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Nouveau dictionnaire universel des synonymes de la langue française

François Guizot · 1809 · Free in the US

16,446 words · about 1 h 9 min to read

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Author
François Guizot
Language
French
Published
1809
Length
16,446 words · about 1 h 9 min
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1809 Partie I et II

1re éd., 1809

NOUVEAU DICTIONNAIRE

UNIVERSEL

DES SYNONYMES

DE

LA LANGUE FRANÇAISE,

Par M. F. GUIZOT

.

Rien n’est plus propre à enrichir une langue que la distinction des mots synonymes. On a dit : l’ordre agrandit l’espace : cette vérité peut s’appliquer ici.

Si une bonne administration, une grande régularité dans la destination et dans l’emploi des fonds, augmentent réellement la richesse des individus, il en est de même de la richesse des langues.

Avertissement

Quels qu’aient été mes efforts, je suis loin de regarder ce nouvel ouvrage comme complet ; je ne crois pas qu’un Dictionnaire des Synonymes puisse jamais l’être ; mais il fallait se borner. De plus de cent cinquante articles ajoutés à ceux que contient l’ancien recueil, quelques-uns avaient déjà été publiés ailleurs ; les autres sont de moi : j’ai choisi les mots qui m’ont paru le plus véritablement synonymes, ceux dont il est plus aisé de confondre, et par conséquent plus utile de distinguer les nuances.

Quelque justesse que je me sois appliqué à mettre dans ces nouveaux synonymes, ce n’est assurément pas sur cette partie de mon travail que je fonde l’opinion que je puis avoir des avantages du Dictionnaire que je publie ; mais je crois qu’il peut m’être permis d’insister sur le soin et l’exactitude que j’ai apportés dans sa composition générale.

Parmi les articles dont il est formé, ceux de Roubaud exigeaient des retranchements considérables : développés avec une sorte de diffusion et de prolixité, surchargés d’étymologies, la plupart hasardées et inutiles ; ils enveloppent trop souvent d’une abondance superflue les idées heureuses qui en font la base.

Les éditeurs de l’ancien Dictionnaire avaient senti la nécessité d’élaguer ce luxe embarrassant d’explications et d’exemples ; mais il fallait un choix, et c’est ce choix qui ne m’a pas paru dicté par le goût convenable. J’ai donc refait en totalité et sur un nouveau plan cette partie du Dictionnaire. J’ai regretté de ne pouvoir conserver les étymologies, dont quelques-unes au moins pouvaient présenter une utilité grammaticale ; mais dans un ouvrage de ce genre, ce qui n’est pas d’un intérêt général est déplacé ; je n’ai donc inséré d’entre les étymologies de Roubaud que celles qui étaient absolument nécessaires au développement de ses idées ; et quant à ses recherches, souvent ingénieuses, quelquefois hasardées, sur les terminaisons des mots, l’Introduction, où je les ai réunies, suppléera aux retranchements que j’ai été obligé de faire dans le corps de l’ouvrage.

Quant aux synonymes de l’abbé Girard, les éditeurs de l’ancien Dictionnaire en avaient supprimé quelques-uns ; j’ai cru devoir les insérer tous. J’ai rétabli presque tous les passages qui avaient été omis : si j’ai laissé subsister quelques-uns des anciens retranchemens, c’est dans un très-petit nombre d’articles.

Il ne me reste qu’un mot à ajouter sur ce Recueil : quelque mérite qu’aient à mes yeux les auteurs dont les travaux sont ici rassemblés, je ne partage pas toutes leurs opinions ; les distinctions qu’ils assignent entre les mots me paraissent quelquefois inutiles, hasardées ou même fausses. Mais j’ai prétendu faire un Dictionnaire des synonymes, et non pas un ouvrage sur les synonymes ; chaque auteur répond ici de son travail, et chacun est désigné par la majuscule initiative de son nom : ainsi

La lettre G. | désigne | Girard.

R. | Roubaud.

B. | Beauzée.

d’Al. | d’Alembert.

F. G. | F. Guizot, éditeur.

Anon. | Anonyme, etc.

L’Introduction dont j’ai fait précéder le Dictionnaire n’est qu’un Essai fort court, où j’ai essayé de développer rapidement la théorie des synonymes : s’il peut offrir quelque utilité à ceux qui s’occupent de cette intéressante partie de la langue, mon but sera entièrement rempli.

