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LIVRE PREMIER.
PARTIE PREMIÈRE.
Chapitre I
Ci s’ensuivent les noms des preux de cette histoire.
Pour tous nobles cœurs encourager et eux montrer exemple en matière d’honneur, je, Jean Froissart, commence à parler, après la relation de monseigneur Jean le Bel, jadis chanoine de Saint-Lambert de Liége, et dis ainsi : que plusieurs gens nobles et in-nobles ont parlé par maintes fois des guerres de France et d’Angleterre qui pas justement n’en savoient ou sauroient à dire, si requis et examinés en étoient, comment, ni pourquoi, ni par quelle raison elles vinrent ; mais en voici la droite vraie fondation de la matière. Et pour ce que je n’y veux mettre ni ôter, oublier ni corrompre, ni abréger histoire en rien par défaut de langage, mais la veux multiplier et accroître ce que je pourrai, vous veux de point en point parler et montrer toutes les aventures, depuis la nativité du noble roi Édouard d’Angleterre qui si puissamment a régné. Et tant y sont avenues d’aventures notables et périlleuses, et tant de batailles adressées, et d’autres faits d’armes et de grands prouesses, puis l’an de grâce que le gentil roi fut couronné en Angleterre, que il, et tous ceux qui ont été avec lui en ces batailles et heureuses aventures, ou avec ses gens là où il n’a mie été en propre personne, si comme vous pourrez ouïr ci-après, doivent bien être tenus et réputés pour preux, combien qu’il y en ait grand’foison d’iceux qui doivent et peuvent bien être tenus pour souverains preux entre les autres et devant tous autres, si comme le propre corps du gentil roi dessus dit, le prince de Galles son fils, le duc de Lancastre, messire Regnault de Cobham, messire Gautier de Mauny en Hainaut, messire Jean Chandos, messire Franke de Halle, et plusieurs autres qui se ramentevront, pour le bien et la prouesse d’eux, dedans ce livre : car par toutes les batailles où ils ont été, ils ont eu renommée des mieux faisans par terre et par mer, et s’y sont montrés si vaillamment qu’on les doit bien tenir pour souverains preux. Mais pour ce n’en doivent mie les autres, qui avec eux ont été, pis valoir.
Aussi en France, a été trouvée bonne chevalerie, roide, forte, apperte et grand’foison ; car le royaume de France ne fut oncques si déconfit qu’on n’y trouvât bien toujours à qui combattre ; et fut le noble roi Philippe de Valois très hardi et bachelereux chevalier, et le roi Jean son fils, Charles roi de Behaigne, le comte d’Alençon, le comte de Foix, messire Jean de Saintré, messire Arnoul d’Audrehen, messire Boucicaut, messire Guichart d’Angles, monseigneur de Beaujeu le père et le fils, et plusieurs autres que je ne puis mie maintenant tous nommer et qui bien seront en temps et lieu ramentus ; car, pour vérité dire et soutenir, on doit bien tenir pour assez preux tous ceux qui en si crueuses batailles et si périlleuses ont été vus et sont demeurés jusques à la déconfiture, suffisamment faisant leur devoir.
Chapitre II
Ci commence à parler du roi Édouard d’Angleterre et de l’opinion des Anglois.
Premièrement, pour mieux entrer en la matière de honorable et plaisante histoire du noble roi Édouard d’Angleterre qui fut couronné à Londres l’an de grâce , le jour de Noël, au vivant du roi son père et de la roine sa mère, certaine chose est : que l’opinion des Anglois communément est telle, et on l’a souvent vu avenir en Angleterre puis le temps du gentil roi Artus, que, entre deux vaillans rois d’Angleterre, a toudis eu un moins suffisant de sens et de prouesse ; et assez apparent est par le roi Édouard dont je parlois maintenant. Car voir est que son tayon, qu’on appela le bon roi Édouard fut moult vaillant, sage et hardi prud’homme, et entreprenant, et bien fortuné en fait de guerre ; et eut moult à faire contre les Escots, et les conquit trois fois ou quatre ; et ne purent oncques les Escots avoir victoire ni durée contre lui. Et quand il fut trépassé, son fils de son premier mariage, qui fut père au gentil roi Édouard, fut couronné après lui, qui point ne le ressembla de sens ni de prouesse ; ainçois gouverna et maintint son royaume moult sauvagement par le conseil d’autrui ; dont puis il lui meschéy moult laidement, si comme vous pourrez ouïr ci-après, s’il vous plaît. Car assez tôt après ce qu’il fut couronné, le roi Robert Bruce, qui étoit roi d’Escosse, qui avoit tant et si souvent donné à faire au bon roi Édouard dessus dit qu’en tenoit pour moult preux, reconquit toute Escosse, et la bonne cité de Bervich avec, et ardit et gâta grand’partie du royaume d’Angleterre quatre journées ou cinq dedans le pays par deux fois, et déconfit celui roi et tous les barons d’Angleterre en un lieu en Escosse qu’on dit Esturmelin par bataille rangée et arrêtée ; et dura la chasse de cette déconfiture par deux jours et par deux nuits ; et s’en affuit le roi d’Angleterre, à moult peu de ses gens, jusques à Londres ; mais pour ce que ce n’est mie de notre matière, je m’en tairai atant.
