy se rappellent, comme moi, que dans notre jeunesse, aux basses marées extraordinaires, nous allions visiter d’anciennes allées s’étendant sous la mer ; on voyait encore des souches d’arbres rasés au sol. Je n’habite plus l’île Tudy depuis longtemps, ajoutait-elle, mais je tiens de ceux qui les ont vus, que ces vestiges ne se découvrent plus. »
N’est-ce pas encore là une preuve de l’affaissement du sol, que la mer gagne toujours à petites étapes sur le littoral ?
Enès Sûn, île Sûn, voilà comment prononcent les indigènes de l’Île, ce doit être une contraction de Sizun (île de Sizun), faisant face au cap de ce nom, dont elle a faire partie. La cité de Sizun est à de cette île, qui fut le dernier refuge du druidisme, et où l’on ne trouve cependant ni dolmens ni menhirs.
Il y a la croix, que l’on a dressée sur un socle druidique, et on assure que les excavations creusées dans le bloc de roches à l’est de l’île, faisant face à la pointe du Raz, et ayant vue sur la mer, sur la baie des Trépassés, dominant les vagues qui viennent se briser à leurs pieds, étaient un endroit de solitude pour les Druides.
Un vicaire de l’Île, que la solitude tentait et non la poésie du lieu, y allait chaque jour lire son bréviaire ; dans ces grottes comme creusées de main d’homme, les Druides allaient, sans doute, autrefois nasiller les Nombres, ce chant que tout jeune Druide devait apprendre et répéter sous la férule du maître.
L’Île est une des communes du canton de Pont-Croix, distante de la terre ferme d’une dizaine de kilomètres. Elle fait face au cap Sizun, à la pointe du Raz, si connue des touristes qui y abondent pendant l’été, une centaine par jour et de tous pays.
Les vieux manuscrits prétendent « que sur cette terre qui rattachait l’île au continent, se trouvait la ville d’Is, engloutie avec tous ses habitants. La mer roule sur le corps des noyés ; de là les courants du détroit. Au moment où cette destruction eut lieu (une punition de Dieu qui la frappa comme Sodome et Gomorrhe), un prêtre officiait à l’autel. Il se trouve au milieu des courants, au fond de l’abîme, sa messe n’est pas encore achevée, et il est là, qui attend les bras étendus que l’on vienne lui faire des répons. » Il attendra longtemps.
En Avril 1892, après les grands froids de l’hiver, un monstre marin, un morse probablement, circulait le long des côtes de l’Île, il cherchait à accoster. Sa tête, le soir, se dessinait au milieu des vagues, on apercevait comme de longs cheveux, c’était, disait-on, la fille du roi Gradlon, la belle Dahut, qui voulait revoir ses anciennes possessions et le théâtre de ses orgies.
De la pointe du Raz, l’Île est à peine visible, mais de l’Île on aperçoit parfaitement la terre du continent. On distingue les champs surplombant les précipices de la côte ; quelquefois, par des temps bien clairs, les animaux qui fréquentent ces lieux élevés, et au mois de la moisson, les meules de blé construites dans ces mêmes parages. En somme, qui sait par quel cataclysme l’ouverture entre le continent et l’Île s’est faite, et l’Île est-elle destinée à disparaître un jour ?
Lapparent donne, par ses calculs, trois millions d’années à notre pauvre planète. Celle-ci rongée par le travail des eaux, disparaîtrait et ne laisserait place qu’à une surface liquide. Ces grands savants ne doutent de rien. D’ici là nous pourrons encore rendre visite à cette bonne Île, si redoutée des navigateurs et cependant si hospitalière pour quiconque voudra se donner le plaisir de la visiter. Lecteurs accompagnez-moi : all right ! tout va bien.
Deux fois par semaine, hiver et été, le -poste qui prend des passagers, fait la traversée d’Audierne à l’Île, et vice-versa. Sur la semaine, d’autres occasions se présentent ; on profite d’un venu à Audierne pour y transporter le produit de sa pêche.
