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La Religion
Préface
La raison qui me démontre avec tant de clarté l’existence d’un dieu, me répond si obscurément lorsque je l’interroge sur la nature de mon âme, et garde un silence si profond quand je lui demande la cause des contrariétés qui sont en moi, qu’elle-même me fait sentir la nécessité d’une révélation, et me force à la desirer. Je cherche parmi les différentes religions, celle dont cette révélation doit être le fondement. Par le premier de tous les livres, que me donne le premier de tous les peuples, et par la suite de l’histoire du monde, je trouve à la religion chrétienne tous les caracteres de certitude que je souhaite. Plein d’admiration pour elle, je m’y soumettrois aussi-tôt, si je n’étois arrêté par l’obscurité de ses mystéres, et par la sévérité de sa morale. J’examine la foiblesse de mon esprit, et je reconnois que ma raison ne doit pas être ma seule lumiere.
J’examine mon cœur, et je reconnois que la morale chrétienne est conforme à ses besoins. J’embrasse avec joie une religion aussi aimable que respectable.
Tel est le plan de cet ouvrage, que j’ai conduit sur cette courte pensée de M. Pascal : à ceux qui ont de la répugnance pour la religion, il faut commencer par leur montrer qu’elle n’est pas contraire à la raison, ensuite qu’elle est vénérable ; après, la rendre aimable, faire souhaiter qu’elle soit vraie, montrer qu’elle est vraie, et enfin qu’elle est aimable. cette pensée est l’abrégé de tout ce poëme, dans lequel j’ai souvent fait usage des autres pensées du même auteur, aussi-bien que des sublimes réflexions de M De Meaux sur l’histoire universelle.
En suivant ces deux grands maîtres, j’ai choisi les deux grands hommes qui ont écrit sur la religion de la maniere la plus convaincante, la plus noble et la plus digne d’elle.
Quoique chaque chant contienne une matiére différente, et fasse, pour ainsi dire, un poëme particulier ; ils doivent tous cependant répondre au dessein général, et être liés ensemble, de façon que le premier amene le second, celui-ci le troisiéme, et ainsi des autres.
Chant I.
La vérité fondamentale de toutes les autres vérités, est l’existence d’un dieu.
Elle fait le sujet du premier chant. J’en tire la preuve des merveilles de la nature, et de l’harmonie de toutes ses parties, qui concourant à la même fin, font voir l’unité du dessein de l’ouvrier. Je montrerai dans la suite, que cette même unité de dessein régne aussi dans l’établissement de la religion ; parce que ces deux grands ouvrages ont le même auteur. L’idée que nous avons d’un dieu me fournit la seconde preuve. Cette idée est commune à tous les hommes, qui n’ont couru après les fausses divinités, que parce qu’ils cherchoient la véritable. Ainsi l’idolatrie me fournit une nouvelle preuve. La derniere est prise de notre conscience intérieure, et de la loi naturelle, qui avant toutes les autres loix a toûjours forcé les hommes à condamner l’injustice, et à admirer la vertu.
Chant II.
La nécessité de se bien connoître soi-même pour bien connoître Dieu, conduit au second chant : j’imite le langage d’un homme, qui après avoir perdu ses premieres années dans des études frivoles, veut faire la plus importante des études, qui est celle de soi-même. J’ouvre les yeux sur moi, et je suis étonné des contrariétés que j’y trouve. Qui suis-je ? Mon bonheur ne peut être ici bas, puisque j’y dois rester si peu. Quand j’en sortirai, où irai-je ?
Mon ame est-elle immortelle ? Ma raison m’en donne des assurances que je saisis avec joie ; cependant comme je crains que mon intérêt à croire une vérité si consolante, ne m’en ait fait trop aisément recevoir les preuves ; je veux m’instruire de ce que la raison a dit aux plus fameux philosophes de l’antiquité. Je les vois tous divisés entr’eux, par des systêmes qui ne m’expliquent rien. Platon me contente plus que les autres ; mais quand je lui demande la cause de mes malheurs, il se taît.
