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MES PRISONS
01
Rue Chaptal. Presque au coin de la rue Blanche, à droite en venant de Notre-Dame de Lorette. Une grille monumentale sur une cour pavée, menant au réfectoire de la pension L… À main droite, une petite porte donnant accès à l’intérieur de l’établissement, aux côtés de laquelle, accrochés, deux panneaux noirs portaient en lettres d’or les sciences et arts divers enseignés dans l’établissement. Un immense mur avec des défenses interminablement longues, en lourds caractères officiels à demi effacés par les intempéries, d’afficher et de déposer des ordures, en vertu de telles et telles lois de telles années déjà très anciennes, et, derrière, le dépassant d’à peu près un mètre et demi, les constructions basses des études et des dortoirs.
Tout cela disparu depuis cinq ou six ans pour faire place, bien entendu, à de belles maisons de rapport à des trente-six étages au-dessus de l’entresol.
C’était là qu’il y a trop longtemps je commençais mes « études » après avoir achevé d’apprendre à lire, à écrire — et à compter (mal) dans une petite classe élémentaire…
J’étais en septième au lycée Bonaparte où la pension nous conduisait deux fois par jour ; mais comme je me trouvais en retard, vu quelque fièvre muqueuse que j’avais eue, on me donnait des répétitions, et c’était le maître de pension, le père L… qui nous inculquait, car nous étions plusieurs, dont quelques cancres — desquels pas encore moi — les principes de la latinité, non sans une extrême patience parfois, tout de même, en défaut, témoin ce qui va brièvement suivre.
Rosa, la rose, n’avait plus que peu de mystères pour moi. Puer bonus, mater bona…, pensum bonum, non plus. J’avais franchi, non sans encombres, cette passe dangereuse du qui, quae, quod, et, en attendant l’affre déjà soupçonnée de ce « que retranché ! » non moins que les écueils d’une heureusement encore lointaine syntaxe, j’en étais à la seconde conjugaison des verbes actifs.
C’est de legere qu’il retournait un certain jour.
J’ai encore présent le théâtre de ces matinées plutôt ennuyeuses en somme pour des gamins à peine sevrés de papa et de maman. Un cabinet garni d’un vaste bureau, d’une chaise-fauteuil dossier d’acajou, siège de cuir, d’un banc et d’une table percée de trous où des encriers en plomb à l’usage des « élèves » que nous étions. De temps en temps la leçon se trouvait interrompue par l’entrée d’un tambour de la Garde Nationale, bonnet de police noir à bordures quadrillées et à gland rouge et blanc, venant déposer quelque rapport au bas duquel notre maître, capitaine adjudant-major, mettait sa signature, et, disparaissant dans le salut militaire auquel le père L… répondait en soulevant sa calotte de velours ramagée de soie bleue.
Ce jour-là :
— Verlaine, conjuguez legere.
— Lego ; je lis, legis, tu lis, etc.
— Bien. L’imparfait ?
— Legebam, je lisais, etc.
— Parfait. Le prétérit ?
Moi tout frais émoulu de la première conjugaison.
— Legavi.
— Legavi ?
« Lexi », me souffla un de mes camarades, plus « fort » que moi, de la meilleure foi du monde.
Moi, sûr de mon fait :
— Lexi, m’sieu.
— Legavi ! Lexi ! hurla littéralement le patron, dressé sur ses chaussons à talons, pourpre, presque écumant, tandis que sa robe de chambre bleu marine à doublure capitonnée rouge flottait autour de ses assez maigres jambes atteintes de vagues , et qu’un trousseau de clefs vigoureusement lancé allait frapper le mur à gauche de ma tête prise à deux mains et renforcée dans mes épaules, tôt suivi d’un dictionnaire de Noël et Quicherat, presque un Bottin, qui vint s’écrabouiller à droite de ma tête sur le mur en question. Une double maladresse sans doute intentionnelle après tout.
Et après quelques pas trépidants de male rage peut-être sincère.
— Au cachot, monsieur !
