Prière du matin
Ô Seigneur, exaucez et dictez ma prière, Vous la pleine Sagesse et la toute Bonté, Vous sans cesse anxieux de mon heure dernière, Et qui m’avez aimé de toute éternité.
Car — ce bonheur terrible est tel, tel ce mystère Miséricordieux, que, cent fois médité, Toujours il confondit ma raison qu’il atterre, — Oui, vous m’avez aimé de toute éternité,
Oui, votre grand souci, c’est mon heure dernière, Vous la voulez heureuse et pour la faire ainsi, Dès avant l’univers, dès avant la lumière, Vous préparâtes tout, ayant ce grand souci.
Exaucez ma prière après l’avoir formée De gratitude immense et des plus humbles vœux, Comme un poète scande une ode bien-aimée, Comme une mère baise un fils sur les cheveux.
Donnez-moi de vous plaire, et puisque pour vous plaire Il me faut être heureux, d’abord dans la douleur Parmi les hommes durs sous une loi sévère, Puis dans le ciel tout près de vous sans plus de pleur,
Tout près de vous, le Père éternel, dans la joie Éternelle, ravi dans les splendeurs des saints, Ô donnez-moi la foi très forte, que je croie. Devoir souffrir cent morts s’il plaît à vos desseins ;
Et donnez-moi la foi très douce que j’estime N’avoir de haine juste et sainte que pour moi, Que j’aime le pécheur en détestant son crime, Que surtout j’aime ceux de nous encor sans foi ;
Et donnez-moi la foi très humble, que je pleure Sur l’impropriété de tant de maux soufferts, Sur l’inutilité des grâces et sur l’heure Lâchement gaspillée aux efforts que je perds ;
Et que votre Esprit-Saint qui sait toute nuance Rende prudent mon zèle et sage mon ardeur ; Donnez, juste Seigneur, avec la confiance, Donnez la méfiance à votre serviteur.
Que je ne sois jamais un objet de censure Dans l’action pieuse et le juste discours ; Enseignez-moi l’accent, montrez-moi la mesure ; D’un scandale, d’un seul, préservez mes entours ;
Faites que mon exemple amène à vous connaître Tous ceux que vous voudrez de tant de pauvres fous, Vos enfants sans leur Père, un état sans le Maître, Et que, si je suis bon, toute gloire aille à vous ;
Et puis, et puis, quand tout des choses nécessaires, L’homme, la patience et ce devoir dicté, Aura fructifié de mon mieux dans vos serres, Laissez-moi vous aimer en toute charité,
Laissez-moi, faites-moi de toutes mes faiblesses Aimer jusqu’à la mort votre perfection, Jusqu’à la mort des sens et de leurs mille ivresses, Jusqu’à la mort du cœur, orgueil et passion,
Jusqu’à la mort du pauvre esprit lâche et rebelle Que votre volonté dès longtemps appelait Vers l’humilité sainte éternellement belle, Mais lui, gardait son rêve infernalement laid,
Son gros rêve éveillé de lourdes rhétoriques, Spéculation creuse et calculs impuissants, Ronflant et s’étirant en phrases pléthoriques. Ah ! tuez mon esprit et mon cœur et mes sens !
Place à l’âme qui croie, et qui sente et qui voie Que tout est vanité fors elle-même en Dieu ; Place à l’âme, Seigneur ; marchant dans votre voie Et ne tendant qu’au ciel, seul espoir et seul lieu !
