Dédicace
Vous souvient-il, cocodette un peu mûre Qui gobergez vos flemmes de bourgeoise, Du temps joli quand, gamine un peu sûre, Tu m’écoutais, blanc-bec fou qui dégoise ?
Gardâtes-vous fidèle la mémoire, Ô grasse en des jerseys de poult-de-soie, De t’être plu jadis à mon grimoire, Cour par écrit, postale petite oye ?
Avez-vous oublié, Madame Mère, Non, n’est-ce pas, même en vos bêtes fêtes, Mes fautes de goût, mais non de grammaire, Au rebours de tes chères lettres bêtes ?
Et quand sonna l’heure des justes noces, Sorte d’Ariane qu’on me dit lourde, Mes yeux gourmands et mes baisers féroces, À tes nennis faisant l’oreille sourde ?
Rappelez-vous aussi s’il est loisible À votre cœur de veuve mal morose, Ce moi toujours tout prêt, terrible, horrible, Ce toi mignon prenant goût à la chose,
Et tout le train, tout l’entrain d’un manège Qui par malheur devint notre ménage. Que n’avez-vous, en ces jours-là, que n’ai-je Compris les torts de votre et de mon âge !
C’est bien fâcheux : me voici, lamentable Épave éparse à tous les flots du vice, Vous voici, toi, coquine détestable, Et ceci fallait que je l’écrivisse !
Texte entier
Vous souvient-il, cocodette un peu mûre Qui gobergez vos flemmes de bourgeoise, Du temps joli quand, gamine un peu sûre, Tu m’écoutais, blanc-bec fou qui dégoise ?
Gardâtes-vous fidèle la mémoire, Ô grasse en des jerseys de poult-de-soie, De t’être plu jadis à mon grimoire, Cour par écrit, postale petite oye ?
Avez-vous oublié, Madame Mère, Non, n’est-ce pas, même en vos bêtes fêtes, Mes fautes de goût, mais non de grammaire, Au rebours de tes chères lettres bêtes ?
Et quand sonna l’heure des justes noces, Sorte d’Ariane qu’on me dit lourde, Mes yeux gourmands et mes baisers féroces, À tes nennis faisant l’oreille sourde ?
Rappelez-vous aussi s’il est loisible À votre cœur de veuve mal morose, Ce moi toujours tout prêt, terrible, horrible, Ce toi mignon prenant goût à la chose,
Et tout le train, tout l’entrain d’un manège Qui par malheur devint notre ménage. Que n’avez-vous, en ces jours-là, que n’ai-je Compris les torts de votre et de mon âge !
C’est bien fâcheux : me voici, lamentable Épave éparse à tous les flots du vice, Vous voici, toi, coquine détestable, Et ceci fallait que je l’écrivisse !
C’est une laide de Boucher Sans poudre dans sa chevelure, Follement blonde et d’une allure Vénuste à tous nous débaucher.
Mais je la crois mienne entre tous Cette crinière tant baisée, Cette cascatelle embrasée Qui m’allume par tous les bouts.
Elle est à moi bien plus encor Comme une flamboyante enceinte Aux entours de la porte sainte, L’alme, la dive toison d’or !
Et qui pourrait dire ce corps Sinon moi, son chantre et son prêtre, Et son esclave humble et son maître Qui s’en damnerait sans remords.
Son cher corps rare, harmonieux, Suave, blanc comme une rose Blanche, blanc de lait pur, et rose Comme un lis sous de pourpres cieux ?
Cuisses belles, seins redressants, Le dos, les reins, le ventre, fête Pour les yeux et les mains en quête Et pour la bouche et tous les sens ?
Mignonne, allons voir si ton lit A toujours sous le rideau rouge L’oreiller sorcier qui tant bouge Et les draps fous. Ô vers ton lit !
Brune encore non eue, Je te veux presque nue Sur un canapé noir Dans un jaune boudoir, Comme en mil huit cent trente.
Presque nue et non nue À travers une nue De dentelles montrant Ta chair où va courant Ma bouche délirante.