Un timbre fut sonné et le cuistre (lisez le garçon de cour, un peu à tout faire : on l’appelait familièrement Suce-mèche, à cause des lampes qu’il allumait pour l’étude du soir) apparut,
— Conduisez ce paresseux au cachot.
Et m’y voici au « cachot », muni de legere à copier dix fois avec le français en regard. Un cachot d’ailleurs sortable, lumineux, sans rats ni souris, sans verrous (un tour de clef avait suffi), de quoi s’asseoir, et, — moindre chance — de quoi écrire, et d’où je sortis au bout de deux petites heures, probablement aussi savant qu’auparavant, mais à coup sûr plein d’appétit, tôt assouvi, d’amour de la liberté (la bonne, qui est l’indépendance) et qui sait ? de cet esprit, vraisemblable, d’aventure, qui, trop débridé, m’aura jeté dans les casse-cou d’un peu tous les genres !
Quelles impressions furent miennes dans cette miniature de captivité ? Je ne saurais naturellement bien les préciser en ce moment de mon âge mûr, déjà ! après tant d’années et tant d’un peu plus sérieux verrous sur ma liberté d’homme pour telles et telles causes au nombre desquelles faut-il compter précisément l’abus de la conjugaison en question plus haut, et l’humble anecdote que je viens de rapporter ne serait-elle par hasard qu’un symbole ? Ne constituait-elle pas, à l’époque, comme l’annonce et le pressentiment de malheurs dus à la Lecture ? Estampillait-elle déjà mon enfance du mot fatidique de ce détestable si savoureux Vallès : « Victime du Livre », en bon latin cette fois : Legi ?
Texte entier
Rue Chaptal. Presque au coin de la rue Blanche, à droite en venant de Notre-Dame de Lorette. Une grille monumentale sur une cour pavée, menant au réfectoire de la pension L… À main droite, une petite porte donnant accès à l’intérieur de l’établissement, aux côtés de laquelle, accrochés, deux panneaux noirs portaient en lettres d’or les sciences et arts divers enseignés dans l’établissement. Un immense mur avec des défenses interminablement longues, en lourds caractères officiels à demi effacés par les intempéries, d’afficher et de déposer des ordures, en vertu de telles et telles lois de telles années déjà très anciennes, et, derrière, le dépassant d’à peu près un mètre et demi, les constructions basses des études et des dortoirs.
Tout cela disparu depuis cinq ou six ans pour faire place, bien entendu, à de belles maisons de rapport à des trente-six étages au-dessus de l’entresol.
C’était là qu’il y a trop longtemps je commençais mes « études » après avoir achevé d’apprendre à lire, à écrire — et à compter (mal) dans une petite classe élémentaire…
J’étais en septième au lycée Bonaparte où la pension nous conduisait deux fois par jour ; mais comme je me trouvais en retard, vu quelque fièvre muqueuse que j’avais eue, on me donnait des répétitions, et c’était le maître de pension, le père L… qui nous inculquait, car nous étions plusieurs, dont quelques cancres — desquels pas encore moi — les principes de la latinité, non sans une extrême patience parfois, tout de même, en défaut, témoin ce qui va brièvement suivre.
Rosa, la rose, n’avait plus que peu de mystères pour moi. Puer bonus, mater bona…, pensum bonum, non plus. J’avais franchi, non sans encombres, cette passe dangereuse du qui, quae, quod, et, en attendant l’affre déjà soupçonnée de ce « que retranché ! » non moins que les écueils d’une heureusement encore lointaine syntaxe, j’en étais à la seconde conjugaison des verbes actifs.
C’est de legere qu’il retournait un certain jour.
J’ai encore présent le théâtre de ces matinées plutôt ennuyeuses en somme pour des gamins à peine sevrés de papa et de maman. Un cabinet garni d’un vaste bureau, d’une chaise-fauteuil dossier d’acajou, siège de cuir, d’un banc et d’une table percée de trous où des encriers en plomb à l’usage des « élèves » que nous étions. De temps en temps la leçon se trouvait interrompue par l’entrée d’un tambour de la Garde Nationale, bonnet de police noir à bordures quadrillées et à gland rouge et blanc, venant déposer quelque rapport au bas duquel notre maître, capitaine adjudant-major, mettait sa signature, et, disparaissant dans le salut militaire auquel le père L… répondait en soulevant sa calotte de velours ramagée de soie bleue.