Et que cette âme soit la servante très douce Avant d’être l’épouse au trône non-pareil. Donnez-lui l’Oraison comme le lit de mousse Où ce petit oiseau se baigne de soleil,
La paisible oraison comme la fraîche étable Où cet agneau s’ébatte et broute dans les coins D’ombre et d’or quand sévit le midi redoutable. Et que juin fait crier l’insecte dans les foins,
L’oraison bien en vous, fût-ce parmi la foule. Fût-ce dans le tumulte et l’erreur des cités. Donnez-lui l’oraison qui sourde et d’où découle Un ruisseau toujours clair d’austères vérités :
La mort, le noir péché, la pénitence blanche, L’occasion à fuir et la grâce à guetter ; Donnez-lui l’oraison d’en haut et d’où s’épanche Le fleuve amer et fort qu’il lui faut remonter :
Mortification spirituelle, épreuve Du feu par le désir et de l’eau par le pleur Sans fin d’être imparfaite et de se sentir veuve D’un amour que doit seule aviver la douleur,
Sécheresses ainsi que des trombes de sable En travers du torrent où luttent ses bras lourds, Un ciel de plomb fondu, la soif inapaisable Au milieu de cette eau qui l’assoiffe toujours,
Mais cette eau-là jaillit à la vie éternelle, Et la vague bientôt porterait doucement L’âme persévérante et son amour fidèle Aux pieds de votre Amour fidèle, ô Dieu clément !
La bonne mort pour quoi Vous-Même vous mourûtes Me ressusciterait à votre éternité. Pitié pour ma faiblesse, assistez à mes luttes Et bénissez l’effort de ma débilité !
Pitié, Dieu pitoyable ! et m’aidez à parfaire L’œuvre de votre adorable en sauvant L’âme que rachetaient les affres du Calvaire ; Père, considérez le prix de votre enfant.
Écrit en 1875
à edmond lepelletier
J’ai naguère habité le meilleur des châteaux Dans le plus fin pays d’eau vive et de coteaux : Quatre tours s’élevaient sur le front d’autant d’ailes, Et j’ai longtemps, longtemps habité l’une d’elles. Le mur, étant de brique extérieurement, Luisait rouge au soleil de ce site dormant, Mais un lait de chaux, clair comme une aube qui pleure, Tendait légèrement la voûte intérieure. Ô diane des yeux qui vont parler au cœur, Ô réveil pour les sens éperdus de langueur, Gloire des fronts d’aïeuls, orgueil jeune des branches, Innocence et fierté des choses, couleurs blanches ! Parmi des escaliers en vrille, tout aciers Et cuivres, luxes brefs encore émaciés, Cette blancheur bleuâtre et si douce, à m’en croire, Que relevait un peu la longue plinthe noire, S’emplissait tout le jour de silence et d’air pur Pour que la nuit y vînt rêver de pâle azur.
Une chambre bien close, une table, une chaise, Un lit strict où l’on pût dormir juste à son aise, Du jour suffisamment et de l’espace assez, Tel fut mon lot durant les longs mois là passés, Et je n’ai jamais plaint ni les mois ni l’espace, Ni le reste, et du point de vue où je me place, Maintenant que voici le monde de retour, Ah vraiment, j’ai regret aux deux ans dans la tour ! Car c’était bien la paix réelle et respectable, Ce lit dur, cette chaise unique et cette table, La paix où l’on aspire alors qu’on est bien soi, Cette chambre aux murs blancs, ce rayon sobre et coi, Qui glissait lentement en teintes apaisées, Au lieu de ce grand jour diffus de vos croisées. Car à quoi bon le vain appareil et l’ennui Du plaisir, à la fin, quand le malheur a lui, (Et le malheur est bien un trésor qu’on déterre) Et pourquoi cet effroi de rester solitaire Qui pique le troupeau des hommes d’à présent, Comme si leur commerce était bien suffisant ? Questions ! Donc j’étais heureux avec ma vie, Reconnaissant de biens que nul, certes, n’envie. (Ô fraîcheur de sentir qu’on n’a pas de jaloux ! Ô bonté d’être cru plus malheureux que tous !) Je partageais les jours de cette solitude Entre ces deux bienfaits, la prière et l’étude, Que délassait un peu de travail manuel. Ainsi les Saints ! J’avais aussi ma part de ciel,
