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LIVRE PREMIER.
PARTIE DEUXIÈME.
Avertissement
Des renseignemens fournis par Froissart lui-même, dans divers passages de ses Chroniques, il résulte :
Que les matériaux historiques des trente années écoulées entre 1328, où commence sa relation, et 1356, où se donna la bataille de Poitiers, ou plutôt jusqu’à l’année 1348 qui suivit la prise de Calais, lui avaient été fournis par des Mémoires de Jean-le-Bel, chanoine de Saint-Lambert de Liége qui avait accompagné Jean de Hainaut en Angleterre et n’avait rien négligé pour se tenir au courant de ce qui se passait ;
Que Froissart compléta ces matériaux par ses propres recherches faites sur les lieux, pour les points les plus importans, tels que, par exemple, la bataille de Crécy en 1346, et la prise de Calais en 1347. « Donc, dit-il, en parlant de la bataille de Crécy, ce que j’en sais, je l’ai sçu le plus par les Anglois qui imaginèrent bien leur convenant, et aussi par les gens messire Jean de Hainaut, qui fut toujours de-lez le roi de France. »
Qu’il ne commença à écrire, d’après des renseignemens qui lui fussent tout-à-fait personnels, qu’après l’année où se livra cette bataille. « Car devant ce, dit-il, j’étois moult jeune de sens et d’âge. » Il n’avait en effet que dix-neuf ans, en 1356. « Et ce nonobstant, ajoute-t-il, empris-je assez hardiment, moi issu de l’école, à dicter cette histoire, en me fondant et ordonnant sur les vraies chroniques, jadis faites et rassemblées par vénérable homme et discret seigneur monseigneur Jean-le-Bel, sans omettre ni ôter, oublier ni corrompre, ni abréger histoire en rien, mais le multipliant et accroissant ce que possible. »
Qu’enfin, dès l’année 1361, époque de son premier voyage en Angleterre, à l’âge de vingt-quatre ans, il avait déjà compilé une première partie et l’avait présentée à la reine Philippe de Hainaut.
Il est fort probable que la partie de ses Chroniques qu’il présenta à la reine Philippe de Hainaut ne contenait qu’une partie du travail fait à l’aide des Mémoires de Jean-le-Bel ; c’est-à-dire jusqu’à l’année 1341, où commence la narration des affaires de Bretagne : car il n’est pas probable qu’il eût présenté à la reine, épouse d’Édouard III, le récit de la passion malheureuse de son mari pour une autre qu’elle, détails qui annoncent d’ailleurs dans l’écrivain une plume déjà exercée. Quelques manuscrits, ainsi qu’il a été dit dans une note de la page 127, en terminant avec le chapitre 146 une première partie du premier livre de Froissart qu’ils divisent en quatre parties, donnent quelque poids à cette assertion. Plus tard Froissart aura repris la continuation de son travail sur Jean-le-Bel, qu’il aura complété par des renseignemens dus à ses propres investigations sur les événemens les plus intéressans ; tels que la délivrance du château de Salisbury par Édouard devenu amoureux de la comtesse, les exploits de la comtesse de Montfort, les détails sur la prise de Calais, et en particulier sur la trahison d’Aimery de Pavie et ses suites, qui ne se trouvent que dans un petit nombre de manuscrits. Avant cette époque il était trop jeune pour avoir ramassé beaucoup de faits intéressans, et, d’ailleurs ces deux parties de son travail réunies forment une histoire toute complète qu’ouvre d’une manière fort dramatique le récit de l’expédition chevaleresque de Jean de Hainaut contre les Despenser, et que termine la relation si touchante de la prise de Calais.
Les nombreux encouragemens que reçut Froissart pour ce premier travail, les conseils de ses protecteurs et surtout ses propres goûts le décidèrent promptement à y donner suite. La grosse bataille de Poitiers, qui dut si puissamment agir sur sa jeune imagination, lui offrait un début trop dramatique pour un nouveau livre pour qu’il n’en profitât pas. Aussi fut-ce à partir de ce grand événement qu’il marcha pour la première fois avec l’assurance que devaient lui donner son âge un peu plus mûr, ses premiers succès et la confiance en des faits recueillis par lui-même, près des nobles et grands seigneurs français et étrangers que « sa plaisance l’inclina toudis à fréquenter. »
Entre la prise si dramatique de Calais, qui clôt son premier travail, et la funeste bataille de Poitiers qui ouvre le second, se trouvait une lacune de quelques années. Il ne songea sans doute à la remplir que bien plus tard, lorsque de ces diverses parties il voulut former un tout complet. En attendant, les manuscrits de ces parties détachées circulaient dans les hôtels des grands seigneurs et les palais des princes. Quelques copistes, employés par les gens riches à la transcription de ces diverses parties, sentirent le besoin le combler cette lacune historique, et insérèrent, entre les deux narrations si piquantes et si animées de Froissart, le Memorandum lourd et sans vie que fournissaient les grandes chroniques de France, dites Chroniques de Saint-Denis. Il n’y avait pas possibilité de se méprendre sur l’origine de l’emprunt ; mais alors les ouvrages non écrits en grec et en latin n’inspiraient pas assez de respect pour qu’on se fît le moindre scrupule de les abréger, allonger et dénaturer, à l’ordre de celui qui commandait la copie. Les premiers éditeurs des Froissart insérèrent à leur tour ce pastiche sans aucune remarque, et comme si tout cela eût été en effet d’une pièce et d’une main.