Ce jour-là :
— Verlaine, conjuguez legere.
— Lego ; je lis, legis, tu lis, etc.
— Bien. L’imparfait ?
— Legebam, je lisais, etc.
— Parfait. Le prétérit ?
Moi tout frais émoulu de la première conjugaison.
— Legavi.
— Legavi ?
« Lexi », me souffla un de mes camarades, plus « fort » que moi, de la meilleure foi du monde.
Moi, sûr de mon fait :
— Lexi, m’sieu.
— Legavi ! Lexi ! hurla littéralement le patron, dressé sur ses chaussons à talons, pourpre, presque écumant, tandis que sa robe de chambre bleu marine à doublure capitonnée rouge flottait autour de ses assez maigres jambes atteintes de vagues , et qu’un trousseau de clefs vigoureusement lancé allait frapper le mur à gauche de ma tête prise à deux mains et renforcée dans mes épaules, tôt suivi d’un dictionnaire de Noël et Quicherat, presque un Bottin, qui vint s’écrabouiller à droite de ma tête sur le mur en question. Une double maladresse sans doute intentionnelle après tout.
Et après quelques pas trépidants de male rage peut-être sincère.
— Au cachot, monsieur !
Un timbre fut sonné et le cuistre (lisez le garçon de cour, un peu à tout faire : on l’appelait familièrement Suce-mèche, à cause des lampes qu’il allumait pour l’étude du soir) apparut,
— Conduisez ce paresseux au cachot.
Et m’y voici au « cachot », muni de legere à copier dix fois avec le français en regard. Un cachot d’ailleurs sortable, lumineux, sans rats ni souris, sans verrous (un tour de clef avait suffi), de quoi s’asseoir, et, — moindre chance — de quoi écrire, et d’où je sortis au bout de deux petites heures, probablement aussi savant qu’auparavant, mais à coup sûr plein d’appétit, tôt assouvi, d’amour de la liberté (la bonne, qui est l’indépendance) et qui sait ? de cet esprit, vraisemblable, d’aventure, qui, trop débridé, m’aura jeté dans les casse-cou d’un peu tous les genres !
Quelles impressions furent miennes dans cette miniature de captivité ? Je ne saurais naturellement bien les préciser en ce moment de mon âge mûr, déjà ! après tant d’années et tant d’un peu plus sérieux verrous sur ma liberté d’homme pour telles et telles causes au nombre desquelles faut-il compter précisément l’abus de la conjugaison en question plus haut, et l’humble anecdote que je viens de rapporter ne serait-elle par hasard qu’un symbole ? Ne constituait-elle pas, à l’époque, comme l’annonce et le pressentiment de malheurs dus à la Lecture ? Estampillait-elle déjà mon enfance du mot fatidique de ce détestable si savoureux Vallès : « Victime du Livre », en bon latin cette fois : Legi ?
