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Mes hôpitaux

Paul Verlaine · 1904 · Free in the US

20,333 words · about 1 h 25 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Paul Verlaine
Language
French
Published
1904
Length
20,333 words · about 1 h 25 min
Sections
2 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (2)
  1. Mes hôpitaux about 54 min
  2. Chronique de l’hôpital about 31 min

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Mes hôpitaux

Au moins ce ne fut pas la faute de la littérature, qui l’aurait comblé d’or et d’honneurs, mais bien un peu la sienne propre et celle d’autrui, n’est-ce pas, chère madame ? — s’il s’était trouvé à l’hôpital. Sans plus insister sur ce point, aussi bien insignifiant, ce n’est pas moi qui parlerai, c’est lui qui parlera, et ce, plutôt impersonnellement, selon son tempérament particulier de poète comme ça.

Dans de hautes salles dans un littéral palais, se passèrent les semaines d’apprentissage. Les immenses rideaux blancs aux fenêtres, et le beau soleil de juillet qu’il fit lui garnirent l’âme d’une chaude fraîcheur qu’entretenait au point quelque argent comptant et à échoir à coup sûr, en sorte que la situation actuelle, sur place et au dehors, n’apparaissait pas pénible, fière tout au plus dans son embarras léger. Des médecins en chef et de leurs états-majors d’internes et d’externes, qu’en dire sinon qu’ils étaient très bien ; des employés aussi — dit serviteurs) — et des malades, sinon que les pauvres gens faisaient de leur mieux pour guérir. Une mort seulement sur ces quarante et quelques jours, un vieillard qui s’éteignit en balbutiant : « Maman, maman ! » En somme, une très bonne impression première, un début courageux, mais facile…

Moins facile, sinon moins courageuse la seconde épreuve supportée. Au palais dur et cru, mais comme protecteur ont succédé des baraquements, sapin et briques, à l’instar, paraît-il, des hôpitaux volants américains. L’extérieur ressemble passablement à quelque abattoir, dedans c’est l’architecture d’une chapelle méthodiste ; il n’y manque que des citations de saint Paul sur écriteaux blancs accrochés aux murs de bois verni. On dirait aussi du kursaal d’une station balnéaire nouvellement installée.

C’est deux jours après la Toussaint. Les fenêtres donnent sur un jardin d’horticulteur fleuriste, riverain du chemin de fer de ceinture. Un rang d’acacias joue la lisière d’un bois dont l’intérieur des fortifications vues derrière serait l’épaisseur ; mais les feuilles, se raréfiant, défont vite cette illusion des yeux. Les médecins et les élèves sont toujours parfaits, mais semblent à la fois un peu bien sceptiques et infatués ; le personnel, mon Dieu, toujours irréprochable, mais les malades ne paraissent pas raffoler du départ des Sœurs. Eux-mêmes sont et quelques-uns plus bêtes que de droit. Vers 2 heures, le garçon de nuit range sur un grand buffet central appelé appareil les pots d’étain pour les tisanes. Une alèse (ou demi-drap), dont il va les couvrir durant le balayage, fait l’effet, comme il l’a jetée sur ses épaules dont elle pend autour de son corps et le long de ses bras, du surplis d’un prêtre disposant un tas de Saintes-Huiles : de l’ouate, en tampons et en flocons, çà et là, complète la vision.

Bons sommeils parfois. On vous réveille au petit jour pour « faire vos couvertures ». Une fille de salle est une paysanne récemment descendue du train, presque du coche. Un peu simple sans trop de naïveté et très bonne vraiment. Pas l’ombre d’une pensée d’intérêt. Elle s’y prend si gentiment pour vous dire : « Paresseux, dressez donc vous, qu’on arrange vos oreillers », qu’on est tout charmé sans pouvoir retenir un sourire vaguement sensuel, car elle est jeune encore et de gentil visage.