Je te veux trop rieuse Et très impérieuse, Méchante et mauvaise et Pire s’il te plaisait, Mais si luxurieuse !
Ah ! ton corps noir et rose Et clair de lune ! Ah ! pose Ton coude sur mon cœur, Et tout ton corps vainqueur, Tout ton corps que j’adore !
Ah ! ton corps, qu’il repose Sur mon âme morose Et l’étouffe s’il peut, Si ton caprice veut ! Encore, encore, encore !
Splendides, glorieuses, Bellement furieuses Dans leurs jeunes ébats, Fous mon orgueil en bas Sous tes fesses joyeuses !
Tes cheveux bleus aux dessous roux, Tes yeux très durs qui sont trop doux, Ta beauté, qui n’en est pas une, Tes seins que busqua, que musqua Un diable cruel et jusqu’à Ta pâleur volée à la lune,
Nous ont mis dans tous nos états, Notre-dame du galetas Que l’on vénère avec des cierges Non bénits, les Avé non plus Récités lors des Angélus Que sonnent tant d’heures peu vierges.
Et vraiment tu sens le fagot : Tu tournes un homme en nigaud,
En chiffre, en symbole, en un souffle, Le temps de dire ou de faire oui, Le temps d’un bonjour ébloui, Le temps de baiser ta pantoufle.
Terrible lieu, ton galetas ! On t’y prend toujours sur le tas À démolir quelque maroufle, Et, décanillés, ces amants, Munis de tous les sacrements, T’y penses moins qu’à ta pantoufle !
T’as raison ! Aime-moi donc mieux Que tous ces jeunes et ces vieux Qui ne savent pas la manière, Moi qui suis dans ton mouvement, Moi qui connais le boniment Et te voue une cour plénière !
Ne fronce plus ces sourcils-ci, Casta, ni cette bouche-ci, Laisse-moi puiser tous tes baumes, Piana, sucrés, salés, poivrés, Et laisse-moi boire, poivrés, Salés, sucrés, tes sacrés baumes.
Tes yeux, tes cheveux indécis, L’arc mal précis de tes sourcils, La fleur pâlotte de ta bouche, Ton corps vague et pourtant dodu, Te donnent un air peu farouche À qui tout mon hommage est dû.
Mon hommage, ah, parbleu ! tu l’as. Tous les soirs, quels joie et soulas, Ô ma très sortable châtaine, Quand vers mon lit tu viens, les seins Roides, et quelque peu hautaine, Sûre de mes humbles desseins.
Les seins roides sous la chemise, Fière de la fête promise
À tes sens partout et longtemps, Heureuse de savoir ma lèvre, Ma main, mon tout, impénitents De ces péchés qu’un fol s’en sèvre !
Sûre de baisers savoureux Dans le coin des yeux, dans le creux Des bras et sur le bout des mammes, Sûre de l’agenouillement Vers ce buisson ardent des femmes Follement, fanatiquement !
Et hautaine puisque tu sais Que ma chair adore à l’excès Ta chair et que tel est ce culte Qu’après chaque mort, — quelle mort ! — Elle renaît, dans quel tumulte ! Pour mourir encore et plus fort.
Oui, ma vague, sois orgueilleuse Car radieuse ou sourcilleuse, Je suis ton vaincu, tu m’as tien : Tu me roules comme la vague Dans un délice bien païen, Et tu n’es pas déjà si vague !
Rustique beauté Qu’on a dans les coins, Tu sens bon les foins, La chair et l’été.
Tes trente-deux dents De jeune animal Ne vont point trop mal À tes yeux ardents.
Ton corps dépravant Sous tes habits courts, Retroussés et lourds, Tes seins en avant,
Tes mollets farauds, Ton buste tentant, — Gai, comme impudent, Ton cul ferme et gros,
Nous boutent au sang Un feu bête et doux Qui nous rend tout fous, Croupe, rein et flanc.
Le petit vacher Tout fier de son cas, Le maître et ses gas, Les gas du berger
Je meurs si je mens, Je les trouve heureux, Tous ces culs-terreux, D’être tes amants.
