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PARIS,
Avis du rédacteur
e n’est pas un roman que j’offre au public, mais une anecdote véritable qui m’ayant inspiré le plus vif intérêt, m’a paru digne de lui être présentée. Je n’en doutais pas lorsque je l’ai entrepris ; quelques réflexions ont depuis affaibli au moins cette opinion. C’est auprès d’Offenbourg, qu’on m’a lu le manuscrit qui contenait cette petite aventure, c’était presqu’en face du lieu de la scène, que je connaissais d’ailleurs parfaitement, et que je voyais, encore dès que je levais les yeux ; d’après tout ce qu’on m’avait dit auparavant j’étais persuadé de la vérité de ce récit ; l’effet qu’il produisit sur moi n’a rien que de naturel ; mais il m’est impossible de placer mes lecteurs dans la situation où je me trouvais, de leur communiquer cette persuasion où j’étais, où je suis de l’existence des faits et des personnages, et dès-lors ce petit ouvrage retombant pour eux dans la classe des mille et une histoires véritables, qu’a déjà fournies la révolution, aura peut être le même sort que la plupart d’entre elles.
Décidé néanmoins à le publier, j’ajouterai seulement, que le manuscrit m’ayant été remis avec la permission d’en faire ce que je voudrais, je me suis borné à en corriger le style, qui était celui d’un Alsacien, qu’un séjour presque continuel dans son village n’avait pas dû rendre très-familier avec notre langue ; à raccourcir des réflexions sur la religion et l’éducation, estimables au fond, mais qui auraient exigé du tems et du talent pour être présentées d’une manière à-la-fois et utile ; d’ailleurs je ne me suis permis aucune altération au fonds de l’histoire, qu’on trouvera sans doute extraordinaire ; mais qu’on se rappelle que, si l’on a raison de dire, que le vrai n’est pas toujours vraisemblable, c’est sans doute dans le siècle où nous vivons.
Tome premier
epuis deux ans j’avais été obligé de quitter ma patrie ; mais ne pouvant éloigner de mon cœur une espérance qui lui était trop chère, je restais le plus près de la frontière qu’il m’était possible, comme si j’avais craint en m’éloignant de m’exposer à éloigner mon retour. Une petite maison sur une colline aux environs d’Offenbourg, me servait de retraite, de là je contemplais chaque jour la belle plaine de l’Alsace, et je n’en passais pas un seul sans voir cette France qui pouvait me proscrire, mais non pas m’empêcher de l’aimer.
Enfin Robespierre succomba ; déjà deux mois s’étaient écoulés depuis sa ; l’humanité commençait à soulever le fardeau dont il l’avait trop long-tems accablée ; on ne pouvait pas encore compter sur le bonheur ; mais enfin la vie n’était plus menacée, et vivre en France n’est-ce pas déjà beaucoup ? Je ne m’étais occupé que de ce qui pouvait hâter la fin de mon exil ; cependant Robespierre m’avait proscrit, et ne pouvant encore sans dangers revoir les lieux où je suis né, je voulus au moins respirer l’air d’une des provinces de ce pays dont le nom seul me faisait tressaillir ; et après avoir pris les précautions qu’exigeait la prudence, je résolus d’aller habiter l’Alsace.
Je partis d’Offenbourg, le 30 septembre 1794. Je passai le Rhin à Altenheim ; je trouvai sur la rive opposée un habitant de Colmar, qui étant prévenu par un de nos amis communs, se chargea de me conduire dans cette ville, de me procurer les moyens d’y rester, et même ceux de parcourir tout le département.
Ce n’est pas mon histoire que je veux raconter, aussi je ne parlerai pas de mon séjour dans la seconde ville de l’Alsace ; mais je ne saurais m’empêcher de consacrer ici le bon accueil que je reçus de ses habitans, dont plusieurs n’ignoraient pas ma situation et par conséquent les dangers auxquels pouvait les exposer la bien- veillance qu’ils me témoignaient.