Guère d’incidents au cours d’un semestre d’hiver écoulé parmi la touffeur de feux de coke dans de la fonte. Un alcoolique, — un cocher ! — très raisonnable dans la journée, s’échappe un matin vers 4 heures et saute mi-nu par une des fenêtres, de plain-pied d’ailleurs, à quelque cinquante centimètres près, et revient en civière, arrêté qu’il avait été par des hommes de l’octroi, avec cette parole : « Mais ce n’est pas moi, je vous assure. » Il fait un clair de lune glacial, découpant les objets comme avec des ciseaux, faussant toute perspective, soleil louche au rayon fou, et c’est très Thessalien et très Canidiaque.

Morts insignifiantes. Et puis l’on s’y fait. Situation pécuniaire assombrie qui va tourner à l’obscur.

Un entr’acte noir absolument : Misère et presque corde, si bien qu’une recrudescence de la maladie et la rentrée dans un troisième hôpital sont les bienvenues. Au moins c’est la paix loin des gens et la souffrance laissée tranquille. Les idées de mort, mort aux gens, mort à soi-même, s’évaporent dans les odeurs d’éther et de phénol. Le sang bat plus calme, la tête raisonne de nouveau, les mains se font ce qu’elles furent plutôt toujours, bonnes et paisibles. Aussi bien le lieu sied à l’apaisement qu’il crée, fin du xviii siècle avec arrangement et accommodement Louis-Philippe et Quarante-huit. L’intérieur de l’immeuble a surtout un air de ces maisons de province à très hauts plafonds. Le parquet, cruellement ciré, parfois bombé de vétusté, dit, par sa disposition en fantasques biseaux, l’âge considérable de ce logis. C’est dans une petite salle en retrait d’une autre beaucoup plus longue, derrière un tambour vitré isolant sans isoler du reste des malades qui sont quatre. Cela forme chambre prenant jour largement sur un faubourg relativement peu passant de la rive gauche, en face du jardin vert clair d’un établissement supérieur de l’État. Nous sommes au printemps et il y a des oiseaux.

L’intensité de la situation à la fois désespérée et à essayer de sauver par la patience quand tout pousse à des violences superbes qui perdraient affreusement les choses, met un bandeau sur les yeux et de la cire dans les oreilles. Des laideurs non intéressantes sans nul doute et des sottises que de la banalité rend plus horribles encore, échappent. Une chapelle odieusement moderne où toutefois chante une jolie voix sur un harmonium discret. Comme il y a un affreux costume pour les femmes, on n’y voit point de malades du « beau sexe », à l’exception de deux ou trois vieilles et de toutes fluettes gamines déjà pleines d’œillades, pour la plupart.

Paraît qu’il existe au fond, à gauche du pavillon d’accouchement, des baraquements comme là-bas. Merci. Soupé.

Le gaz, en le définitif hôpital, est contenu dans son juste rôle de domestique. Il éclaire les cuisines, offices, corridors, escaliers — et les cabinets.

Difinitif s’emploie ici parce qu’on aspire à ne plus fréquenter dans ces sortes d’asiles, quitte à envahir des gîtes pires si la malchance s’obstine aussi.

Là, là, tout beau, Monsieur du Poète. La vie n’est pas si courte que cela, ni si brève. Elle est faite de transition. La patience y a son rôle qui est prépotent. D’autre part, les causes déterminantes de votre initiation ès hôpitaux n’ont pas, tant s’en faut, disparu. Enfin, le vœu de connaître d’autres abris n’était pas raisonnable et se trouvait peut-être trop ambitieux dans l’espèce. Vous l’avez compris et vous vous êtes soumis à l’inévitable. De nouvelles impressions vous attendaient dans les mêmes milieux, et s’il doit y avoir une fin différente de la fin naturelle à ces habitudes d’ascète un peu malgré soi, nul ne le sait. Toujours est-il qu’il y existe une suite dont témoignent les quelques fragments qui vont suivre et que voici succinctifiée.

