Read here

Méliador

Jean Froissart · 1895 · Free in the US

210,852 words · about 14 h 46 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1895 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Méliador&action=history). · Wikisource contributors

Text from Wikisource and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Jean Froissart
Language
French
Published
1895
Length
210,852 words · about 14 h 46 min
Sections
15 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (15)

Continue:

Front matter

MÉLIADOR

PAR

JEAN FROISSART

Introduction

L’existence d’un livre de Froissart intitulé Meliador est clairement établie par deux allusions qu’y fait cet auteur, l’une dans les Chroniques, l’autre dans le Dit du Florin, à l’occasion de son séjour à Orthez, chez le comte de Foix, Gaston Phébus, vers la fin de 1388. Voici d’abord celle que renferment les Chroniques :

L’accointance de luy a moy fut telle pour ce temps que je avoye avecques moy porté un livre, lequel j’avoie fait a la requeste et contemplation de monseigneur Wincelaut de Boesme, duc de Luxembourg et de Brabant, et sont contenues ou dit livre, qui s’appelle de Meliador, toutes les chansons, ballades, rondeaulx et virelais que le gentil duc fist en son temps ; lesquelles choses, parmy l’imagination que j’avoie de dittier et de ordonner le livre, le conte de Fois vit moult voulentiers. Et toutes nuits après souper, je luy en lisoie, mais en lisant nulluy n’osoit sonner mot, ne parler, car il vouloit que je fuisse bien entendu.

Froissart est un peu plus explicite dans le Dit du Florin :

Car toutes les nuis je lisoie Devant lui et le solaçoie D’un livre de Melyador, Le chevalier au soleil d’or, Le quel il ooit volentiers, Et me dist « C’est un beaus mestiers, « Beaus maistres, de faire tels choses. » Dedens ce romanc sont encloses Toutes les chançons que jadis, Dont l’ame soit en paradys, Que fist le bon duc de Braibant, Wincelaus dont on parla tant ; Car uns princes fu amourous, Gracïous et chevalerous, Et le livre me fist ja faire Par tres grant amoureus afaire, Comment qu’il ne le veïst onques. Après sa mort je fui adonques Ou pays du conte de Fois, Que je trouvai larghe et courtois, Et fui en revel et en paix Près de trois mois dedens Ortais, Et vi son estat, grant et fier,

Tant de voler com de chacier.

Revenir voeil a mes raisons. Gaston, le bon conte de Fois, Pour l’onnour dou conte de Blois, Et pour ce que j’oc moult de painne Tamaint jour et mainte sepmainne De moi relever a minuit, Ou temps que les cers vont en bruit, Sis sepmainnes devant Noël Et quatre après, de mon ostel A mie nuit je me partoie Et droit au chastiel m’en aloie. Quel temps qu’il fesist, plueue ou vent, Aler m’i convenoit. Souvent Estoie, je vous di, moulliés, Mès j’estoie bel recoeilliés Dou conte, et me faisoit des ris : Adont estoiie tous garis, Et aussi, d’entrée premiere, En la salle avoit tel lumiere, Ou en sa chambre, a son souper, Que on y veoit ossi cler Que nulle clareté poet estre ; Certes a paradys terrestre Le comparoie moult souvent. La estoie si longement Que li contes aloit couchier, Quant leü avoie un septier De foeilles. Et a sa plaisance Li contes avoit ordenance Que le demorant de son vin, Qui venoit d’un vaissiel d’or fin, En moi sonnant, c’est chose voire, Le demorant me faisoit boire, Et puis nous donnoit bonne nuit.

En cel estat, en ce deduit, Fui je a Ortais un lonc tempoire ; Et quant j’oc tout parlit l’istoire Dou chevalier au soleil d’or Que je nomme Melyador, Je pris congié, et li bons contes Me fist par la chambre des contes Delivrer quatre vins florins D’Arragon, tous pesans et fins, Des quels quatre vins les soissante, Dont j’avoie fait frans quarante, Et mon livre qu’il m’ot laissié, Ne sçai se ce fut de coer lié, Mis en Avignon sans damage.