Quand on sort de Colmar par la route de Strasbourg, on aperçoit sur la gauche de vastes ruines qui couronnent, une des plus hautes montagnes de toute cette partie des Vosges. J’avais déjà fait plusieurs promenades de ce côté-là ; et bientôt la curiosité me décida à visiter ces antiques restes du château de ; c’est ainsi que s’appellent les ruines dont je viens de parler.
J’étais à peine à moitié de la montagne, lorsque je rencontrai un homme déjà avancé en âge, qui s’appuyait sur l’épaule d’un jeune garçon de douze à treize ans, et tenait par la main une jeune fille de dix à onze. L’homme âgé était mis simplement, mais d’une manière qui annonçait une condition un peu relevée ; les deux enfans étaient vêtus comme ceux d’un paysan qui jouit d’une certaine aisance. Le trio marchait lentement, et le chemin qui commençait à devenir pénible, ne me permettait pas d’aller plus vîte qu’eux, ce qui me donnait tout le tems de les observer. Le vieillard parlait à ses petits compagnons avec l’air et le ton que pourrait prendre le plus tendre père ; les enfans paraissaient lui répondre avec sensibilité et respect. Après les avoir suivis quelques momens à une assez courte distance, leur ayant entendu parler de la ruine, et ne pouvant douter, vu le chemin qu’ils pre- naient, qu’ils n’eussent comme moi le projet d’y aller, je me décidai à les aborder, et à leur demander la permission de continuer ma promenade avec eux. Le vieillard accepta ma proposition, en s’excusant sur la lenteur que son âge apporterait nécessairement à ma marche. « Vous serez peut-être étonné, ajouta-t-il, de me voir faire cette course pénible, sur-tout si je vous dis que, connaissant ces ruines depuis long-tems, elles ne peuvent plus être pour moi un objet de curiosité ; mais elles en sont un de reconnaissance, et c’est en actions de grâces que je fais presque tous les mois ce fatiguant pélerinage. »
Je continuai de monter en cau- sant avec lui : je regardais ces deux enfans, je le regardais lui-même ; leur ton, leurs gestes à tous trois semblaient annoncer qu’un lien bien cher les unissait ; cependant la nuance que j’appercevais dans leurs vêtemens, et même dans quelques-unes de leurs manières, ne me permettait guères de croire que les enfans fussent nés dans le même état que ce vieillard, qui leur témoignait une tendrese vraiment paternelle. Il pénétra le sujet de mes réflexions. « Vous cherchez à deviner, me dit-il, ce qui m’attache à ces deux enfans ; je vous le dirai ; je voudrais le dire à toute la terre, ajouta-t-il avec le plus grand attendrissement ; mais puisque vous voulez monter jus- qu’au château, c’est là où je vous raconterai mon histoire et la leur ; le lieu vous la rendra plus intéressante. » Je le remerciai de sa promesse, et après avoir marché encore une heure peut-être, nous arrivames au haut de la montagne.