On a prononcé le mot de convalescence, et c’est maintenant un pavillon central, diminutif et simplificatif du pavillon central des Tuileries, mais napoléonisé par un vaste écusson impérial de front : l’aigle au repos sur des foudres et, derrière, en draperie, le manteau semé d’abeilles, fourré d’hermine, que borde le collier d’aigles minuscules où pend une grosse croix d’honneur, le tout en pierre, bien entendu. Assez lourd et banal et laid, par parenthèse, soit dit sans manquer de respect à

« César décédé ».

À droite et à gauche, un rez-de-chaussée et un étage de hautes vitres et, en retour, deux ailes, pierre, brique et bois, suggestives d’immenses communs, écuries et remises sans fin, le tout un peu grandiose avec quatre grands jardinets autour d’un bassin assez vaste et, bien en avant, une énorme pelouse piquée çà et là de corbeilles plutôt pauvrement fleuries, mais le palais n’est-il pas pour les pauvres et faut-il l’oublier ?

Les bâtiments s’enfoncent très profonds sous forme de galeries latérales assez basses pour que l’œil discerne, légers et clairs, les arbres gentils d’un bois plébéien des environs immédiats de Paris au milieu duquel, d’ailleurs, comme dans une clairière, s’élèvent ces constructions après tout agréables.

C’est le Bien-Intentionné qui fonda cet asile pour les convalescents des hôpitaux. La disposition même des œuvres intérieures, le caractère même des us et coutumes de la maison, proclament jusqu’à l’excès cette origine : longs couloirs de caserne, chambrées à trois lits, qui rappellent les petites salles d’hôpitaux, et une discipline un peu de prison ; les réfectoires aux tables de marbre rouge, aux colonnettes de fonte gaiement vernies, reportent la mémoire aux premières manifestations des bouillons Duval, cette création de la seconde époque impériale à son apogée ; les noms, pour la plupart suisses, des galeries, salles et dortoirs, sonnent bien dans une institution de l’élève favori du brav’ général Dufour : enfin le règlement, œuvre évidente du philanthrope teint de fouriérisme qui fut le vainqueur de Saarbrouk, ce règlement lu et relu à toutes occasions par des surveillants, j’allais dire par des gardiens, à moustaches grises d’ex-grenadiers de Magenta, de médaillés du Mexique et de Chine, fleure bien du prisonnier de Ham non sans quelque fumet du militarisme ataval.

Il n’y a pas jusqu’aux « circences » pour flanquer le « panem » des réfectoires, que les salles de chant et de jeux (jeux de bois : échec, dames, dominos ou mieux doches) ne suggèrent point au point de vue décadent de ce que la rhétorique encore en usage dans les journaux à un sou appellerait les « dons funestes d’une dictature heureusement pulvérisée sous le relèvement national ».

On reviendra tout à l’heure sur la salle de chant. La salle de jeu est, comme du reste, la salle de chant, un vaste parallélogramme meublé de longues tables et de bancs, où l’on fume en arrivant à dame ou en posant le double-doche.

Mais, entre les deux réfectoires, dissimulée par d’amples draperies d’étoffe rouge sombre, c’est surtout la chapelle qui parle le plus haut du fils d’Hortense et de son règne, tant le blanc et or de l’autel et du retable, tant le tapis rouge des degrés, tant les grilles et la lampe mordorées et l’harmonium accompagnateur à messe basse de « dames et de messieurs du dehors » évoquent les messes des Tuileries où s’épanouissait, en ses robes miraculeuses, la toute-belle impératrice et se gonflait un état-major de chambellans et de maréchaux, où l’empereur somnolait, comme attentif. Seulement, ici, les « fidèles » sont, au contraire, de pauvres diables, étonnés de se trouver là, sous le regard à moitié bienveillant des employés gantés de filoselle et très dévotieux, scrongnieugnieu !

