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Quinze jours en Hollande

Paul Verlaine · 1905 · Free in the US

18,087 words · about 1 h 16 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: PD-US · Published in 1905 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Quinze_jours_en_Hollande&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Paul Verlaine
Language
French
Published
1905
Length
18,087 words · about 1 h 16 min
Sections
7 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (7)
  1. Front matter about 4 min
  2. II about 7 min
  3. III about 6 min
  4. IV about 26 min
  5. VI about 9 min
  6. VII about 14 min
  7. VIII about 10 min

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Front matter

LETTRES À UN AMI

I

Vous m’avez manifesté le désir de lire, par lettres, un court récit de mon voyage en Hollande.

II

J’oublie le nom de la station où opère la douane belge. Quinze minutes d’arrêt pour la visite des bagages. Les voyageurs porteurs d’une simple valise, ce qui est mon cas, n’ont pas besoin de descendre. Un douanier vieux, rasé, sombre uniforme, monte dans mon coupé et me demande :

— Vous n’avez rien de neuf ?

— ?…

Sur ma réponse un peu tardive, négative ou plutôt confirmative, le digne homme trace à la craie un de ces signes cabalistiques qui signifient dans ce genre de sténographie, visité, ou laisser passer ou quelque chose comme ça, évidemment. Ô ésotérisme, ô administration… internationaux !

Et je profite du temps qui me reste pour me commander un déjeuner portatif, au buffet. Comme tous les autres, ce buffet, avec cette seule note originale d’un buste très haut placé du roi Léopold II, longue tète chevaline, triste et distinguée, émergeant d’un col de tunique brodé d’or entre des épaulettes de général de division, — en quelque chose qui serait aussi bien du chocolat que de la terre vraiment par trop cuite et comme qui dirait rissolée.

Dans les diverses transactions parlées auxquelles il me faut me livrer en vue de la commande et du paiement dudit déjeuner portatif, comme d’ailleurs dans la phrase ci-dessus, de ce douanier glabre, je retrouve après quelque dix-sept ans, le belge, je veux dire le langage belge, étrange français, trop, beaucoup trop moqué chez nous seuls, parisiens, parmi les français, notons le fait en passant.

D’où, philologues, expliquez-nous un peu d’où viennent, par exemple, ces bizarres ellipses, viens tu avec, ces explétifs, pour une fois, sais-tu ? Ces sautes de personnes es verbes, Tournez-vous un peu, mon capitaine, que je te brosse dans le dos, d’où, encore, tant d’etcœtera de locutions dont je suis loin de rire, car de même qu’à mes yeux la Belgique (wallone) n’est qu’un groupe de départements pris à nous par un tragique traité peut-être indispensable à l’équilibre européen — quel équilibre, — hein ? — dès ce 1870 de malheur et depuis ! de même toujours à mes yeux qui, je crois, ont parfaitement raison ici, le belge ne serait-il pas bonnement un français de terroir non sans ses saveurs particulières et ses tours très souvent pour ne pas dire plus, gentiment naïf ou joliment narquois ?

Mais ne me voilà-t-il pas en flagrant délit encore de digression ? Bah ! vous m’excuserez, n’est-ce pas ? Après tout, si un récit familier ou même mieux ou pis de voyage, par simples lettres, ainsi que c’est l’occurrence, comme ce pourrait être — autrement n’est pas une conférence, — et je le constatais si magistralement tout à l’heure, ce n’est pas non plus une pure et sèche tranche d’un Baedeker quelconque, quand tous les diables y seraient. Or donc, mon cher ami, dussiez-vous, ce qui n’arrivera pas, j’en tiendrais le pari, me maudire, digresserai (pardon !) toutes les fois que l’occasion m’en semblera logique ou simplement s’en présentera : la digression, après tout, c’est la fleur à la boutonnière, la bague au doigt — aussi et peut-être plus souvent le drapeau, le pavillon plutôt qui couvre la marchandise.