Chapitre III
Comment le père au roi Édouard fut marié à la fille du beau roi Philippe de France.
Ce roi, qui fut père à ce gentil roi Édouard, avoit deux frères de remariage desquels l’un étoit appelé le comte Marescaux et était de moult sauvage et diverse manière ; l’autre avoit nom messire Aymes et étoit comte de Kent : moult étoit celui prud’homme, doux et débonnaire, et bien aimé des bonnes gens. Ce roi étoit marié à la fille du beau roi Philippe de France, qui était une des plus belles dames du monde. Il eut de cette dame deux fils et deux filles ; desquels fils, le premier est le gentil et le preux roi Édouard d’Angleterre de qui cette histoire est commencée ; l’autre eut nom Jean d’Elthem et mourut assez jeune. L’aînée fille eut nom Isabelle, et fut mariée au jeune roi David, roi d’Escosse fils au roi Robert Bruce ; et lui fut donnée en mariage en jeunesse par l’accord des deux royaumes d’Angleterre et d’Escosse et par paix faisant. L’autre fille fut mariée au comte Regnault de Guerles, qui puis fut appelé duc de Guerles, et eut de cette dame deux fils, Regnault et Édouard, qui puis régnèrent en grand’puissance contre leurs ennemis.
Chapitre IV
Pour quelle achoison la guerre mut entre le roi de France et le roi d’Angleterre.
Or, dit le conte que le beau roi Philippe de France eut trois fils avec cette belle fille Isabelle qui fut mariée en Angleterre au roi Édouard dont j’ai parlé ci-dessus ; et furent ces trois fils moult beaux ; desquels l’aîné eut nom Louis, qui fut au vivant de son père, roi de Navarre, et l’appeloit-on le roi Hutin. Le second né eut nom Philippe le Long ; et le tiers eut nom Charles ; et furent tous trois rois de France après la mort du roi Philippe leur père, par droite succession, l’un après l’autre, sans avoir hoir mâle de leur corps engendré par voie de mariage. Si que, après la mort du dernier roi Charles, les douze pairs et les barons de France ne donnèrent point le royaume à la sœur qui étoit roine d’Angleterre, pourtant qu’ils vouloient dire et maintenir, et encore veulent, que le royaume de France est bien si noble qu’il ne doit mie aller à femelle, ni par conséquent au roi d’Angleterre son ains-né fils. Car, ainsi comme ils veulent dire, le fils de la femme ne peut avoir droit ni succession de par sa mère, là où sa mère n’y a point de droit : si que, par ces raisons, les douze pairs et les barons de France donnèrent, de leur commun accord, le royaume de France à monseigneur Philippe, fils jadis à monseigneur Charles de Valois, frère jadis de ce beau roi Philippe dessus dit, et en ôtèrent la roine d’Angleterre et son fils qui étoit hoir mâle et fils de la sœur du dernier roi Charles.
Ainsi alla le dit royaume hors de la droite ligne, ce semble à moult de gens ; parquoi grands guerres en sont nées et venues, et grand’destruction de gens et de pays au royaume de France et ailleurs, si comme vous pourrez ouïr ci-après ; car c’est la vraie fondation de cette histoire pour raconter les grands entreprises et les grands faits d’armes qui avenus en sont : car, puis le temps du bon roi Charlemagne qui fut empereur d’Allemagne et roi de France, n’avinrent si grands aventures de guerre au royaume de France qu’elles sont avenues pour ce fait-ci, ainsi que vous orrez au livre, mais que j’aie temps et loisir du faire et vous du lire. Or me veux retraire à la droite matière commencée, et taire de cette, tant que temps et lieu venront que j’en devrai parler.