en 1870 au mois de décembre. J’étais garde national au 160 bataillon, secteur je ne sais plus quantième, vers Montrouge et Vanves. De plus, je remplissais depuis déjà longtemps les fonctions d’expéditionnaire à la Préfecture de la Seine, emploi qui m’eût exempté de tout service « militaire », n’eût été mon patriotisme (un peu patrouillotte, entre nous, cas, en ces temps de fièvre obsidionale, de plusieurs d’entre les Parisiens, d’ailleurs). Quelque amour de
l’uniforme — de quel uniforme ! — et un peu de curiosité, aussi, me poussaient. Bref, le Rempart et le Bureau alternaient plus ou moins agréablement dans ma vie assez confortable d’alors (Quantum mutata !). Journée de bureau impliquait pour moi nuit de jeune ménage ; tour de rempart comportait du sommeil à la dure, — excellente condition pour ne pas s’aguerrir ès travaux de Mars. Aussi le premier feu jeté, bien savourée la joie de porter le képi de fantaisie et de manier le flingot à tabatière, le Bureau, tant honni aux jours pacifiques de cet « infâme » second Empire, me parut, en dépit de la sainte République tant, appêtée obtenue, et du danger couru par une patrie pour laquelle ma bonne volonté de « pantouflard » ne pouvait que vraiment trop peu, le Bureau finit par l’emporter dans mes préférences sur le Rempart, ses parties de bouchon dans la neige, son froid aux pieds, et cet ennui ! Et je négligeai quelque peu mon service et ses inconvénients pour mon emploi et ses compensations, conduite qui me valut bientôt la visite de mon caporal, un brave petit cordonnier de la rue Cardinal-Lemoine ; l’excellent garçon m’apportait un ordre de me rendre à la prison du secteur pour deux jours et deux nuits. J’accueillis le caporal très cordialement mais l’ordre mal, et refusai de suivre le premier. Le lendemain, celui-ci sonnait de nouveau chez moi, convoyeur encore de celui-là doublé. Résister n’était plus de mise, et, dûment emmitouflé d’un passe-montagne, de moufles, « couverte » en bandoulière, bidon plein, muni en outre d’une terrine de pâté de perdreaux (!) par ma femme (quantum, celle-là, aussi, mutata !), je m’acheminai, flanqué de mon supérieur, vers le poste, aujourd’hui démoli pour faire place aux bâtiments d’école de l’avenue d’Orléans, tout contre la chapelle Bréa, restée debout et servant de paroisse auxiliaire au quartier, — lieu de détention devenu depuis odieusement célèbre par le massacre par Serizier, en mai 1871, des Pères dominicains d’Arcueil.
Nous arrivâmes deux heures environ après notre assez matinal départ de chez moi, car nous nous étions arrêtés chez de vagues camarades de bataillon un peu marchands de vins, et entre autres stations, à l’entrepôt, tout voisin, des Vins, où d’autres camarades, employés là, nous régalèrent « aux frais de la Princesse » en me souhaitant bon courage pendant ma « captivité ».
Il y avait un greffe où quelques sous-officiers de l’armée citoyenne procédèrent à mon écrou, et une sorte d’immense hangar qui eût été une grange qui eût été l’atelier d’une tribu de peintres ou de sculpteurs en gros, prenant jour d’en haut par un vitrage démesuré mal joint, sommairement meublé de lits de camp tout autour d’un poêle entretenu du dehors et d’un « cabinet » dans un coin, où le Jules traditionnel sommeillait, utile et mal odorant.
J’entrai dans cette gigantesque salle de police où une trentaine, au bas mot, de prisonniers, képis et vareuses, causaient et chantaient, fumaient et jouaient, dominos, dames et échecs — ou les cartes ! en un mot menaient un train des moins maussades… pour eux-mêmes… Le poêle faisait rage, le vitrage aussi, et c’était une touffeur dans les bises, trop efficaces véhicules de bronchites prochaines et de rhumatismes à l’horizon, dont j’attrapai ma juste part rétributive aux temps voulus. La connaissance entre mes compagnons et moi fut vite faite, grâce à une humeur spécialement communicative et relativement toute ronde que j’ai. La