Surtout quand, revenant au jour, si proche encore, Où j’étais ce mauvais sans plus qui s’édulcore En la luxure lâche aux farces sans pardon, Je pouvais supputer tout le prix de ce don : N’être plus là, parmi les choses de la foule, S’y dépensant, plutôt dupe, pierre qui roule, Mais de fait un complice à tous ces noirs péchés, N’être plus là, compter au rang des cœurs cachés, Des cœurs discrets que Dieu fait siens dans le silence, Sentir qu’on grandit bon et sage, et qu’on s’élance Du plus bas au plus haut en essors bien réglés, Humble, prudent, béni, la croissance des blés ! D’ailleurs nuls soins gênants, nulle démarche à faire. Deux fois le jour ou trois, un serviteur sévère Apportait mes repas et repartait muet. Nul bruit. Rien dans la tour jamais ne remuait Qu’une horloge au cœur clair qui battait à coups larges. C’était la liberté (la seule !) sans ses charges, C’était la dignité dans la sécurité ! Ô lieu presque aussitôt regretté que quitté, Château, château magique où mon âme s’est faite, Frais séjour où se vint apaiser la tempête De ma raison allant à vau-l’eau dans mon sang, Château, château qui luis tout rouge et dors tout blanc, Comme un bon fruit de qui le goût est sur mes lèvres Et désaltère encor l’arrière-soif des fièvres, Ô sois béni, château d’où me voilà sorti Prêt à la vie, armé de douceur et nanti
De la Foi, pain et sel et manteau pour la route Si déserte, si rude et si longue, sans doute, Par laquelle il faut tendre aux innocents sommets. Et soit aimé l’Auteur de la Grâce, à jamais !
Un conte
à j. k. huÿsmans
Simplement, comme on verse un parfum sur une flamme Et comme un soldat répand son sang pour la patrie, Je voudrais pouvoir mettre mon cœur avec mon âme Dans un beau cantique à la sainte Vierge Marie.
Mais je suis, hélas ! un pauvre pécheur trop indigne, Ma voix hurlerait parmi le chœur des voix des justes : Ivre encor du vin amer de la terrestre vigne, Elle pourrait offenser des oreilles augustes.
Il faut un cœur pur comme l’eau qui jaillit des roches, Il faut qu’un enfant vêtu de lin soit notre emblème, Qu’un agneau bêlant n’éveille en nous aucuns reproches, Que l’innocence nous ceigne un brûlant diadème,
Il faut tout cela pour oser dire vos louanges, Ô vous Vierge Mère, ô vous Marie Immaculée, Vous blanche à travers les battements d’ailes des anges, Qui posez vos pieds sur notre terre consolée.
Du moins je ferai savoir à qui voudra l’entendre Comment il advint qu’une âme des plus égarées, Grâce à ces regards cléments de votre gloire tendre, Revint au bercail des Innocences ignorées.
Innocence, ô belle après l’Ignorance inouïe, Eau claire du cœur après le feu vierge de l’âme, Paupière de grâce sur la prunelle éblouie, Désaltèrement du cerf rompu d’amour qui brame !
Ce fut un amant dans toute la force du terme : Il avait connu toute la chair, infâme ou vierge, Et la profondeur monstrueuse d’un épiderme, Et le sang d’un cœur, cire vermeille pour son cierge !
Ce fut un athée, et qui poussait loin sa logique Tout en méprisant les fadaises qu’elle autorise, Et comme un forçat qui remâche une vieille chique Il aimait le jus flasque de la mécréantise.
Ce fut un brutal, ce fut un ivrogne des rues, Ce fut un mari comme on en rencontre aux barrières ; Bon que les amours premières fussent disparues, Mais cela n’excuse en rien l’excès de ses manières.
Ce fut, et quel préjudice ! un Parisien fade, Vous savez, de ces provinciaux cent fois plus pires Qui prennent au sérieux la plus sotte cascade, Sans s’apercevoir, ô leur âme, que tu respires ;
Race de théâtre et de boutique dont les vices Eux-mêmes, avec leur odeur rance et renfermée, Lèveraient le cœur à des sauvages leurs complices, Race de trottoir, race d’égout et de fumée !
Enfin un sot, un infatué de ce temps bête (Dont l’esprit au fond consiste à boire de la bière) Et par-dessus tout une folle tête inquiète, Un cœur à tous vents, vraiment mais vilement sincère.