Nous trouvames d’abord une ruine d’une étendue considérable. Le vieillard, qui était devenu mon guide me fit entrer dans ces immenses et silencieux débris, qui m’inspirèrent bientôt cette sombre mélancolie que fait toujours naître tout ce qui réveille en nous le sentiment de la destruction. On arrive à cette ruine par une porte qui était jadis la principale entrée du château. Elle conduit dans une petite cour entièrement de bâti- mens, et flanquée de quatre tourelles, qui contenaient chacune un escalier ; deux de ces tourelles sont encore conservées ainsi que les escaliers, de manière qu’on peut monter sans danger jusqu’à une assez grande hauteur. Hormi les toits, les bâtimens que l’on trouve à gauche en entrant dans cette cour sont presque dans leur entier. Mon conducteur me fit remarquer une grande salle de plein pied avec la cour ; il me montra une ouverture d’environ cinq à six pouces de diamètre qui perçait la vôute, qui du reste était parfaitement conservée. Nous montames l’escalier qui communique de cette salle à plusieurs appartemens qui sont au-dessus. Le vieillard me con- duisit vers cette ouverture que nous avions vue d’en bas, et me recommanda de ne pas l’oublier parce qu’il m’en parlerait dans son histoire. Ensuite il me fit entrer dans une autre chambre, où peu de tems auparavant, on avait construit avec des branches, une espèce de cabane qui était déjà un peu en désordre, mais qui contenant encore quelques meubles grossiers, semblait annoncer qu’elle était abandonnée très-récemment. Le vieillard recommanda encore à ma mémoire cette cabane, ainsi que plusieurs raies noires qui sillonnaient le mur, et ne pouvaient être que des traces de la foudre ; et en général il m’engagea à me bien rappeler tout ce que je verrais jus- qu’à l’autre bout de la montagne, cela étant nécessaire pour l’intelligence de ce qu’il allait me raconter.
Nous redescendimes, nous parcourumes rapidement la partie droite de la cour, où tout était absolument en ruine ; nous revinmes auprès de la première salle dont j’ai parlé ; nous trouvames au pied de l’escalier, et en face de la grande porte d’entrée, un passage, qui traversait un des côtés des bâtimens qui entourent cette cour ; nous le suivimes, il nous conduisit dans une autre cour plus grande, qui avait été jadis entourée de hautes murailles, peut-être de quelques bâtimens, et ne l’était plus que de monceaux de pierres : aux deux angles opposés au château, on voyait les restes de deux tours entièrement renversées ; l’éboulement de celle du côté droit ne paraissait pas bien ancien, j’en fis la remarque. Il n’y a pas un an, me répondit le vieillard, que la plus grande partie de cette tour était encore sur pied ; observez seulement l’énormité de ses débris, et mon histoire vous apprendra ce qu’elle cache à vos yeux.
Nous ne nous arrêtames pas davantage, et quand nous eumes franchi l’enceinte de cette cour, j’aperçus à l’autre extrémité de la même montagne, un autre château ruiné, moins étendu que celui d’où nous sortions. « C’est-là surtout, me dit le vieillard, le but de mon voyage, je peux bien dire de mon pélerinage, car je ne saurais y venir sans éprouver des sentimens religieux : venez, et quand vous saurez ce qui m’y amène, vous verrez dans ces ruines un monument que la vertu de ces deux enfans doit rendre à jamais intéressant pour tous les cœurs sensibles. »
Le chemin qu’il nous fallait suivre, absolument sur la crête de la montagne, était fort difficile ; des pierres roulantes, des rochers, des crevasses le rendaient même dangereux ; mais les deux enfans, lestes et accoutumés à gravir, passaient les premiers, nous indiquaient où il fallait poser le pied, quelquefois posaient eux-mêmes ceux du vieillard ; enfin après avoir été assez long-tems à parcourir cette distance, qui était beaucoup plus considérable qu’elle ne le paraissait d’abord à l’œil, nous arrivames auprès d’un fossé sec, taillé dans le roc ; il nous fallut y descendre, pour monter de-là dans la ruine. Deux pans de murailles seulement étaient encore debout. ne voyait d’ailleurs que des pierres çà et là : des ronces