Read here

Principes chimiques sur l’art du teinturier-dégraisseur

Jean-Antoine Chaptal · 1808 · Free in the US

18,482 words · about 1 h 18 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1808 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Principes_chimiques_sur_l’art_du_teinturier-dégraisseur&action=history). · Wikisource contributors

Text from Wikisource and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Jean-Antoine Chaptal
Language
French
Published
1808
Length
18,482 words · about 1 h 18 min
Sections
4 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (4)
  1. Front matter about 39 min
  2. Avant-propos about 1 min
  3. 1 about 10 min
  4. 2 about 28 min

Continue:

Front matter

PRINCIPES CHIMIQUES

SUR L’ART

DU TEINTURIER-DÉGRAISSEUR,

Avant-propos

-

Il y a dix ans que j’ai publié quelques principes chimiques sur l’Art du Dégraisseur (Voy. tome VI des Mémoires de l’Institut, Sciences Physiques et Mathématiques). J’ai cru devoir donner à ce travail de plus grands développemens, et en former un petit Traité particulier, que je livre au Public sous le titre de Principes Chimiques sur l’Art du Teinturier-Dégraisseur.

Je sais que la profession de Dégraisseur n’occupe pas un rang bien éminent parmi les Arts et Métiers ; mais je sais aussi qu’il n’en est aucune dont les opérations soient plus essentiellement fondées sur les connoissances de la Chimie ; et c’est surtout parce qu’elle est, pour ainsi dire, toute chimique, que j’ai voulu m’en occuper.

D’ailleurs personne ne niera, sans doute, que la profession du Dégraisseur ne soit d’un très-grand intérêt pour la Société : car si on estime le Teinturier qui sait décorer de couleurs brillantes et solides les tissus qui sont employés à nos vêtemens, le Dégraisseur qui rétablit des couleurs altérées ne mérite pas une moindre considération.

On a vu successivement des Chimistes du premier mérite, tels que Léonardi, Scopoli, Struve, Giobert, etc., s’occuper de l’Art du Dégraisseur : j’ai cru qu’à leur exemple je pouvois traiter cette matière ; et je me suis déterminé avec d’autant plus de raison à rédiger ces Principes chimiques sur un art familier, que j’y ai trouvé une nouvelle occasion de prouver combien la Chimie peut s’appliquer avec avantage aux besoins et aux usages les plus communs de la Société.

-

1

-

Tous les corps qui, portés accidentellement sur une étoffe, en recouvrent, salissent, changent ou altèrent une partie de la couleur, forment ce qu’on est convenu d’appeler taches : leur extraction, ou le rétablissement de la couleur altérée ou détruite, constituent la profession ou l’Art du Dégraisseur, connu encore dans la société sous le nom de Teinturier-Dégraisseur.

On voit, d’après cela, combien longue seroit l’énumération de tous les corps qui peuvent former des taches ; mais nous la réduirons aux plus connus, c’est-à-dire, à ceux pour l’extraction desquels on a recours au Teinturier-Dégraisseur.

Le plus commun de tous les corps qui doivent entrer dans ce chapitre, c’est l’eau. Ce liquide, qui tombe le plus souvent par gouttes sur les étoffes qui servent à nos usages, détruit ce brillant, ce glacé, cet uni qu’on donne à presque tous les tissus et même aux feutres, par le moyen des apprêts.

Ces apprêts ne sont généralement composés que de substances gommeuses, susceptibles de se dissoudre dans l’eau ; de manière que les gouttes de ce liquide, répandues sur une surface qui n’offroit d’abord qu’une teinte bien unie, y laissent des empreintes qu’il est très-aisé de distinguer à l’œil.

C’est pour éviter cet inconvénient, surtout sur les tissus de soie et de laine, qu’on est dans l’usage de les faire délustrer avant de les exposer à la pluie.