Mais sans doute, et moi j’inclinerais fort à le croire, Dans quelque coin bien discret et sûr de ce cœur même, Il avait gardé comme qui dirait la mémoire D’avoir été ces petits enfants que Jésus aime.
Avait-il, — et c’est vraiment plus vrai que vraisemblable, Conservé dans le sanctuaire de sa cervelle Votre nom, Marie, et votre titre vénérable, Comme un mauvais prêtre ornerait encor sa chapelle ?
Ou tout bonnement peut-être qu’il était encore, Malgré tout son vice et tout son crime et tout le reste, Cet homme très simple qu’au moins sa candeur décore En comparaison d’un monde autour que Dieu déteste.
Toujours est-il que ce grand pécheur eut des conduites Folles à ce point d’en devenir trop maladroites Si bien que les tribunaux s’en mirent, — et les suites ! Et le voyez-vous dans la plus étroite des boîtes ?
Cellules ! Prisons humanitaires ! Il faut taire Votre horreur fadasse et ce progrès d’hypocrisie… Puis il s’attendrit, il réfléchit. Par quel mystère, Ô Marie, ô vous, de toute éternité choisie ?
Puis il se tourna vers votre Fils et vers Sa Mère, Ô qu’il fut heureux, mais, là, promptement, tout de suite ! Que de larmes, quelle joie, ô Mère ! et pour vous plaire, Tout de suite aussi le voilà qui bien vite quitte
Tout cet appareil d’orgueil et de pauvres malices, Ce qu’on nomme esprit et ce qu’on nomme la Science, Et les rires et les sourires où tu te plisses, Lèvre des petits exégètes de l’incroyance !
Et le voilà qui s’agenouille et, bien humble, égrène Entre ses doigts fiers les grains enflammés du Rosaire, Implorant de Vous, la Mère, et la Sainte, et la Reine, L’affranchissement d’être ce charnel, ô misère !
Ô qu’il voudrait bien ne plus savoir plus rien du monde Q’adorer obscurément la mystique sagesse, Qu’aimer le cœur de Jésus dans l’extase profonde De penser à vous en même temps pendant la Messe.
Ô faites cela, faites cette grâce à cette âme, Ô vous, Vierge Mère, ô vous, Marie Immaculée, Toute en argent parmi l’argent de l’épithalame, Qui posez vos pieds sur notre terre consolée.
Bournemouth
à francis poictevin
Le long bois de sapins se tord jusqu’au rivage, L’étroit bois de sapins, de lauriers et de pins, Avec la ville autour déguisée en village : Chalets éparpillés rouges dans le feuillage Et les blanches villas des stations de bains.
Le bois sombre descend d’un plateau de bruyère, Va, vient, creuse un vallon, puis monte vert et noir Et redescend en fins bosquets où la lumière Filtre et dore l’obscur sommeil du cimetière Qui s’étage bercé d’un vague nonchaloir.
À gauche la tour lourde (elle attend une flèche) Se dresse d’une église invisible d’ici, L’estacade très loin ; haute, la tour, et sèche : C’est bien l’anglicanisme impérieux et rêche À qui l’essor du cœur vers le ciel manque aussi.
Il fait un de ces temps ainsi que je les aime, Ni brume ni soleil ! le soleil deviné, Pressenti, du brouillard mourant dansant à même Le ciel très haut qui tourne et fuit, rose de crème ; L’atmosphère est de perle et la mer d’or fané.
De la tour protestante il part un chant de cloche, Puis deux et trois et quatre, et puis huit à la fois, Instinctive harmonie allant de proche en proche, Enthousiasme, joie, appel, douleur, reproche, Avec de l’or, du bronze et du feu dans la voix ;
Bruit immense et bien doux que le long bois écoute ! La musique n’est pas plus belle. Cela vient Lentement sur la mer qui chante et frémit toute, Comme sous une armée au pas sonne une route Dans l’écho qu’un combat d’avant-garde retient.