Me voici dans mon wagon spécial (en langage de chemin de fer ça se terme wagon-toilette, charmant le mot, n’est-ce pas ? On dirait du belge et du bon) et juste au moment où sonne la cloche de la plate-forme et que siffle en roulottant, comme d’un berger le signal du chef de gare, un garçon du bulfet m’apporte en un panier d’osier roux, oblong, fermé d’un cadenas ouvert avec la clef dessus, mon déjeuner, donc portatif, vous voyez bien. Le temps juste pour moi du pourboire à donner — et en route !

Je relève la tablette d’acajou qui est en face de moi, je l’assujettis sur deux supports que je tire du panneau inférieur et je pose sur cette table de poche pour ainsi parler, deux plats de viande, se prélassant dans des sortes d’immenses godets, deux plats de légumes répartis dans d’autres godets extravagants, un gâteau, une demi-bouteille de Maçon et un quart de Champagne ! Le tout pour quatre francs, cinquante centimes.

Je ne me souviens pas du nom de l’entreprise.

Fini de déjeuner : contemplons la Belgique un peu. Je connais pour les avoir parcourues et reparcourues, combien de fois ? je n’en sais rien, ces un peu pauvres presque solitudes du Hainaut. Quelques villages, tuiles et chaux, comme autant d’avantcourrières des campagnes flamandes de dès après Bruxelles. Mais le train file, file à travers des sites de plus en plus noirs. On voit, non loin, cette fois, on longe la Mine, les chemins s’obscurcissent de mâchefer, et c’est après une heure, environ,

Mons !

Mons ! Une ville où j’ai longtemps habité et que je ne connais pas, figurez-vous. Si, dans ma toute petite enfance, j’y ai couché à l’hôtel. En revanche, quelque peu moins jeune j’y séjournai plus d’un jour et plus d’une nuit, ailleurs qu’à l’hôtel, et n’étant pas malade, point, conséquemment non plus, à l’hôpital. Et cependant je ne connais pas Mons. Arrangez cela !

C’est donc pour la première fois sérieusement que je vois la capitale de cette province-ci. Elle m’apparaît toute rouge plutôt, avec une tour très haute, très ornementée à la voir ainsi de loin, en pierre plutôt bleuâtre la tour, beffroi et clocher que je vois avant l’entrée en gare, laissant à main gauche des tas énormes, pour ainsi dire fantastiques de charbon. On croirait quelques montagnes noires, disons plutôt des collines, où il y aurait gnomes et kobolds, de ceux-là qui rient ou grimacent dans les grilles de cheminées, ou ronflent à poings fermés dans les tuyaux de poêles d’hiver.

Le conducteur du train français venait de nous quitter en son uniforme terne, noir avec attributs, collet, bandes, galons violets. En sa place un joli jeune homme blond, sanglé en une tunique noire aussi, mais aux boutons de cuivre plats étincelants, au lieu du triste bouton bombé, d’argent, français, coiffé du képi rigide à la visière bordée de cuivre rouge préside à nos destinées. Charmant, le jeune homme qui répond à mes confidences relatives à telles inquiétudes une fois franchie la frontière belge vers la Hollande, terre où ne fleurit plus le français.

— N’ayez pas nulle crainte, monsieur, ze te recommanderai à le directeur du train là-bas.

Muni de cette rassurante, je me réinstalle dans mon wagon solitaire, — et tant mieux ! et une heure ne s’est pas écoulée dans le très léger ennui d’aspects plus ou moins banals dans une sorte de graduelle (au sortir de tout ce charbon !) que nous sommes en gare (du midi) de Bruxelles pour une ou deux minutes, après quoi nous faisons tout le tour ou presque de la plaisante capitale brabançonne en vue d’arriver en gare du nord.

C’est même grâce à quoi il m’est permis de revoir à vol d’oiseau, car Bruxelles dans son ensemble est plutôt dans un creux, cette ville où j’ai, dans mon temps, terriblement, quoiqu’en somme assez peu de mois, vécu, mais quels mois ! Eh bien, c’est gentil, Bruxelles dans son pourtour.