Clic, clac ! Les deux voitures de l’administration bondées de « convalescents » cueillis aux quatre points cardinaux de l’Assistance publique (familièrement A. P.) débusquent de la rue qui passe devant la grille d’honneur, franchissent cette grille, et viennent déposer à la porte du bureau d’admission une trentaine d’entrants qui, après les formalités d’usage, inscription, visite sommaire du médecin, première lecture du règlement par le capitaine (chef du personnel de surveillance) s’égaillent vers les chambrées désignées, en emportant sous leurs bras les effets d’habillement répartis à chaque convalescent : soit une paire de chaussettes et , une chemise, un bonnet de nuit, un paletot-sac bleu de Prusse, une calotte de drap, même couleur (on est aux premiers jours de mai ; le costume d’été, paletot plus léger et chapeau de paille, part du 15 de ce mois), un essuie-main et une serviette de table. Alors, direz-vous, tout convalescent est considéré comme possédant un pantalon ? Mon Dieu oui.

— « Galerie chose, chambrée telle ! »

Et le poète entre dans une pièce cirée beaucoup trop pour son « ankylose incomplète du genou gauche, consécutive à une arthrite rhumatismale ». Trois lits dont les convalescents doivent faire les literies tous les matins d’après certains principes, comme au régiment, de même qu’ils doivent balayer et cirer ce parquet, hélas ! si glissant !

Les compagnons actuels du poète sont un gardien de square, un bonhomme peu causeur, et un tout jeune homme, seize ans à peine, une tête blonde de très jolie fille anglaise que rehausse toutefois une grâce déjà virile. Il remarque la difficulté qu’éprouve le poète à mettre son espadrille gauche, se met gentiment à sa disposition. Mais la cloche sonne, on va dîner, entrée lente au réfectoire, bon repas, meilleur qu’à l’hôpital, même du dessert, quelle joie ! sortie en file indienne sous l’œil terrifique un peu du surveillant préposé au réfectoire, après une récitation à haute et intelligible voix du sempiternel règlement. Promenade au jardin, une pipe ou deux, puis, pour la première journée, toute de fatigue et d’excitement ô que relatifs ! coucher et somme suffisant jusqu’à 6 heures, l’heure de la soupe. Soupe très bonne, à se croire aux Halles, parole d’honneur !

La seconde journée s’écoule entre le jeu de boule, sis dans un petit bois séparé du grand par des palissades, et la bibliothèque, assez bien fournie. Le poète y commence la lecture de l’Histoire de la Restauration par Lamartine, après la douche de vapeur ordonnée semi-quotidienne. Livre intéressant quoique et parce que méconnu et inconnu. Douche amusante comme tout.

Le soir, ascension à la salle de chant. Le jeune homme de tout à l’heure y chante des romances d’une voix exquise, intelligemment conduite. En descendant pour la chambrée et la nuitée, il est félicité principalement par le poète à qui il racontera quelques jours plus tard son histoire navrante et fière. Ils doivent quelques mois et quelques années plus tard se retrouver.

Les semaines se passent ainsi sans grands incidents — et départ avec quelques louis en poche, pour la « liberté » — définitive ?

Bon, voilà les bêtises qui recommencent ! Allons, bonhomme Misère, bonhomme Guignon, bonhomme Pas-de-Chance, retourne à tes « hosteaux » naturels.

Et c’est, pour la seconde fois, le littéral palais, mais que changé, qu’assombri, depuis les semaines d’apprentissage ! Les hautes fenêtres aux longs rideaux blancs ressemblent à des vantaux d’une prison pour géants ou de quelque maison de fous en rêve.

D’argent comptant, plus. De l’argent futur, sûr toujours, mais moins. En attendant, le même soleil de juillet à un an d’intervalle, mais accablant aujourd’hui, comme cholérique et cholérifère dans sa fureur ; les mêmes hautes salles, on dirait rabaissées comme un ciel d’orage qui serait menaçamment blanc d’un blanc de fer chauffé à blanc, d’un blanc funèbre, tel un convoi de vierge ; même médecin en chef : il semble moins paternel, avec de nouveaux suivants qui ne paraissent pas valoir les autres. Service, à première vue, moins attentif. Jusqu’aux malades qui paraissent plus endurcis ; durant ce mois, pourtant torride et qui doit être malsain, pas un d’eux n’est mort, mais quelle mauvaise humeur, à peine suspendue par la Fête Nationale : petits extras, quelque peu plus d’élasticité dans le règlement, une décoration intérieure, à bon marché, due à l’enthousiasme collectif des malades : guirlandes de papier et des R. F. faussement dorés sur des tricolores comme les guirlandes. Vingt jours là passés.