La sonnerie est morte. Une rouge traînée De grands sanglots palpite et s’éteint sur la mer, L’éclair froid d’un couchant de la nouvelle année Ensanglante là-bas la ville couronnée De nuit tombante, et vibre à l’ouest encore clair.
Le soir se fonce. Il fait glacial. L’estacade Frissonne et le ressac a gémi dans son bois Chanteur, puis est tombé lourdement en cascade
Sur un rythme brutal comme l’ennui maussade Qui martelait mes jours coupables d’autrefois :
Solitude du cœur dans le vide de l’âme, Le combat de la mer et des vents de l’hiver, L’orgueil vaincu, navré, qui râle et qui déclame, Et cette nuit où rampe un guet-apens infâme, Catastrophe flairée, avant-goût de l’Enfer… !
Voici trois tintements comme trois coups de flûtes, Trois encor, trois encor ! l’Angelus oublié Se souvient, le voici qui dit : Paix à ces luttes ! Le Verbe s’est fait chair pour relever tes chutes, Une vierge a conçu, le monde est délié !
Ainsi Dieu parle par la voix de sa chapelle Sise à mi-côte à droite et sur le bord du bois… Ô Rome, ô Mère ! Cri, geste qui nous rappelle Sans cesse au bonheur seul et donne au cœur rebelle Et triste le conseil pratique de la Croix.
— La nuit est de velours. L’estacade laissée Tait par degrés son bruit sous l’eau qui refluait, Une route assez droite heureusement tracée Guide jusque chez moi ma retraite pressée Dans ce noir absolu sous le long bois muet.
There
à émile le brun
« Angels ! », seul coin luisant dans ce Londres du soir, Où flambe un peu de gaz et jase quelque foule, C’est drôle que, semblable à tel très dur espoir, Ton souvenir m’obsède et puissamment enroule Autour de mon esprit un regret rouge et noir :
Devantures, chansons, omnibus et les danses Dans le demi-brouillard où flue un goût de rhum, Décence, toutefois, le souci des cadences, Et même dans l’ivresse un certain décorum, Jusqu’à l’heure où la brume et la nuit se font denses.
« Angels ! » jours déjà loin, soleils morts, flots taris ; Mes vieux péchés longtemps ont rôdé par tes voies, Tout soudain rougissant, misère ! et tout surpris De se plaire vraiment à tes honnêtes joies, Eux pour tout le contraire arrivés de Paris !
Souvent l’incompressible Enfance ainsi se joue, Fût-ce dans ce rapport infinitésimal, Du monstre intérieur qui nous crispe la joue Au froid ricanement de la haine et du mal, Ou gonfle notre lèvre amère en lourde moue.
L’Enfance baptismale émerge du pécheur, Inattendue, alerte, et nargue ce farouche D’un sourire non sans franchise ou sans fraîcheur, Qui vient, quoi qu’il en ait, se poser sur sa bouche À lui, par un prodige exquisement vengeur.
C’est la Grâce qui passe aimable et nous fait signe. Ô la simplicité primitive, elle encor ! Cher recommencement bien humble ! Fuite insigne De l’heure vers l’azur mûrisseur de fruits d’or ! « Angels ! » ô nom revu, calme et frais comme un cygne !