Dans ce cas, en appliquant l’eau sur toute la surface, on enlève une grande partie de la matière qui donne le lustre, et on prévient l’inconvénient des taches partielles que forment les gouttes de pluie inégalement réparties. On sacrifie alors, à-la-vérité, une partie du brillant et du corps de l’étoffe, mais on conserve à toute la surface le même ton de couleur.

Dans cette opération du délustrage ou dégommage, on donne à l’étoffe beaucoup plus de souplesse ; et, à l’aide de la brosse et des presses, on rend au tissu presque tout le poli et l’uni primitifs.

Les feutres de laine ou de poil dont on fait les chapeaux, et qui s’altèrent si aisément par l’action de l’eau, ne sont par susceptibles d’être dégommés, attendu que le corps et la force de ces feutres dépendent essentiellement de la quantité considérable de gomme qu’on a fait pénétrer dans le tissu, et qu’en l’enlevant on leur donne une souplesse et une perméabilité qui sont incompatibles avec leurs usages.

Après celles que forme l’eau, les taches les plus communes sont celles qui sont produites par les matières graisseuses ; et dans ce nombre, l’huile est certainement la plus générale : car, non-seulement cette substance est très-employée sur nos tables, dans la préparation de nos alimens, dans l’éclairage de nos habitations, dans les opérations de nos ateliers ; mais comme l’huile conserve assez constamment son caractère liquide, et que les corps qui en sont imprégnés la transmettent par le simple contact, on est souvent exposé à en salir ses vêtemens : et les taches qui en résultent, en pénétrant dans le tissu des étoffes et en s’y répandant sur une grande surface, y laissent une impression très-désagréable à l’œil.

Quoique la graisse et la cire aient, par leur nature, une grande analogie avec les huiles, on ne peut pas néanmoins en assimiler les effets ; car la graisse et la cire ne tachent que lorsqu’elles sont liquides, ce qui n’est pas leur état naturel.

Nous devons ranger dans la classe des corps graisseux le beurre, les pommades, dont on fait un grand usage, et qui, par conséquent, donnent matière à beaucoup de taches.

Les taches de fer, ou plutôt de rouille, sont encore extrêmement communes : à-la-vérité, ce métal ne se fixe pas sur les étoffes à l’état de métal ; mais comme il s’altère facilement, et prend alors le caractère d’un oxide par l’action combinée de l’air et de l’eau ; comme la plupart de nos tissus ont une telle affinité avec l’oxide de fer, qu’il suffit de les plonger dans un bain où cet oxide est délayé, pour en faire absorber jusqu’aux dernières parcelles, et que ces mêmes tissus peuvent se colorer en vert-fauve dans les dissolutions de fer, en enlevant au dissolvant une portion d’oxide, il s’ensuit que les étoffes doivent souvent être tachées par ce métal.

On sentira encore mieux combien les taches de rouille doivent être communes, si l’on fait attention que ce métal nous sert dans presque tous nos usages ; que les clous sont généralement employés pour lier les pièces de bois d’un étendage, et que, par conséquent, il est très-difficile de garantir nos étoffes, surtout celles qu’on est dans le cas de blanchir, du contact du fer et des altérations qu’il éprouve lui-même en passant à l’état d’oxide.

De toutes les étoffes employées à nos usages, celles de lin, de chanvre et de coton sont celles qui ont le plus d’affinité avec les oxides de fer ; de sorte que les taches qui en résultent sont une combinaison plutôt qu’une superposition de l’oxide sur l’étoffe : cette affinité extrême de l’oxide avec ces tissus rend son extraction difficile, et exige l’emploi d’un dissolvant chimique.

Les taches d’encre ont beaucoup de rapport, par leur nature, avec celles de rouille : elles passent même à cet état, lorsque, par le laps du temps ou par les lavages, on a détruit ou enlevé le principe végétal qui tient l’oxide en dissolution.

Les taches d’encre sont encore très-communes, par rapport au grand usage qu’on fait de l’encre, et par rapport à sa fluidité ordinaire.