Introduction

Le caractère de la langue française donne encore pour nous un degré de plus à cette importance. Peu riche par le nombre des mots, notre Dictionnaire doit suppléer à cette indigence par la variété des significations. Un mot susceptible de trois acceptions est l’équivalent de trois mots ; il ne s’agit que de déterminer positivement la différence de ces acceptions ; cette détermination ajoute aux ressources de la langue par des distinctions fines, mais toujours vraies.

Les synonymes, d’après une étymologie rigoureuse, sont des termes qui ont le même sens : on a modifié cette acception, et on appelle synonymes les termes dont le sens a de grands rapports, et des différences légères, mais réelles.

Les rapports frappent au premier coup d’œil ; c’est à saisir les différences qu’il faut s’appliquer.

Le premier pas à faire vers ce but, est de fixer avec exactitude le sens propre de chaque mot, considéré d’une manière absolue et indépendante : il sera facile ensuite d’assigner les modifications que ce sens peut recevoir ; il ne restera plus alors qu’à comparer le sens propre des mots et leurs modifications pour découvrir clairement la diversité de leurs significations primitives et accessoires.

Pour déterminer le sens propre d’un mot, il faut le considérer sous deux points de vue ; l’un logique, l’autre grammatical : quant au premier, l’analyse des idées dont le sens du mot se compose est le guide qu’il faut suivre ; pour le second, l’examen de son étymologie est le principal moyen à employer.

L’analyse des idées constitutives d’un mot a pour résultat une bonne définition ; c’est donc par cette définition que doivent commencer tous les synonymes : elle se fait en rassemblant les diverses acceptions dont le mot est susceptible dans la langue, en voyant ce qu’elles ont entre elles de commun, et en prenant l’idée qui se retrouve dans toutes pour le sens propre du mot.

« Définissons les termes, dit l’abbé Roubaud, tirons de leurs définitions leurs différences, et justifions-les par l’usage. »

L’étymologie apprend aussi à connaître le sens primitif, et par conséquent le sens propre des termes. Je ne répèterai pas que si les erreurs où sont tombés quelques savans en s’occupant de ce genre de recherches, si les vains systèmes qu’ils ont rêvés, ont pu décrier l’étymologie auprès de ceux qui sont plus frappés d’un tour de force ridicule que de cent vérités découvertes, il n’en est pas moins vrai qu’elle est le seul flambeau à la lumière duquel on puisse étudier les langues, et sur-tout les rapports de synonymie qui existent entre les mots. Si l’abbé Roubaud, qui en avait senti l’importance, s’est laissé aller quelquefois à des hypothèses sans fondemens, c’est qu’il voulait, comme plusieurs Philologues, trouver tout dans les débris du Celte, et tirer du langage d’une peuplade toutes les langues modernes : son exemple montre un écueil à éviter, et ne fait aucun tort à l’étymologie en général, dont il a d’ailleurs profité souvent avec finesse et vérité.

Il est une espèce d’étymologie plus claire et moins incertaine que les autres, dont on se sert avec succès dans l’étude des synonymes ; je veux parler de celle des onomatopées.

Les onomatopées sont des mots qui rappellent par leurs l’objet ou l’action qu’ils désignent. Les langues, dans leur origine, n’ont dû être composées que d’onomatopées, et il en reste encore plus qu’on ne le croit vulgairement. Cette qualité seule, reconnue dans un mot, ne laisse aucun doute sur son sens propre ; elle lui donne, pour ainsi dire, un corps, en l’unissant d’une manière inséparable avec son objet : le signe devient l’image fidèle du signifié, et se trouve distingué par lui-même de ses synonymes.

Parmi les autres moyens que l’on peut employer pour reconnaître la signification primitive des mots, le plus remarquable est celui que fournit leur terminaison.

Comme les langues se sont formées avec plus de régularité qu’on n’est d’abord tenté de le croire, il est aisé de voir que les mots (les noms, par exemple) sont susceptibles d’être rangés, d’après leur terminaison, sous diverses classes essentiellement distinctes : ainsi la terminaison eur désigne en général celui qui agit, compétiteur, agriculteur,etc. ; la terminaison ion indique l’action de faire, suspension, sédition ; la terminaison té marque l’état où se trouve celui qui agit. L’inaction, par exemple, est l’acte de ne rien faire, de rester inactif, tandis que l’oisiveté est l’état de celui qui ne fait rien. Ces distinctions une fois établies, déterminent sur le champ, du moins sous certains rapports, le sens propre des mots.