Ces philosophes ont connu notre misére, et tous en ont ignoré la cause. Le silence de la raison m’allarme ; je suis prêt à me désesperer, lorsque j’apprens que Dieu a parlé aux hommes. Quel est ce peuple dépositaire de sa parole ? La raison qui m’a fait sentir la nécessité d’une révélation, m’anime à la chercher.
Chant III.
Cette recherche est la matiere du troisiéme chant. Deux religions partagent presque toute la terre, la chrétienne et la mahométane. Mahomet en avouant qu’il n’est venu qu’après J C par cet aveu favorable aux chrétiens, me renvoie à eux ; les chrétiens, pour me faire connoître l’antiquité de leur religion, me renvoient aux juifs, et les juifs me renvoient à leurs livres sacrés. Le misérable état de ce peuple, et son obstination à attendre un messie, sont les preuves vivantes du livre qu’il conserve avec tant de soin. Ce livre m’explique l’énigme que la raison n’avoit pû pénétrer. Ce livre m’apprend ensuite l’histoire de la naissance du monde, et celle du peuple favorisé de Dieu. Tandis que tous les autres s’égarent dans l’idolatrie, l’idée pure d’un seul être reste chez ce peuple plus ignorant que les autres : mais une protection visible le sauve du naufrage. Dieu le rappelle sans cesse à lui, ou par des miracles, ou par des prophètes ; je m’arrête à ces prophètes. Surpris de leurs prédictions, ainsi que des figures aussi claires que les prophéties ; je reconnois un dieu toûjours occupé de son grand ouvrage, qui tantôt nous le fait annoncer par des hommes qu’il inspire, et tantôt nous le fait envisager de loin dans des images si ressemblantes.
Chant IV.
La venue d’un libérateur tant de fois prédit et figuré, est le sujet du quatriéme chant. L’enchaînement des révolutions des empires avec l’établissement de la religion chrétienne, en prouve la divinité.
Son histoire est celle du monde, parce que Dieu, par l’unité de son dessein, rapporte tous les événemens à son grand ouvrage. La réunion de presque tous les empires à l’empire romain, si favorable au progrès de l’évangile, conduit à la paix générale de la terre sous Auguste. Cette paix prépare les payens au renouvellement des siécles prédit par leurs oracles, et les juifs à la venue de ce messie prédit par leurs prophètes. Dans cette attente générale, J C paroît, prouve sa mission par ses miracles et par sa doctrine. Le châtiment des juifs prouve leur crime : le rapide progrès de la religion, les martyrs, et leurs miracles font tomber le paganisme en ruines ; et il est entiérement aboli par les barbares que Dieu appelle du fond du nord pour détruire Rome enivrée du sang chrétien, et former une Rome nouvelle, dont la grandeur qu’elle conserve jusqu’aujourd’hui, sert encore de preuve à une religion déja prouvée par tant de faits.
Mais quelque admirable qu’elle soit par son histoire, elle semble par ses mystéres et par sa morale révolter l’esprit et le cœur : il me reste à parler à l’un et à l’autre.
Chant V.