Les taches de boue, surtout celles qui sont occasionnées par la boue des rues d’une grande ville, se rapprochent aussi de celles dont nous venons de parler, en ce qu’elles contiennent de l’oxide qui provient du detritus des fers des roues et de ceux des pieds des chevaux.

Nous pouvons encore rapporter à la nature des taches dont nous venons de parler, toutes celles qui sont produites par le cambouis, mélange de graisse et de rouille.

Dans tous ces cas, après avoir enlevé le principe graisseux qui sert d’excipient à la rouille, on retrouve des traces de celle-ci sur l’étoffe, où elle forme une couleur brune ou jaunâtre, selon le degré d’oxidation du métal.

Les résines forment encore une classe nombreuse de corps propres à produire des taches. La poix, qui est employée à plusieurs usages ; les torches dont on se sert pour éclairer ; les térébenthines, l’encens et autres substances de cette espèce, employées à la fabrication des vernis et des mastics, aux fumigations, à la composition de quelques remèdes, à l’enduit des toiles et des tafetas, salissent et adhèrent fortement à tous les corps sur lesquels elles tombent dans leur état fluide.

La plupart des fruits qui servent à nos usages occupent encore une place dans le nombre des corps qui peuvent salir et altérer une étoffe ; et comme la nature de leurs sucs varie prodigieusement, l’effet qu’ils produisent nous offre de grandes différences : les uns, tels que ceux du citron, de l’orange, de la groseille, de l’oseille, etc., sont de nature acide ; d’autres présentent un caractère astringent, tels que ceux de grenade, de sorbes, etc. ; tandis que le plus grand nombre dépose sur l’étoffe un suc déjà coloré qui y adhère avec plus ou moins de force. Les premiers et les seconds altèrent la plupart des couleurs, comme nous le verrons par la suite ; les derniers ne font que porter sur l’étoffe une couleur étrangère.

La plupart des infusions végétales dont on fait usage comme boisson, le café, le thé, etc., plusieurs extraits de sucs employés comme alimens sous le nom de sirops, confitures, chocolat, etc., doivent être classés parmi les substances qui tachent les étoffes, et dont la connoissance appartient à l’Art du Dégraisseur.

Nous pourrions ajouter à cette classe les taches qui sont formées par le tabac qui découle du nez dans l’état d’une dissolution opérée par le mucus animal, de même que celles qui sont produites par quelques décoctions de végétaux, qu’on prépare pour notre usage, dans nos cuisines ou dans nos ateliers.

Dans tous ces cas, ainsi que nous l’avons déjà observé, il y a quelquefois simple apposition d’un principe colorant, souvent altération de la couleur, quelquefois combinaison de la couleur étrangère avec celle de l’étoffe, ce qui produit alors une couleur composée.

Les acides, soit végétaux, soit minéraux, altèrent la plupart des couleurs.

Les acides végétaux exercent une action très-marquée sur les couleurs faux-teint, surtout sur les violets, les roses, et les bleus, produits par les bois de Campêche, de Brésil et autres.

Les acides minéraux ont de l’action sur des couleurs plus solides, et altèrent souvent l’étoffe. Ceux-ci détruisent la plupart des couleurs, tandis que les acides végétaux ne font que les nuancer, les modifier, les changer, de sorte qu’on peut les rétablir dans leur état primitif en saturant l’acide qui a produit ces légers changemens.

Nous pouvons comprendre dans la classe des acides l’urine fraîche, surtout celle de quelques animaux, dont l’impression et les effets sont si difficiles à détruire ; et la sueur récente, qui, quoique moins active, altère néanmoins quelques couleurs.

L’effet des alkalis est moins général et beaucoup moins dangereux que celui des acides ; ils peuvent, à-la-vérité, tourner quelques couleurs, mais il est facile d’en détruire l’effet.