grande majorité, disons la totalité de mes compagnons, se composait d’ouvriers affalés là pour menues fautes contre la discipline, du genre de la mienne (dans toute garde nationale bien entendue, la discipline, vous savez… et puis, c’est le cas de le dire… à rebours : « À la guerre comme à la guerre ! ». Le plus « attigé » d’entre ces braves s’appelait Chincholle, tout comme l’illustre reporter, déjà connu à cette lointaine époque, et même ce nom me frappa, — à preuve ! C’était un peintre en bâtiment, beau parleur, virtuose de la romance et de la scie, le boute-en-train du lieu. Son cas, un mois, provenait précisément de ce tour d’esprit, et quelque intempérance de langue vis-à-vis de quelque observation lui avait attiré ces foudres, dont il ne paraissait d’ailleurs pas plus affecté que cela. Ô le plaisant garçon, plein, aussi plein, de jugeotte ; et qui s’emballait mal sur l’article « sortie torrentielle », et manifestant peu d’enthousiasme pour « le Truc » au pouvoir. Et quel débrouillard ! Du dehors, par la complicité achetée, grâce à ses ruses et à sa faconde (en parisien, jactance), des factionnaires successifs, c’était, chez nous, à travers l’espace occupé au passage du tuyau du poêle à sa naissance, des arrivages de gouttes et d’apéritifs de tout acabit, activement expédiés, croyez-le. Le soir venu, chacun, enveloppé de sa couverte, s’étendait sur la planche, et des histoires, cric-crac ! des contes où les femmes et le clergé tenaient le rôle prépondérant, défilaient en longs récits parfois amusants, permettant au sommeil de ne pas venir trop tôt. De temps en temps un obus venu de Châtillon ou d’ailleurs sifflait au-dessus du vitrage, aboyait, hennissait, et s’allait épater plus loin, « dans le tas ». J’avouerai ici à ma honte que je profitai de l’ombre et du repos des deux nuits passées dans ces fers et sur cette paille, pour manger, que dis-je ? déguster, savourer le bienheureux pâté de perdreaux, en cachette, en suisse. Tiens, eux, les autres à ma place !…
On parlait parfois politique, et c’est une chose qui me frappa d’autant plus qu’à cette période de mon existence si contradictoire, apparemment au moins, j’étais d’une nuance révolutionnaire des plus foncées, hébertiste, babouviste, que sais-je ? — que l’extrême modération légèrement sceptique et blagueuse, aussi bien, de tous ces dignes travailleurs dont la plupart, je le crains, durent, cinq mois plus tard, expier le coup de soleil de la Commune, exaspérant leur bon sens initial en une insurrection juste, après tout, en principe.
Dans ces conditions, acceptables en somme, mes quarante-huit heures se passèrent vite, et ce fut sans peine, mais en toute sympathie, que je me séparai du citoyen Chincholle, sorte de Doyen de la Maréchaussée (rappelez-vous Dickens et la Petite Dorrit) et de ses en quelque sorte subordonnés, qui m’escortèrent jusqu’à la porte, selon l’usage, d’un vigoureux et retentissant :
Tu t’en vas et tu nous quittes. Tu nous quittes et tu t’en vas !
Au retour dans mes pénates, on m’accueillit, comme de juste, gentiment, sans oublier de demander comment j’avais trouvé le pâté de perdreaux. À quoi ayant, moi, répondu : « Délicieux ! comme c’est gentil d’avoir… », il me fut répliqué :
— « J’avais, en effet, toujours entendu dire que le rat était une viande des plus friandes. »
Le regretté Arthur Rimbaud et moi, férus d’une male rage de voyage, partîmes par un beau jour, si je ne me trompe, de juillet 187…, pour A…, où j’avais fait et devais faire depuis de nombreux séjours en famille, et d’autres. Ville curieuse, maisons espagnoles du bon xvii et quelques monuments dont le plus bel hôtel de ville gothique de France, caserne et couvent, cloches et tambours. Nul commerce et peu d’industrie. Quelques richards confinés derrière les hautes fenêtres à volets blancs de leurs petits hôtels à beaux jardins. La population, aisée ou pauvre, casanière, mais de bonne composition.