Je tâche dans le cinquiéme chant d’humilier cet esprit si fier. Les mystéres, il est vrai, paroissent contredire la raison ; mais la raison ne doit point être notre seule lumiere : par elle seule nous ne sommes qu’ignorance : comment pourrions-nous lire dans le grand livre des secrets du ciel, puisque nous ne lisons presque rien dans le livre de la nature, qui semble ouvert à nos pieds ? Qu’avons-nous appris depuis que nous l’étudions ? Quelques faits : jamais les causes. La nature même ne nous laisse jamais entrer dans son sanctuaire. Une histoire abregée de nos progrès dans la physique, en est la preuve. Le hasard qui nous a procuré quelques découvertes, nous a peu à peu guéris de nos anciennes erreurs. La raison a semblé établir son régne depuis Descartes et Newthon : mais tous deux, en nous montrant la grandeur de l’esprit humain, en ont aussi montré la foiblesse ; puisqu’ils se sont égarés comme les autres, quand ils ont voulu passer les bornes que Dieu a prescrites à notre curiosité. L’homme peut-il seulement sçavoir la cause de la pesanteur ? Sçait-il comment se fait la digestion ? Connoît-il la cause de la fiévre, et la vertu du quinquina ? Tout est voilé pour lui dans la nature ; mais il y met encore un nouveau voile, s’il éteint le flambeau de la religion. Pourra-t’il m’expliquer pourquoi il n’est qu’ignorance ? Pourquoi la terre est pleine de désordres et d’imperfections ? Ou Dieu n’a pas voulu rendre son ouvrage plus parfait, ou il ne l’a pû. Des deux côtés le déiste trouve un abîme, tandis que moi pour qui la foi leve un coin du voile, j’en vois assez pour n’être plus dans les ténébres. La religion, en m’apprenant les causes de tous les désordres et de nos malheurs, m’apprend à mettre ces malheurs à profit, et me montre que notre ignorance, peine du péché, doit nous engager à ne pas perdre un tems si court dans les recherches inutiles. Une religion qui me répond plus clairement que la philosophie, et qui se suit avec tant d’ordre, ne peut être une invention humaine. Je n’ai plus de doute, et ma raison n’en trouve point la lumiere contraire à la sienne : mais ces deux flambeaux se réunissent, et ne font qu’une clarté pour moi.
Chant VI.
Après avoir combattu les athées dans le premier chant, et les déistes dans les quatre suivans ; j’attaque dans le dernier ceux qui ne sont incrédules que par lâcheté. Leur opposition à croire ne vient que de leur opposition à pratiquer : ils feroient à la religion le sacrifice de leurs lumieres, si elle n’exigeoit pas encore le sacrifice des passions. Quand le cœur n’est point touché, l’esprit qui en est toûjours la dupe, cherche des prétextes pour excuser sa révolte. C’est aussi le cœur que j’attaque, en montrant la conformité de la morale de la raison avec celle de la religion. La premiere a été connue des poëtes même les plus voluptueux, mais elle n’a point été pratiquée par les philosophes, même les plus sévéres ; au lieu que la morale de la religion a changé l’univers, parce qu’elle est fondée sur l’amour, qui rend tous les préceptes faciles. Cet amour qui a allumé la ferveur des premiers siécles, va toûjours en s’affoiblissant, ainsi qu’il a été prédit : quand il sera prêt à s’éteindre, Dieu viendra juger les hommes, et au dernier jour du monde, sera consommé le grand ouvrage de la religion, qui commença le premier jour du monde.
Un sujet si vaste, si intéressant et si riche, n’a pas besoin pour se soutenir d’autres ornemens, que de ceux qu’il fournit de son propre fonds. Je perdrois le respect que je dois à mon sujet, si je m’égarois en quelques fictions. Dans tout autre poëme didactique, elles pourroient trouver place de tems en tems pour délasser de la froideur des préceptes et des raisonnemens : mais elles n’en peuvent trouver dans celui-ci. La religion est si grave, que la fiction la plus sage prend auprès d’elle un air de sable, qui ne peut s’allier avec la vérité.
C’est ce mélange monstrueux qu’on condamne avec raison dans le poëme de Sannasar ; on se rebute d’entendre les merveilles saintes dans la bouche de Protée, le catalogue des Néréides qui environnent J C lorsqu’il marche sur les eaux ; et l’on méprise les hommages que lui rend Neptune, lorsqu’à son aspect il baisse son trident. Cependant ce poëme qui coûta vingt ans de travail à l’auteur, lui attira des brefs honorables de deux souverains pontifes, dans l’un desquels Léon X remercie la providence, qui a permis que l’église trouvât un si grand défenseur que Sannasar, dans un tems où elle étoit attaquée par tant d’ennemis. divinâ… etc. non qu’un pape si éclairé pût approuver l’abus que le poëte avoit fait des ornemens de la fable, ni penser que le Jourdain parlant de J C à ses nymphes, pût convertir les hérétiques et les incrédules ; mais parce qu’on a toûjours senti combien il étoit louable à un poëte de consacrer son travail à des sujets utiles, et sur-tout à la gloire de la religion.