Chapitre V
Comment grand’dissension mut entre les barons d’Angleterre et messire Huon le Despensier.
Or, raconte l’histoire que ce roi d’Angleterre, père à ce gentil roi Édouard sur qui notre matière est fondée, gouverna moult diversement son royaume, et fit moult de diverses merveilles en son pays, par le conseil et l’ennort d’un mauvais chevalier monseigneur Huon que on dit le Despensier qui avoit été nourri avec lui d’enfance. Et avoit tant fait celui messire Hue que il et messire Hue son père étoient les plus grands barons d’Angleterre comme de richesse, et étoient toujours les plus grands maîtres du conseil du roi et vouloient maistrier et surmonter tous les autres hauts barons d’Angleterre ; par envie de quoi et pourquoi avinrent, puis ce di, au pays et à eux mêmes moult de maux et de tourmens. Car après la grand’déconfiture d’Esturmelin où le roi Robert Bruce, roi d’Escosse, déconfit ce roi d’Angleterre et tous ses barons, si comme vous avez ouï ci devant, grand’envie et grand murmure monteplia au pays d’Angleterre entre les nobles barons et le conseil du roi, mêmement encontre Hue le Despensier ; et lui mettoient sus que, par son conseil, ils avoient été déconfits, et que, pourtant que il étoit favorable au roi d’Escosse, il avoit tant conseillé et tenu le roi d’Angleterre en négligence, que les Escots avoient reconquis la bonne cité de Bervich et ars quatre journées ou cinq par deux fois dedans leur pays, et au dernier eux tous détruits et déconfits. Et sur ce, les dits barons eurent ensemble plusieurs fois parlement pour aviser qu’ils en pourroient faire, desquels le comte Thomas de Lancastre, qui étoit oncle du roi, étoit le plus grand et le principal. Or, se perçut le dit messire Hue le Despensier de cette œuvre, et que on murmuroit sur lui et sur son affaire. Si se douta trop fort que mal ne l’en prit ; si y pourvey tantôt de remède moult félonneux.
Chapitre VI
Comment plusieurs barons d’Angleterre furent décolés et comment la roine et son fils s’en affuirent en France.
Il, qui étoit si bien du roi et si prochain comme il vouloit, et plus cru tout seul que tout le monde, s’en vint au roi et lui dit : que ces seigneurs avoient fait alliance encontre lui et qu’ils le mettroient hors de son royaume s’il ne s’en gardoit ; et tant fit par son ennortement et son subtil malice et engin que le roi fit à un jour prendre tous ces seigneurs à un parlement où ils étoient assemblés et en fit décoler, sans délai et sans connoissance de cause, jusques à vingt-deux des plus grands barons, et tout premier le comte Thomas de Lancastre, qui moult étoit bon homme et saint et fit depuis assez de beaux miracles au lieu où il fut décolé. Pour lequel fait le dit messire Hue acquit grand’haine de tout le pays et espécialement de la roine d’Angleterre et du comte de Kent, qui étoit frère du roi d’Angleterre.
Encore ne cessa point atant le dit messire Hue de ennorter le roi de mal faire : car quand il aperçut qu’il étoit mal de la roine et du comte de Kent, il mit si grand discord entre le roi et la roine, par son malice, que le roi ne vouloit point voir la roine, ni venir en lieu où elle fut, et dura ce discord assez longuement. Et adonc fut que on dit à la roine et au comte de Kent tout secrètement, pour les périls éloigner où ils étoient, qu’il leur pourroit bien mésavenir prochainement, si ils ne se gardoient ; car le dit messire Hue leur pourchassoit grand destourbier.