La comparaison de notre langue avec le latin dont elle dérive, et avec les langues vivantes, sur-tout avec celles qui, nées de la même source, ont suivi à peu près la même marche dans leurs progrès, peut encore ne pas être inutile. Comme il arrive souvent que de deux mots synonymes, le premier est emprunté à une langue, le second à une autre, il importe de connaître leur sens dans la langue originaire, afin de savoir quelle est leur acception propre dans la nôtre : je prendrai pour exemple les synonymes bannir, exiler. Le premier vient de l’ancien mot allemand bann, qui signifia d’abord ce qui gênait la liberté d’un homme, désigna dans la suite l’acte de l’autorité judiciaire par lequel un homme était privé de sa liberté, exclu d’une communauté civile ou religieuse, et s’appliqua enfin à cette exclusion même qui était toujours le résultat d’une condamnation juridique. Exiler vient du latin exsilium (exsilire, qui veut dire simplement sauter dehors). Exsilium, dit Cicéron, non supplicium est, sed perfugium portusque supplicii : « L’exil n’est pas une condamnation, mais un refuge, un port contre elle. » (Orat. pro Cæcina, 100.34.) À la vérité, les Latins connaissaient aussi l’exil judiciaire ; mais, dans son sens primitif, l’exilé était simplement celui qui se trouvait contraint, par un motif quelconque, de vivre loin de sa patrie ; tel est aussi le sens dans lequel nous avons emprunté ce mot du latin, et c’est sur cette différence d’origine que repose la distinction établie par l’abbé Roubaud entre exiler et bannir. « Le bannissement, dit-il, est la peine infamante d’un délit jugé par les tribunaux ; l’exil est une encourue sans déshonneur, pour avoir déplu : l’exil vous éloigne de votre patrie, de votre domicile ; le bannissement vous en chasse ignominieusement… Ainsi on ne se bannit pas, on s’exile soi-même »

Cet exemple suffit pour montrer que l’on peut, souvent avec fruit, appeler à son secours la connaissance des langues étrangères ; mais c’est un moyen dont il ne faut user qu’avec circonspection. En passant d’une langue à une autre, les mots changent, pour ainsi dire, de patrie ; leur ancienne figure, leur première signification s’altèrent et se décomposent : ce serait donc à tort qu’on voudrait tirer de leur origine des inductions positives ; c’est un guide qu’on peut consulter, mais qu’on ne doit pas toujours suivre.

Ajouterai-je enfin que pour déterminer avec justesse le sens propre des termes, il faut connaître l’histoire des mœurs, des usages de la nation qui les emploie, et de celle à qui ils ont été empruntés ? La langue est intimement liée avec les habitudes, les principes de ceux qui la parlent ; elle en dépend comme l’image dépend de l’objet, comme le signe dépend du signifié : cette liaison, moins sensible lorsque la grammaire formée et perfectionnée s’est mise en quelque sorte à l’abri de la variation des opinions, ne laisse pas d’avoir toujours une influence réelle. Que l’on suive l’histoire de la langue française depuis François jusqu’à nos jours, en la comparant avec celle de nos mœurs et de nos coutumes, on sera frappé de leur conformité : nous verrons notre langue, revêtue d’abord d’un caractère de franchise et de naïveté chevaleresque, perdre de sa simplicité à mesure que disparaissait celle de nos idées, pour gagner en urbanité et en sagesse proportionnément aux progrès de la civilisation. Hérissée, sous Louis, des pointes et des jeux d’esprit qui faisaient les délices de ce temps, elle prit une tournure pleine de prétention et de subtilité, qu’elle échangea bientôt, sous Louis, contre un caractère de noblesse, d’élégance et d’ostentation conforme à celui de ce siècle. Le siècle suivant lui donna plus de clarté : elle était formée, il la fixa, mais en laissant encore sur elle l’empreinte de l’esprit qui régnait alors. « Ce serait, a-t-on dit, une chose assez curieuse à savoir, pour l’histoire des mœurs, que l’histoire des mots » : il n’est pas moins curieux pour l’histoire des mots de connaître celle des mœurs. Cette influence réciproque des usages et des opinions sur le langage, et du langage sur la direction et le progrès des connaissances, s’étend plus loin qu’on ne le suppose au premier coup d’œil.