Des deux témoignages que nous venons d’emprunter à Froissart lui-même, il ressort clairement que le roman de Meliador avait été composé à la demande de Wenceslas de Bohême, duc de Luxembourg et de Brabant, et que son auteur y avait enchâssé toutes les poésies lyriques de ce prince. Il en résulte aussi que le livre n’était pas terminé lors de la mort de Wenceslas en 1383 et qu’il présentait un certain développement, puisqu’à raison de « sept feuilles » par veillée, la lecture qu’en fit Froissart à Gaston Phébus n’avait pas duré moins de dix semaines. Mais jusqu’à ces dernières années, on ne savait rien de plus de Meliador et c’était tout à fait gratuitement que Dinaux désignait ce roman comme le livre offert par Froissart, lors de son dernier voyage en Angleterre, au roi Richard II.

La découverte que nous fîmes en 1891 de quatre fragments de cet ouvrage dans la reliure de deux registres des Archives nationales permit alors de constater que Meliador était un poème de la Table-Ronde et vraisemblablement le plus moderne des poèmes de ce cycle, car M. Gaston Paris signalait récemment comme tel Escanor, de Girard d’Amiens, composé un siècle auparavant, vers l’an 1280.

Aujourd’hui, grâce au manuscrit 12557 du fonds français de la Bibliothèque nationale que nous eûmes le plaisir de pouvoir identifier avec le livre composé par Froissart à la requête du duc Wenceslas, il nous est permis d’offrir aux amis de notre ancienne littérature le texte presque entier du roman de Meliador.

Introduction - I

I. — Analyse de Meliador.

Le sujet du poème est en lui-même assez simple. Afin d’échapper aux trop pressantes poursuites d’un outrecuidant chevalier, l’héritière présomptive du trône d’Écosse a fait vœu d’épouser le guerrier qui, après cinq années d’épreuves, sera proclamé le plus vaillant. Mais, en raison du grand nombre des chevaliers qui prennent part à la quête de la belle Hermondine, l’action est singulièrement touffue. Un reproche plus grave encore doit être adressé à Froissart : l’intérêt du lecteur se concentre à certains moments sur des personnages qui, dans une œuvre mieux composée, ne se présenteraient pas avec le même relief. Agamanor et Phénonée d’une part, Sagremor et Sébille de l’autre, font trop souvent oublier les véritables héros du roman. Dans ces conditions, une analyse un peu détaillée du poème nous a paru absolument nécessaire, afin de permettre au lecteur de se rendre un compte exact de la marche du récit et de se reporter plus facilement aux épisodes qui auraient attiré son attention.

Hermond, roi d’Écosse, qui avait épousé la sœur de Loth, seigneur de Montgriès, en Northumberland, reste veuf après sept ans de mariage, avec une fille unique, Hermondine. Contraint de soutenir contre le roi de Suède une longue guerre où l’accompagne son beau-frère, il confie la jeune princesse aux soins de Florée, fille de Loth, et les deux cousines demeurent ensemble au château de Montgriès. Non loin de là se trouvait le château de Camois, appartenant à un chevalier du nom de Camel. Les hasards d’une chasse au cerf conduisent un jour Camel jusque sous les murs de Montgriès, en un préau où il sonne l’hallali. Il accepte l’hospitalité de Florée ; mais, malgré les instances de celle-ci et par un motif qu’il ne saurait avouer, il refuse de passer la nuit à Montgriès : il était, en effet, atteint de somnambulisme, et, malgré toute sa bravoure, il n’avait point coutume de dormir sans être veillé (v. 364).