Vos narines qui vont en l’air, Non loin de vos beaux yeux quelconques, Sont mignonnes comme ces conques Du bord de mer de bains de mer ;
Un sourire moins franc qu’aimable Découvre de petites dents, Diminutifs outrecuidants De celles d’un loup de la fable ;
Bien en chair, lente avec du chien, On remarque votre personne, Et votre voix fine raisonne Non sans des agréments très bien.
De la grâce externe et légère Et qui me laissait plutôt coi Font de vous un morceau de roi, Ô constitutionnel, chère !
Toujours est-il, regret ou non, Que je ne sais pourquoi mon âme Par ces froids pense à vous, Madame De qui je ne sais plus le nom.
Ce n’est pas de ces dieux foudroyés. Ce n’est pas encore une infortune Poétique autant qu’inopportune, Ô lecteur de bon sens, ne fuyez !
On sait trop tout le prix du malheur Pour le perdre en disert gaspillage. Vous n’aurez ni mes traits ni mon âge, Ni le vrai mal secret de mon cœur.
Et de ce que ces vers maladifs Furent faits en prison, pour tout dire, On ne va pas crier au martyre. Que Dieu vous garde des expansifs !
On vous donne un livre fait ainsi. Prenez-le pour ce qu’il vaut en somme. C’est l’ægri somnium d’un brave homme Étonné de se trouver ici.
On y met, avec la « bonne foy », L’orthographe à peu près qu’on possède Regrettant de n’avoir à son aide Que ce prestige d’être bien soi.
Vous lirez ce libelle tel quel, Tout ainsi que vous feriez d’un autre. Ce vœu bien modeste est le seul nôtre, N’étant guère après tout criminel.
Un mot encor, car je vous dois Quelque lueur en définitive Concernant la chose qui m’arrive : Je compte parmi les maladroits.
J’ai perdu ma vie, et je sais bien Que tout blâme sur moi s’en va fondre ; À cela je ne puis que répondre Que je suis vraiment né Saturnien.
Dame souris trotte Noire dans le gris du soir, Dame souris trotte Grise dans le noir.
On sonne la cloche : Dormez, les bons prisonniers On sonne la cloche : Faut que vous dormiez.
Pas de mauvais rêves, Ne pensez qu’à vos amours. Pas de mauvais rêves : Les belles toujours !
Le grand clair de lune ! On ronfle ferme à côté. Le grand clair de lune En réalité !
Un nuage passe, Il fait noir comme en un four. Un nuage passe. Tiens, le petit jour !
Dame souris trotte, Rose dans les rayons bleus. Dame souris trotte : Debout, paresseux !
La cour se fleurit de souci Comme le front De tous ceux-ci Qui vont en rond En flageolant sur leur fémur Débilité Le long du mur Fou de clarté.
Tournez, Samsons sans Dalila, Sans Philistin, Tournez bien la Meule au destin. Vaincu risible de la loi, Mouds tour à tour Ton cœur, ta foi Et ton amour !
Ils vont ! et leurs pauvres souliers Font un bruit sec, Humiliés, La pipe au bec. Pas un mot ou bien le cachot, Pas un soupir. Il fait si chaud Qu’on croit mourir.
J’en suis de ce cirque effaré, Soumis d’ailleurs Et préparé À tous malheurs Et pourquoi si j’ai contristé Ton vœu têtu, Société, Me choierais-tu ?
Allons, frères, bons vieux voleurs, Doux vagabonds, Filous en fleurs, Mes chers, mes bons, Fumons philosophiquement, Promenons-nous Paisiblement : Rien faire est doux.
Entends les pompes qui font Le cri des chats. Des sifflets viennent et vont Comme en pourchas. Ah ! dans ces tristes décors Les Déjàs sont les Encors !
Ô les vagues Angélus ! (Qui viennent d’où ?) Vois s’allumer les Saluts Du fond d’un trou. Ah, dans ces mornes séjours Les Jamais sont les Toujours !
Quels rêves épouvantés, Vous, grands murs blancs ! Que de sanglots répétés, Fous ou dolents ! Ah, dans ces piteux retraits Les Toujours sont les Jamais !