J’avoue qu’en renonçant aux beautés brillantes de la fiction, il faut peut-être renoncer aussi au titre de poëte, et se contenter du rang de versificateur ; mais comme l’utilité des hommes doit être le principal objet d’un écrivain sage, je serois assez récompensé de mon travail, si ma versification contribuoit à imprimer plus facilement dans la mémoire, des vérités qui intéressent tous les hommes. Quelquefois même la versification est gênée par la matiere, qui ne permet pas qu’on se livre à toute son imagination, et dans laquelle on doit même sacrifier, quand il le faut, les ornemens, à la justesse du raisonnement.
Ce fut le seul amour de l’utilité publique, et non l’ambition de passer pour poëte, qui engagea le c élébre Grotius à mettre d’abord en vers hollandois, quoique dans un style simple et à la portée du vulgaire, son excellent traité de la vérité de la religion chrétienne, qu’il donna depuis en prose latine, et qui a été traduit en tant de langues. Il voulut fournir à ses compatriotes, que le commerce conduit parmi tant de nations, et par conséquent parmi tant d’opinions, un ouvrage dont la lecture servît à les affermir dans la foi, en même-tems qu’elle les délasseroit pendant ces momens d’oisiveté que laisse une longue navigation. Et lorsqu’il osa mettre en vers un sujet pareil, il s’attendit à cette indulgence qu’on doit avoir pour les auteurs, qui, suivant les paroles d’un ancien, dans une entreprise, dont la difficulté ne les a point rebutés, ont préféré le desir d’être utiles, à l’ambition de plaire.
C’est encore à l’exemple de cet homme illustre, que j’ai ajouté des notes, dont la plûpart sont absolument nécessaires, ou pour dévélopper les raisonnemens, ou pour autoriser les faits. J’établis presque toûjours ces faits sur le témoignage des écrivains payens, parce que les aveux de nos ennemis sont des preuves pour nous. Si je cite quelquefois les poëtes et les philosophes profanes, c’est pour faire voir que sur des vérités si importantes, les plus grands génies de l’antiquité ont pensé comme nous, parce que la raison a tenu le même langage à tous ceux qui l’ont écoutée attentivement : que loin d’être contraire à la religion, comme le croient ceux qui ne l’ont pas bien consultée ; c’est elle au contraire, qui nous en fait sentir la nécessité, et qui nous y conduit comme par la main.