Un crucifix
Au bout d’un bas-côté de l’église gothique, Contre le mur que vient baiser le jour mystique D’un long vitrail d’azur et d’or finement roux, Le Crucifix se dresse, ineffablement doux, Sur sa croix peinte en vert aux arêtes dorées, Et la gloire d’or sombre en langues échancrées Flue autour de la tête et des bras étendus, Tels quatre vols de flamme en un seul confondus. La statue est en bois, de grandeur naturelle, Légèrement teintée, et l’on croirait sur elle Voir s’arrêter la vie à l’instant qu’on la voit, Merveille d’art pieux, celui qui la fit doit N’avoir fait qu’elle et s’être éteint dans la victoire L’être un bon ouvrier trois fois sûr de sa gloire. « Voilà l’homme ! » Robuste et délicat pourtant. C’est bien le corps qu’il faut pour avoir souffert tant,
Et c’est bien la poitrine où bat le Cœur immense : Par les lèvres le souffle expirant dit : « Clémence » Tant l’artiste les a disjointes saintement, Et les bras grands ouverts prouvent le Dieu clément ; La couronne d’épine est énorme et cruelle Sur le front inclinant sa pâleur fraternelle Vers l’ignorance humaine et l’erreur du pécheur, Tandis que, pour noyer le scrupule empêcheur D’aimer et d’espérer comme la Foi l’enseigne, Les pieds saignent, les mains saignent, le côté saigne ; On sent qu’il s’offre au Père en toute charité. Ce vrai Christ catholique éperdu de bonté, Pour spécialement sauver vos âmes tristes, Pharisiens naïfs, sincères jansénistes ! — Un ami qui passait, bon peintre et bon chrétien Et bon poète aussi — les trois s’accordent bien — Vit cette œuvre sublime, en fit une copie Exquise, et, surprenant mon regard qui l’épie, Très gracieusement chez moi vint l’oublier. Et j’ai rimé ces vers pour le remercier. —
Ballade (À propos de deux ormeaux qu’il avait)
Mon jardin fut doux et léger Tant qu’il fut mon humble richesse : Mi-potager et mi-verger, Avec quelque fleur qui se dresse Couleur d’amour et d’allégresse, Et des oiseaux sur des rameaux, Et du gazon pour la paresse. Mais rien ne valut mes ormeaux.
De ma claire salle à manger Où du vin fit quelque prouesse, Je les voyais tous deux bouger Doucement au vent qui les presse L’un vers l’autre en une caresse, Et leurs feuilles flûtaient des mots. Le clos était plein de tendresse. Mais rien ne valut mes ormeaux.
Hélas ! quand il fallut changer De cieux et quitter ma liesse, Le verger et le potager Se partagèrent ma tristesse, Et la fleur couleur charmeresse, Et l’herbe, oreiller de mes maux, Et l’oiseau, surent ma détresse. Mais rien ne valut mes ormeaux.
Prince, j’ai goûté la simplesse De vivre heureux dans vos hameaux : Gaîté, santé que rien ne blesse. Mais rien ne valut mes ormeaux.
Sur un reliquaire
Seul bijou de ma pauvreté. Ton mince argent, ta perle fausse (En tout quatre francs), ont tenté Quelqu’un dont l’esprit ne se hausse,
Parmi ces paysans cafards, À vous dégoûter d’être au monde, — Tas d’Onans et de Putiphars ! — Que juste au niveau de l’immonde,
Et le Témoin, et le Gardien, Le Grain d’une poussière illustre, Un ami du mien et du tien Crispe sur lui sa main de rustre !
Est-ce simplement un voleur, Ou s’il se guinde au sacrilège ? Bah ! ces rustiques-là ! Mais leur Gros laid vice que rien n’allège,
Ne connaît rien que de brutal Et ne s’est jamais douté d’une Âme immortelle. Du métal, C’est tout ce qu’il voit dans la lune ;
Tout ce qu’il voit dans le soleil, C’est foin épais et fumier dense, Et quand éclot le jour vermeil, Il suppute timbre et quittance,
Hypothèque, gens mis dedans, Placements, la dot de la fille, Crédits ouverts à deux battants Et l’usure au bout qui mordille !
Donc, vol, oui, sacrilège, non. Mais le fait monstrueux existe Et pour cet ouvrage sans nom, Mon âme est immensément triste.
Ô pour lui ramener la paix. Daignez, vous, grand saint Benoît Labre, Écouter les vœux que je fais, Peur que ma foi ne se délabre
En voyant ce crime impuni Rester inutile. Ô la Grâce, Implorez-la sur l’homme, et ni L’homme ni moi n’oublierons. Grâce !
Grâce pour le pauvre larron Inconscient du péché pire ! Intercédez, ô bon patron, Et qu’enfin le bon Dieu l’inspire,
Que de ce débris de ce corps Exalté par la pénitence Sorte une vertu de remords, Et que l’exquis conseil le tance
Et lui montre toute l’horreur Du vol et de ce vol impie Avec la torpeur et l’erreur D’un passé qu’il faut qu’il expie.