Elle n’est donc pas à dédaigner pour la détermination du sens propre des synonymes ; mille exemples le prouvent. Ainsi le mot libertin ne désigna probablement d’abord que ceux qui faisaient usage de leur liberté. Pendant le siècle de Louis, on l’appliqua aux hommes trop libres dans leurs opinions politiques et religieuses. Motteville, dans ses Mémoires, se plaint des esprits libertins qui décrient le gouvernement. Orgon, dans le Tartuffe, dit en parlant de Valère :

Lorsque, sous la régence, la corruption des mœurs fut devenue le caractère de la société, on n’appela plus libertins que ceux qui se piquaient de penser librement sur les devoirs à observer dans le commerce des femmes, et ce mot devint synonyme de licencieux, débauché,etc. Ce dernier sens lui reste aujourd’hui, mais on voit quels changemens lui a fait subir l’altération progressive des principes. Le mot preude a éprouvé le même sort : preude femme signifiait autrefois une femme vertueuse et prudente, comme preud’homme signifiait un homme sage et vertueux. Quand les mœurs se relâchent, la vertu est souvent traitée d’hypocrisie : aussi, dans les temps modernes, le mot prude n’a-t-il plus désigné qu’une sagesse, une vertu affectée ; il a cessé d’être un titre honorable et s’est trouvé lié par des rapports de synonymie avec des termes dont jadis il était bien éloigné.

On voit, d’après cela, quelles ressources peut fournir la connaissance des mœurs et des habitudes de la nation aux diverses époques de son histoire : on en profitera d’abord pour établir le sens propre des mots, et ensuite pour découvrir les modifications qu’ils ont subies. Ce second travail n’est pas le moins essentiel : chaque modification met un mot en contact avec de nouveaux synonymes, et lors même qu’elle tombe en désuétude, le mot en conserve l’empreinte ; quelque positif que soit le sens qui lui est définitivement assigné, il lui reste toujours quelque chose des diverses acceptions qu’il a reçues ; ce sont des nuances que l’on ne doit jamais négliger : on apprendra à les connaître dans deux sources principales, l’usage écrit et l’usage parlé.

L’usage écrit se détermine d’après l’emploi qu’ont fait des termes les auteurs classiques de la langue. On n’a pas assez fait sentir encore la nécessité d’appuyer les distinctions établies entre les mots synonymes sur des exemples tirés des grands écrivains ; c’est le seul moyen d’assurer une autorité reconnue à des distinctions précaires tant qu’elles ne sont fondées que sur un avis isolé. Non seulement celui qui suivra cette marche donnera de la solidité à son travail, il découvrira de plus une infinité de modifications à travers lesquelles ont passé les termes dans les ouvrages de différens genres et de divers temps. Les bons auteurs sont les témoins irrécusables des variations de la langue ; ils lui en font subir eux-mêmes que leur nom seul fait adopter ; eux seuls peuvent nous apprendre à les connaître.

Cette étude est d’autant plus importante, que nous voyons quelquefois le même mot employé par certains auteurs dans une acception différente de celle qui lui a été donnée par d’autres, et lié ainsi à diverses familles de synonymes : cela est arrivé surtout à l’époque où la langue s’est fixée. L’expression d’honnête homme nous en offrira un exemple frappant : dans Saint-Évremond, elle est constamment synonyme de celle d’homme de bon ton, de bonne compagnie : dans ce sens, il appelle Pétrone un des plus honnêtes hommes du monde ; c’était même ainsi qu’on l’entendait dans la société. Cependant Boileau a pris honnête homme pour synonyme d’homme vertueux, lorsqu’il a dit que Lucilius, dans ses satires :

Aujourd’hui l’expression d’honnête homme n’est susceptible que de l’acception adoptée par Boileau ; celle d’homme honnête ne semble pas éloignée du sens que Saint-Évremond donnait à la première ; et cependant celle-ci doit avoir conservé quelque chose de son ancienne signification, puisque l’abbé Roubaud a considéré honnête homme et homme honnête comme étant encore synonymes.

J’ai insisté sur cet exemple, pour montrer la nécessité d’étudier chez nos auteurs eux-mêmes, seuls régulateurs et seuls juges de l’usage écrit, les modifications, soit simultanées, soit successives, que le sens propre des mots a pu ou peut encore admettre.