Chant I
La raison dans mes vers conduit l’homme à la foi. C’est elle, qui portant son flambeau devant moi, M’encourage à chercher mon appui véritable, M’apprend à le connaître et me le rend aimable. Indociles mortels, suspendez vos mépris : Cette même raison dont vous êtes épris, Au joug que vous bravez, vous invite à vous rendre : Vous qui l’estimez tant, daignez du moins l’entendre. Et vous qui de la foi connaissez tout le prix, C’est encore pour vous que ces vers sont écrits. Celui que la grandeur remplit de son ivresse, Relit avec plaisir ses titres de noblesse : Ainsi le vrai chrétien recueille avec ardeur, Les preuves de sa loi, titres de sa grandeur. Lui-même il a besoin d’affermir son courage ;
Il n’est point ici bas de clarté sans nuage : La colonne qui luit dans ce désert affreux, Tourne aussi quelquefois son côté ténébreux. Puissent mes heureux chants consoler le fidèle Et puissent-ils aussi confondre le rebelle ! L’hommage t’en est dû, je te l’offre, ô grand roi, L’objet de mes travaux les rend digne de toi. Quand de l’impiété poursuivant l’insolence, De la religion j’embrasse la défense ; Oserais-je tenter ces chemins non frayés, Si tu n’étais l’appui de mes pas effrayés ? Ton nom, roi très chrétien, fils aîné d’une mère Dont les droits, la beauté, la gloire t’est si chère ; Ton nom seul me rassure, et mieux que tous mes vers, Confond les ennemis du maître que tu sers. Et toi, de tous les cœurs la certaine espérance, Et du bonheur public la seconde assurance, Cher prince, en qui le ciel fait croître chaque jour Les grâces et l’esprit, autant que notre amour ; Dans le hardi projet de mon pénible ouvrage Daigne au moins d’un regard animer mon courage ; C’est ta foi que je chante ; et ceux dont tu la tiens En furent de tout temps les augustes soutiens. Oui, c’est un dieu caché que le dieu qu’il faut croire. Mais tout caché qu’il est, pour révéler sa gloire Quels témoins éclatants devant moi rassemblés ! Répondez, cieux et mers ; et vous, terre, parlez.
Quel bras peut vous suspendre, innombrables étoiles ? Nuit brillante, dis-nous qui t’a donné tes voiles ? Ô cieux, que de grandeur, et quelle majesté ! J’y reconnais un maître à qui rien n’a coûté. Dans vos vastes déserts il sème la lumière, Ainsi que dans nos champs il sème la poussière. Toi qu’annonce l’aurore, admirable flambeau, Astre toujours le même, astre toujours nouveau, Par quel ordre, ô soleil, viens-tu du sein de l’onde Nous rendre les rayons de ta clarté féconde ? Tous les jours je t’attends, tu reviens tous les jours : Est-ce moi qui t’appelle, et qui règle ton cours ? Et toi dont le courroux veut engloutir la terre, Mer terrible, en ton lit quelle main te resserre ? Pour forcer ta prison tu fais de vains efforts ; La rage de tes flots expire sur tes bords. Fais sentir ta vengeance à ceux dont l’avarice Sur ton perfide sein va chercher son supplice. Hélas ! Prêts à périr, t’adressent-ils leurs voues ? Ils regardent le ciel, secours des malheureux. La nature qui parle en ce péril extrême, Leur fait lever les mains vers l’asile suprême : Hommage que toujours rend un cœur effrayé Au Dieu que jusqu’alors il avait oublié. La voix de l’univers à ce Dieu me rappelle. La terre le publie. Est-ce moi, me dit-elle, Est-ce moi qui produis mes riches ornements ? C’est celui dont la main posa mes fondements. Si je sers tes besoins, c’est lui qui me l’ordonne : Les présents qu’il me fait, c’est à toi qu’il les donne.
Je me pare des fleurs qui tombent de sa main ; Il ne fait que l’ouvrir, et m’en remplit le sein. Pour consoler l’espoir du laboureur avide, C’est lui qui dans l’Égypte, où je suis trop aride, Veut qu’au moment prescrit, le Nil loin de ses bords Répandu sur ma plaine y porte mes trésors. A de moindres objets tu peux le reconnaître : Contemple seulement l’arbre que je fais croître. Mon suc dans la racine à peine répandu, Du tronc qui le reçoit à la branche est rendu : La feuille la demande, et la branche fidèle, Prodigue de son bien, le partage avec elle. Des attraits de son fruit que ton œil enchanté Ne méprise jamais ces plantes sans beauté, Troupe obscure et timide, humble et faible vulgaire. Si tu sais découvrir leur vertu salutaire, Elles pourront servir à prolonger tes jours. Et ne t’afflige pas si les leurs sont si courts ; Toute plante en naissant déjà renferme en elle, D’enfants qui la suivront une race immortelle : Chacun de ces enfants dans ma fécondité, Trouve un gage nouveau de sa postérité. Ainsi parle la terre ; et charmé de l’entendre, Quand je vois par ces nœuds que je ne puis comprendre, Tant d’êtres différents l’un à l’autre enchaînés, Vers une même fin constamment entraînés, A l’ordre général conspirer tous ensemble ; Je reconnais partout la main qui les rassemble, Et d’un dessein si grand j’admire l’unité, Non moins que la sagesse et la simplicité.