Nous nous mîmes dans le train vers dix heures du soir et arrivâmes au jour. Le tour de la ville fut vite fait, ces places fortes sont resserrées, et en attendant que fussent levées les personnes susceptibles de nous accueillir amicalement sans trop de dérangement pour elles, nous résolûmes d’aller déjeuner au buffet de la gare où nous prîmes préalablement chacun un ou plusieurs apéritifs… en causant de choses et d’autres. Rimbaud, malgré son extraordinairement précoce sérieux qui allait quelquefois de la maussaderie traversée par foucades d’assez macabres ou de très particulières fantaisies et, moi, resté gamin en dépit de mes vingt-six ans sonnés, avions ce jour-là l’esprit tourné au comique lugubre, et, cabrionesques, n’allâmes-nous pas nous aviser de vouloir « épater » les quelques « bonnes têtes » de voyageurs là consommant bouillons, pains fourrés et galantines arrosés de vin d’Algérie trop cher ! Parmi les types présents se trouvait à droite, je m’en souviens encore, sur notre banquette, à peu de distance, un bonhomme presque vieux, médiocrement mis, un chapeau de paille défraîchi sur une tête plutôt à claques rasée, niaise et sournoise, suçotant un cigare d’un sou en humotant une chope à dix centimes, toussant et graillonnant, qui prêtait à notre conversation une attention encore moins bête que malveillante. Je le signalai à Rimbaud qui se mit à rire, comme ça lui arrivait souvent, à la muette, en sourdine. Ô l’affreuse apparition, qui s’évanouit soudain (comme par magie, des chaussons en voisin et notre distraction aidant, pour être de bon compte et ne verser point dans le fantastique à la mode). Nous avions causé d’assassinat, de vol, comme personnellement et dans de truculents détails, on eût dit plus encore qu’oculaires, et continuions sur le thème une fois donné, comme il arrive — quand surgirent en quelque sorte devant nous, comme poussés là subito, deux gendarmes du plus positif acabit, eux, qui nous invitèrent sommairement à les suivre.
Nous suivîmes, comme dû, les représentants, d’ailleurs respectés, d’une autorité que nous nous permîmes néanmoins de trouver un peu bien pressée d’avoir affaire à nous, si nullement répréhensibles. Enfin ! et nous franchîmes, après un bon ou plutôt mauvais quart d’heure de marche dans d’étroites rues maraîchères, les trois ou quatre marches d’une entrée latérale de l’Hôtel de Ville, où, je ne sais pourquoi ni comment, siégeait le chef du Parquet du ressort, dans un cabinet précédé d’une antichambre où nous dûmes attendre quelque peu. Très bien, cette entrée latérale. Voûte cintrée, pierre grise et bois noir avec pendentifs assortis. Des gardes nationaux (c’était si peu après la guerre et avant la suppression de cette milice-là) montaient la garde, à peu près vêtus, mais plus cossument que nous, les paquets-de-couenne du siège de Paris ; des « agents de ville », ils sont partout les mêmes, à quelques détails d’uniforme près, circulaient indolemment, comme chez eux, au fait… Rimbaud, après m’avoir fait signe, entama une partie de sanglots, qui devait attendrir et attendrit nos bons garçons de gendarmes (ils ne sont pas tous aussi aimables non plus que très sensés d’aucunes fois, même à travers leur irresponsabilité) en attendant l’effet sur M. le Procureur de la République. Ce fut lui qu’on appela le premier, et il ressortit bientôt de l’important cabinet les yeux moites encore et avec un clin d’œil comme d’alarme à mon adresse. Je pénétrai à mon tour chez le premier magistrat debout de l’endroit, lequel, assis dans un rond de cuir où il semblait plutôt vissé, m’interrogea, coupant cette formalité de pas mal rogues observations sur la tenue de mon pantalon blanc un peu terni, de fait, par la poussière du voyage, en outre de quelque usage préalable et subséquent. Quelques objurgations furent ensuite mâchonnées : « Une exécution vient d’avoir lieu à A… Regrettables, ces conversations topiques (sic) en un endroit public et dans de telles conjonctures… Peuvent donner prise à des soupçons peut-être justes… À preuve… Vous voyez… Après tout, qu’est-ce que vous veniez faire ici ? Avec ce jeune homme qui semble d’ailleurs convenable et respectueux de la justice ? Mais encore une fois, que veniez-vous faire ici ? Mis ainsi tous deux, et sans bagages, n’est-ce pas ?… Oui… Eh bien ? vous voyez. »
J’expliquai mon cas, fantaisie, promenade en compagnie d’un ami, — ce, nettement, assez carrément même. J’étais plus républicain qu’à présent, je sortais d’être un peu communard, et j’avais le verbe passablement haut. Après références en ville données, « papiers » montrés, lettres, passeports, billets de banque (ô Temps, suspends ton vol !), j’ajoutai que j’étais Messin, que j’avais à opter entre la France et l’Allemagne, et que, ma foi ! maintenant, j’hésitais, vrai ! en présence de cette arrestation ar-bi-traire, etc., etc. ( Procureur, — à présent, Président, pourrait témoigner de la véracité de tout ce récit.)