Quant à l’usage parlé, on vient de voir qu’il n’est pas toujours d’accord avec l’usage écrit ; c’est une raison de plus pour ne pas le négliger. Il est d’ailleurs une infinité de mots qui sont plutôt du ressort de la conversation que de celui du style, et dont les modifications nous sont connues uniquement par la tradition, de quelque manière qu’elle arrive jusqu’à nous. Cet usage, plus arbitraire et plus passager que l’usage écrit, parce que celui-ci devient une règle dès qu’il est consacré dans les livres classiques, est plus difficile à reconnaître ; il faut en chercher les traces chez les poètes comiques, dans les correspondances et dans les mémoires des contemporains.

On observera que je n’ai encore parlé que de l’usage des temps antérieurs au nôtre ; celui-ci cependant ne paraît pas devoir être oublié : peut-on s’en servir avec fruit dans l’étude des synonymes ?

Il est aisé de sentir que nous ne pouvons avoir d’usage écrit moderne ; il n’appartient qu’aux auteurs classiques de le former, et les auteurs ne deviennent classiques dans la langue que lorsque la postérité les a honorés de ce titre ; elle a le droit de juger ceux dont les exemples doivent faire règle pour elle. Quel que soit donc le mérite de nos contemporains, il ne faut user de leur autorité qu’avec une grande circonspection ; dussions-nous d’ailleurs les prendre pour modèles dans nos propres ouvrages.

Il n’en est pas ainsi de l’usage parlé : incertain et fugitif, il n’a sur la postérité aucune influence positive ; l’histoire de la langue est le seul rapport sous lequel il puisse l’intéresser. Formé presque au hasard, fondé souvent sur des motifs de peu de valeur, il n’oblige que les contemporains, qui eux-mêmes en sont plutôt les témoins que les juges ; c’est à eux de transmettre aux générations à venir les modifications qu’il fait subir aux mots, puisqu’elles sont des règles pour eux, et ne seront peut-être pour elles que des faits isolés et sans pouvoir. Celui qui s’occupe de la synonymie des mots doit donc y avoir égard ; et cette précaution est d’autant plus nécessaire, que, ne pouvant prévoir les variations que subira la langue, il écrit essentiellement pour ses contemporains.

Tels sont les principaux moyens à prendre pour déterminer la signification propre des mots et les modifications dont elle est susceptible, en examinant chacun d’eux d’une manière indépendante, abstraction faite de tout synonyme et de toute comparaison. C’est par-là que doit commencer notre travail. Après l’avoir considéré sous ce premier point de vue, j’arrive au moment où finissent ces opérations préliminaires ; le sens propre des divers synonymes est fixé ; leur histoire, leurs alternatives sont connues, il ne reste plus qu’à les rapprocher, à les comparer, à les adapter, pour ainsi dire, les uns aux autres, afin de voir par quels points ils ne se touchent pas, quelles nuances les distinguent, et quelles conséquences en résultent pour l’emploi qu’on peut en faire.

La question la plus importante qui se présente dans l’examen des principes généraux qui doivent présider à ce travail, est celle de savoir quelles sont les conditions nécessaires pour que des mots soient synonymes ? La plupart de nos auteurs ont attaché à ces conditions peu d’importance ; ils les ont laissées dans le vague ; l’usage seul leur a servi de guide et souvent même ils l’ont abandonné pour établir des rapports de synonymie et des distinctions entre des mots si différens, que personne ne se serait avisé de les confondre. Les uns n’ont cherché qu’à faire briller leur esprit, les autres ont voulu développer des étymologies favorites. Le moindre inconvénient qui résulte de là est la perte d’un travail sans fruit, puisqu’il est sans nécessité.

Nous avons appelé synonymes les termes dont le sens a de grands rapports et des différences légères mais réelles. Les synonymes les plus parfaits seront ceux qui auront entre eux les rapports les plus grands et les différences les plus légères. C’est d’après ceux-là que nous devons raisonner pour résoudre d’une manière rigoureuse la question que nous nous sommes proposée : il faut donc tracer la limite qui sépare la plus grande ressemblance possible d’une parfaite similitude ; tous les mots qui se trouveront sur cette limite seront synonymes.

Les idées exprimées par des mots synonymes, sont ou subordonnées ou coordonnées. Les idées subordonnées à une autre idée sont celles qui reproduisent cette idée mère, avec de certaines modifications. Ainsi les idées de reproche, blâme, censure sont des idées subordonnées à celle de désapprobation, parce que celle-ci se trouve dans chacune d’elles, quoique diversement modifiée. J’appelle idées coordonnées celles qui contiennent la même idée mère avec des modifications différentes ; ainsi les idées de reproche, blâme, censure, sont des idées coordonnées entre elles.