et quelques sapins en couvraient une partie, le reste paraissait avoir été bouleversé tout récemment. Le vieillard me confirma dans cette idée en disant : « Cet amas de ruines que vous voyez-là couvre un souterrain, qui a été ma demeure ; demeure qui semblait faite pour être l’asile des brigands, ou des monstres ennemis des humains, et qui a dû devenir celle d’un honnête homme, pendant ces jours de deuil où les brigands n’avaient plus besoin de se cacher. Venez sur ce tertre d’où l’on découvre l’Alsace et la Souabe, et où l’œil n’est arrêté que par les montagnes qui encadrent un des plus magnifiques tableaux de l’univers ; vous en sentirez mieux la cruelle situation de celui qui peut voir sans cesse une si belle terre, et qui sait qu’il ne peut plus la fouler, sous peine de la vie. » Cette réflexion m’arracha un profond soupir. Je suivis tristement le vieillard. Il me fit asseoir à sa droite ; les deux enfans se mirent à nos pieds ; et nous restames quelque tems en silence. Le vieillard me montrait de la main cette pleine immense, ce Rhin majestueux dont on pouvait suivre le cours pendant plus de vingt lieues. En face de nous les montagnes Noires reposaient nos regards, qui venaient de se fatiguer en se perdant dans un sans bornes, à notre droite vers Bâle, et à notre gauche vers Strasbourg. Le vieillard paraissait transporté et plein de l’enthousiasme qu’inspire la vue d’un si beau pays, sur-tout quand il est le nôtre. Il me montrait tout par signe et semblait craindre en parlant d’affaiblir ce qu’il voulait exprimer. Enfin après m’avoir laissé le tems d’admirer cet étonnant point de vue, et m’avoir fait remarquer le contraste de ces riches provinces qui étaient à nos pieds, avec les tristes vallées et les montagnes arides qui étaient derrière nous, il commença ainsi l’histoire qu’il m’avait promise ;
Le village de Kestenholz, le troisième de ceux que vous voyez sur la gauche, en suivant le pied de la montagne, est depuis long-tems ma demeure. Une fortune aisée, des voisins qui me considéraient, quelques amis qui me chérissaient, m’y faisaient jouir d’une existence aussi heureuse qu’il est possible d’en trouver sur la terre. La révolution est venue là comme ailleurs réveiller les passions turbu- lentes. Je fus signalé bientôt comme ennemi du désordre ; cependant ne voyant pas la possibilité d’une résistance utile, je renfermai ma douleur en moi-même ; et une vie bien obscure et bien insignifiante me dérobait depuis trois ans à la fureur révolutionnaire, lorsque l’entrée des Autrichiens dans notre province ayant achevé d’exaspérer les esprits, il fallut absolument se prononcer ou perdre sa liberté. J’avais bien voulu m’humilier, mais je ne voulais pas m’ ; je voulais bien taire mon opinion, mais je ne voulais pas en afficher une qui n’était pas la mienne, et je fus bientôt noté comme très-suspect.
L’été cependant se passa en menaces, et ma liberté ne me fut pas encore ravie ; ce fut à la fin d’octobre, après que les Autrichiens eurent forcé les lignes de Weissembourg, que les incarcérations se multiplièrent ; j’allais enfin être arrêté, lorsque j’en fus prévenu par une personne de ma connaissance, qui, quoique du parti dominant, conservait encore pour moi de l’amitié. Elle me conseillait de fuir à quelque prix que ce fût, et sans perdre un seul instant. Quoique ma vie fût devenue bien peu précieuse à conserver, un mouvement naturel me fit suivre sans hésiter le parti qui m’était indiqué. Me donnant à peine le tems de prendre ce que j’avais d’argent dans ma maison, je la quittai sans savoir où je tournerais mes pas, n’osant pas même me confier à mes domestiques que je craignais de trouver disposés à servir mes ennemis plutôt que leur maître.
Je pensai d’abord à me réfugier dans les montagnes, et à m’y cacher jusqu’à ce que l’orage fût calmé, ou que je pusse trouver les moyens de passer la frontière ; ce que je ne pouvais pas faire sans un guide, ou du moins sans les conseils de quelqu’un plus habitué que moi à courir le pays, et qui connût les chemins les plus détournés, ou qui étaient gardés avec moins de surveillance.