Adonc quand la roine et le dit comte de Kent ouïrent ces nouvelles, si se doutèrent, car ils sentoient le roi hâtif et de diverse manière et mauvaise condition, et leur ennemi si bien de lui comme il vouloit. Si s’avisa la dame qu’elle se partiroit tout coyement et vuideroit le royaume d’Angleterre, et s’en viendroit en France voir le roi Charles son frère, qui encore vivoit, et lui conteroit ses mésaises, et emmèneroit son jeune fils Édouard avec li voir le roi son oncle. Ainsi la dame se pourvey sagement, et prit voie de venir en pèlerinage à Saint-Thomas de Cantorbie, et elle s’en vint à Vincelsée, et là, de nuit, entra en une nef appareillée pour li et son fils et le comte Aymon de Kent, et messire Roger de Mortimer ; et en une autre nef mirent leurs pourvéances, et eurent vent à souhait, et furent lendemain, devant prime, au hâvre de Boulogne.
Quand la roine Isabelle fut arrivée à Boulogne, ainsi comme vous oïez, et son fils, et le comte de Kent son serourge, le capitaine de la ville et l’abbé et les bourgeois vinrent contre li, et la recueillirent moult liement, et la menèrent en la ville, et la logèrent en l’abbaye, et toute sa route ; et y fut deux jours. Au tiers jour elle s’en partit et se mit à voie ; et tant chemina par ses journées que elle s’en vint à Paris. Le roi Charles son frère, qui étoit informé de sa venue, envoya contre li des plus grands de son royaume qui adonc étoient de-lez lui : monseigneur Robert d’Artois, monseigneur de Coucy, monseigneur de Sully et le seigneur de Roye et plusieurs autres, qui honorablement l’amenèrent en la cité de Paris et devers le roi de France.
Chapitre VII
Comment le roi de France reçut honorablement sa sœur la roine d’Angleterre ; et comment elle lui conta la cause de sa venue.
Quand le roi vit sa sœur, que grand temps n’avoit vue, et elle dut entrer en sa chambre, il vint contre elle, et la prinst par la main, et la baisa, et dit : « Bien venez, ma belle sœur et mon beau neveu ». Lors les prit tous deux et les mena avant. La dame qui pas n’avoit trop grand’joie, fors de ce qu’elle se trouvoit de-lez le roi son frère, s’étoit jà voulu agenouiller par trois ou par quatre fois au pied du roi son frère ; mais le roi ne lui souffroit, et la tenoit toujours par la main droite, et lui demandoit moult doucement de son état et de son affaire ; et la dame lui en répondoit très sagement. Et tant furent les paroles menées qu’elle lui dit : « Monseigneur, ce nous va, moi et mon fils, votre beau neveu, assez petitement ; car le roi d’Angleterre mon mari m’a prise en trop grand’haine, et si ne sais pourquoi, et tout par l’ennortement d’un chevalier qui s’appelle Hue le Despensier. Ce chevalier a tellement attrait monseigneur à soi et à sa volonté, que tout ce qu’il veut dire et faire, il est ; et jà ont comparé plusieurs hauts barons d’Angleterre et seigneurs sa mauvaiseté, car il en fit sur un jour prendre, et par le commandement du roi, sans droit et sans cause, décoler jusques à vingt-deux, et par espécial le bon comte Thomas de Lancastre ; de quoi, monseigneur, ce fut trop grand dommage, car il étoit prud’homme et loyal et plein de bon conseil ; et n’est nul en Angleterre, tant soit noble ni de grand’affaire, qui l’ose courroucer ni dédire de tout ce qu’il veut faire. Avec tout ce, il me fut dit en grande espécialité d’un homme qui cuide assez savoir des conseils et traités du roi mon mari et du dit Hue le Despensier, que on avoit grand’envie sur moi, et que si je demeurois au pays guères de temps, le roi, par mauvaise et fausse information, me feroit mourir ou languir à honte. Si ne l’ai-je mie desservi, ni ne le voudrois faire nullement ; car oncques envers lui je ne pensai ni ne fis chose qui fût à reprendre. Et quand je ouïs ces dures nouvelles et si périlleuses sur moi, et sans raison, je m’avisai pour le mieux que je partirois d’Angleterre, et vous viendrons voir et montrer féalement, comme à mon seigneur et beau frère, l’aventure et le péril où j’ai été. Aussi le comte de Kent, que là voyez, qui est frère du roi mon mari, est en autel parti de haine comme je suis, et tout par l’émouvement et ennortement faux de ce Hue le Despensier. Si m’en suis ci enfuie, comme femme égarée et déconseillée, devers vous pour avoir conseil et confort de ces besognes ; car si Dieu premièrement et vous n’y remédiez, je ne me sais vers qui traire »
Chapitre VIII
Comment le noble roi Charles conforta sa sœur, et comment elle acquit l’amitié de plusieurs grands seigneurs qui lui promirent à la ramener en Angleterre.