Les termes qui expriment les idées subordonnées ou des idées coordonnées peuvent seuls être considérés comme synonymes.

La synonymie des premiers c’est-à-dire celle des mots qui expriment les idées subordonnées avec celui qui exprime l’idée mère, a été révoquée en doute par quelques philologues, entre autres par l’allemand Fischer, mais à tort. Examinons, en effet, quel est le vrai caractère des synonymes.

Les synonymes ne peuvent être des noms propres : (propria) ils doivent être des noms génériques (appellativa). Il n’y a point de synonymie entre les mots qui désignent des choses individuelles ; ils sont distincts par leur nature même ; ils n’offrent aucune nuance à saisir, car du moment où il en y aurait une, ils n’exprimeraient plus le même objet individuel. Pour que des mots puissent être synonymes, il faut donc qu’ils expriment des choses générales.

Il suit de là qu’une idée générique commune est nécessaire aux mots synonymes : plus cette idée générique qui fait leur rapport sera voisine de l’idée particulière qui fait leur différence, plus la synonymie sera grande : si les mots n’ont en commun qu’une idée générique très-éloignée, ils ne seront pas vraiment synonymes, car alors leur sens propre et leurs caractères distinctifs seront aisés à assigner. Ainsi les mots mer et fleuve ne sont pas synonymes, parce qu’ils n’ont en commun que l’idée générique éloignée d’eau, tandis que les mots fleuve et rivière peuvent être considérés comme tels, parce qu’ils ont en commun l’idée générique très rapprochée d’eau courante.

Or, les mots qui expriment les idées subordonnées ont en commun avec celui qui exprime l’idée mère, cette idée elle-même, et ils peuvent en être peu éloignés ; rien ne s’oppose donc à leur synonymie. Les mots déserteur et transfuge me serviront d’exemple. Déserteur contient l’idée mère ; il désigne un soldat qui abandonne, sans congé, le service auquel il est engagé : transfuge exprime une idée subordonnée, car il ajoute au sens propre de déserteur l’idée accessoire de passer au service des ennemis ; cependant ces deux mots sont de vrais synonymes, et Beauzée les a traités comme tels.

À la vérité, les synonymes de ce genre sont moins parfaits que ceux qui ont pour objet des mots représentatifs d’idées coordonnées. Il est plus aisé de voir ce que l’idée subordonnée ajoute à l’idée mère, que d’assigner les nuances différentes par lesquelles des idées coordonnées se distinguent entre elles ; mais cela n’empêche pas que les premières ne soient aussi du domaine de l’étude qui nous occupe, domaine qu’une rigueur extrême rendrait trop borné.

Il arrive parfois qu’un mot a deux significations, dont l’une correspond à une idée principale, l’autre à une idée particulière ; celle-ci peut avoir des idées coordonnées, celle-là des idées subordonnées ; en sorte que le mot se trouve lié à des synonymes des deux genres. Ainsi le mot poids désigne arbitrairement la qualité qui fait tendre les corps vers le centre de la terre ; sous ce rapport il exprime une idée coordonnée à celle des mots gravité, pesanteur, avec lesquels il est synonyme, mais il est de plus lié par des rapports de synonymie avec les mots charge, faix, fardeau, qui expriment des idées subordonnées à celle de poids, à laquelle ils ajoutent l’idée accessoire de porter. Une charge, un faix, un fardeau, sont des poids que l’on porte : on dit figurément soutenir le poids des affaires, comme on dirait, soutenir le fardeau des affaires.

C’est pour avoir négligé de distinguer la synonymie qui résulte de la subordination des idées à une autre, de celle qui résulte de leur coordination entre elles, que l’abbé Girard a soutenu contre l’Encyclopédie que le mot poids n’était pas synonyme des mots charge, fardeau, faix, mais seulement des mots gravité et pesanteur.

Il n’est pas même nécessaire pour qu’un mot se rattache à différentes familles de synonymes, qu’il ait avec les unes des rapports de subordination, et avec les autres des rapports de coordination ; il suffit qu’il soit susceptible de différens sens. Le mot imputer, par exemple, est dans une acception synonyme de déduire, retrancher ; et dans une autre, il est synonyme d’accuser, inculper, quoiqu’il n’ait avec ces deux familles de mots que des rapports de coordination : cette multiplicité de sens ayant presque toujours pour cause le nombre des idées simples qui forment l’idée composée que le mot exprime, l’analyse de ces idées simples est la voie la plus sûre pour découvrir les divers sens du mot, et par conséquent ses diverses branches de synonymie.