Tu meurs doucereusement, Obscurément, Sans qu’on veille, ô cœur aimant. Sans testament ! Ah, dans ces deuils sans rachats Les Encors sont les Déjàs !
C’est à cause du clair de la lune Que j’assume ce masque nocturne Et de Saturne penchant son urne Et de ces lunes l’une après l’une.
Des romances sans paroles ont, D’un accord discord ensemble et frais, Agacé ce cœur fadasse exprès. Ô le son, le frisson qu’elles ont !
Il n’est pas que vous n’ayez fait grâce À quelqu’un qui vous jetait l’offense : Or, moi, je pardonne à mon enfance Revenant fardée et non sans grâce.
Je pardonne à ce mensonge-là En faveur en somme du plaisir Très banal drôlement qu’un loisir Douloureux un peu m’inocula.
Le bonheur de saigner sur le cœur d’un ami, Le besoin de pleurer bien longtemps sur son sein, Le désir de parler à lui, bas à demi, Le rêve de rester ensemble sans dessein !
Le malheur d’avoir tant de belles ennemies, La satiété d’être une machine obscène, L’horreur des cris impurs de toutes ces lamies. Le cauchemar d’une incessante mise en scène !
Mourir pour sa Patrie ou pour son Dieu, gaîment, Ou pour l’autre, en ses bras, et baisant chastement La main qui ne trahit, la bouche qui ne ment !
Vivre loin des devoirs et des saintes tourmentes Pour les seins clairs et pour les yeux luisant d’amantes, Et pour le… reste ! vers telles morts infamantes !
Amour qui ruisselais de flammes et de lait, Qu’est devenu ce temps, et comme est-ce qu’elle est, La constance sacrée au chrême des promesses ? Elle ressemble une putain dont les prouesses Empliraient cent bidets de futurs fœtus froids ; Et le temps a crû mais pire, tels les effrois D’un polype grossi d’heure en heure et qui pète. Lâches, nous ! de nous être ainsi lâchés ! « Arrête ! Dit quelqu’un de dedans le sein. C’est bien la loi. On peut mourir pour telle ou tel, on vit pour soi, Même quand on voudrait vivre pour tel ou telle ! Et puis l’heure sévère, ombre de la mortelle, S’en vient déjà couvrir les trois quarts du cadran. Il faut, dès ce jourd’hui, renier le tyran
Plaisir, et se complaire aux prudents hyménées, Quittant le souvenir des heures entraînées Et des gens. Et voilà la norme et le flambeau. Ce sera bien. » L’Amour : « Ce ne serait pas beau. »
L’imagination, reine, Tient ses ailes étendues, Mais la robe qu’elle traîne A des lourdeurs éperdues.
Cependant que la Pensée, Papillon, s’envole et vole, Rose et noir clair, élancée Hors de la tête frivole.
L’Imagination, sise En son trône, ce fier siège ! Assiste, comme indécise, À tout ce preste manège,
Et le papillon fait rage, Monte et descend, plane et vire : On dirait dans un naufrage Des culbutes du navire.
La reine pleure de joie Et de peine encore, à cause De son cœur qu’un chaud pleur noie, Et n’entend goutte à la chose.
Psyché Deux pourtant se lasse Son vol est la main plus lente Que cent tours de passe-passe Ont fait toute tremblante.
Hélas, voici l’agonie ! Qui s’en fût formé l’idée ? Et tandis que, bon génie Plein d’une douceur lactée,
La bestiole céleste S’en vient palpiter à terre, La Folle-du-Logis reste Dans sa gloire solitaire !
Deux femmes des mieux m’ont apparu cette nuit. Mon rêve était au bal, je vous demande un peu ! L’une d’entre elles maigre assez, blonde, un œil bleu, Un noir et ce regard mécréant qui poursuit.
L’autre, brune au regard sournois qui flatte et nuit, Seins joyeux d’être vus, dignes d’un demi-dieu ! Et toutes deux avaient, pour rappeler le jeu
De la main chaude, sous la traîne qui bruit, Des bas de dos très beaux et d’une gaîté folle Auxquels il ne manquait vraiment que la parole, Royale arrière-garde aux combats du plaisir.