Quand le noble roi Charles de France eut ouï sa sœur ainsi lamenter, et qui de cœur et en plorant lui montroit sa besogne, et pourquoi elle étoit venue en France, si en eut grand’pitié, et lui dit : « Ma belle sœur, appaisez vous et vous confortez, car, foi que je dois à Dieu et à monseigneur saint Denis, j’y pourvoirai de remède. » Adonc la dame s’agenouilla, voulut ou non le roi, tout bas à terre et lui dit : « Mon très cher seigneur et beau frère, Dieu vous en veuille ouïr ! » Lors la prit le roi entre ses bras et la mena en une autre chambre plus avant, qui étoit toute parée et ordonnée pour li et pour le jeune Édouard son fils, et là la laissa.
Ainsi fut la noble roine d’Angleterre reçue et bien venue à ce premier jour du roi Charles de France son frère ; et lui fit délivrer le roi, par la Chambre aux Deniers, tout ce qui à la roine étoit nécessaire pour li et son état.
Depuis ne demeura guères que, sur cet état que vous avez ouï, Charles le roi de France assembla plusieurs grands seigneurs et barons du royaume de France, pour avoir conseil et bon avis comment on ordonneroit de la besogne de la roine sa sœur, à qui il avait promis confort et aide, et tenir lui vouloit. Dont fut ainsi conseillé au roi, et pour le mieux, que il laissât madame sa sœur acquérir et pourchasser amis et confortans au royaume de France, et se feignît de cette emprise ; car d’émouvoir guerre au roi d’Angleterre, et de mettre en haine les deux royaumes qui étoient en paix, ce n’étoit pas chose qui fût appartenante ; mais couvertement et secrètement l’aidât et confortât, tant d’or que d’argent, car cest le métal par quoi on acquiert l’amour des gentils hommes et des povres bacheliers, À ce conseil et avis s’accorda le roi, et le fit dire ainsi tout coyement à la roine d’Angleterre sa sœur par monseigneur Robert d’Artois, qui lors étoit l’un des plus grands de France.
Sur ce, la bonne roine toute réjouie et confortée persévéra et se pourvéy d’acquérir amis parmi le royaume de France. Les aucuns prioit : aux autres promettoit ou donnoit or, argent ou joyaux ; et tant, qu’il y eut moult de grands seigneurs et de jeunes chevaliers et écuyers qui tous lui accordèrent confort et aide et alliance pour la remener en Angleterre, et de force, malgré tous ses ennemis, pour l’honneur du roi leur seigneur.
Chapitre IX
Comment les barons d’Angleterre mandèrent secrètement à la roine qu’elle s’en retournât, elle et son fils, en Angleterre atout mille hommes d’armes.
Or nous parlerons de ce messire Hue un petit, et assez tôt retournerons et reviendrons à la roine. Quand cil messire Hue vit qu’il avoit grand’partie fait de ses volontés, et mis à destruction les plus grands barons d’Angleterre, la roine et son ains-né fils déchassé hors d’Angleterre, et qu’il avoit le roi si attrait à sa volonté que le roi ne lui contredisoit nulle chose qu’il voulût dire ni faire, il, qui persévéroit en sa grand’mauvaiseté, fit depuis tant de bonnes gens justicier, et mettre tant de gens à mort sans loi et sans jugement, pourtant qu’il les tenoit pour suspects encontre lui, et fit tant de merveilles par son orgueil, que les barons qui demeurés étoient, et le remenant du pays, ne le purent plus porter ; ains accordèrent ses ennemis entre eux paisiblement, et firent secrètement savoir à la roine leur dame dessus dite, qui avoit sa demeure à Paris par l’espace de trois ans, comme enchâssée et bannie du royaume d’Angleterre, si comme vous avez ouï : si elle pouvoit trouver voie ou sens parquoi elle pût avoir aucune compagnie de gens d’armes, de mille armures de fer ou là environ, et elle voulût ramener son fils au royaume d’Angleterre, ils se trairoient tantôt vers li et obéiroient à li comme à leur dame, et à son fils comme à leur seigneur : car ils ne pouvoient plus porter les desrois et les faits que le roi faisoit au pays par le conseil dudit messire Hue. Ces lettres et ces nouvelles secrètes envoyées d’Angleterre montra la roine au roi Charles son frère, lequel lui répondit adonc tout joyeusement : « Ma belle sœur, Dieu y ait part ! de tant valent vos besognes mieux. Or l’emprenez hardiment, et priez de mes hommes jusques à la somme que vos aidans d’Angleterre vous ont signifiée ; je consentirai ce voyage et leur ferai faire délivrance d’or et d’argent, tant que ils vous serviront volontiers. »
Chapitre X
Comment messire Hue le Despensier corrompit le roi de France et tout son conseil par dons, afin qu’il ne renvoyât la roine en Angleterre.