Dix ans avant la révolution, j’avais marié, à un habitant du village d’Orschweiler (celui qui est absolument au pied de cette montagne), une femme qui avait servi long-tems dans ma maison. Quoique cette femme fût morte depuis deux ans, et que depuis plus de six mois son mari m’eût un peu négligé, je ne pouvais pas croire qu’il eût oublié si qu’il me devait tout le bien-être dont il jouissait. Je résolus donc de m’adresser à lui pour savoir comment je pourrais me soustraire aux recherches de mes . J’étais venu assez souvent dans sa maison, pour en connaître toutes les avenues, et je parvins à y entrer par le jardin sans être vu de personne du village. Il était absent, et je fus reçu par ses deux enfans, qui sont ceux que vous voyez ici. Georges (c’est le nom du garçon) m’apprit que son père était allé à Schelestadt, et ne reviendrait que bien tard, ou peut-être même le lendemain. Je lui dis que mon intention était de l’attendre ; mais un geste d’étonnement que je vis faire à cet enfant attira mon attention, et je lui demandai si ma présence le gênait. Il faut vous dire que, du vivant de leur mère ces deux enfans venaient me voir une fois tous les mois ; ils y avaient manqué depuis quelque tems, mais je l’attribuais aux troubles qui engageaient les gens paisibles à rester chez eux, et pouvaient bien sur-tout effrayer des enfans. Vous, nous gêner ! me répondit Georges presqu’en pleurant ; mais, c’est que… quand mon père reviendra…… Il balbutia encore quelques mots en me prenant les mains, et son cœur semblait fortement oppressé. — Eh quoi ! mon cher Georges, ton père pourrait-il me voir avec peine ? Pour toute réponse il pencha tristement la tête, et je vis que sa sœur Henriette s’essuyait les yeux.
Expliquez-vous, leur dis-je encore, je ne veux pas vous coûter des larmes. Je n’en obtins que des phrases sans suite, mais à travers lesquelles je compris bien que leur père, très-chaud révolutionnaire, s’était depuis quelque tems expliqué sur mon compte, de manière à laisser croire qu’il ne me ferait pas un bon accueil, et que loin de m’aider à me cacher, ou de favoriser ma fuite, il était probable qu’il se ferait un devoir, peut-être même un plaisir, de me livrer.
Cette funeste découverte m’attéra, et je m’assis en portant la
main à mon front, comme un homme qui vient d’être saisi d’un violent désespoir. Ces deux enfans se précipitèrent sur moi, en m’appelant leur maître, leur bon maître, nom qu’ils m’avaient toujours donné, et cherchant à me consoler par leurs caresses. Je n’y fus pas insensible. Vous aimez donc encore votre maître ? leur dis-je en les serrant affectueusement dans mes bras. — Ah ! toujours, toujours.
Entraîné par ma position peut-être, mais aussi par un mouvement de la plus sensibilité, j’osai confier mon sort à la discrétion de ces enfans. Il me semblait que je me jetais entre les bras de l’innocence. Ils m’écoutèrent avec la plus grande attention, se regardèrent tristement et restèrent quelque tems sans répondre. Enfin Georges rompit le silence : Oh ! les méchans, s’écria-t-il : hélas ! comment faire ? Je n’ai que douze ans, je ne suis pas en état de vous défendre, mais je marche bien, je peux vous servir de guide ; où voulez-vous que nous allions ? » Je lui demandai s’il connaissait bien la montagne. — Oh oui ! il n’y a pas un coin du que je n’aye parcouru. — Rien que le ? — Oh ! non, je n’ai jamais été plus loin que la vallée qui est derrière. Mais… ne pourriez-vous pas vous cacher dans le vieux château, en attendant que votre affaire s’ar- range, ou que ?…… que sais-je moi ! je voudrais bien vous sauver !