Camel s’en retourne donc de nuit à Camois ; mais, poussé par l’amour, il revient le mois suivant à Montgriès. Cette fois, Florée pénètre les sentiments de Camel à l’égard d’Hermondine et ne lui montre au départ qu’une politesse assez froide. Elle fait part de sa découverte à la jeune princesse, et, pour préserver celle-ci de la recherche d’un chevalier sujet à des accès de somnambulisme, elle décide qu’à l’avenir Hermondine ne paraîtra plus devant lui. À une troisième visite de Camel, Florée explique l’absence de la princesse par une indisposition. Une autre fois, l’entrée du château lui étant refusée sous prétexte de l’état de santé de Florée, il laisse à l’adresse d’Hermondine une lettre par laquelle il déclare son amour. La situation apparaît alors à Florée pleine de périls, mais l’achèvement de la guerre vient la tirer d’embarras, car le roi Hermond rappelle sa fille près de lui (v. 1019).

Après cinq ans et demi d’absence et à la grande joie de chacun des leurs, Loth est rentré à Montgriès et Hermondine au château royal de Signandon où son père exprime le désir de la marier. Cependant Camel, impatient d’une réponse, se met en chasse et poursuit, dans la direction de Montgriès, un cerf qui vient mourir à la porte de cette place. Au son de l’hallali, Loth sort du château, fait bon accueil à Camel qu’il connaît de longue date, et l’invite à souper ; mais le seigneur de Camois, informé du départ d’Hermondine, quitte Montgriès moins joyeux qu’il n’y était entré. Furieux de sa déconvenue, il charge une sienne cousine d’exprimer son mécontentement à Florée et de l’avertir qu’il se vengera sur Loth, si elle ne fait pas revenir Hermondine auprès d’elle. Florée s’excuse de son mieux, mais elle ne parvient pas à apaiser la colère de Camel qui se décide à agir (v. 1205).

Sous le prétexte d’un différend entre ses gens et ceux de Loth, Camel ne tarde pas à lui déclarer la guerre. Il s’empare de la personne de Loth et l’emmène prisonnier à Camois ; il adresse ensuite message sur message à Florée, la menaçant de faire périr son père en prison, si elle ne consent pas à s’employer pour lui. Florée vient alors à un rendez-vous que Camel lui a assigné et ce chevalier lui fait connaître le prix qu’il met à la liberté de Loth : elle devra se rendre auprès d’Hermondine et la disposer à accepter le seigneur de Camois pour époux. Florée se résout à faire le voyage d’Écosse, après avoir obtenu « assurance » pour la terre de Montgriès. Après qu’elle est partie, Camel se relâche un peu de sa rigueur envers Loth ; il promet à celui-ci de lui rendre la liberté et même d’amender le dommage qu’il lui a causé, si Florée réussit dans la mission qu’elle a entreprise (v. 1483).

Arrivée à Signandon, après un voyage de cinq grandes journées, Florée informe Hermondine du malheur de Loth ainsi que des prétentions de Camel, et elle lui demande son sentiment. La princesse demande quinze jours de réflexion, quinze jours durant lesquels le roi d’Écosse reçoit pour elle cinq demandes en mariage : trois de rois, deux de ducs. Pressée par son père, elle se garde bien de lui dire ce qui la préoccupe non moins que Florée et s’excuse sur sa jeunesse : elle n’a point encore quatorze ans révolus. Enfin, sur les conseils de sa cousine, elle déclare au roi Hermond qu’elle a fait vœu d’épouser le chevalier qui, en la cour du roi Artus, sera, après cinq années d’épreuves et de l’aveu de tous, reconnu pour le plus vaillant. Florée estime que cet arrangement, grâce à une lettre qu’Hermondine écrira à Camel, est de nature à donner satisfaction à celui-ci, sans engager cependant l’avenir d’une façon irrévocable. Après avoir pris l’avis de ses conseillers, le roi Hermond condescend au vœu de sa fille : il envoie six chevaliers à la cour du roi Artus, à Carlion, pour faire connaître les conditions de la quête, c’est-à-dire du concours, et, sous la dictée de Florée, Hermondine écrit à Camel une lettre destinée à le convaincre que tout a été combiné pour favoriser son amour (v. 2198).