Longeant le beau môle d’Audierne, dominé par l’agreste enclos des Capucins, propriété de général Fenoux, de chaque côté on admire les usines de pêche, dites fritures. Une fois la barre franchie, se dressent soudain devant vous, à gauche, et à peu de distance, les brisants si funestes de la Gamelle ; dans le lointain, le phare de Penmarc’h, et les rochers noirs de la côte escarpée ; bientôt ce sera le phare d’Ecmulth. À droite, se déroulent les côtes abruptes du cap Sizun, quelques plages de sable blanc comme la neige ; la magnifique chapelle de Saint-Tugen se laisse deviner au milieu d’un bouquet d’arbres, et peu après on arrive au pied des dunes au sommet desquelles se trouve perchée la chapelle de Notre-Dame-de-Bon-Voyage (ar Veac’h Vad).
Le jour de la fête de cette patronne des marins, vous les voyez pieds nus, portant des cierges, et quand le temps le permet, du moins c’était une coutume antique et elle existe toujours, des de l’Île-de-Sein viennent aussi rejoindre la procession qui se fait au continent, et y amener les bannières de Celle qu’ils invoquent dans le danger.
Quand le qui vous mène à l’Île est arrivé au pied de ces dunes élevées au-dessus de la mer et ses flots en furie, le patron de votre barque se découvre, vous fait signe d’en faire autant et l’on dit une courte prière, qui peut se résumer en ces mots :
« Seigneur secourez-moi au passage du Raz, la barque est petite et la mer est grande ! »
On entre aussitôt après dans le Raz de Sein que dominent ses phares et ses fanaux.
Que de fois l’hiver n’a-t-il pas fallu rétrograder, regagner le port, et souvent pour réparer des avaries !
« Jamais personne ne passa le Raz sans peur ni mal », proverbe connu.
Le Raz de Sein est un bras de mer, qui fait communiquer la mer gauche, ar mor glei, au Nord, avec la mer droite, ar nor deo, au Sud. La mer gauche c’est la baie des Trépassés, c’est l’entrée de celle de Douarnenez, les passages du Tévennec et de l’Iroise. La mer droite, nous donne la baie d’Audierne, de la Queue des Chats, roches extrémité-Sud de l’Île de Sein à la pointe de Penmarc’h. Là, la mer enfle à briser en aussi peu de temps qu’on met à manger une écuellée de soupe.
Les légendes des tempêtes effroyables de ces parages, les histoires des pilleurs d’épaves d’autrefois, des fallots allumés et attachés aux cornes des bestiaux sur les dunes de la côte, étaient jadis un sujet d’épouvante, aujourd’hui on en fait bon marché. De nombreux phares éclairent la route et indiquent le chemin. Les capitaines des navires à voiles, pour entrer dans le Raz et le traverser, calculent l’heure des courants, et ces courants varient à toute heure de la marée. Ceux du large viennent choquer le jusant du détroit et forment remous autour des rochers. Aux trois dernières heures du jusant, la marée du Raz porte sur les écueils de la Vieille Gorlébella, bloc immense de roches superposées que surmonte un phare de classe. Dans les temps calmes, rien ne peut tirer un navire à voiles pris dans ces remous. La houle du large le porte en travers, et alors, comment pourrait-il gouverner :
Ce qui signifie : « Si le navire n’obéit pas au gouvernail, il le fera sûrement au rocher. » En effet, les tourbillons des remous saisissent le pauvre navire, qui d’abord talonne sur quelque fond et finalement disparaît ; les courants sous-marins s’en emparent à leur tour, et plus tard, mais longtemps après, les débris se retrouvent en morceaux sur les plages de la baie des Trépassés, heureux quand les pauvres marins ont pu se retirer à temps dans les canots du bord.
Que de richesses englouties dans ces parages, bonheur du riverain, quand le douanier n’est pas là. Il guette un baril de rhum, de vin, une caisse de fromage, de dentelles quelquefois, souvent des produits exotiques, des bois de tech, des billes énormes d’acajou.