L’urine et la sueur prennent, par la vétusté, un vrai caractère alkalin ; la sueur, par exemple, déposée sur l’écarlatte, en avine la couleur ; et on peut en détruire l’effet par les acides, comme nous le verrons par la suite.

Dans un écrit sur l’Art du Dégraisseur, il n’est pas permis de passer sous silence l’effet du sang sur les étoffes : car, outre que c’est une des substances dont les taches sont les plus communes, cette liqueur animale a une affinité si marquée avec la plupart d’entre elles, surtout avec celles qui sont formées par des végétales, qu’elle présente des très-importans, capables d’occuper le chimiste.

Outre les substances dont nous venons de parler, il en est bien d’autres qui peuvent produire des taches ; telles que la fumée de nos foyers et de nos lampes, l’action d’une lumière vive, qui, portée inégalement sur les divers points d’une étoffe, ne tarde pas à en nuancer les couleurs, l’effet de l’humidité, qui détruit les apprêts, etc. : mais nous pensons qu’en établissant des principes sur la nature des divers corps qui peuvent former des taches, et sur les moyens généraux qu’on peut employer pour les détruire, nous pouvons donner des procédés applicables à tous les cas qui peuvent se présenter.

Si, à présent, nous cherchons à ramener à des principes généraux tout ce qui regarde la nature et l’effet des corps qui, le plus communément, produisent des taches, nous pouvons les considérer sous deux points-de-vue.

En nous bornant à la nature des corps, nous pourrions les distinguer en sept classes : 1.° les corps graisseux ; 2.° les corps résineux ; 3.° les oxides de fer ; 4.° les sucs des végétaux ; 5.° les acides ; 6.° les alkalis ; 7.° l’eau.

En ne considérant que les effets de ces mêmes corps sur l’étoffe, nous pouvons les réduire à trois : 1.° ceux qui déposent un corps coloré ou opaque sur une étoffe ; 2.° ceux qui changent la nature de la couleur ; 3.° ceux qui détruisent la couleur.

Comme il nous importe d’adopter une division qui, en nous faisant connoître la nature de la tache, nous conduise aux moyens de la faire disparoître, nous nous bornerons à les considérer dans leurs effets les plus sensibles ; et, sous ce rapport, nous admettrons trois espèces de matières propres à former des taches.

La première comprendra celles qui produisent des taches simples, qu’on peut enlever en employant un seul agent.

La seconde embrassera la série de celles qui forment des taches composées, où il faut le concours de plusieurs agens.

Et la troisième comprendra toutes celles qui altèrent ou détruisent la couleur.

Les corps simples qui se déposent sur une étoffe sans en détruire la couleur, rentrent tous dans la classe de ceux qui sont compris dans cet article.

L’huile, la cire, le suif, la pommade, les résines, les sucs des fruits, le vin, la rouille, le sang, etc., sont les principales substances dont il s’agit ici.

Comme, par leur nature, tous ces corps sont solubles dans un seul agent, il ne s’agit que d’une seule opération pour faire disparoître les taches qu’ils produisent ; et nous verrons, par la suite, que lorsqu’il est question d’enlever les taches qui sont formées par des substances de cette nature, il suffit, pour y parvenir, d’appliquer un dissolvant convenable.

Lorsque la substance qui forme une tache est composée de deux ou trois principes de nature différente, il faut alors employer successivement l’action de plusieurs agens, et c’est pour cette raison que nous appelons ces taches composées.

S’il s’agit, par exemple, de dégraisser une étoffe salie par le cambouis, la boue ou l’encre à écrire, après avoir enlevé la graisse du cambouis ou le principe végétal de la boue et de l’encre, il reste encore à dissoudre le résidu métallique qui donne à l’étoffe une teinte brune plus ou moins foncée.

Les acides, les alkalis, les sucs de quelques fruits, l’urine récente, changent, nuancent, modifient, altèrent ou détruisent la plupart des couleurs faux-teint.