Tuiles, stuc et plâtre pour les faubourgs, fragments espagnols et quelque gothique perdu dans des nouveautés — plusieurs merveilles anciennes, l’hôtel de ville avec son immensément haut beffroi que surmonte un saint Michel brandissant en forme d’épée un faisceau de paratonnerres (c’est la mode pour les paratonnerres en Belgique d’être ainsi groupés sous forme d’épées brandies en faisceaux), en face de l’hôtel de ville, sur la si jolie place, tout pignons tarabiscotés et dorés, l’admirable Maison du Roy (ne pas confondre avec le palais royal, laide bâtisse) en voie actuellement d’une intelligente réparation. On a bien fait d’ôter de devant cette merveille qu’il masquait, pour les reporter aux Sablons, le groupe en bronze d’Egmont et de Horn, Sainte-Gudule, une collégiale d’un gothique pur, un peu lourd sans doute, mais imposante ne fut-ce que par cela même… Quant aux constructions modernes permettez-moi de n’y point insister. Elles sont ce que tout en tous lieux leurs congénères, utiles, mais mastoc et sans pour ainsi dire d’art. J’en excepte le Palais de Justice que je devais voir quelques semaines après lors d’un tour en Belgique, monument babélique situé encore sur une hauteur et dont le dôme doré selon moi insuffisamment et pas assez large, domine toute la ville et la campagne autour, œuvre folle mais géniale, rara avis en ce temps d’unanime médiocratie.

Oui, Bruxelles est une aimable ville, même vue de cette façon, pour ainsi parler, cursive, et je comprends bien que le poète d’Isaac Laquedem y ait fait se ralentir son héros, causer avec des « bourgeois fort dociles » et boire en cette bonne compagnie une ou plusieurs chopes de faro : ce dut lui être un oasis de trop courte paresse dans le vertigineux désert de sa course maudite.

Et nous filons sur Anvers, — campagne agricole, plaines immenses toutes ou presque toutes en prairies, toutes aux vaches et aux moutons, parsemées de clairs villages et d’élégants « châteaux » un peu biscornus mais si amusants tout de même. Puis ça change et c’est la Campine : de la sévérité dans la quasi-stérilité quasiment déjà marine, mais près d’Anvers la verdure reprend, verdure que volontiers j’appellerais militaire, car voici des forts comme à fleur d’herbe avec des lions belgiques de pierre à l’entrée. On rase la ville dont on ne voit guère avec la haute tour et le dôme moscovite de la « cathédrale », ce mot entre guillemets, car ce n’est pas une cathédrale hiérarchiquement parlant, que des mâts se balançant, vergues ou voilés sur l’Escaut caché par les maisons.

Cette fois, dès le train ébranlé de quelques kilomètres nous approchons de la Hollande sérieusement et un peu plus d’une heure après, voici la douane néerlandaise en personne. Douce et clémente cette donane-ci. Dommage qu’elle ne parle plus du tout français, celle-ci.

Le train se remet en route et nous entrons pour de bon dans les états de Sa jeune Majesté la reine Wilhelmina, première du nom.

—

III

Le prodige n’est pas ici subit. Rien ne ressemble plus à la frontière belge que les confins de la Hollande de ce côté des deux pays. Du vert, peu d’arbres, un peu plus d’eau en ruisselets, ô si humbles, des villages les mêmes à combien peu de différence près ! Pourtant à mesure qu’on avance à toute vapeur — la verdure se fait plus verte, les arbres deviennent plus rares, l’eau est moins modeste. Elle s’effile en minces canaux comme pour l’amour de Dieu, coulant ou plutôt stagnant tout droits, très longs (quelque chose comme ce que les Anglais nomment des drains), et qui séparent en bandes parallèles d’étroites prairies où paît un bétail abondant — et au bout d’une vingtaine de ces alternances et au milieu d’elles, un moulin à vent.

La monotonie gentille de ces aspects réguliers à l’infini lasse un peu la première curiosité et pour ma part j’eus si bien cette sensation qu’un demi-sommeil ne tarda pas à m’assoupir dans un coin bien douillet de mon coupé, demi-sommeil plein d’une vague préparation à mes conférences et d’icelles plein à ce point qu’il ne tarda pas à dégénérer en un sommeil sérieux et prolongé assez pour que le crépuscule du soir eût fait allumer la lampe du plafond de mon coupé. Je maudis mon engourdissement de m’avoir empêché pendant une grosse heure au moins de m’appliquer à regarder des sites si nouveaux pour moi et qui devaient avoir varié pendant ma presque mort, et je me mis à la portière. Ah qu’oui, ils avaient varié, les sites !