Mais pour toi, que jamais ces miracles n’étonnent, Stupide spectateur des biens qui t’environnent ; Ô toi qui follement fais ton dieu du hasard, Viens me développer ce nid, qu’avec tant d’art, Au même ordre toujours architecte fidèle, A l’aide de son bec maçonne l’hirondelle. Comment pour élever ce hardi bâtiment A-t-elle en le broyant arrondi son ciment ? Et pourquoi ces oiseaux si remplis de prudence Ont-ils de leurs enfants su prévoir la naissance ? Que de berceaux pour eux aux arbres suspendus ! Sur le plus doux coton que de lits étendus ! Le père vole au loin, cherchant dans la campagne Des vivres qu’il rapporte à sa tendre compagne : Et la tranquille mère, attendant son secours, Echauffe dans son sein le fruit de leurs amours. Des ennemis souvent ils repoussent la rage, Et dans de faibles corps s’allume un grand courage. Si chèrement aimés, leurs nourrissons un jour, Aux fils qui naîtront d’eux rendront le même amour.
Quand de nouveaux zéphyrs l’haleine fortunée Allumera pour eux le flambeau d’hyménée, Fidèlement unis par leurs tendres liens Ils rempliront les airs de nouveaux citoyens ; Innombrable famille, où bientôt tant de frères Ne reconnaîtront plus leurs aïeux ni leurs pères. Ceux qui de nos hivers redoutant le courroux, Vont se réfugier dans des climats plus doux, Ne laisseront jamais la saison rigoureuse Surprendre parmi nous leur troupe paresseuse.
Dans un sage conseil par les chefs assemblés, Du départ général le grand jour est réglé : Il arrive, tout part : le plus jeune peut-être Demande, en regardant les lieux qui l’ont vu naître, Quand viendra ce printemps par qui tant d’exilés Dans les champs paternels se verront rappelés ? A nos yeux attentifs, que le spectacle change. Descendons sur la terre, où jusque dans la fange L’insecte nous appelle, et certain de son prix Ose nous demander raison de nos mépris. De secrètes beautés quel amas innombrable ! Plus l’auteur s’est caché, plus il est admirable. Dans un champ de blés mûrs, tout un peuple prudent Rassemble pour l’état un trésor abondant. Fatigués du butin qu’ils traînent avec peine, De faibles voyageurs arrivent sans haleine A leurs greniers publics, immenses souterrains, Où par eux en monceaux sont élevés ces grains,
Dont le père commun de tous tant que nous sommes Nourrit également les fourmis et les hommes. Solitaire odieux, qui traîne ta prison, Notre haine, il est vrai, t’écrase avec raison : Mais qu’on doit t’admirer quand tu nous développes Les étonnants ressorts de tes longs télescopes, Et qu’à nos yeux surpris tu présentes les tiens Qu’élèvent par degré leurs mobiles soutiens ! De l’empire de l’air cet habitant volage, Qui porte à tant de fleurs son inconstant hommage, Et leur ravit un suc qui n’était pas pour lui ; Chez ses frères rampants qu’il méprise aujourd’hui, Sur la terre autrefois traînant sa vie obscure, Semblait vouloir cacher sa honteuse figure. Mais les temps sont changés, sa mort fut un sommeil. On le vit plein de gloire à son brillant réveil Laissant dans le tombeau sa dépouille grossière, Par un sublime essor voler vers la lumière. Ô ver, à qui je dois mes nobles vêtements, De tes travaux si courts que les fruits sont charmants ! N’est-ce donc que pour moi que tu reçois la vie ? Ton ouvrage achevé, ta carrière est finie : Tu laisses de ton art des héritiers nombreux, Qui ne verront jamais leur père malheureux. Je te plains, et j’ai du parler de tes merveilles ; Mais ce n’est qu’à Virgile à chanter les abeilles. Le roi pour qui sont faits tant de biens précieux, L’homme élève un front noble, et regarde les cieux. Ce front, vaste théâtre où l’âme se déploie, Est tantôt éclairé des rayons de la joie, Tantôt enveloppé du chagrin ténébreux. L’amitié tendre et vive y fait briller ces feux ; Qu’en vain veut imiter dans son zèle perfide La trahison, que suit l’envie au teint livide.