Pour rétablir ces couleurs, il suffit, dans plusieurs cas, de neutraliser le corps qui a produit la tache ; c’est surtout ce qui arrive lorsque l’acide est faible. Mais souvent la couleur est complètement détruite, et il faut alors la remplacer, en portant sur la partie altérée une couche de couleur qui soit du même ton que celle qui n’a pas été dégradée, et qui présente une fixité convenable.

Comme cette partie de l’art du Teinturier-Dégraisseur est la plus difficile, nous y donnerons une attention particulière.

-

2

-

Pour qu’un corps soit propre à enlever une tache, il faut non-seulement qu’il soit de nature à se combiner avec la matière qui la forme, ou à la dissoudre, mais il faut encore qu’il n’altère ni l’étoffe sur laquelle on opère, ni la couleur dont le tissu est revêtu. Les deux premières de ces conditions sont de toute rigueur. Quant à la dernière, il est souvent difficile de la remplir, surtout lorsque la tache est portée sur des couleurs fugaces et de faux-teint ; mais, dans ce cas, on répare le changement qu’a produit le réactif dont on s’est servi par des moyens que nous indiquerons dans le dernier chapitre de cet Ouvrage.

Il est néanmoins des taches qu’on enlève par des procédés purement mécaniques : le frottement suffit dans beaucoup de circonstances, surtout lorsque le corps étranger ne pénètre pas dans le tissu de l’étoffe, ou qu’il est tellement fragile et cassant, qu’on peut le broyer facilement entre les doits.

Pour connaître l’espèce de corps qu’il convient d’employer lorsqu’il s’agit d’enlever une tache simple, il est nécessaire de s’assurer de la nature de la matière qui la forme ; et cette connoissance préliminaire s’acquiert facilement par la seule inspection, lorsque la tache est simple : en effet, le suif, l’huile, la cire, la résine, les sucs des fruits, le vin, la rouille, le sang, ont des caractères assez prononcés pour qu’on les distingue et reconnoisse à l’œil.

À présent, si nous examinons la nature des divers corps formant des taches simples, et la manière dont ils se comportent avec les réactifs, nous verrons que nous pouvons les réduire à quatre classes :

1.° Celle des corps graisseux, qui embrasse les huiles, les graisses, la cire, etc. ;

2.° Celle des corps résineux ;

3.° Celle des sucs végétaux et du sang ;

4.° Celle des oxides de fer.

Les corps graisseux peuvent entrer en combinaison avec beaucoup d’autres substances, telles que les alkalis, la plupart des terres, quelques oxides métalliques, le savon, les principes huileux eux-mêmes, la bile et le jaune d’œuf.

Mais, indépendamment de cette première classe de réactifs, qui, tous, en se combinant avec les corps graisseux, forment des composés solubles dans l’eau, et que, par conséquent, on peut enlever facilement dès que la combinaison est faite, il est d’autres agens qui les rendent fluides, ou les atténuent en les divisant, et qui fournissent par là le moyen de les faire évaporer, ou de les enlever par le frottement ou par l’apposition d’autres corps poreux qui s’en imprègnent et les pompent, pour ainsi dire, pour les extraire du tissu même de l’étoffe.

Parmi les corps qui sont susceptibles de dissoudre les substances huileuses, les alkalis occupent le premier rang : mais comme ils exercent une puissante action sur les couleurs et les étoffes, surtout sur les laines et les soies, on ne peut les employer qu’avec les plus grands ménagemens : il y a plus, c’est que, dans leur état de causticité, qui est celui où ils peuvent dissoudre les huiles avec le plus de facilité, dans cet état, dis-je, ils attaquent les tissus et les couleurs avec une grande activité.

On est donc réduit à n’employer que les alkalis combinés avec l’acide carbonique, ce qui diminue prodigieusement leur effet sur les corps huileux, et, dans cet état, on se sert surtout du sel de tartre.