Une immense étendue d’eau ensanglantée, dorée, verdie à l’horizon par les derniers efforts du couchant s’étalait immobile avec des voiles noires de bateaux à peine se mouvant dans l’obscurité croissante et le brouillard crépusculaire s’abattant. Ceci à gauche. À droite même spectacle. Un pont interminable de fonte sur lequel le train passait lentement, faisant un bruit régulier, puissant, presque terrible à force précisément de régularité dans la puissance… La nuit tout à fait venue, la vision d’eau s’effaça pour faire place à des villages qu’on eût cru submergés tant ils étaient environnés d’eau encore… mais enfin, c’était de l’humanité… Un clocher, des moulins à vent, des ombres de maisons piquées de lumières vacillantes dans la brume, c’est, paraît-il, Dordrecht. Un peu avant c’était le Moerdijk, si ma mémoire ne me trompe.

L’obscurité, la lassitude me firent encore me rentasser dans mon coin préféré, charmé d’un charme sévère, très doux pourtant. L’attente, vous savez, et surtout l’attente de quelque chose de bon, de cordial, en outre de la curiosité, — et la somnolence me reprit pour n’être plus rompue que par le même bruit puissant et régulier, et cette fois par des rangs de lumières l’une sur l’autre, et très proches. Un nouveau pont de fonte passant à vol d’oiseau sur des maisons à pignons en escalier ou extravagamment pointus, des canaux pour de bon maintenant et sans nombre, sur des rues toutes de gaz et d’électricité révélant de grands magasins, du commerce d’une élégance comme parisienne. Une grande ville enfin…

ROTTERDAM

Après qu’il a franchi d’abord les terres vertes Pleines d’eau régulière et qu’un moulin à vent Gouverne à chaque bout des champs, puis l’en-avant Et l’en-arrière des écluses grand’ouvertes

Formant des lacs d’une mélancolie intense Presque sinistres dans l’or sanglant de cieux noirs Où quelque voile noire, on dirait, par les soirs, Où quelque môle noir, on dirait, rôde et danse.

Le train comme infernal et méchant sous la lune Tout à coup rôde et danse, on dirait, à son tour, Et tonne et sonne, et tout à coup comme en un four De lumière très douce et très gaie, un peu brune.

Un peu rose, telle une femme de luxure Apaisée, entre, en des barreaux entre-croisés Au-dessus d’une ville aux toits comme apaisés Aux fenêtres d’où la vie appert, calme et sûre,

Bonhomme et forte et pure au fond et rassurante Combien ! après tant de terreur de cieux et d’eaux, Regardant défiler à travers des rideaux. Galoper notre caravane délirante.

Et le train repart dans la nuit après une courte halte à la gare de Rotterdam. Il doit, car il fait nuit — traverser de l’eau tantôt en fdet au long de fdets d’herbe (comment s’exprimer autrement ? tranche, morceau, etc. ?), tantôt encore de grande dimension avec bateaux noirs à falots rouges se balançant dans la nuit, et des perspectives de moulins à vent arrêtés formant de grandes croix noires sous le ciel noir et rouge.

Après une bonne heure environ de ce hourvari parfois doux plus souvent charivarique… grandiosement, la machine siffle très longtemps — et nous entrons en gare de La Haye !

« Den Haag, den Haag ! » aboient les aboyeurs. Je me demande où je suis et dans mon trouble extrême, moi qui croyais que c’était La Haye qu’il fallait dire, ô monsieur Perrichon ! (Londres que les Anglais appellent London ! Etc. !)