Et ces dames, — scrutez l’armorial de France, — S’efforçaient d’entamer l’orgueil de mon désir Et n’en revenaient pas de mon indifférence.
Ce fut bizarre et Satan dut rire. Ce jour d’été m’avait tout soûlé. Quelle chanteuse impossible à dire Et tout ce qu’elle a débagoulé !
Ce piano dans trop de fumée Sous des suspensions à pétrole ! Je crois, j’avais la bile enflammée, J’entendais de travers ma parole.
Je crois, mes sens étaient à l’envers, Ma bile avait fait des bouillons fantasques. Ô les refrains de cafés-concerts. Faussés par le plus plâtré des masques !
Dans des troquets comme en ces bourgades, J’avais rôdé, suçant peu de glace. Trois galopins aux yeux de tribades Dévisageaient sans fin ma grimace.
Je fus hué manifestement Par ces voyous, non loin de la gare, Et les engueulai si goulûment Que j’en faillis gober mon cigare. Je rentre : une voix à mon oreille,
Un pas fantôme. Aucun ou personne ? On m’a frôlé. — La nuit sans pareille ! Ah ! l’heure d’un réveil drôle sonne.
Rôdeur vanné, ton œil fané Tout plein d’un désir satané Mais qui n’est pas l’œil d’un bélître, Quand passe quelqu’un de gentil Lance un éclair comme une vitre.
Ton blaire flaire, âpre et subtil, Et l’étamine et le pistil, Toute fleur, tout fruit, toute viande, Et ta langue d’homme entendu Pourlèche ta lèvre friande.
Vieux faune en l’air guettant ton dû, As-tu vraiment bandé, tendu L’arme assez de tes paillardises ? L’as-tu, drôle, braquée assez ? Ce n’est rien que tu nous le dises.
Quoi, malgré ces reins fricassés, Ce cœur éreinté, tu ne sais Que dévouer à la luxure Ton cœur, tes reins, ta poche à fiel, Ta rate et toute ta fressure !
Sucrés et doux comme le miel, Damnants comme le feu du ciel, Bleus comme fleur, noirs comme poudre, Tu raffoles beaucoup des yeux De tout genre en dépit du Foudre.
Les nez te plaisent, gracieux Ou simplement malicieux, Étant la force des visages, Étant aussi, suivant des gens, Des indices et des présages.
Longs baisers plus clairs que des chants, Tout petits baisers astringents Qu’on dirait qui vous sucent l’âme, Bons gros baisers d’enfant, légers Baisers danseurs, telle une flamme.
Baisers mangeurs, baisers mangés, Baisers buveurs, bus, enragés,
Baisers languides et farouches, Ce que t’aimes bien, c’est surtout, N’est-ce pas ? les belles boubouches.
Les corps enfin sont de ton goût, Mieux pourtant couchés que debout, Se mouvant sur place qu’en marche, Mais de n’importe quel climat, Pont-Saint-Esprit ou Pont-de-l’Arche.
Pour que ce goût les acclamât Minces, grands, d’aspect plutôt mat, Faudrait pourtant du jeune en somme. Pieds fins et forts, tout légers bras Musculeux et les cheveux comme
Ça tombe, longs, bouclés ou ras, — Sinon pervers et scélérats Tout à fait, un peu d’innocence En moins, pour toi sauver, du moins, Quelque ombre encore de décence ?
Nenni dà ! Vous, soyez témoins, Dieux la connaissant dans les coins, Que ces manières, de parts telles, Sont pour s’amuser mieux au fond Sans trop musser aux bagatelles.
C’est ainsi que les choses vont Et que les raillards fieffés font. Mais tu te ris de ces morales, — Tel un quelqu’un plus que pressé Passe outre aux défenses murales !