Qu’il s’émeuve à ce double objet Et tremblant au son du tonnerre Respecte ce qu’il outrageait En attendant qu’il le vénère.
Et que cette conversion L’amène à la foi de ses pères D’avant la Révolution. Ma Foi, dis-le-moi, tu l’espères ?
Ma foi, celle du charbonnier ! Ainsi la veux-je, et la souhaite Au possesseur, croyons dernier, De la sainte petite boîte.
À madame X...
Au temps où vous m’aimiez (bien sûr ?), Vous m’envoyâtes, fraîche éclose, Une chère petite rose, Frais emblème, message pur.
Elle disait en son langage Les « serments du premier amour » : Votre cœur à moi pour toujours Et toutes les choses d’usage.
Trois ans sont passés. Nous voilà ! Mais moi j’ai gardé la mémoire De votre rose, et c’est ma gloire De penser encore à cela.
Hélas ! si j’ai la souvenance, Je n’ai plus la fleur, ni le cœur, Elle est aux quatre vents, la fleur. Le cœur ? mais, voici que j’y pense,
Fut-il mien jamais ? entre nous ? Moi, le mien bat toujours de même, Il est toujours simple. Un emblème À mon tour. Dites, voulez-vous
Que, tout pesé, je vous envoie, Triste sélam, mais c’est ainsi, Cette pauvre négresse-ci ? Elle n’est pas couleur de joie,
Mais elle est couleur de mon cœur ; Je l’ai cueillie à quelque fente Du pavé captif que j’arpente En ce lieu de juste douleur.
A-t-elle besoin d’autres preuves ? Acceptez-la pour le plaisir. J’ai tant fait que de la cueillir, Et c’est presque une fleur-des-veuves.
Un veuf parle
Je vois un groupe sur la mer. Quelle mer ? Celle de mes larmes. Mes yeux mouillés du vent amer Dans cette nuit d’ombre et d’alarmes Sont deux étoiles sur la mer.
C’est une toute jeune femme Et son enfant déjà tout grand. Dans une barque où nul ne rame, Sans mât ni voile, en plein courant… Un jeune garçon, une femme !
En plein courant dans l’ouragan ! L’enfant se cramponne à sa mère Qui ne sait plus où, non plus qu’en…, Ni plus rien, et qui, folle, espère En le courant, en l’ouragan.
Espérez en Dieu, pauvre folle, Crois en notre Père, petit. La tempête qui vous désole, Mon cœur de là-haut vous prédit Qu’elle va cesser, petit, folle !
Et paix au groupe sur la mer, Sur cette mer de bonnes larmes ! Mes yeux joyeux dans le ciel clair, Par cette nuit sans plus d’alarmes, Sont deux bons anges sur la mer.
Il parle encore
Ni pardon ni répit, dit le monde, Plus de place au sénat du loisir ! On rend grâce et justice au désir Qui te prend d’une paix si profonde, Et l’on eût fait trêve avec plaisir, Mais la guerre est jalouse : il faut vivre Ou mourir du combat qui t’enivre.
Aussi bien tes vœux sont absolus Quand notre art est un mol équilibre. Nous donnons un sens large au mot : libre, Et ton sens va : Vite ou jamais plus. Ta prière est un ordre qui vibre ; Alors nous, indolents conseilleurs, Que te dire, excepté : Cherche ailleurs ?
Et je vois l’Orgueil et la Luxure Parmi la réponse : tel un cor Dans l’éclat fané d’un vil décor, Prêtant sa rage à la flûte impure. Quel décor connu mais triste encor ! C’est la ville où se caille et se lie Ce passé qu’on boit jusqu’à la lie,
C’est Paris banal, maussade et blanc, Qui chantonne une ariette vieille En cuvant sa « noce » de la veille Comme un invalide sur un banc. La Luxure me dit à l’oreille : Bonhomme, on vous a déjà donné. Et l’Orgueil se tait comme un damné.