Florée, prenant alors congé du roi d’Écosse et d’Hermondine, rentre à Montgriès. Le lendemain même de son retour, elle se rend à Camois et remet à Camel la lettre de la princesse. L’annonce de la quête, qu’elle lui représente comme un artifice imaginé en sa faveur, le comble de joie. Il remet donc son prisonnier en liberté, l’accompagne durant plus de deux lieues et revient en son château, convaincu qu’il sera un jour époux d’Hermondine et roi d’Écosse (v. 2446).

L’été venu, le roi Artus songe à donner une fête qui est fixée à la Pentecôte. À cet effet, il envoie des messagers à Tarbonne, vers le duc de Cornouailles, Patris, dont le fils Méliador, âgé de dix-huit ans environ, donne les plus grandes espérances. Si le duc y consent, Méliador sera fait chevalier à la fête prochaine. Le duc ayant répondu affirmativement, Méliador se rend à Carlion : il est au nombre des deux cents nouveaux chevaliers que crée le roi Artus et remporte le prix aux joutes qui ont lieu à cette occasion. Alors que les fêtes se terminaient par un dîner d’adieu, arrivent les six chevaliers envoyés par le roi d’Écosse, accompagnés d’un héraut sur le bouclier duquel est représentée une dame vêtue de bleu et portant couronne d’or en tête, image de la belle Hermondine. Le héraut proclame la quête et en fait connaître les conditions : elle aura pour juges douze guerriers nommés, moitié par le roi Hermond, moitié par le roi Artus ; tout chevalier qui y prendra part ne devra emmener avec lui qu’un seul écuyer et il lui est interdit de faire connaître son nom. Cette annonce est accueillie avec enthousiasme par tous les gentilshommes bretons, et les six chevaliers écossais, comblés de présents par le roi et la reine de Bretagne, partent de Carlion cinq jours après l’achèvement des fêtes pour rentrer à Signandon auprès de leur souverain qui les entend avec plaisir faire l’éloge d’Artus (v. 3219).

Méliador, demeuré à la cour du roi de Bretagne, décide qu’il participera à la quête. Pour se différencier des autres prétendants, il portera comme signe distinctif des parures bleues en l’honneur d’Hermondine et ornera son bouclier d’un soleil d’or. Il s’ouvre de son dessein à Lansonnet qu’il a choisi pour écuyer et le charge de faire préparer son équipement, à Carlion, tandis qu’il retournera passer quelques jours à Tarbonne. Lorsque tout est prêt, il quitte cette ville, sans prendre congé de sa famille et court les aventures. Il se mesure tout d’abord avec Fernagus, qu’il désarçonne et qui, en tombant, se casse le bras. Il apprend ensuite, dans un manoir où il reçoit l’hospitalité, qu’un tournoi aura lieu prochainement devant le château de la Garde et il se remet en route (v. 3503).

Méliador rencontre Gobart des Marais, joute avec ce chevalier qu’il blesse au bras droit et lui ordonne d’aller à Carlion rendre compte du combat au roi Artus. Plus loin, il trouve une petite compagnie de trois damoiselles et de trois écuyers, en quête d’un champion disposé à défendre la dame de Carmelin contre les entreprises d’un chevalier nommé Agamar. Il se dirige donc vers Carmelin, tandis que Camel de Camois, à qui un ordre d’Hermondine interdit de quitter la contrée où il demeure, garde le pays contre tous chevaliers errants, se mesure avec les guerriers que lui envoie Florée et envoie tenir prison à Montgriès ceux d’entre eux qui se rendent à lui (v. 3815).