Et tu réponds, un peu lassé De te voir ainsi relancé, De ta voix que la soif dégrade Mais qui n’est pas d’un marmiteux : « Qu’y peux-tu faire, camarade,
Si nous sommes cet amiteux ? »
Mes femmes, toutes ! et ce n’est pas effrayant ! À peu près, en trente ans ! neuf, ainsi que les Muses, Je vous évoque et vous invoque, chœur riant, Au seuil de ce recueil où, mon fiel, tu t’amuses.
Neuf environ ! Sans m’occuper du casuel, Des amours de raccroc, des baisers de rencontre, Neuf que j’aimais et qui m’aimaient, ceci c’est réel, Ou que non pas, qu’importe à ce Fiel qui se montre ?
Je vous évoque, corps si choyés, chères chairs, Seins adorés, regards où les miens vinrent vivre Et mourir, et tous les trésors encor plus chers, Je vous invoque au seuil, mesdames, de mon livre ;
Toi qui fus blondinette et mignarde aux yeux bleus ; Vous mes deux brunes, l’une grasse et grande, et l’autre Imperceptible avec, toutes deux, de doux yeux De velours sombre, d’où coulait cette âme vôtre ;
Et ô rouquine en fleur qui mis ton rose et blanc Incendie ès mon cœur, plutôt noir, qui s’embrase À ton étreinte, bras très frais, souple et dur flanc, Et l’or mystérieux du vase pour l’extase.
Et vous autres, Parisiennes à l’excès, Toutes de musc abandonné sur ma prière (Car je déteste les parfums et je ne sais Rien de meilleur à respirer que l’odeur fière
Et saine de la femme seule que l’on eut Pour le moment sur le moment), et vous, le reste Qu’on, sinon très gentil, très moralement, eut D’un geste franc, bon, et leste, sinon céleste.
Je vous atteste, sœurs aimables de mon corps, Qu’on fut injuste à mon endroit, et que je souffre À cause de cette faiblesse, fleur du corps, Perte de l’âme, qui, paraît-il, mène au gouffre ;
Au gouffre où les malins, les matois, les « peinards » Comme autant de démons d’enfer, un enfer bête Et d’autant plus méchant dans ses ennuis traînards, Accueillent d’escroquerie âpre le poète…
Ô mes chères, soyez mes muses, en ce nid Encore bienséant d’un pamphlet qui s’essore. Soyez à ce pauvret que la haine bénit Le rire du soleil et les pleurs de l’aurore.
Donnez force et virilité, par le bonheur Que vous donniez jadis à ma longue jeunesse, Pour que je parle bien, et comme à votre honneur Et comme en votre honneur, et pour que je renaisse
En quelque sorte à la Vigueur, non celle-là Que nous déployions en des ères plus propices, Mais à celle qu’il faut, au temps où nous voilà, Contre les scélérats, les sots et les complices.
Ô mes femmes, soyez mes muses, voulez-vous ? Soyez même un petit comme un lot d’Erynnies Pour rendre plus méchants mes vers encor trop doux À l’adresse de ce vil tas d’ignominies :
Telle contemporaine et tel contemporain Dont j’ai trop éprouvé la haine et la rancune, Martial et non Juvénal, et non d’airain, Mais de poivre et de sel, la mienne de rancune.
Mes vers seront méchants, du moins je m’en prévaux, Comme la gale et comme un hallier de vermine. Et comme tout… Et sus aux griefs vrais ou faux Qui m’agacent… Muses, or, sus à la vermine !
Le pauvre du chemin creux chante et parle. Il dit : « Mon nom est Pierre et non pas Charle, Et je m’appelle aussi Duchatelet. Une fois je vis, moi qu’on croit très laid, Passer vraiment une femme très belle. (Si je la voyais telle, elle était telle.) Nous nous mariâmes au vieux curé. On eut tout ce qu’on avait espéré, Jusqu’à l’enfant qu’on m’a dit vivre encore Mais elle devint la pire pécore Même pas digne de cette chanson, Et certain beau soir quitta la maison En emportant tout l’argent du ménage Dont les trois quarts étaient mon apanage. C’était une voleuse, une sans-cœur, Et puis, par des fois, je lui faisais peur.