Après un peu de silence orageux, un coup de timbre du magistrat, figure à favoris, jeune encore, le cheveu brun et frisé et de précoces lunettes, fit entrer les gendarmes auxquels il fut dit : « Vous reconduirez ces individus à la gare, d’où ils devront partir par le premier train pour Paris. » J’objectai que nous n’avions pas déjeuné. « Vous les conduirez déjeuner, mais qu’ils partent aussitôt, et ne les perdez pas de vue que le train ne s’ébranle. »
Aussitôt dit, aussitôt fait. Peu soucieux de nous exhiber de nouveau au buffet entre nos acolytes officiels, non plus d’ailleurs que de retraverser à jeun les rues encombrées de tout à l’heure, nous cassâmes une croûte dans un « bon endroit » que nous désigna le brigadier, prîmes le café puis la goutte auxquels nous conviâmes les gendarmes et, non sans ennui à cause de nos pantalons que l’escorte autour devait faire paraître « patibulaires » aux encore nombreux passants rencontrés, parvînmes à notre destination. Après de cordiaux adieux aux, somme toute, gentils alguazils, nous nous enfournâmes dans une seconde, pleins pour la manière, pour le procédé, plus encore que pour la judiciaire, de M. le Procureur P…
Et ce fut avec une nouvelle vaillance qu’à Paris, le soir même, lestés d’un repas sérieux cette fois, voire un peu mieux, nous repartîmes, par une autre gare, pour de plus sérieuses aventures.
Courte, mais bonne.
D’ailleurs un pur prélude.
Voici. En juillet 1873, à Bruxelles, par suite d’une dispute dans la rue, consécutive à deux coups de revolver dont le premier avait blessé sans gravité l’un des interlocuteurs et sur lesquels ceux-ci, deux amis, avaient passé outre, en vertu d’un pardon demandé et accordé dès la chose faite, — celui qui avait le si regrettable geste, d’ailleurs dans l’absinthe auparavant et depuis, eut un mot tellement énergique et fouilla dans la poche droite de son veston où l’arme encore chargée de quatre balles et dégagée du cran d’arrêt, se trouvait, par malchance, — ce d’une tellement significative façon — que l’autre, pris de peur, s’enfuit à toutes jambes par la vaste
chaussée (de Hall, si ma mémoire est bonne), poursuivi par le furieux, à l’ébahissement des pons Pelches traînant leur flemme d’après-midi sous un soleil qui faisait rage.
Un sergent de ville qui flânait par là ne tarda pas à cueillir délinquant et témoin. Après un très sommaire interrogatoire au cours duquel l’agresseur se dénonça plutôt que l’autre ne l’accusait, et tous deux, sur l’injonction du représentant de la force armée, se rendirent en sa compagnie à l’Hôtel de Ville, l’agent me tenant par le bras, car il n’est que temps de dire que c’était moi l’auteur de l’attentat et de l’essai de récidive dont l’objet se trouvait n’être autre qu’Arthur Rimbaud, l’étrange et grand poète mort si malheureusement le 23 novembre dernier.