Cette idée de me cacher dans le vieux château, ne me choqua point du tout : j’objectai seulement à Gorges que si j’étais obligé de rester long-tems dans cette solitude, je bien y mourir de faim. Ne craignez rien, me dit-il, il n’y a pas de jours que je n’aille à la montagne, pour amasser de l’herbe ou des feuilles ; je ne monte pas tous les jours au château, mais si vous y êtes, j’y monterai, et je trouverai bien le moyen de vous porter quelque chose. La candeur avec laquelle il me donna cette assurance me transporta ; et je regardai comme un avis du ciel ce qui sortait de la bouche de cet enfant. Eh bien ! lui dis-je, je me livre à toi, mon cher Georges, sauve ton vieux maître : cette bonne action ne restera pas sans récompense. Mes enfans, mon sort va se trouver entre vos mains, je n’éprouve presque plus d’inquiétude, jugez si j’ai de la confiance en vous ! Il s’établit alors entre nous trois à ce sujet une discussion très-grave, dont la conclusion fut qu’il fallait, sans perdre de tems, gagner la ruine, et que Georges m’y conduirait par un sentier détourné, où sûrement nous ne rencontrerions personne.
Nous partimes ; nous recommandames le secret à Henriette, et la laissames avec une instruction pour excuser l’absence de son frère, si leur père rentrait avant son retour.
Nous fimes notre route bien lentement et bien péniblement ; c’est par ce côté coupé à pic que vous voyez à gauche, que nous arrivames ici ; jugez si ce chemin était facile pour mon âge ! Nous parvinmes enfin à cette même ruine dans laquelle nous sommes maintenant, et Georges était tout joyeux en me montrant l’asile qu’il m’avait choisi : j’avoue que je ne partageai pas sa joie. C’était une espéce de caveau qui avait jusqu’alors échappé au bouleversement de ce vieil édifice. Vous serez en sûreté ici, me dit-il ; j’irai et je viendrai pour faire vos commissions ; je pourrai même aller à Kesteholz, et je vous instruirai de tout ce qui se passera. Avant de vous quitter, ajouta-t-il, il faut que je vous fasse un lit. Effectivement, en moins d’un quart-d’heure, il ramassa des branches, les dans un coin du réduit qu’il me destinait, les couvrit de feuilles qui commençaient à tomber, et me fit un lit qui était aussi bon que je pouvais l’espérer dans le moment. Oh ! laissez-moi faire, disait-il avec empressement, chaque fois que je viendrai, j’apporterai quelque chose, et nous finirons par bien vous arranger. — Dieu me préserve d’en avoir le tems ! me disais-je en . Hélas ! je ne prévoyais pas le sort qui m’était réservé.
La nuit approchait, il me dit qu’il ne pouvait pas rester davantage, et il me quitta, après m’avoir aidé à faire une porte de branches entrelacées, pour fermer un peu l’entrée de mon logement, et m’avoir laissé de l’eau ainsi que des provisions qu’il avait apportées. Dès que je fus seul, je m’abandonnai aux plus tristes réflexions. La situation où je me trouvais me faisait penser à tous les maux que l’homme se décide à supporter pour conserver ses jours ; s’il pouvait bien apprécier d’avance ce qu’il doit lui en coûter, il trouverait que c’est payer trop cher cette conversation, si souvent illusoire, car est-ce vivre que de souffrir ? et la mort est-elle un mal plus grand que la crainte qu’elle nous cause ? Pour éviter de perdre ma liberté d’une manière dangereuse pour ma vie, je me condamnais à une captivité plus triste, et plus rigoureuse peut-être. Des ne me retenaient pas dans une prison, mais la peur me confinait dans une caverne aussi désagréable que le plus misérable cachot. Mais, me disais-je, je peux changer mon sort quand il me plaira ; et si je veux, j’aurai toujours pour pis-aller celui que j’évite ; cela seul ne prouve-t-il pas la différence qui existe entre ? Assis sur ces mêmes pierres où nous sommes maintenant, c’est ainsi que je cher- chais à trouver une bonne raison pour justifier le parti que je venais de prendre, et pour m’empêcher, s’il était possible, d’en sentir toute l’horreur.