Méliador arrive à Carmelin où il est reçu à grande joie. Il en sort presque aussitôt pour combattre Agamar, le défait et le reçoit à merci. Après avoir juré désormais de vivre en paix avec ceux de Carmelin et s’être engagé d’aller conter son aventure au roi de Bretagne, le chevalier vaincu recouvre la liberté. Le lendemain, Méliador rencontre sur la route Aramé, oncle (ou cousin) d’Agamar, qui chevauchait vers Carmelin dans l’espoir de venger la défaite de son parent et qu’en raison de la similitude des parures il prend pour son adversaire de la veille. L’oncle est vaincu comme l’avait été le neveu, et le chevalier au Soleil d’Or lui ordonne de déposer les armes à Carmelin avant de partir pour Carlion où il devra faire au roi Artus le récit de ce nouveau combat. Méliador n’est point seul alors à parcourir la Grande Bretagne quérant les aventures, d’autres chevaliers se sont mis en route dès la première année de la quête, cherchant les combats et la gloire. Plus de vingt-quatre chevaliers, ou même plus de deux cent quarante, brûlent de se mesurer avec lui, chacun d’eux voulant surpasser les autres en prouesse et en renommée (v. 4466).

Parmi les preux qu’animait l’espoir de conquérir Hermondine, Agamanor, originaire de Normandie, était l’un des plus distingués. La couleur de ses parures le faisait appeler le Chevalier Rouge et son écuyer répondait au nom de Bertoulet. L’avantage lui demeure dans une rencontre avec le vaillant Agaiant, et il envoie son adversaire témoigner de ce fait d’armes à Carlion. Le même jour, il défait un autre chevalier appelé Gondré et s’en vient coucher au Destour-Manoir, où il entend parler d’un tournoi qui doit se tenir à la Garde, aussi bien que des exploits du chevalier au Soleil d’Or. Le lendemain, il se remet en route, l’esprit tout occupé de la belle princesse d’Écosse (v. 4731).

C’est aussi l’amour d’Hermondine qui avait porte Gratien à quitter l’Italie, sa patrie, pour courir le monde, en compagnie de son valet Manessier. Chevauchant un jour dans une forêt, son attention est éveillée par les cris plaintifs d’une damoiselle nommée Florée, que le félon chevalier Bégot, venait d’enlever à la maison paternelle. Il prend la défense de la jeune fille et force le traître à demander merci. Ce Bégot s’étant précédemment mesuré avec Méliador, avait failli à la promesse d’aller à Carlion rendre compte du combat dans lequel il avait eu le dessous. Gratien ramène Bégot et Florée au château de Montgoffin, chez les parents de la damoiselle, fort heureux de revoir en santé une enfant qu’ils croyaient perdue à jamais, et l’on décide que le déloyal chevalier sera conduit par six ou sept des vassaux de Montgoffin à la cour du roi Artus qui prononcera sur son cas (v. 5192).

Gratien, quittant le château et recevant de la jeune fille un annelet, se déclare à tout jamais son chevalier et lui dit son intention de participer au tournoi de la Garde. Le lendemain même, il trouve une nouvelle occasion de se signaler en attaquant et en tuant un ours qui menaçait la vie d’une autre damoiselle, la sœur d’un jeune chevalier de la quête, Clarin, gravement blessé dans une rencontre avec Camel. La jeune fille avait failli être victime de sa tendresse fraternelle : c’était effectivement en allant puiser de l’eau à une fontaine, par laquelle Clarin se flattait de l’espoir de recouvrer la santé, qu’elle avait rencontré le terrible animal. Elle remercie son sauveur [qui la ramène saine et sauve au château paternel] (v. 5500).

Un autre chevalier de grand renom, Dagoriset, loge un certain soir chez un vieillard, Banidan, dont le fils, de même nom, s’était aussi engagé dans la quête. Il se plaint de n’avoir trouvé depuis longtemps déjà aucune aventure digne de lui, mais Banidan, a eu la veille pour hôte un autre chevalier, également avide de rencontres, et fournit à Dagoriset quelques indications qui lui permettront de le rejoindre : c’est Hermonicet, de Carthage. Le lendemain, tous deux joûtent ensemble, déployant l’un et l’autre un grand courage, sans qu’on puisse décider lequel est le meilleur chevalier. Lassés enfin de combattre sans résultat, ils se quittent en prenant rendez-vous au tournoi de la Garde (v. 5807).