Sur ce la bonne dame avoit jà prié moult de chevaliers bacheliers et aventureux, qui lui promettoient que très volontiers ils iroient ; et ordonnoit la dame tout secrètement son affaire et ses pourvéances : mais oncques si secrètement ne le put faire ni écrire aux barons d’Angleterre, que messire Hue le Despensier ne le sût. Lors se douta-t-il que par force le roi de France la renvoyât en Angleterre. Si s’avisa que par dons il attrairoit si le roi de France et son conseil qu’il n’auroit aucune volonté de la dame aider ni de lui porter contraire. Adonc, envoya par messages secrets et affaitiés de ce faire, grand plenté d’or et d’argent et joyaux riches, et espécialement devers le roi et son plus privé conseil ; et fit tant en bref terme que le roi et tout son conseil furent aussi froids d’aider à la dame comme ils en avoient été en grand désir ; et brisa le roi tout ce voyage, et défendit, sur peine de perdre le royaume, qu’il ne fut nul qui avec la roine d’Angleterre se mît à voie pour li aider à remettre en Angleterre à main armée. Dont plusieurs chevaliers et bacheliers du dit royaume en furent moult courroucés ; et s’émerveillèrent entre eux pourquoi si soudainement le roi avoit fait cette défense ; et en murmuroient les aucuns ; et dirent bien que or et argent y étoient efforcément accourus d’Angleterre et que François sont trop convoiteux.
Chapitre XI
Comment le roi de France fit dire à sa sœur qu’elle vuidât hors de son royaume.
Encore vous dirai-je, si j’ai loisir, de quoi ce messire Hue le Despensier s’avisa. Quand il vit qu’il n’auroit garde du roi de France ni de ce côté, pour embellir et fleurir sa mauvaiseté, et retraire la roine en Angleterre, et remettre en son danger et du roi son mari, il fit le roi d’Angleterre écrire au Saint-Père en suppliant assez affectueusement qu’il voulût écrire et mander au roi Charles de France qu’il lui voulût renvoyer sa femme, car il s’en vouloit acquitter à Dieu et au monde, et que ce n’étoit pas sa coulpe qu’elle étoit partie de lui, car il ne lui vouloit que tout amour et bonne loyauté, telle qu’on doit tenir en mariage. Avec ces lettres, que le dit messire Hue fit écrire par le roi d’Angleterre au pape et aux cardinaux, en lui escripvant ainsi comme vous avez ouï, et encore par plusieurs subtiles voies qui ci ne peuvent mie être toutes décrites, il envoya grand or et grand argent à plusieurs cardinaux et prélats, les plus secrets et les plus prochains du pape, et aussi messagers sages et avisés et bien idoines et taillés de faire ce message ; et mena tellement le pape par ses dons et par ses fallaces qu’ils contournèrent du tout la roine d’Angleterre et condamnèrent en son tort, et mirent le roi d’Angleterre et son conseil à son droit ; et escripst le pape, par le conseil d’aucuns cardinaux qui étoient de l’accord du dessus dit Despensier, au roi Charles de France, que, sur peine d’excommuniement, il renvoyât sa sœur la reine Isabelle en Angleterre devers son mari le roi.
Ces lettres vues et apportées devers le roi de France et par si espécial messager que par l’évêque de Xaintes en Poitou que le pape y envoyoit en légation, le roi fut durement ému sur sa sœur, et dit qu’il ne la vouloit plus soutenir à l’encontre de l’église ; et fit dire à sa sœur, car jà de grand temps ne parloit-il point à li, qu’elle vuidât tôt et hâtivement son royaume, ou il l’en feroit vuider à honte.