L’asile napoléonien encore un coup. En août. Un août pluvieux. L’an dernier, c’était par un beau mois de printemps : il y avait des rosés de toutes nuances au long de balustrades envahies en ce temps par les fleurs, aujourd’hui vertes et noires de feuilles et de branches. Les arbres des quinconces et du bois jaunissent par nombreuses places et le vent emporte déjà les feuilles. Le vent aussi pleure dans les corridors à certains jours et les courants d’air, toujours mauvais, commencent à devenir « dangereux », ainsi que me le fait observer un Parisien, pulmonique, envoyé ici par erreur, indubitablement.

Fraîches et plus les fins de nuit, et l’on se met à inaugurer le système d’hiver qui consiste à plier en deux sur la longueur l’assez mince « couverture » qu’on s’était contenté de déployer jusqu’à ce temps exceptionnellement rigoureux.

La nourriture qui, comparée à celle, d’ailleurs suffisante et saine, quoique monotone, des hôpitaux proprement dits, était réellement si bonne, si variée, contracte maintenant un goût à la fois de trop peu (dans le sens strict du mot) et de par trop. D’aucuns parmi les convalescents attribuent ce changement pour un mal au départ imminent des Sœurs. Leur remplacement rétablira-t-il le bon ordre , aussi bien dans la discipline vraiment paternelle (ou maternelle, comme on voudra), que quant aux choses du réfectoire ? Car, ici aussi, quelque relâchement, que complémente et corolle, on serait tenté de le croire, quelque maltalent pour la bonne administration et l’équanimité surtout qu’il faudrait pour faire mieux, règne trop et ne gouverne pas assez.

On s’ennuie ; la bibliothèque est toute lue ; connu chaque arbre du petit bois côtoyant une maison de fous et de folles de qui l’on entend les cris, quels cris ! vers le milieu du jour : A dæmone meridiano libera nos, Domine ! Les vaches même, laitières pour pulmoniques, qui paissent dans une clairière en miniature, ne sont plus amusantes et n’ont pas l’air de s’amuser non plus. C’est navrant. Le soir vient. On a dîné réglementairement. Se coucher pour ne pas dormir est bête… Et l’on monte à la salle de chant.

Drôle, ça.

Comme qui dirait la concrétion, la synthèse, la quintessence du goût musical parisien populaire, la romance y domine. Les vieilles reproductions en ce genre persistent, les nouvelles battent à plates coutures leurs contemporaines à visées comiques. C’est ainsi que Comme à vingt ans, Moine et bandit, e tutti quanti alternant avec Petit Pinson ou Carmen, vous n’avez pas d’âme, etc., sont bien plus chantés et bien mieux goûtés et, en dépit du règlement un peu bien draconien ici, applaudis à grand renfort « de cannes, béquilles et béquillons » que tels ou tels Docteur Isambard ou Joséphine elle est malade.

C’est, aussi bien, une remarque faite depuis belle lurette que le faubourien, ou ce qu’on nomme ainsi, c’est-à-dire le sceptique naïf et le gouailleur spontané par excellence, est volontiers élégiaque… en musique et plus épris du mélodrame sentimental et haletant, rosé et noir, que du vaudeville et de la farce. Nulle conclusion d’ailleurs à tirer de là comme des trois quarts de toutes les remarques, n’est-ce pas ?