Gratien pénètre dans le Northumberland, et le hasard dirige ses pas vers les bois, où, par ordre d’Hermondine, se tient Camel de Camois, lequel a déjà tué en combat singulier cinq ou six chevaliers et en a envoyé plusieurs autres tenir prison à Montgriès. Il frappe à la porte de ce château, y est reçu par Florée, et comme il témoigne le désir de se mesurer avec quelqu’un des prétendants à la main d’Hermondine, la fille de Loth lui parle de Camel. Le seigneur de Camois, aussitôt avisé de l’arrivée de Gratien, vient le combattre sous les murs de Montgriès et le défait. Le vaincu, contraint de rendre les armes, est livré comme prisonnier à Florée qui apprendrait volontiers la mort de Camel, car, en dépit de la valeur de ce chevalier, elle ne ressent aucune amitié pour lui (v. 6087).

Après cette nouvelle victoire, Camel rentre à Camois. Il serait heureux d’aller au tournoi de la Garde et voudrait qu’Hermondine l’y autorisât. Il le lui demande par une lettre que Florée est chargée de porter à son adresse. Hermondine inclinerait à donner l’autorisation que sollicite un si brave guerrier, mais Florée est d’un avis contraire. Elle pense que sa cousine doit éviter tout ce qui pourrait amener le succès final de Camel : malgré sa valeur, ce chevalier est indigne de la princesse, en raison des accès de somnambulisme auquel il est en proie et qu’elle lui révèle. Hermondine se déclare convaincue, et Florée lui indique alors la ligne de conduite qu’il y a lieu de tenir à l’égard de Camel : elle se rendra au tournoi de la Garde avec l’espoir d’y rencontrer un chevalier capable de vaincre le seigneur de Camois. Elle prend alors congé de la fille du roi d’Écosse et, de retour à Montgriès, elle notifie à Camel l’ordre de continuer à garder sa « frontière » ; celui-ci s’y soumet. Florée part ensuite pour la Garde, en compagnie d’Argente, sa chambrière, et prend en route Argentine, la damoiselle de Carmelin (v. 6489).

Revenons à Méliador qui se rend au tournoi, brûlant de s’y distinguer et d’attirer ainsi l’attention de la princesse d’Écosse qui occupe toute sa pensée. Parmi les deux cents chevaliers réunis pour les joutes qui ont lieu devant le château de la Garde, Agamanor est évidemment l’un de ceux qui recueillent le plus de gloire ; mais, de l’avis de tous, c’est le chevalier au Soleil d’Or qui emporte l’honneur de la journée et Florée le juge digne d’être opposé à Camel. Les joutes terminées, Méliador se retire au logis qu’il occupait la veille et c’est en son absence qu’on lui décerne le prix du tournoi, un épervier. Les fêtes se prolongent durant plusieurs jours et plusieurs nuits, et c’est seulement le quatrième jour après le tournoi que chacun songe à rentrer chez soi (v. 7094).

Camel, informé du retour de la damoiselle de Montgriès, vient entendre de la bouche de celle-ci les nouvelles du tournoi. Florée lui dit les prouesses du chevalier au Soleil d’Or, le héros de la journée, et, faisant aussi l’éloge du Chevalier Rouge, elle fait naître chez le seigneur de Camois le désir de se mesurer avec ces preux : il prie donc la jeune fille de vouloir bien l’avertir au cas où l’un ou l’autre serait vu dans le pays. Au courant du mois, Florée va passer en Écosse quelques jours auprès de sa cousine, pour l’entretenir de l’espoir qu’elle met en Méliador. Dans le même temps, les chevaliers du roi Artus qui avaient assisté au tournoi de la Garde rentrent à Carlion et font à ce monarque le récit de la journée, récit qu’on enregistre aussitôt (v. 7240).