Chapitre XII
Comment la roine d’Angleterre se partit de nuit secrètement de Paris, elle et sa route, pour peur qu’elle ne fût prise de son frère et renvoyée en Angleterre ; et s’en alla en l’Empire.
Quand la roine ouït ces nouvelles, si fut plus déconfortée et ébahie que devant, car elle se voyoit entre pieds, et toute arrière du confort et aide qu’elle cuidoit avoir du roi Charles son frère. Si ne sut que dire ni quel conseil prendre, car jà l’éloignoient ceux de France par le commandement du roi, et n’avoit à aucuns conseil ni recours, fors à son cher cousin messire Robert d’Artois tant seulement. Mais cil secrètement la conseilloit et confortoit de ce qu’il pouvoit, et non à vue, car autrement ne l’osoit faire, pour le roi qui défense y avoit mise et en quel haine et malivolence la roine étoit enchue, dont moult lui ennuyoit ; et savoit bien que, par mal et par envie, elle étoit ainsi déchassée. Si étoit ce messire Robert d’Artois si bien du roi qu’il vouloit ; mais il ne lui en osoit parler, car il avoit ouï dire au roi et jurer que, à celui qui lui en parleroit, quelqu’il fut, il lui ôteroit sa terre et le banniroit de son royaume. Si entendit-il secrètement que le roi étoit en volonté de faire prendre sa sœur, son fils, le comte de Kent et messire Roger de Mortimer et de eux remettre ès mains du roi d’Angleterre et du dit Despensier ; et ainsi le vint-il dire de nuit à la roine d’Angleterre, et l’avisa du péril où elle étoit.
Adonc fut la dame moult ébahie, et requit tout en pleurant conseil à monseigneur Robert d’Artois quelle chose elle en pourroît faire, ni où se traire à garant ni à conseil. « En nom Dieu, dit messire Robert, le royaume vous loué-je bien vuider, et traire devers l’Empire : là il y a plusieurs grands seigneurs qui bien aider vous pourroient, et par espécial, le comte Guillaume de Hainaut et messire Jean de Hainaut son frère. Ces deux sont grands seigneurs, prud’hommes et loyaux, craints et redoutés de leurs ennemis, aimés de leurs amis, et pourvus de grand sens et de parfaite honneur ; et crois bien que en eux vous trouverez toute adresse de bon conseil ; car autrement ils ne le voudroient ni sauroient faire. »
La dame s’arrêta sur cet avis, et se réconforta un petit à la parole et prière monseigneur Robert d’Artois ; et fit appareiller toutes ses besognes, et payer et délivrer aux hôtes, le plus coyement et bellement qu’elle put ; et partit de Paris, et son jeune fils avec elle, et le comte de Kent et leur suite, et s’acheminèrent devers Hainaut. Et fit tant la roine d’Angleterre par ses journées qu’elle vint en Cambresis. Quand elle se trouva en l’Empire, si fut un peu plus assurée que devant ; et passa parmi Cambresis, et entra en Ostrevant et en Hainaut, et vint loger à Buignicourt en l’hôtel d’un chevalier qui s’appeloit le sire d’Aubrecicourt ; et la reçut adonc le et sa femme moult liemment ; et la tint toute aise selon son état, et tant que la roine d’Angleterre et son fils en aima depuis le chevalier et la dame à toujours et les enfans qui d’eux naquirent, et les avança en plusieurs manières.
Chapitre XIII
Comment messire de Hainaut vint à Buignicourt à l’encontre de la roine d’Angleterre.
La venue de la roine d’Angleterre, qui descendoit en Hainaut, étoit bien sçue en l’hôtel du bon comte Guillaume de Hainaut, qui lors se tenoit à Valenciennes, et messire Jean de Hainaut son frère ; et sçut le dit messire Jean l’heure qu’elle vint en l’hôtel monseigneur d’Aubrecicourt. Il, qui étoit moult honorable, jeune et désirant d’acquérir honneur et prix, monta erraument à cheval, et se partit à privée menée de Valenciennes, et vint ce soir à Buignicourt ; et fit à la roine d’Angleterre toute l’honneur et révérence qu’il pût, car bien le savoit faire.
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