Elle n’avait pas l’ombre d’une excuse, Pas un amant ou par rage ou par ruse Il paraît qu’elle couche depuis peu Avec un individu qui tient lieu D’époux à cette femme de querelle. Faut-il la tuer ou prier pour elle ? »
Et le pauvre sait très bien qu’il priera, Mais le diable parierait qu’il tuera.
L’un toujours vit la vie en rose, Jeunesse qui n’en finit plus, Seconde enfance moins morose, Ni vœux, ni regrets superflus. Ignorant tout flux et reflux, Ce sage pour qui rien ne bouge Règne instinctif : tel un phallus. Mais moi je vois la vie en rouge.
L’autre ratiocine et glose Sur des modes irrésolus, Soupesant, pesant chaque chose De mains gourdes aux lourds calus. Lui faudrait du temps tant et plus Pour se risquer hors de son bouge. Le monde est gris à ce reclus. Mais moi je vois la vie en rouge.
Lui, cet autre alentour il ose Jeter des regards bien voulus, Mais, sur quoi que son œil se pose, Il s’exaspère où tu te plus, Œil des philanthropes joufflus ; Tout lui semble noir, vierge ou gouge, Les hommes, vins bus, livres lus, Mais moi je vois la vie en rouge.
envoi
Prince et princesse, allez, élus, En triomphe par la route où je Trime d’ornières en talus. Mais moi je vois la vie en rouge.
Ce ne sont pas des mains d’altesse, De beau prélat quelque peu saint. Pourtant une délicatesse Y laisse son galbe succinct.
Ce ne sont pas des mains d’artiste, De poète proprement dit, Mais quelque chose comme triste En fait comme un groupe en petit ;
Car les mains ont leur caractère, C’est tout un monde en mouvement Où le pouce et l’auriculaire Donnent les pôles de l’aimant.
Les météores de la tête Comme les tempêtes du cœur, Tout s’y répète et s’y reflète Par un don logique et vainqueur.
Ce ne sont pas non plus les palmes D’un rural ou d’un faubourien ; Encore leurs grandes lignes calmes Disent : « Travail qui ne doit rien. »
Elles sont maigres, longues, grises, Phalange large, ongle carré. Tels en ont aux vitraux d’églises Les saints sous le rinceau doré,
Ou tels quelques vieux militaires Déshabitués des combats Se rappellent leurs longues guerres Qu’ils narrent entre haut et bas.
Ce soir elles ont, ces mains sèches, Sous leurs rares poils hérissés, Des airs spécialement rêches, Comme en proie à d’âpres pensers.
Le noir souci qui les agace, Leur quasi-songe aigre les font Faire une sinistre grimace À leur façon, mains qu’elles
J’ai peur à les voir sur la table Préméditer là, sous mes yeux, Quelque chose de redoutable, D’inflexible et de furieux.
La main droite est bien à ma droite, L’autre à ma gauche, je suis seul. Les linges dans la chambre étroite Prennent des aspects de linceul,
Dehors le vent hurle sans trêve, Le soir descend insidieux… Ah ! si ce sont des mains de rêve, Tant mieux, — ou tant pis, — ou tant mieux !
Les morts que l’on fait saigner dans leur tombe Se vengent toujours. Ils ont leur manière, et plaignez qui tombe Sous leurs grands coups sourds. Mieux vaut n’avoir jamais connu la vie, Mieux vaut la mort lente d’autres suivie, Tant le temps est long, tant les coups sont lourds.
Les vivants qu’on fait pleurer comme on saigne Se vengent parfois. Ceux-là qu’ils ont pris, qu’un chacun les plaigne, Pris entre leurs doigts. Mieux vaut un ours et les jeux de sa patte, Mieux vaut cent fois le chanvre et sa cravate, Mieux vaut l’édredon d’Othello cent fois.
Ô toi, persécuteur, crains le vampire Et crains l’étrangleur : Leur jour de colère apparaîtra pire Que toute douleur. Tiens ton âme prête à ce jour ultime Qui surprendra l’assassin comme un crime Et fondra sur le sol comme un voleur.
Le Point du Jour, le Point blanc de Paris, Le seul point blanc, grâce à tant de bâtisse Et neuve et laide et que je t’en ratisse, Le Point du Jour aurore des paris !