On peut néanmoins, lorsqu’il s’agit d’étoffes blanches de fil ou de coton, se servir des alcalis caustiques ; mais leur emploi exige même alors des précautions particulières, dont nous parlerons par la suite.

L’ammoniaque (alkali volatil) liquide ou concrète n’a pas au même degré les inconvéniens des alkalis fixes, mais son action n’est pas non plus aussi active ni aussi efficace.

Les combinaisons des alkalis avec les huiles formant ce qu’on connoît dans le commerce sous le nom de savon, ont la propriété de dissoudre une nouvelle quantité d’huile ou de tout autre corps de la nature des corps graisseux, de manière qu’on peut les employer pour enlever les taches huileuses, et on s’en sert à l’état de savon, ou bien en dissolvant le savon lui-même dans l’alcool (esprit de vin), ou en formant ce qu’on appelle essence de savon.

Les terres absorbantes, telles que la craie et les terres savonneuses, qui, presque toutes, contiennent beaucoup de magnésie, se combinent encore avec les corps graisseux, et on les emploie pour enlever les taches, sous le nom de pierres à détacher ou à dégraisser.

Le fiel de bœuf, le jaune d’œuf, pré- sentent aussi de grands avantages dans les cas dont il s’agit. Ces matières animales ont la propriété de dissoudre les corps graisseux sans altérer les tissus ni sensiblement la plupart des couleurs, de sorte qu’ils sont d’un très grand usage.

On est même dans l’usage de combiner ou de mélanger ensemble quelques-uns des corps dont nous venons de parler pour produire plus d’effet. C’est ainsi qu’on mélange le savon, le fiel, le jaune d’œuf avec les terres savonneuses qui donnent la consistance, pour former des pierres à détacher.

L’éther sulfurique a aussi la propriété de dissoudre les huiles ; ce dissolvant seroit d’autant plus précieux, qu’il n’attaque ni les couleurs ni l’étoffe ; mais il a l’inconvénient d’être trop volatil, et d’abandonner ou de se séparer trop aisément du corps qu’il tient en dissolution, lorsqu’on est forcé de recourir à la chaleur pour enlever des corps compacts et pesants, tels que la poix, la térébenthine, les huiles grasses.

M. Giobert a proposé l’alcool camphré comme le meilleur dissolvant des principes huileux ; mais il observe avec raison que, pour qu’il produise son effet, il faut qu’il soit rectifié avec le plus grand soin, et qu’il soit saturé de camphre autant que possible ; cet habile chimiste prescrit, en-même-temps, de ne pas nettoyer avec de l’eau la tache qu’on a dissoute, pour ne pas précipiter sur l’étoffe une portion du camphre, qu’on ne pourroit faire disparoître ensuite que par une nouvelle quantité d’alcool ordinaire.

Mais la substance la plus généralement employée pour enlever les taches d’huile, est l’huile volatile, ou essence de térébenthine : elle agit d’autant mieux qu’elle est plus récente ; lorsqu’on veut la préparer pour cet usage, il convient de la distiller sur la chaux vive. Cette huile volatile dissout tous les corps huileux, toutes les résines, et n’altère, en général, ni les couleurs ni les tissus. On peut la remplacer par d’autres huiles volatiles d’une odeur plus agréable on peut la mêler avec elles, et masquer, par ce moyen, sa mauvaise odeur. En général, ce sont des préparations de cette nature qu’on vend dans le commerce sous le nom d’essences.

Lorsque les corps graisseux sont très-tenaces, tels que les huiles cuites, la poix, etc., la plupart des substances dont nous venons de parler ne pourroient agir sur eux qu’en aidant leur action par une chaleur assez forte ; ce qui n’est pas toujours praticable sans danger : mais, dans ce cas, on cherche d’abord à les rendre plus fluides, en y ajoutant une huile très-liquide, ou du beurre fondu, et en aidant ensuite l’action du dissolvant par un léger degré de chaleur.