Mais quels interprètes pour la plupart ! Les trois chansons historiques (on parle sérieusement) de la période dont nous venons de sortir un peu éclopés tous, En revenant de la Revue, les Pioupious d’Auvergne, le Père la Victoire, jolies au possible comme timbre, et comme « poèmes », amusantes, spirituelles, très spirituelles même, quoi qu’en aient certains délicats qui seront toujours malheureux, se trouvent écorchées comme ! Gestes faux comme la voix gutturale et traînarde à moins que fêlée, ô Paris ! ou alors terriblement méridionale ! Pataquès inouïs qui feraient douter si le chanteur comprend ce qu’il « envoie », terminaison en ô des rimes, à l’instar de quelques « artistes » de très infimes , et ce, par chic, par un naïf, au fond, et quasi touchant dandysm…ô. Et ces gentilles scies topographiques, si l’on ose ainsi parler, où défilent sur des airs pimpants tous les quartiers et monuments de la capitale, dans des circonstances toujours drôles et drôlement racontées, les Statues en goguette, l’Gaulois du pont d’Iéna, la Chaussée Clignancourt, la Samaritaine, Derrière l’omnibus, que bougrement et foutrement mal rendues par ces braves gens, d’ordinaire délurés et farauds autant que des convalescents peuvent l’être, mais une fois « sur les planches » — c’est une véritable petite scène — apeurés, gauches et patauds. Ce n’est que quand ils débitent du « sérieux » qu’ils deviennent comiques, sauf de rares exceptions ! La romance, déjà pas mal ridicule essentiellement, prend des proportions de parodie à perte de vue dans ces honnêtes bouches où les rogommes passés et les actuelles bronchites accumulent les notes les plus étonnantes. Il y a aussi la non-intelligence, sinon des choses chantées, du moins des intentions de l’auteur, galfâtre ou non. Par exemple, les Bœufs, de Pierre Dupont, admirable poème, le chef-d’œuvre peut-être, avec les Pins et les Sapins, du vrai poète intense qui sortira du demi-oubli d’aujourd’hui, vous les figurez-vous, comme ils le furent à l’époque dont il est question, traduits avec l’accent affecté d’un rustaud de Séne-et-Ouése ? Et la chanson ! Pauvres grands cuirassiers de Reischoffen, douloureuse Alsace-Lorraine, toute belle et toute pure figure de Marceau, du moins soyez cléments à « vos chantres » dans ces demeures, à la pensée d’ailleurs, que ce sont des pauvres, des infirmes, des souffrants, des simples pour la plupart, sincères dans le choix de leurs « numéros » ; peut-être bien aussi qu’il y a parmi eux quelque survivant de la charge épique, dont pleure, encore toute fière, la patrie ; que ce gamin qui braille : « Il est mort ce soldat stoïque » a, dans sa giberne de scolot, la feuille du collet et les étoiles de la manche, que ce bon garçon à l’accent tudesque est un déserteur de l’armée du Reichland…

Mais quelle est cette voix ? Le poète la connaît et ne la connaît pas, ou réciproquement. La fausse lumière, non pas de la rampe, car il n’y a pas de rampe, ou du moins pas d’éclairage à la rampe, mais de la salle que teintent obscurément quelques becs de gaz à globes dépolis, ne permet qu’après un temps de discerner les traits de celui qui occupe le théâtre en ce moment, et il se trouve que c’est le jeune homme du printemps dernier, un peu grandi, et de qui l’organe de ténorino a mué dans ce court intervalle en un velouté, clair et chaud baryton…

Quoi encore de particulier ici avant d’en partir pour toujours, peut-être, et sans plus d’émotion qu’il n’est séant ? Ah ! si l’on veut, ceci :

Les visiteurs des convalescents sont admis à visiter aussi les diverses parties de l’établissement, sous la conduite d’un employé ad hoc qui leur détaille les choses intéressantes. Cet honnête cicérone ne manque jamais d’attirer l’attention de ses auditeurs sur deux immenses cartes d’Europe et des Deux Mondes, œuvre d’un convalescent, peinte à fresques sur deux murs de la salle de jeu. Et il profère :