Mais pendant que je tergiverse et que je patauge et que je m’embête, l’excellent B… qui m’avait connu à Paris me fait signe de la plate-forme et sur un geste de lui, dix, vingt personnes sorties de l’ombre en pleine électricité se distribuent mon léger bagage, et m’enlèvent plutôt qu’ils ne me mènent vers un fiacre commode comme il n’y en a pas à Paris certes, et me voilà emporté au trot d’un excellent cheval (ces Hollandais auraient-ils tout bon ?) suivi de deux voitures à travers de jolies rues point trop, point assez peut-être flamandes, bien éclairées et des plus élégantes. Nous passons souvent sous des passages couverts aboutissant à des places ducales, royales, etc., possédant chacune ou presque toutes, un Guillaume le Taciturne en pierre, marbre, bronze. Il y en a même un du Mathildien Nieuwerkerke.

Nous croisons un cortège de

« Petites filles roses Sortant du prêche en sabots. »

Blouses noires et tabliers blancs ; on croirait d’orphelines catholiques de province.

Le cortège Verlainien, puisque Verlaine et Verlainien il y a, stoppe enfin à l’entrée d’un passage vitré semblable à beaucoup de passages vitrés, galeries Vivienne, galeries Saint-Hubert, mais plus récent, celui-ci, mieux, naturellement. Architecture d’ailleurs, comme dispositions et clarté

élégance et bon marché .. dans les prix de

Paris. Cette merveille du temps s’intitule modestement ou orgueilleusement, comme vous voudrez, en français comme en hollandais, « Le Passage » et n’a pas d’autre nom de grand homme, ou de localité en queue.

Au centre de cet illustre Passage existe un certain débit de liqueurs, Schiedam, Bitter, très fréquenté, bien qu’ayant peu d’apparence. C’est là notre première station en « ’s Cravenhage » — au diable l’interprétation trente-six fois embobinée de ce mot terrible. Je crois que toute explication qui ne serait pas un cours d’histoire n’aboutirait ici guère qu’au travail des excellentes sorcières dont mention au Cromwell de Victor Hugo et qui

« chantent en faisant des nœuds ! »

(La haie du Comte, car pourquoi cet ’s possessif ? non vous dis-je, mieux vaut s’abstenir !) Et d’une, et c’est assez, n’est-ce pas ?

Quelques instants après, nous envahissons un somptueux établissement, tout fleurs, tout arbustes, tout glaces, tout électricité, où un littéral festin des Titans nous est servi,

« Des mets et des boissons de toutes parts venus »

si que le peintre Philippe Zilcken et moi nous , ô non pas du vulgum, mais de l’urbanum, du civile, du citadins pecus, et, contadins endurcis faisions « fouette cocher » vers l’assez lointaine dans la campagne, Hélène Villa (ici encore un nom à coucher dans les « polders », Bezuidenhout, figurez-vous mes amis !) où nous reçoit sans trop nous gronder sa femme, une belge pas pire et, combien mieux qu’une Parisienne (excusez un blessé), toute simple, toute bonne avec de l’esprit… Elle porte sur son bras, réveillée et souriant, leur chère petite Renée à qui vite ce sonnet avant toutes choses :

À RENÉE ZILCKEN

Ô Mademoiselle Renée, Fillette exquisement mignonne, Que le bon Dieu toujours vous donne Vie élégante et fortunée.

Grandissez dûment bien aimée, Dans la sagesse douce et bonne. Sous l’œil, qui sourit et s’étonne. De votre famille charmée.

Soyez l’espoir et le bonheur De votre père, lui, l’honneur De l’art et de votre famille,

Et de votre mère, l’honneur Et la grâce d’une famille S’étonnant de tout ce bonheur.

Le sommeil m’emballe tôt dans la délicieuse confortable chambre au second qui est la mienne pendant tout le temps de séjour ici.

Quel sommeil ! à demain !

—

IV

Coucher dans un polder, disais-je hier soir, mais je sors d’y coucher, et très bien, je vous l’assure. Il est neuf heures du matin, juste le temps de m’apprêter et de descendre prendre un premier déjeuner. Tout en me débarbouillant, je regarde par la fenêtre et je constate l’existence autour de moi d’eau et de gazon en filet avec vaches parsemées et moulins à vent lointains. — Les moulins à vent servent à élever l’excédent d’eau dans des canaux supérieurs qui vont généralement à la mer par quelque grand fleuve, la Meuse, l’Amstel…

Je et trouve mes hôtes sur le point de se mettre à table. J’accueille avec plaisir la présence de la belle-mère de Zilcken, une femme des plus agréables, pleine de conversation. La divine petite Renée est à son poste et m’envoie un beau baiser.