Tandis qu’Agamanor se remet en route fort soucieux, Méliador chevauche le cœur plein d’espérance. Le troisième jour après son départ de la Garde, il joute sans résultat avec Sorelais, un vaillant chevalier. Sorelais court le monde sur l’ordre d’une dame, qui, en récompense de la gloire qu’elle voudrait le voir acquérir, lui a promis son amour. À la prière de Méliador, il chante un virelai qu’il a composé en souvenir de sa belle, et les deux chevaliers prennent ensuite congé l’un de l’autre (v. 7566).

Parlons maintenant de Phénonée, la sœur de Méliador. Son père a vu, à la cour du roi Artus, l’épervier qu’on a décerné au vainqueur des joutes de la Garde. Elle s’informe de celui-ci et pense que ce peut bien être son frère. Pour l’attirer à Tarbonne, elle prie le duc Patris de vouloir bien ordonner un tournoi semblable à celui dont il vient d’être parlé. Patris y consent et envoie en tout pays des hérauts pour annoncer la fête. La nouvelle en arrive à Méliador qui se promet bien d’assister à ce nouveau tournoi (v. 7730).

Le chevalier au Soleil d’Or poursuit son chemin et, certain jour qu’il sommeillait dans un bocage, entre Montgriès et Carmelin, passe une demoiselle accompagnée d’un page : c’était Florée dont Camel se servait pour rabattre vers lui les chevaliers errants qu’elle pouvait rencontrer. Après avoir éveillé Méliador par le chant d’un rondeau, elle lui dit l’histoire de Camel et l’origine de la quête : il devra donc, ou se mesurer avec le seigneur de Camois, ou lui abandonner ses armes et s’engager à ne plus jamais penser à la princesse d’Écosse. La jalousie mord Méliador au cœur : il s’informe si ce Camel, qui lui semble un amant favorisé, a paru au tournoi de la Garde et se dit fort heureux d’avoir à combattre avec un guerrier aussi renommé. Il accompagne donc à Montgriès Florée, qui, à sa targe, le reconnait enfin pour le chevalier au Soleil d’Or. Le combat aura lieu le lendemain ; en attendant, la demoiselle conduit Méliador à la chambre où sont déposées les armes des chevaliers vaincus par Camel. Il examine d’abord les blasons de dix chevaliers prisonniers et reconnaît les armoiries de plusieurs qu’il délivrerait volontiers ; il considère ensuite les blasons de dix autres chevaliers qui ont mieux aimé mourir que de se rendre. Il ressent alors une grande admiration pour la valeur militaire du seigneur de Camois ; mais il déclare néanmoins que son blason prendra le onzième rang parmi ceux des morts ou que Camel mourra de sa main (v. 8650).

On soupe et, dans la soirée, Florée fait dire au seigneur de Camois que le héros du tournoi de la Garde est à Montgriès, disposé à le combattre. Camel se présente le lendemain de bon matin, et se montre tout d’abord assez dédaigneux pour Méliador. Les deux chevaliers en viennent aux mains et font l’un et l’autre de grandes merveilles d’armes. Camel parvient à blesser son adversaire à l’épaule et l’accable de railleries. Bientôt après cependant, Méliador lui coupe le bras dont il tenait l’épée. Le seigneur de Camois, qui a eu un moment l’idée de fuir, se ravise et tente de frapper Méliador au cœur à l’aide de sa targe ; mais le chevalier au Soleil d’Or pare le coup et lui enfonce l’épée dans la gorge. Camel n’est point le seul dont l’amour ait causé la mort : le poète rappelle le souvenir de quelques-unes des plus fameuses parmi les victimes de ce sentiment. À la vue du cadavre de Camel, Florée sent que désormais elle peut vivre en paix, et elle le fait transporter à Camois. La première pensée de Méliador, en rentrant à Montgriès, est de faire sortir de prison les dix chevaliers auxquels on rend leurs armes et leurs chevaux, et qui reçoivent de Florée l’ordre d’aller se présenter au roi Artus. On s’occupe ensuite de la blessure du héros dont la guérison exigera un mois au moins. Tandis qu’on le soigne à Montgriès, les dix chevaliers qu’il a délivrés arrivent à Carlion, où on enregistre le récit des prouesses accomplies par le chevalier au Soleil d’Or, et chacun d’eux se remet en route pour tenter de nouveaux exploits (v. 9364).