Indépendamment des agens dont nous venons de parler, et qui tous ont la propriété de dissoudre les huiles, nous avons dit qu’on pouvoit enlever ces taches par le secours d’une autre classe de corps qui avoit la propriété de les ramollir. La chaleur est celui de tous qu’on emploie le plus généralement : il suffit de l’appliquer à quelques-uns, et de les tenir dans un état liquide pour les évaporer, tels sont la cire, le suif, etc. Quant à ceux qui ne sont pas susceptibles de se volatiliser à un degré de chaleur incapable d’altérer l’étoffe, on se borne à les liquéfier ; et, à cet effet, on met l’étoffe tachée entre des papiers non collés, et on applique dessus un corps chaud capable de fondre la tache ; le corps graisseux, des qu’il est ramolli, passe dans les papiers avec lesquels il est en contact immédiat, et abandonne l’étoffe. On fait disparoître la tache en entier en répétant plusieurs fois l’opération, et en lui présentant chaque fois du papier qui n’en soit pas imprégné.

J’appelle corps résineux la térébenthine, la résine, la poix, et généralement toutes les substances très-inflammables, qui se dissolvent dans l’alcool. Ce sont, surtout, celles de ces substances qui sont employées à former des torches, ou à faire la base des vernis, qui font les taches, parce qu’on est dans l’usage de les liquéfier pour les appliquer à leurs divers usages.

Les agens qui peuvent enlever ces taches sont, pour la plupart, ceux dont nous venons de parler dans la précédente section ; mais, comme le plus grand nombre d’entr’eux ne peut agir qu’autant que les corps résineux sont convenablement ramollis, nous ne proposerons ici que l’alcool bien pur, qui a la propriété de dissoudre les résines et de n’altérer, en aucune manière, ni les étoffes, ni la plupart des couleurs.

On connoît, dans le commerce, quelques préparations qui sont particulièrement destinées à cet usage, telle que l’eau de la reine d’Hongrie.

On emploie aussi l’huile volatile ou essence de térébenthine, surtout lorsque la tache est formée par un corps tenace, la résine ou les vernis ; mais, dans ce cas, on est obligé de ramollir la tache avec un fer chaud, avant d’appliquer l’essence, et il est nécessaire de la laver ensuite avec de l’esprit de vin ou avec de l’eau de la reine.

Les sucs colorés des végétaux déposent tous sur les étoffes la couleur qui leur est propre, et c’est de ceux-ci que nous allons nous occuper, nous réservant de parler ailleurs des sucs qui attaquent les couleurs et les font changer.

Lorsque les sucs dont nous avons à parler dans cette section, sont récemment déposés sur une étoffe, une simple lotion à l’eau froide suffit pour les faire disparoître. Mais lorsqu’on leur a donné le temps de sécher, ils adhèrent alors avec plus de force, et l’eau seule ne suffit pas toujours pour les enlever. On a recours, dans ce cas, à d’autres agens, parmi lesquels nous distinguerons l’acide sulfureux et l’acide muriatique oxigéné, seul ou légèrement combiné avec la potasse : cette dernière combinaison est généralement appelée eau de javelle, du nom de la fabrique où on l’a préparée et employée à cet usage pour la première fois.

Comme ces deux acides ne peuvent pas se garder long-temps, sans perdre une grande partie de leurs vertus, et sans éprouver des changemens dans leur nature qui en altèrent la qualité et leur donnent de nouvelles propriétés ; comme d’ailleurs ces deux préparations ne se trouvent pas ordinairement dans le commerce, telles qu’il les faut pour être employées à enlever les taches de fruit, nous avons cru nécessaire de faire connoître le procédé par lequel on peut les obtenir.

1.° Préparation de l’acide sulfureux.