Nous déjeunons au thé, à l’anglaise, dans une légère et gaie salle à manger pleine d’esquisses et de dessins d’amis. J’y admire surtout un Méryon, un vaisseau à toutes voiles dans l’inconnu. Des horloges anciennes du plus pur néerlandais marquent et sonnent par deux fois l’heure, simultanément avec une pendule moderne du meilleur goût. Nous passons au Salon pour y fumer et de là mon regard embrasse un paysage nouveau.

Juste en face de la porte d’entrée d’Hélène-Villa, de l’autre côté d’un canal de médiocre largeur, le palais royal d’hiver vu de derrière : il n’est pas beau ce palais. De grosses constructions en briques rouges, un dôme cocasse avec un cadran solaire rond en façade. C’est là que la petite reine des Pays-Bas vient patiner chaque hiver.

Par exemple ce qui est beau c’est l’immense parc composé des arbres les plus centenaires, en cette saison tout rouge et or sous le soleil encore bon d’un commencement très clément de Novembre.

La légende veut que Voltaire ait promené parmi les mystérieux ombrages de ce bois des soucis et des ivresses auxquelles la philosophie prenaient peu de part…

Nous passons ensuite dans l’atelier, un atelier amusant au possible. Aucune toile d’ailleurs. Le maître a envoyé toute son œuvre à une grande exposition à Amsterdam. Je regarde avec curiosité la bibliothèque consistant en quelques Goncourt, deux ou trois Villiers de l’Isle-Adam, quantité d’ouvrages techniques, des Barbey d’Aurevilly, des Joséphin Péladan, deux ou trois Léon Bloy et… quelques Verlaine, plus une collection infinie de chaussures exotiques, babouches, mocassins, bottes et bottines, mules, escarpins et pantoufles de toute provenance, hottenote, fuégienne, laponne, patagone… C’est très rigolo et nous sommes en train de nous réjouir bien, Χαιρειν ! quand on sonne, et voici l’un de nos compagnons, Jan Veth, un confrère très distingué du très distingué Zilcken, qui me croque tandis que je commence à jeter sur le papier quelques notes pour ma première conférence.

« Mesdames et Messieurs »

Il n’a pas plutôt fini que Zilcken lui-même, armé d’un appareil à instantanés photographiques me prend sous divers aspects, assis et travaillant,

« …Et tout d’abord salut à cette belle terre libre de Hollande, à la terre, c’est le cas de le dire, classique de la liberté sous le magnifique despote Louis XIV et ses faibles successeurs, sous la dictature révolutionnaire, puis militaire, qu’heureusement mitigeait la sagesse du frère même de l’Empereur tout-puissant, ce Louis Bonaparte qui fut quelque chose par lui-même et laisse un nom en dehors de sa trop gracieuse femme et de celui, tragique de son trop infortuné fils !…

Zilcken ne me lâche pas et les belles phrases vont toujours…

On sonne…, dirai-je heureusement ? C’est encore un complice d’hier soir, Toorop peintre symboliste (bien et très bien). Il est accompagné d’Albert Verwey, un poète de haut renom en Hollande, de qui j’aurai l’occasion de reparler ici même en détail.

Prévoyant le sort délinéatoire, si j’ose risquer ce mot, qui m’attend encore avec Toorop, Toorop, un superbe Javanais brun de teint aux yeux sombres extraordinairement doux, à la barbe épaisse et molle, bleue à force d’être noire… Je me remets à l’ouvrage.

— « Non, Mesdames, non, Messieurs, l’École Romane dont je ne suis pas l’apôtre, Dieu m’en garde ! n’est pas la chose ridicule qu’on croit à distance. Moréas fait le vers mieux que quiconque et sait mettre dans ses rythmes autre chose que du vent harmonieux. Quant à ses « disciples » ils ont tous les cinq du talent qui va s’originalisant. Pour la formule de cette école… Une bonne frappe et entre, dois-je dire heureusement ? — je le dis — annonçant que « Madame est servie ».