Le levant commençait à se rembrunir, et m’annonçait l’approche de la nuit ; le vent était froid, et malgré cela je ne pouvais me décider à rentrer dans ma nouvelle demeure. Je me levai cependant, et je m’en rapprochai lentement. Quand je fus auprés de l’ouverture qui lui servait de porte, je m’arrêtai ; je jetai les yeux sur cette superbe plaine ; les clochers, les maisons se dessinaient encore à travers l’obscurité qui était prête à les ensevelir. Je considérai un moment Colmar, cette ville d’où était parti l’arrêt qui m’exilait de ce beau pays. Mes regards se tournèrent involontairement à gauche, et tombèrent bientôt sur Kestenholz ; je revis le toit fortuné que je venais d’abandonner ; je ne pus m’empêcher de penser aux douceurs que j’y goûtais, à la félicité à laquelle peut arriver l’homme en société : et la nature ne lui offre pas même une retraite aussi commode que ce repaire qui me reste, me dis-je tristement, en me précipitant dans cette espèce de cave.
Je bouchai ma porte du mieux qu’il me fut possible, afin d’empêcher l’air d’achever de glacer mon appartement qui était déjà bien froid ; je m’arrangeai sur le lit de feuilles que mon jeune guide et moi avions préparé ; je mis tout en usage pour être le moins mal possible ; mais j’eus beau faire, je ne pouvais m’empêcher de trouver le gîte bien mauvais ; et pour y reposer, il aurait fallu au moins une tranquillité d’esprit qui était incompatible avec la cause qui me forçait à m’y réfugier.
Je pus à peine fermer l’œil, et le jour perçait déjà à travers ma porte transparente, que je n’avais pas encore eu un quart-d’heure de sommeil. Mon premier mouvement fut de me lever ; mais je me demandai bientôt ce que je ferais après cela ; la saison ne rendait pas la promenade agréable ; d’ailleurs je ne pouvais pas aller bien loin, et peut-être même, était-il plus prudent de ne pas me montrer du tout. À la vérité ces lieux étaient peu fréquentés ; cependant ils n’étaient pas assez déserts pour que j’y fusse entièrement à l’abri des rencontres. Je conclus donc qu’il fallait attendre le retour de Georges, pour savoir ce que j’avais à faire. Le crainte qu’il ne pût pas venir, ou me négligeât, vint me tourmenter ; et ajoutant aux tristes réflexions que je faisais sur ma position, je commençais à me repentir de m’être confié, sur la foi d’un enfant, dans un lieu où, ne pouvant savoir qu’imparfaitement ce qui se passerait ailleurs, j’allais être nécessairement plus timide et plus irrésolu pour prendre un parti.
Les heures me paraissaient si longues, que même avant qu’il fût midi, je croyais déjà être au soir ; et je n’eus jamais la patience de rester couché, quoique ce fût la seule manière de me garantir un peu du froid qui, ce jour-là, était assez vif.
Après avoir hésité quelques momens, je me hasardai à sortir : c’est alors que je vis à la hauteur du soleil que la moitié du jour s’était à peine écoulée. Cette remarque me fit penser que le tems que je passerais là ne me paraîtrait pas court. Je m’avançais jusqu’à l’endroit où nous sommes maintenant assis ; j’écoutai, je regardai : la de quelques bûcherons retentissait dans la vallée ; ce bruit sombre troublait seul le silence terrible qui m’environnait, et l’agitation des nuages, qui m’annonçait une pluie prochaine, était le seul mouvement que j’apperçusse dans la nature. La plus sombre mélancolie ne tarda pas à s’emparer de moi, et mon imagination se livra aux plus accablantes pensées. Dix fois je voulus reprendre la route par laquelle j’étais venu, dix fois une certaine pusillanimité, suite ordinaire d’une première démarche timide, et l’irrésolution si naturelle au malheureux qui craint de rencontrer partout un ennemi, me retinrent, et m’ôtèrent la force de me résoudre à quelque chose. La pluie, dont j’étais menacé, me fit ce- pendant bientôt prendre le parti de rentrer dans mon triste gîte.