Très bien, l’Hôtel de Ville de Bruxelles dans son gothique un peu trop terriblement Renaissance. Pendant que je ne le vois pas, dame ! depuis cette aventure, je lui cet hommage impartial auquel je ne pensais, vous vous en doutez, guère, tandis qu’amené sous son porche ou plutôt sur l’un de ses porches, au bureau d’un commissaire de police des plus stricts, guindés et raides, comme le sont communément les cinq sixièmes de ces fonctionnaires ou de leurs semblables, un peu d’ailleurs pour la forme dans les cas ordinaires tandis que dans l’espèce, ici, c’était du sérieux, non du chiqué. Après le plus court, mais, grâce à un insouci à moi plus peut-être qu’à mon compagnon, des conséquences qui pouvaient s’ensuivre pour votre serviteur, le plus circonstancié des procès-verbaux (est-ce bien l’expression ?), le magistrat, relâcha Rimbaud, tout naturellement, mais en le prévenant d’avoir à se tenir à la disposition et décida que je serai conduit sur-le-champ à « l’Amigo ».
Ce nom cordial, vestige de l’occupation espagnole aux xvi et xvii siècles, rend bien notre mot français « violon » pour désigner un poste de police. Cet Amigo n’étant à quelques pas de l’Hôtel de Ville j’y fus bientôt, escorté de deux sbires dont cette fois un brigadier ou sous-brigadier, ces galons-là m’indifférant fort à cette époque et, le dirai-je ? — depuis. Pas beau, par exemple, l’Amigo. Propre tout au plus, et le fier mérite au pays de la propreté à outrance ! Comme j’avais de l’argent sur moi — c’est tout, avec mes habits, ce qu’on m’avait laissé au commissariat — on me mit d’office à la pistole ce qui au fond est bien. Mais la cette pistole, prenant air et jour par un vasistas situé trop haut, avec, dedans, deux lits, deux tables et deux chaises, et toutes autres commodités, une exceptée, omises, ne me procura pas la paix comportée : un ivrogne bien mis, fléau pire ! n’ayant pas tardé à partager mon sort, se rendit insupportable de toute façon toute la nuit. Et du dehors, des chants, des cris, des braillements, parvenaient jusqu’à des heures très avancées. Des airs surtout de La Fille de la Mère Angot, alors dans la fleur de sa nouveauté… belge, me tympanisèrent jusqu’à l’aube. Un litre de faro, du fromage et du pain, avec l’espoir qu’on me donnait ou plutôt me vendait, en outre, d’une prompte mise en liberté me laissèrent paraître néanmoins le temps bien long. Vers sept heures du matin, ma porte s’ouvrit — quels verroux ! — et l’on me fit descendre de quelques marches, dans une petite cour pavée où me furent apportés le café au lait et le petit pain nommé pistolet, traditionnels en Bruxelles. Les heures passèrent très nombreuses, me semblait-il ; à toutes mes questions sur ma délivrance prochaine, de vagues, je dis vagues geôliers, moitié en « civils », moitié en policiers, en pantoufles, flemmards, impolis et patelins, répondaient : « Oui, tout à l’heure, savez, ils vont v’nir, soyez sûr, tu verras… », si bien qu’après, vers une heure des pommes de terre en purée et je ne sais plus quelle viande mi-partie bouillie et rôtie de veau ou d’agneau avalées sans appétit, je fus appelé… vers une voiture cellulaire, assez semblable aux « paniers à salade » affectés chez nous à certains transports féminins pour la Préfecture, c’est-à-dire à panneaux métalliques peints en jaune et noir extérieurement et donnant quelque prise aux yeux sur le dehors. C’est ainsi que je parcourus une partie, inconnue de moi, de Bruxelles, le regard errant sur des rues montueuses pleines de foules pauvres, de marchés chétifs, qui grimpent de la ville centrale jusqu’à l’ancienne prison des Petits-Carmes, où je me vis écroué, non sans brutalité, mais, enfin ! débarrassé du cabriolet qu’au sortir de la maussade roulotte m’avait « foutu » au poing un ins-pec-teur, pour le moins, tant ce… salop ! était chamarré d’argent et armé d’un sabre qui n’en finissait pas, — écroué, dis-je, sous la rubrique, qui me fut transmise ès un papier où il y avait imprimé en tête sous une balance avec « pro justitia » en exerge, rubrique écrite par le gendarme qui me remit la feuille d’écrou :
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