Nous nous asseyons devant une table bien mise à laquelle nous faisons honneur. J’oublie du coup ma conférence et je suis tout aux dames, causant à Zilcken et à sa mère, Bruxelles, Paris, dentelles surtout ; de temps en temps je parle à Verwey qui s’exprime assez difficilement dans notre langue qu’il connaît d’ailleurs à fond. Tout en cheveux en brosse, ce Verwey. C’est même ce qu’il a de plus terrible dans sa physionomie de vraie bonté presque enfantine. D’ailleurs il est fort jeune, trente ans tout au plus, qu’il ne paraît pas.

Renée est pleine de grâce, le « patron » nerveux en diable, nous tous très gais, et pour accompagner notre appétit en goguette, ô une goguette que respectable ! voilà qu’un serin, un serin de Hollande ! nous lance ses trilles les mieux réussis et ses piau piau les plus gentils…

Après le déjeuner, le café au salon. Une bonne heure de flemme entretenue par de ces cigares bataviens ou javanais dont il ne faudrait pas fumer par trop sous peine de maux de tôte — surtout quand joints, comme fréquemment en ce pays de têtes froides, et c’est bien ce qui sauve ces braves Néerlandais, à quelques amers-Schiedam, par exemple. Mais un bon Français de France, allez voir ça… Aussi m’abstiens-je… le plus souvent possible, vraiment, tout le temps de mon séjour. Autrement,

Lugete veneres cupidinesque,

qu’en seraient devenues, et comme auraient été mes conférences ?…

Retour en l’atelier où dernière main à la chose de ce soir sous l’œil sournois de quelque encore machine à instantanés vaguement braquée. Mais le Maître déclare qu’il nous faut aller en ville. Je ne demande, vous pensez, pas mieux. D’ailleurs ma conférence est prête.

Était-ce le jour où il a tant plu ou celui où il faisait si beau ? Je ne m’en souviens plus, mais les arbres du bois étaient plus splendides — rouge-noir et or le long du canal aux eaux mordorées du reflet — que jamais. D’ailleurs atteindre le petit tramway ne fut pas long. Et nous filons entre deux rangs de maisons assez basses à terrasses, à corniches, à bay et à bow windows trop anglaises, mais coquettes, nous prenons sur notre route un peintre de talent, encore un convive de la veille, Étienne Bosch. Nous arrivons au bout de peu de temps au cœur de la ville. Le temps d’un bonjour à Blok dans sa librairie toute française de Prinsestraat et d’une station dans un Bodega non loin — et nous allons visiter la salle où je dois parler ce soir. C’est une des pièces qui composent le local de la loge maçonnique de La Haye. Ça a un air doublement protestant. Des murs peints en vert clair ou quelque chose d’analogue, gris, ou roux clair, ma mémoire m’est infidèle. Nul or, nul ornement. Comme mobilier, un lustre suspendu, de bronze, une centaine de chaises, une cathèdre, c’est ici la chaire ou la tribune, dans un coin… Au centre une estrade avec la table traditionnelle recouverte d’une étoffe verte, deux bougeoirs et le verre… vide. Je monte sur l’estrade, et n’ayant pas ma conférence sur moi, néanmoins pour éprouver la sonorité, je lis, assis, un paragraphe du Gil Blas à peu près conçu en ces termes :

« Remarqué parmi nos plus élégantes demi-mondaines, Berthe d’Égreville, Marion Delorme, Clémence de Pibrac, Léona Bindler… »

— Ô Calvin, ô Frédéric Passy, ô Jules Simon, ô désormais immortel Monsieur le Sénateur Bérenger.

« Que dites-vous de ce bandit »

qui vient réveiller ces chastes échos de noms trop charmants !

La voix est faible. Il est vrai, pour ma décharge vis-à-vis des Saints plus haut cités, que l’enthousiasme nécessaire me manquait dans cette galante énumération, mais l’acoustique est bonne.

Toutes dispositions pour huit heures et demie du soir sont prises — et nous faisons un tour de ville.