Un mot y fait rougir la timide pudeur. Le mépris y réside, ainsi que la candeur, La douceur, dont l’aspect désarme la colère, La crainte et la pâleur, sa compagne ordinaire, Qui dans tous les périls funestes à nos jours, Plus prompte que la voix appelle du secours. Quelle foule d’objets l’œil réunit ensemble ! Que de rayons épars ce cercle étroit rassemble ! Tout s’y peint tour à tour. Le mobile tableau Frappe un nerf qui l’élève, et le porte au cerveau. D’innombrables filets, ciel ! Quel tissu fragile ! Cependant ma mémoire en a fait son asile, Et tient dans un dépôt fidèle et précieux, Tout ce que m’ont appris mes oreilles, mes yeux : Elle y peut à toute heure et remettre, et reprendre : M’y garder mes trésors, exacte à me les rendre. Là ces esprits subtils toujours prêts à partir Attendent le signal qui les doit avertir. Mon âme les envoie : et ministres dociles Je les sens répandus dans mes membres agiles : A peine ai-je parlé qu’ils sont accourus tous. Invisibles sujets, quel chemin prenez-vous ? Mais qui donne à mon sang cette ardeur salutaire ? Sans mon ordre il nourrit ma chaleur nécessaire. D’un mouvement égal il agite mon cœur : Dans ce centre fécond il forme sa liqueur :
Il vient me réchauffer par sa rapide course : Plus tranquille et plus froid il remonte à sa source, Et toujours s’épuisant se ranime toujours. Les portes des canaux destinés à son cours Ouvrent à son entrée une libre carrière, Prêtes, s’il reculait, d’opposer leur barrière. Est-ce moi qui préside au maintien de ces lois ? Et pour les établir ai-je donné ma voix ? Je les connais à peine. Une attentive adresse M’en apprend tous les jours, et l’ordre et la sagesse. De cet ordre secret reconnaissons l’auteur : Fut-il jamais des lois sans un législateur ? J’entends du libertin murmurer l’insolence. Où sont-ils ces objets de ma reconnaissance ? Est-ce un coteau riant ? Est-ce un riche vallon ? Hâtons-nous d’admirer : le cruel aquilon Va rassembler sur nous son terrible cortège, Et la foudre et la pluie, et la grêle et la neige : L’homme a perdu ses biens, la terre ses beautés. Et plus loin qu’offre-t-elle à nos yeux attristés ? Des antres, des volcans, et des mers inutiles, Des abîmes sans fin, des montagnes stériles,
Des ronces, des rochers, des sables, des déserts. Ici de ses poisons elle infecte les airs ; Là rugit le lion, ou rampe la couleuvre. De ce dieu si puissant voilà donc le chef-d’œuvre. Et tu crois, ô mortel, qu’à ton moindre soupçon, Aux pieds du tribunal qu’érige ta raison, Ton maître obéissant doit venir te répondre ? Accusateur aveugle, un mot va te confondre. Tu n’aperçois encor que le coin du tableau : Le reste t’est caché sous un épais rideau ; Et tu prétends déjà juger de tout l’ouvrage. A tes besoins, ingrat, je vois une main sage Qui ramène ces maux dont tu te plains toujours. Notre art des poisons même emprunte du secours. Mais pourquoi ces rochers, ces vents et ces orages ? Daigne apprendre de moi leurs secrets avantages, Et ne consulte plus tes yeux souvent trompeurs. La mer dont le soleil attire les vapeurs, Par ces eaux qu’elle perd voit une mer nouvelle Se former, s’élever, et s’étendre sur elle. De nuages légers cet amas précieux, Que dispersent au loin les vents officieux, Tantôt féconde pluie arrose nos campagnes, Tantôt retombe en neige, et blanchit nos montagnes. Sur ces rocs sourcilleux, de frimas couronnés, Réservoirs des trésors qui nous sont destinés, Les flots de l’océan apportés goutte à goutte Réunissent leur force et s’ouvrent une route. Jusqu’au fond de leur sein lentement répandus, Dans leurs veines errants, à leurs pieds descendus,