Il ne sera pas inutile de joindre à ces réflexions un tableau de synonymes successifs qui puisse offrir une application claire et complète de la théorie que je viens d’exposer.

On voit, par ce seul exemple, à combien de synonymes un mot peut se trouver associé par des rapports éloignés sans doute, mais réels, quoique incapables d’établir entre ce mot et les derniers de ceux qui s’y attachent une synonymie proprement dite. Il suffit de jeter les yeux sur ce tableau pour reconnaître la nécessité des deux conditions sans lesquelles, comme nous l’avons dit, les mots ne sauraient être synonymes. doivent être liés par une idée générique commune ; différenciés par des idées particulières assez peu distantes, soit de l’idée générique, soit entre elles, pour qu’une analyse fine puisse seule les distinguer.

Gardons-nous de croire cependant que tous les mots où ces conditions sont réunies soient synonymes : ils peuvent avoir des propriétés qui s’y opposent. Je vais en indiquer quelques-unes.

termes dont le sens propre peut être saisi au premier coup d’œil, c’est-à-dire dont la composition est telle qu’elle indique clairement ce qu’il y a de commun et de particulier dans les idées qu’ils expriment, ne sauraient être synonymes. C’est à tort que ont fait entrer dans leur synonymie anglaise, les expressions chien de chasse, chien couchant, chien basset elles ont, à la vérité, une idée générique commune et une idée particulière qui les différencie ; mais cette dernière, énoncée d’une manière positive, les distingue trop spécialement pour qu’une analyse quelconque soit nécessaire.

mots qui expriment des objets physiques, susceptibles de tomber individuellement sous les sens, ne peuvent être traités comme synonymes, parce que la seule inspection de l’objet suffit pour faire connaître leurs caractères distinctifs ; tels sont un grand nombre de mots qui désignent des ouvrages de l’art ou des productions de la nature. Un chêne, un tilleul, sont de grands arbres ; une tasse, un verre sont des vases à boire ; un palais et une cabane sont des habitations, et cependant ces mots ne seront jamais dits synonymes, car la simple représentation de l’objet les distingue clairement.

Il y a ici une exception à faire. Les objets qui sont du domaine des sens appartiennent quelquefois à diverses classes de choses ; ils sont liés avec chacune de ces classes par différens rapports, et diversement modifiés par chacun de ces rapports ; ils tirent souvent leur nom de ces modifications mêmes. Ainsi la copie faite par un peintre de la tête d’une personne quelconque s’appelle une image et un portrait ; elle est image en tant qu’elle offre la ressemblance de l’original, et portrait en tant qu’elle est peinte, image peinte. En voyant cette copie, je vois en même-temps une image et un portrait ; mais cette vue ne m’apprend rien de ce qui distingue le portrait de l’image ; elle ne me découvre pas leurs caractères particuliers ; il faut donc avoir recours à l’analyse des synonymes.

Ce cas se présente toutes les fois que les mots représentatifs des objets physiques ne les désignent pas d’une manière positive et spéciale.

, les termes techniques ou scientifiques dont la signification propre est fixée dans la science ou dans l’art auquel ils appartiennent et hors duquel il ne se présentent pas ordinairement, ne sauraient être synonymes ; ainsi une houe n’est pas synonyme d’un hoyau, quoiqu’on les confonde souvent, parce qu’en agriculture un hoyau est une houe à deux tranchans.

Il est des mots qui, bien qu’appartenant à une science, se reproduisent fréquemment hors de son domaine, et sont d’un grand usage, soit dans la prose, soit dans la poésie ; sous ce dernier point de vue, on peut, je pense, les considérer comme synonymes, bien qu’ils ne le soient pas dans la science à laquelle ils appartiennent ; ainsi les mots fleuve et rivière ne sont pas synonymes pour un géographe, qui n’appelle fleuve que la rivière qui a son embouchure dans la mer, mais ils peuvent l’être pour le poète qui, sans doute, n’est pas obligé à une exactitude plus minutieuse que celle du Dictionnaire de l’Académie, où l’on ne met entre fleuve et rivière d’autre différence que celle de la grandeur.

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