— « Ce convalescent, en outre du temps, un an à peu près, qu’il fut admis à passer à l’asile pour mener à bien son travail, obtint de la Direction la somme de cinq cents francs, et l’assurance, ou plutôt la certitude d’une place immédiate dans une administration de l’État. Or, le jour de sa sortie et les quelques jours qui suivirent, deux ou trois au plus, il se grisa, il fit la noce avec des femmes, bref dépensa ses cinq cents francs et eut l’audace de revenir solliciter un secours qui lui fut naturellement refusé. »

Il faut entendre les réclamations indignées des bonnes gens, parents, pauvres pour la plupart, des pauvres pensionnaires qu’ils viennent voir : « Ah ! le saligaud ! Faut-il que les bons pâtissent toujours pour les mauvais ? Cinq cents francs en deux ou trois jours ! »

Eh, mon brave homme ; eh, ma digne matrone ; eh, mes pauvres enfants, avez-vous vous-même eu bien souvent cinq cents francs à votre disposition ! Et vous figurez-vous quel trouble, quel littéral coup de gond dans une âme d’artiste peut-être, de déclassé, qu’une pareille misérable fortune « à emporter le paradis d’un seul coup » ? Ne paraît-elle pas toute dictée, cette conduite au premier abord absurde à d’anciens désespoirs invétérés, mépris de l’avenir, dégoût du passé, indifférence pour une vie qui va, certes ! recommencer plus âpre et plus désolante…

Les jours s’écoulent. À la porte les convalescents, voire « béquillards » ! Il y a une fin à tout. Les plus pauvres vont passer trois jours dans une vague annexe où on est censé leur chercher du travail.

Les autres se répandent par la ville en quête d’un ouvrage qui se cache et d’une santé en déroute, chauves-souris de l’hiver parisien dont les hirondelles, selon des romances, seraient les petits ramona.

Clic, clac ! fouette, cocher ! Les deux voitures de l’administration, bondées de « convalescents », franchissent les grilles de la cour d’honneur…

Au revoir, camarades ! — ou adieu, alors !

Et voici le plongeon, le débat dans les roseaux, presque l’anéantissement, mi-enlisement, , dans cette Marne, la misère dite noire. La seule branche de saule frémissante, la planche providentielle unique, flottant encore un peu à portée, ce va encore être l’Hôpital, grâce à la maladie qui se cramponne, bonne mais lente pourvoyeuse à la Camarde.

Et allons-y pour la troisième et quatrième et quantes fois de l’immeuble sur pilotis, abattoir extérieur, intime chapelle méthodiste. Changement de service. Des vieux, cette fois des chroniques comme on parle ici. (Chroniques, c’est presque saturniens, ça.) Eh bien ! vive les vieux ! Ils ont leurs inconvénients surtout physiques, mais on les leur passe, en vertu de leur moral qui, au fond, étant, ici, peuple et simple, se trouvant peu chargé d’instruction et de lecture, ravit par son initiale et presque intacte sagesse et son expérience des faits, de faits attestés par leurs maux mêmes, tant tristement ridicules soient ces maux, parfois, et par

« La grande misère Du pauvre juif errant »

que tu es, peuple qu’on pousse et qu’on abuse et qui t’insurges, toujours vaincu, le vaincu des balles et de la privation dans l’esquintement.

Mais ne voilà-t-il pas que le poète vient de faire du socialisme impossibiliste et on en demande pardon pour lui aux belles dames qui n’auront pas lu ceci.