Georges m’avait dit la veille en me quittant : je reviendrai demain, et je l’attendais avec l’impatience de l’homme qui attend le seul être qui s’intéresse à lui sur la terre. Quand j’entendis la pluie tomber à torrens, je désespérai de le voir ; cependant j’écoutais avec une pénible attention, et au plus léger bruit l’espérance renaissait pour être bientôt détruite. Je fus distrait de cette occupation par une nouvelle contrariété. Je ne tardai pas à m’appercevoir que l’eau entrait avec assez d’abondance dans mon misérable asyle. Déjà mes pieds étaient humides, et il me fut facile de juger, qui si je ne pouvais pas y remédier avant peu, je serais obligé de déloger. Et où aller, grand dieu ! la pluie redoublait ; cette masure, qui me paraissait si affreuse un moment auparavant, sembla me devenir précieuse tout-à-coup, et je ne pensai plus qu’à la disputer à l’ennemi qui voulait m’en chasser.
Je commençai par regarder de tous côtés pour voir d’où venait l’inondation, et j’eus le chagrin de me convaincre qu’elle avait plus d’une source. Le toit de ma maison n’était composé que des pierres et des décombres, qui dans l’éboulement du château avaient formé une voûte sur cette espèce de caveau ; le tems l’avait pour ainsi dire cimentée, et au premier coup-d’œil ce toit paraissait assez bon ; mais ce qui était impénétrable à la lumière ne l’était pas à l’humidité, et je sentais à chaque pas que je faisais, l’eau qui me tombait sur la tête. Ce n’était pas à tout, l’ouverture qui me servait de porte, n’étant fermée qu’avec des branches placées sur un plan incliné, la pluie les perçait aisément, et formait là un véritable ruisseau, dont je ne voyais aucun moyen d’arrêter le cours.
L’examen que je fis était si décourageant que je fus sur le point d’abandonner la place, et de chercher un refuge dans la grande, à l’autre bout de la montagne, où je savais qu’il y avait encore quelques voûtes assez bien conservées ; mais un moment de réflexion me fit sentir les inconvéniens de ce projet ; il y a assez loin d’ici à cette grande ruine, la pluie tombait plus fort que jamais, et avant d’y arriver j’aurais eu le tems d’être percé jusqu’aux os. D’ailleurs Georges pouvait venir, il ne saurait plus où me trouver, et je m’exposais à perdre jusqu’à l’espoir de secours que je ne pouvais attendre que de lui.
Rester et prendre quelques mesures contre l’inondation, me parut encore le parti le plus sage, et je me mis sur-le-champ à y travailler. Empêcher l’eau d’entrer me parut la chose impossible ; mais comme mon plafond ne perçait pas par-tout, je cher- chai un endroit où ma tête au moins pût être à l’abri. Le parquet de ma chambre n’était autre chose que de très-grosses pierres, que les éboulemens y avaient jetées, et qui n’étaient pas liées ensemble ; je roulai toutes celles que je pus remuer, vers l’endroit où le toit ne perçait pas, et j’en élevai ainsi le sol le plus qu’il me fut possible, ce qui abaissait un peu la partie opposée et fournissait à l’eau un espace qui me faisait espérer que la pluie cesserait avant que je fusse atteint dans le poste où je venais de m’établir. Cependant elle continuait avec abondance ; ne voyant pas assez clair pour bien juger du progrès que faisaient les eaux, j’étendais souvent la main pour savoir à quelle distance j’étais encore de l’inondation : le résultat de mes remarques étaient effrayant ; car elle faisait de tels progrès qu’il devenait impossible de m’en garantir, si la pluie continuait seulement quelques heures.
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The end
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