Pendant que Méliador est retenu par sa blessure au château de Montgriès, une remarquable aventure arrive à quatre lieues de cette place. Alors que tant de chevaliers songent à se distinguer par leurs faits d’armes, deux frères, Savare et Feughin, ont quitté la maison qui les abritait l’un et l’autre pour tenter les chances de la quête, , d’un commun accord, de toutes les précautions nécessaires pour sauvegarder leur incognito. Un certain jour, ils se rencontrent en Northumberland, à la lisière d’une lande et d’un bois ; ils joutent ensemble comme deux braves chevaliers qu’ils sont, et Feughin blesse grièvement Savare. Il est désespéré en reconnaissant son frère dans l’adversaire qu’il a mis en si mauvais point ; mais Savare le rassure et assume toute la responsabilité de ce malencontreux engagement. La litière qui venait de conduire à Camois le corps de Camel sert à transporter le blessé à Montgriès, où la demoiselle du lieu accueille fort courtoisement les deux frères. Alors que Feughin y prodigue ses soins à Savare, Méliador recouvre la santé et prend congé de Florée, dans l’intention de courir de nouvelles aventures (v. 9603).

Florée, voyant Méliador disposé à partir, lui remet un anneau à secret, à l’intérieur duquel se lit une inscription qui le désigne d’une façon suffisamment claire et dont il ignore l’existence : elle prie le chevalier au Soleil d’Or de le porter en souvenir d’elle jusqu’au jour où il pourra dignement l’employer, et celui-ci en prend l’engagement. Méliador quitte alors Montgriès. Florée, après l’avoir suivi des yeux aussi loin qu’elle a pu, écrit à la princesse d’Écosse pour lui apprendre la mort de Camel et lui fait porter la lettre par un écuyer (v. 9770).

Méliador chevauche à travers le Northumberland en songeant à Hermondine et il parvient ainsi jusqu’à la Severn. Remontant alors le cours de cette rivière qui arrose tout le royaume de Norgalles, il rencontre bientôt une demoiselle qui, avec sa suite, venait de descendre d’un bateau, et il s’informe de l’objet de son voyage. Une riche héritière de la contrée, la demoiselle de Montrose, orpheline avec un frère trop jeune encore pour lui être d’un grand secours, l’a envoyée auprès du roi Artus pour implorer la protection de ce prince contre quatre chevaliers ses voisins, quatre frères, qui la veulent dépouiller de sa terre. Méliador offre ses

on les accepte. Après le coucher du soleil, il s’embarque avec la messagère et arrive le lendemain à Montrose où chacun se réjouit de sa venue. Les ennemis de la jeune dame sont aussitôt avisés de l’arrivée d’un champion déterminé à les combattre. Les frères se nomment Madrigais, Balastre, Cobastre et Griffamont ; le plus âgé n’a que vingt ans et ils visent tous quatre à acquérir le renom de parfaits chevaliers (v. 10431).

Le château de Montrose, que Jules César a fait construire sur un bras de la Severn, a depuis quitté ce nom pour celui de Chepstow. Méliador y reçoit un accueil digne de lui, et bientôt les chevaliers viennent le défier et poser les conditions de la lutte. L’un d’eux se mettra d’abord à la disposition du champion de Florence, la dame de Montrose : si celui-ci le défait, il aura le lendemain affaire à un autre adversaire ; de même le troisième jour si le sort lui demeure favorable ; enfin, au cas d’une nouvelle victoire, il devra se mesurer le quatrième jour avec celui qui n’aura point encore combattu. Ils règlent ainsi l’ordre de bataille, afin de n’encourir aucun reproche, et trois d’entre eux se retirent (v. 10509).

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…