Jolie comme tout, la ville : maisons flamandes cette fois, beaux magasins, une propreté… néerlandaise. Le petit pavé de brique est très doux au pied et gai à l’œil. Peu de monuments : un hôtel de ville tout petit, très coquet, commencement de la Renaissance, avec un carillon charmant. (On trouve ici moins qu’en Belgique dans les édifices municipaux, la bretèque ou tribune aux harangues.) Un palais pour les divers tribunaux tout petit aussi et d’une architecture pseudo-gothique, je le crains, perpendiculariste comme les cathédrales anglaises, mais à un seul étage, ce qui jure dans le genre d’architecture lequel a sa vraie grandiose beauté quand élancé, voyez Westminster Abbey, Canterbury, tant d’autres merveilles. Les églises à La Haye n’ont guère rien de remarquable tant les catholiques que les protestantes en immense majorité. Un dimanche quatorze jours après mon arrivée, je voulais pénétrer pendant le « service divin » dans une vaste bâtisse tout en briques rouges à vitraux médiœvals, mais l’on m’en dissuada parce que une fois entré dans ces temples-là on n’en peut sortir qu’à la fin de la psalmodie et du sermon !

Et nous allons prendre l’apéritif amer-schiedam, cette fois dans un grandissime café nouveau pour moi.

Tout en glaces ce café, comme d’ailleurs celui du « Passage », arbustes, chrysanthèmes. Les cafés d’ici rappellent en bien plus grand et, disons-le, en plus grandiose, ceux de Paris. On y boit et on y fume et on y croque en buvant de petits gâteaux secs salés. Ceux qui veulent lire les journaux et revues très nombreux en ce pays de presse, jouissent de longues tables dans un des coins des plus lumineux de l’établissement.

Mais l’heure du dîner va sonner. Zilcken s’est arrangé avec un « louageur » et un magnifique quasi-carrosse nous a ramenés, fumeurs de batavias, tôt à Hélène-Villa.

Le long de la route toutefois malgré les cigares se succédant encore nous causons surtout, Zilcken et moi. C’est un type que mon hôte, un type achevé d’étranger parlant aussi bien le français que vous ou moi sans nul accent ni jamais une faute, un type d’artiste connaissant mille choses en dehors, d’une conversation variée et instructive et incisive, et qu’on écouterait tout le temps. Fils d’un haut employé du gouvernement, il fut, dans son adolescence, secrétaire intime officieux de la grande reine Sophie, cette seule amie, l’Égérie en quelque sorte de l’infortuné qui, s’il l’eût écoutée, se fût et nous eût épargné la guerre de 1870. Physiquement parlant, Zilcken répond aussi peu que possible à l’idée qu’on se fait d’un Hollandais… d’après beaucoup, les peintres flamands, d’après aussi la littérature, par exemple d’après ce merveilleux Diable dans le beffroi, d’Edgar Poe, avec le masque de qui, du reste son masque présente une certaine analogie générale. Le pot-à-tabac classique fait place en lui à un grand jeune homme, maigre, élancé, toujours en mouvement. Il a une grande réputation de peintre et de graveur dans son pays et est loin d’être un inconnu dans nos expositions nationales et privées où le succès l’accueille annuellement. Mais nous voici à Hélène-Villa où le dîner est rapidement expédié. Je monte « m’habiller », je redescends pour prendre mes notes et passablement de livres — et nous partons pour la gloire dans le carrosse du louageur qui doit nous ramener à des heures tardives. Zilcken n’a pas oublié d’emporter un œuf que le conférencier gobera pour avoir la voix plus facile… Mais voici l’antre redoutable aux corridors sans fin, aux innombrables salles plus austères les unes que les autres. Je gobe l’œuf et j’entre dans la mienne de salle. Une bonne centaine de personnes dont beaucoup de dames et de demoiselles qui m’accueillent d’applaudissements. J’ascende les trois marches de l’estrade et m’assieds au milieu de deux flambeaux ; avec à ma droite le verre d’eau, un sucrier, une carafe, tandis que Zilcken dépose sur la table une pile de livres, toutes mes œuvres, les poésies de l’École romane en partie, H. de Regnier, Viélé-Griffin, Retté, Dubus, Rambosson, d’autres encore, le tout avec les pièces à analyser soigneusement marquées de longs signets de papier blanc.

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