Le bonneteau fleurit « dessur » la berge, La bonne tôt s’y déprave, tant pis Pour elle et tant mieux pour le birbe gris Qui lui du moins la croit encore vierge.
Il a raison, le vieux, car voyez donc Comme il est joli toujours le paysage : Paris au loin, triste et gai, fol et sage, Et le Trocadéro, ce cas, au fond.
Puis la verdure et le ciel et les types Et la rivière obscène et molle, avec Des gens trop beaux, leur cigare à leur bec : Épatants ces metteurs-au-vent de tripes !
Ce n’est pas Pierrot en herbe Non plus que Pierrot en gerbe. C’est Pierrot, Pierrot, Pierrot. Pierrot gamin, Pierrot gosse, Le cerneau hors de la cosse, C’est Pierrot, Pierrot, Pierrot.
Bien qu’un rien plus haut qu’un mètre, Le mignon drôle sait mettre Dans ses yeux l’éclair d’acier Qui sied au subtil génie De sa malice infinie De poète-grimacier.
Lèvres rouge-de-blessure Où sommeille la luxure,
Face pâle aux rictus fins, Longue, très accentuée, Qu’on dirait habituée À contempler toutes fins,
Corps fluet et non pas maigre, Voix de fille et non pas aigre, Corps d’éphèbe en tout petit, Voix de tête, corps en fête, Créature toujours prête À soûler chaque appétit.
Va, frère, va, camarade, Fais le diable, bats l’estrade Dans ton rêve et sur Paris Et par le monde, et sois l’âme Vile, haute, noble, infâme De nos innocents esprits !
Grandis, car c’est la coutume, Cube ta riche amertume, Exagère ta gaieté, Caricature, auréole, La grimace et le symbole De notre simplicité !
Ces passions qu’eux seuls nomment encore amours Sont des amours aussi, tendres et furieuses, Avec des particularités curieuses Que n’ont pas les amours certes de tous les jours.
Même plus qu’elles et mieux qu’elles héroïques, Elles se parent de splendeurs d’âme et de sang Telles qu’au prix d’elles les amours dans le rang Ne sont que Ris et Jeux ou besoins érotiques,
Que vains proverbes, que riens d’enfants trop gâtés, — « Ah ! les pauvres amours banales, animales, Normales ! Gros goûts lourds ou frugales fringales, Sans compter la sottise et des fécondités ! »
— Peuvent dire ceux-là que sacre le haut Rite, Ayant conquis la plénitude du plaisir, Et l’insatiabilité de leur désir Bénissant la fidélité de leur mérite.
La plénitude ! Ils l’ont superlativement : Baisers repus, gorgés, mains privilégiées Dans la richesse des caresses repayées. Et ce divin final anéantissement !
Comme ce sont les forts et les forts, l’habitude De la force les rend invaincus au déduit. Plantureux, savoureux, débordant, le déduit ! Je le crois bien qu’ils ont la pleine plénitude !
Et pour combler leurs vœux, chacun d’eux tour à tour Fait l’action suprême, a la parfaite extase, — Tantôt la coupe ou la bouche et tantôt le vase, — Pâmé comme la nuit, fervent comme le jour.
Leurs beaux ébats sont grands et gais. Pas de ces crises : Vapeurs, nerfs. Non, des jeux courageux, puis d’heureux Bras las autour du cou, pour de moins langoureux Qu’étroits sommeils à deux, tout coupés de reprises.
Dormez, les amoureux ! Tandis qu’autour de vous Le monde inattentif aux choses délicates, Bruit ou gît en somnolences scélérates, Sans même, il est si bête ! être de vous jaloux.
Et ces réveils francs, clairs, riants, vers l’aventure De fiers damnés d’un plus magnifique sabbat ? Et salut, témoins purs de l’âme en ce combat Pour l’affranchissement de la lourde nature !
Les courses furent intrépides (Comme aujourd’hui le repos pèse !) Par les steamers et les rapides. (Que me veut cet at home obèse ?)
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