On peut préparer l’acide sulfureux de plusieurs manières ;

1.° En distillant deux parties d’acide sulfurique sur une de mercure, dans une cornue à laquelle on adapte un tube qu’on fait plonger dans une légère couche d’eau, qu’on met dans un premier flacon. Le peu d’acide sulfurique qui passe en nature, se dissout dans cette eau, tandis qu’un second tube recourbé conduit le gaz sulfureux dans un autre flacon rempli d’eau, où il se dissout. C’est l’eau du second flacon acidulée par cette vapeur, qui constitue l’acide sulfureux. (Voyez pl. 1., fig. 1..)

L’acide sulfureux préparé par ce procédé, est aussi pur qu’on peut le désirer, et on l’emploie à une concentration de 3 degrés de l’aréomètre de Baumé.

2.° Au-lieu d’employer le mercure, on peut se servir de la paille hachée ou de la sciure de bois, et distiller dans le même appareil. L’acide sulfureux qu’on obtient, par ce procédé, n’est pas aussi pur, mais il suffit pour les opérations auxquelles on le destine, et il est bien moins coûteux.

3.° Un procédé plus simple encore que ceux dont nous venons de parler, consiste à avoir une large assiette dans laquelle on met une couche d’eau ; on place dans le milieu une petite soucoupe ou capsule dans laquelle on met du soufre ; on allume ce soufre à l’aide d’un charbon, et, lorsqu’il est embrasé, on le recouvre d’une cloche de verre dont on fait plonger les parois dans l’eau de l’assiette ; la vapeur blanche qui se forme se précipite sur l’eau, s’y dissout et l’acidule. En répétant cette opération à plusieurs reprises, jusqu’à ce que l’eau marque deux à trois degrés au pèse-liqueur de Baumé, on obtient un acide propre à tous ces usages.

4.° L’odeur particulière que donne la combustion du soufre est due à l’acide sulfureux, qui ne diffère de l’acide sulfureux liquide, que nous obtenons par le procédé ci-dessus, qu’en ce qu’il est à l’état de gaz et qu’il manque du dissolvant aqueux, nécessaire pour pouvoir l’employer avec succès dans les opérations du Teinturier-Dégraisseur.

2.° Préparation de l’Acide muriatique oxigéné.

L’acide muriatique oxigéné est aujourd’hui d’un très-grand usage dans les arts, et on le prépare par des procédés plus ou moins compliqués pour l’employer dans les divers ateliers ; mais comme dans l’art du dégraisseur dont les opérations se répètent chaque jour, il faut des procédés simples et d’une exécution facile, nous ne ferons connoître ici que deux moyens pour obtenir cet acide.

1.° On a une fiole à médecine ou un petit matras de verre ; on adapte à leur goulot un bouchon de liége traversé par un tube recourbé, dont l’extrémité qui est en-dehors puisse plonger dans un flacon rempli d’eau. (Voyez fig. 2, p. 1.) On met dans la fiole ou le matras, une partie d’oxide de manganèse bien broyé (manganèse du commerce), on verse sur cet oxide environ trois fois son poids d’acide muriatique concentré, on adapte de suite le bouchon au goulot et on porte l’appareil sur un petit bain de sable chauffé, ou sur de la braise recouverte de cendres chaudes ; l’acide se dégage en vapeurs, lesquelles se dissolvent en grande partie dans l’eau du flacon. On continue l’opération jusqu’à ce qu’il ne passe plus de gaz dans le flacon. L’eau a contracté alors une odeur très-forte, très-désagréable, et a pris une légère teinte citrine.

2.° Au-lieu d’employer l’oxide de manganèse et l’acide muriatique seuls, on peut se servir de la composition suivante, et opérer toujours dans un appareil semblable au précédent : on fait un mélange de deux parties d’acide sulfurique, de trois parties de muriate de soude (sel marin) bien séché et bien broyé, et d’une partie d’oxide de manganèse pulvérisé avec le plus grand soin ; on affoiblit l’acide avec environ moitié son poids d’eau, et on procède à la distillation par le même procédé que dans l’opération précédente.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…