On les en voit enfin sortir à pas timides, D’abord faibles ruisseaux, bientôt fleuves rapides. Des racines des monts qu’Annibal sut franchir, Tranquille ferrarois, le Pô va t’enrichir : Impétueux enfant de cette longue chaîne, Le Rhône suit vers nous le penchant qui l’entraîne ! Et son frère emporté par un contraire choix, Sorti du même sein va chercher d’autres lois. Mais enfin terminant leurs courses vagabondes, Leur antique séjour redemande leurs ondes : Ils les rendent aux mers ; le soleil les reprend : sur les monts, dans les champs l’aquilon nous les rend. Telle est de l’univers la constante harmonie. De son empire heureux la discorde est bannie : Tout conspire pour nous ; les montagnes, les mers, L’astre brillant du jour, les fiers tyrans des airs. Puisse le même accord régner parmi les hommes ! Reconnaissons du moins celui par qui nous sommes, Celui qui fait tout vivre, et qui fait tout mouvoir. S’il donne l’être à tout, l’a-t-il pu recevoir ? Il précède les temps ; qui dira sa naissance ? Par lui l’homme, le ciel, la terre, tout commence, Et lui seul infini n’a jamais commencé. Quelle main, quel pinceau dans mon âme a tracé D’un objet infini l’image incomparable ? Ce n’est point à mes sens que j’en suis redevable. Mes yeux n’ont jamais vu que des objets bornés, Impuissants, malheureux, à la mort destinés. Moi-même je me place en ce rang déplorable, Et ne puis me cacher mon malheur véritable ;
Mais d’un être infini je me suis souvenu Dès le premier instant que je me suis connu. D’un maître souverain redoutant la puissance, J’ai malgré mon orgueil, senti ma dépendance. Qu’il est dur d’obéir, et de s’humilier ! Le plus fier cependant est contraint de plier : Devant l’être éternel tous les peuples s’abaissent : Toutes les nations en tremblant le confessent. Quelle force invisible a soumis l’univers ? L’homme a-t-il mis sa gloire à se forger des fers ? Oui, je trouve partout des respects unanimes, Des temples, des autels, des prêtres, des victimes : Le ciel reçut toujours nos voues et notre encens. Nous pouvons, je l’avoue, esclaves de nos sens, De la divinité défigurer l’image. A des dieux mugissants l’Égypte rend hommage ; Mais dans ce bœuf impur qu’elle daigne honorer, C’est un dieu cependant qu’elle croit adorer. L’esprit humain s’égare, et follement crédules Les peuples se sont fait des maîtres ridicules. Ces maîtres toutefois si dignes de mépris, Qui les osa braver, révolta les esprits. On détesta Mezence ainsi que Salmonée, Et l’horreur suit encor le nom de Capanée. Un impie en tout temps fut un monstre odieux : Et quand pour me guérir de la crainte des dieux, Epicure en secret médite son système, Aux pieds de Jupiter je l’aperçois lui-même. Surpris de son aveu, je l’entends en effet Reconnaître un pouvoir dont l’homme est le jouet,
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