Ô Jésus, vous voyez que la porte Est fermée au Devoir qui frappait, Et que l’on s’écarte à mon aspect. Je n’ai plus qu’à prier pour la morte. Mais l’agneau, bénissez qui le paît ! Que le thym soit doux à sa bouchette ! Que le loup respecte la houlette !
Et puis, bon pasteur, paissez mon cœur : Il est seul désormais sur la terre, Et l’horreur de rester solitaire Le distrait en l’étrange langueur
D’un espoir qui ne veut pas se taire, Et l’appelle aux prés qu’il ne faut pas. Donnez-lui de n’aller qu’en vos pas.
Ballade en rêve
en rêve
J’ai rêvé d’elle, et nous nous pardonnions Non pas nos torts, il n’en est en amour, Mais l’absolu de nos opinions Et que la vie ait pour nous pris ce tour. Simple elle était comme au temps de ma cour, En robe grise et verte et voilà tout. J’aimai toujours les femmes dans ce goût. Et son langage était sincère et coi Mais quel émoi de me dire au débout : J’ai rêvé d’elle et pas elle de moi.
Elle ni moi nous ne nous résignions À plus souffrir pas plus tard que ce jour. Ô ! nous revoir encore compagnons, Chacun étant descendu de sa tour Pour un baiser bien payé de retour !
Le beau projet ! Et nous étions debout, Main dans la main, avec du sang qui bout Et chante un fier donec gratus. Mais quoi ? C’était un songe, ô tristesse et dégoût ! J’ai rêvé d’elle et pas elle de moi.
Et nous suivions tes luisants fanions, Soie et satin, ô Bonheur vainqueur, pour Jusqu’à la mort, que d’ailleurs nous niions. J’allais par les chemins en troubadour, Chantant, ballant, sans craindre ce pandour, Qui vous saute à la gorge et vous découd. Elle évoquait la chère nuit d’Août Où son aveu bas et lent me fit roi. Moi, j’adorais ce retour qui m’absout. J’ai rêvé d’elle et pas elle de moi.
Princesse elle est sans doute à l’autre bout Du monde où règne et persiste ma foi. Amen, alors, puisqu’à mes dam et coût J’ai rêvé d’elle et pas elle de moi.
Adieu
Hélas ! je n’étais pas fait pour cette haine Et pour ce mépris plus forts que moi que j’ai. Mais pourquoi m’avoir fait cet agneau sans laine Et pourquoi m’avoir fait ce cœur outragé ?
J’étais né pour plaire à toute âme un peu fière, Sorte d’homme en rêve et capable du mieux, Parfois tout sourire et parfois tout prière, Et toujours des cieux attendris dans les yeux ;
Toujours la bonté des caresses sincères, En dépit de tout et quoi qu’il y parût, Toujours la pudeur des hontes nécessaires Dans l’argent brutal et les stupeurs du rut ;
Toujours le pardon, toujours le sacrifice ! J’eus plus d’un des torts, mais j’avais tous les soins. Votre mère était tendrement ma complice, Qui voyait mes torts et mes soins, elle, au moins.
Elle n’aimait pas que par vous je souffrisse. Elle est morte et j’ai prié sur son tombeau ; Mais je doute fort qu’elle approuve et bénisse La chose actuelle et trouve cela beau.
Et j’ai peur aussi, nous en terre, de croire Que le pauvre enfant, votre fils et le mien, Ne vénérera pas trop votre mémoire, Ô vous sans égard pour le mien et le tien.
Je n’étais pas fait pour dire de ces choses, Moi dont la parole exhalait autrefois Un épithalame en des apothéoses, Ce chant du matin où mentait votre voix.
J’étais, je suis né pour plaire aux nobles âmes, Pour les consoler un peu d’un monde impur, Cimier d’or chanteur et tunique de flammes, Moi le Chevalier qui saigne sur azur,
Moi qui dois mourir d’une mort douce et chaste Dont le cygne et l’aigle encor seront jaloux, Dans l’honneur vainqueur malgré ce vous néfaste, Dans la gloire aussi des Illustres Époux !
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The end
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