Combien parmi nous se rappellent encore les quantités d’oranges et d’avelines que le flot apportait sur la grève et sur le sable, il y a de cela une vingtaine d’années. Quelle ample provision chacun de nous dut faire ? C’est rare maintenant, mais autrefois, hélas ! (Lisez Cambry, Voyages dans le Finistère, édition 1836.) Vingt-trois navires sont venus se perdre la même année, sur les rochers, à la Queue des Chats au Sud de l’Île.
Jadis, au cri de ralliement : « Pase zo an od : Il y a des épaves à la côte ! » les riverains se hâtaient de courir à l’endroit signalé. Une espèce de syndicat était formé pour le pillage des navires, quelques vigies à l’œil exercé surveillaient à tour de rôle. Après le pillage, part égale ; les absents n’étaient pas oubliés. Que de scènes terribles et d’orgies se sont ainsi passées ?
Ces faits ne remontent pas déjà si haut.
Si la douane, si les gendarmes n’étaient pas là pour leur inspirer une crainte salutaire, les mêmes actes se reproduiraient.
Quelles peines n’a-t-on pas eues à sauvegarder les épaves du Catégat, sous Saint-Tugen, et celles de la Joséphine-Henriette ! De nombreuses et récentes condamnations ont été prononcées dans ces circonstances par les tribunaux, aux côtes de Penmarc’h et ailleurs.
« C’est la Providence qui nous envoie cela, » disent-ils, et ils ne sauraient considérer ces larcins comme des vols ; pour eux ce sont des profits licites. Un instant avant, ils auraient risqué leur vie pour sauver les équipages ; quant aux épaves, c’est autre chose, et à l’appui de ce que j’avance, je donnerai ce renseignement : À l’arrivée à l’Île des employés des Ponts et Chaussées, chargés des études préliminaires du phare, les habitants firent un simulacre assez sérieux de révolte, et la menace d’une répression armée put seule les faire rentrer dans l’ordre. Cette tentative de révolte ne paraîtra pas étonnante lorsqu’on saura qu’avant cette époque, ces insulaires trouvaient une source de revenus dans les nombreux naufrages qui avaient lieu dans ces parages, l’Île étant alors très peu visitée, pour ne pas dire inconnue à d’autres qu’aux habitants. Il n’en est plus de même, il n’est plus ce temps d’ignorance où l’on pouvait citer cette exclamation d’une femme de l’Île en arrivant à Quimper, où elle avait été appelée comme témoin dans une affaire de justice : « Mon Dieu, je n’aurai jamais cru le monde aussi grand ! » Depuis, les choses ont bien changé, les communications sont devenues faciles et fréquentes entre l’Île et le conti- nent ; les chemins de fer ont aidé à cette transformation ; les habitants, très religieux, se rendent chaque année en bon nombre aux lieux de pèlerinage lointains ; ces familles entières partent pour Lourdes, pour Sainte-Anne d’Auray. J’en connais qui, à plusieurs reprises, confiaient les clefs de leur demeure à des étrangers, et tous, père, mère, enfants, se rendaient à Lourdes et faisaient un voyage d’une semaine entière.
La croyance au droit d’épaves, commune à toutes les populations des côtes, ne saurait infirmer l’élan de leur héroïsme pour le sauvetage des naufragés.
Entr’autres exemples, citons une famille seulement : la famille de Jean Le Berre, de Plouhinec ; elle s’était déjà signalée. Un jour ils apprennent, le père et le fils, que les marins du navire anglais Horlis se trouvaient en détresse ; le père est déjà âgé ; ils savent que quatre marins sont en perdition à au large, sous ce qu’ils appellent an od bras, la grande grève. Tous les deux se jettent à la mer, l’un ramène sur ses épaules le capitaine du navire. Les marins furent rapportés sur le sable après beaucoup d’efforts et de peines, la mer était démontée.
Les sauveteurs obtinrent l’un une médaille d’or et l’autre une médaille d’argent. Plus tard, le capitaine fit parvenir à son sauveur une somme de .
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The end
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