De vrais défilés en masses profondes, de docteurs et d’élèves. Tous les docteurs avec leurs nuances, gentils et plus, pour la plupart. Les élèves, pas tous. Pour la majorité qui est aimable, informée, suffisamment attentive, il y en a d’affreux, d’abominables, vraiment ! poseurs et grossiers, traitant le malade en véritable prisonnier, en forçat, du haut de leur col cassé et de leur cravate claire à bijou faux, inhumains tout à fait et « insolents », comme dit si bien le peuple, si nerveux de Paris. Pauvres d’eux, au jour de la prochaine : même dans leurs trous de province où les auront menés leurs « études » (ceux-là sont les « cancres » de la classe), la rancune ne les épargnera pas des misérables continués à être maltraités et, de plus, alors, rançonnés, par ces médicastres. Le poète peut-être, aussi, en des « Invectives » plus à la Martial qu’à la Juvénal, les nommera sans éloge, ces petits cuistres qui l’auront bafoué, sur son lit de douleur et d’affamé. Ce jour-là sera terrible, dies iræ en miniature, et leur nom, mal fait pour la postérité, pourtant y parviendra, en compagnie de bien d’autres, étonnés. Un interne aussi, un seul, fut vil et méchant. Son nom aussi retentira quand faudra. Mais, empressons-nous de le dire, à la gloire après tout de cette lamentable humanité, ces gens-là ne forment qu’une infime exception, infime dans les deux sens du mot. On s’habitue à cette vie comme monastique, sans, hélas ! l’oraison, et la règle suivie pour elle-même. Le lit vous pénètre. On y vit tout à fait. Même on y pense. Mollement souvent, parfois virilement et noblement. Le poète n’y dort pas, mais dehors c’est la même chose, excepté quand son lit est partagé dans certaines conditions de bonne fatigue. On ratiocine, on finit par ne plus regretter le dehors même ancien et dès lors regrettable au sens des gens non initiés.

Et puis il y a eu des sorties mémorables en ces à peu près deux ans de cette sorte de captivité, moins la stabilité, le prestige ! et le sérieux.

Car, d’une part, grâce à de provisoires ressources inespérées (ô ces ressources, ô cet inespoir, ô ce provisoire !), un voyage à une illustre station balnéaire est réalisé. Une cure — comme pour quelque richard — dans des montagnes qui sont le pied, très respectable, des Alpes, et célébrées par le plus grand poète français avec Villon, Ronsard et Racine, concurremment avec un lac très bleu que, d’ailleurs, notre poète à nous n’a pas vu, faute d’argent pour (excursions en voiture, mais dont il a perçu les brouillards, à mi-côte d’un pic fameux, tel un sourcil dans un sombre visage fantastiquement gigantesque. Douches et bains. Table d’hôte de jour en jour diminuée (la season tire à sa fin) jusqu’à ce que le poète reste seul. Excellent poisson, entre autres locales culinaires, qui se nomme lavaret, et des sortes de cardons aborigènes très bons dont le nom s’en est allé. Bon temps en somme, intermède plus distrayant qu’il y eût eu lieu de le supposer. Divers incidents dont un comique et dû à la pauvreté même (oiseau rare, fleur de fleur, paradoxe !) du « baigneur ». La même pauvreté lui rend encore d’autres services. (Elle a coutume d’en rendre tant quand bien prise.) Rentrée au bercail sur pilotis où, par parenthèse, deux mois passés auparavant à côté d’un cher ami malade aussi et sorti en même temps, à qui et de qui lettre de et à la station balnéaire illustre. Ah ! ce furent de bons mois d’été ! — ainsi que plus tard, ce furent, avec un autre cher ami, six douces semaines d’hiver. On sort de là, quelque affectionné déjà que l’on fût l’un à l’autre, bien plus affectionné ; c’est mieux, ceci, qu’une fraternité, qu’une amitié de collège. C’est comme une fraternité, une amitié de collège greffée sur l’amitié de devant. Et c’est exquis, croyez-le.

Mais, à l’autre grande sortie !

Une vente avantageuse, par quel hasard ? d’un manuscrit de vers, a ouvert les portes de l’Hôpital restées toujours entre-baillées par la bienveillance du Médecin en chef, à qui merci de tout cœur, en ces lignes. Quelques semaines, voire deux ou trois mois, ont leur cours normal de vie et jusque de plaisir… puis l’ombre de la dèche revient précédant de peu la chose. Et c’est en ce moment qu’un soir d’été, sur une terrasse de marchand de vins-traiteur où, en compagnie, le poète dînant à crédit vit venir dans l’ombre humide d’un orage de tout à l’heure une forme longue, hagarde, timide, et si longue ! Cette forme se penchait sur lui presque spectrale, quand une voix brisée et rauque, et si faible :

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