Un traducteur anglais de nos jours, M. Johnes, fut le premier qui donna sur Froissart un travail un peu consciencieux, et qui s’aperçut de cette bizarre intercalation. Deux manuscrits de Froissart, qu’il possédait dans sa belle bibliothèque de Hafod, le mirent sur la voie et lui fournirent une variante d’une tout autre plume, qu’on pouvait cette fois soupçonner être celle de Froissart.
Un manuscrit français qui avait appartenu au prince de Soubise, manuscrit aujourd’hui perdu et dont j’ai acheté une copie de M. Dacier, est venu confirmer ces conjectures. Il contient textuellement, non-seulement les quinze pages fournies par Johnes dans sa traduction, mais il les complète par près de seize fois autant d’autres, évidemment écrites de la même plume que le fragment de Johnes et le reste des Chroniques, car Froissart n’est pas un écrivain dont ses confrères du xiv et du xv pussent aussi heureusement reproduire la naïveté, l’abondance et la gracieuse facilité de style. Après un mûr examen, j’ai adopté cette leçon, qui forme les vingt-deux premiers chapitres de ce livre, servant comme de transition entre les deux batailles de Crécy et de Poitiers, et je les ai substituées au sec et informe Memorandum qui formait douze chapitres fort courts et fort secs empruntés autrefois aux grandes chroniques. Ainsi se trouve rattachée la partie écrite par Froissart d’après ses renseignemens personnels et dans la maturité de son âge, à la partie qu’il avait écrite dans sa première jeunesse d’après les Mémoires de Jean-le-Bel. Ainsi se trouvent parfaitement liées, et sans lacune ni désaccord, les diverses parties de ce bel ensemble.
Chapitre I
Comment trépassèrent de ce monde la roine de France et la duchesse de Normandie, et comment le roi de France et son fils se remarièrent.
En celle année trépassa de ce siècle la roine de France, femme au roi Philippe, et sœur germaine au duc Ode de Bourgogne. Aussi fit madame Bonne ducoise de Normandie, fille au gentil roi de Behaigne qui demeura à Crécy. Si furent le père et le fils veves de leurs deux femmes.
Assez tôt après se remaria le roi Philippe à madame Blanche fille du roi Louis de Navarre qui mourut devant Argesille, et aussi se remaria le duc Jean de Normandie fils ains-né du roi de France à la comtesse de Boulogne, qui veuve étoit de monseigneur Philippe de Bourgogne, son cousin germain, qui mort avoit été devant Aiguillon en Gascogne. Comment que ces dames fussent moult prochaines de sang et de lignage au père et au fils, si fut ce tout fait par la dispensation du pape Clément qui régnoit pour ce temps.
Chapitre II
Comment le jeune comte Louis de Flandre épousa la fille au duc de Brabant, et comment il rentra en jouissance de ses droits.
Vous avez ci-dessus bien ouï conter comment le jone comte Louis de Flandre fiança en de Berghes madame Isabelle d’Angleterre, fille au roi Édouard, et comment malicieusement et par grand avis, depuis qu’il fut retourné en France où il fut reçu liement, il lui fut dit du roi et de tous les barons qu’il avoit trop bien ouvré et très sagement : car cil mariage ne lui valoit rien, au cas que par contrainte on lui vouloit faire faire. Et lui dit le roi que il le marieroit bien ailleurs à son plus grand honneur et profit. Si demeura la chose en cel état un an ou environ.
De celle avenue n’étoit mie courroucé le duc Jean de Brabant qui tiroit pour son ains-née fille, excepté une qui avoit eu le comte de Hainaut. À ce jeune comte de Flandre si envoya tantôt grands messages en France devers le roi Philippe, en priant que il voulût laisser ce mariage au comte de Flandre pour sa moyenne, et il leur seroit bon ami et bon voisin à toujours mais, ni jamais ne s’armeroit, ni enfant qu’il eût, pour le roi d’Angleterre.
Le roi de France, qui sentoit le duc de Brabant un grand seigneur, et qui bien le pouvoit nuire et aider si il le vouloit, s’inclina à ce mariage plus que à lui autre ; et manda au duc de Brabant, si il pouvoit tant faire que le pays de Flandre fût de son accord, il verroit volontiers le mariage et le conseilleroit entièrement au comte de Flandre son cousin. Le duc de Brabant répondit que oil, et de ce se faisoit-il fort. Si envoya tantôt le duc de Brabant en Flandre grands messages par devers les bonnes villes pour traiter et parlementer de ce mariage ; et prioit le duc de Brabant l’épée en main ; car il leur faisoit dire, si ils le marioient ailleurs que à sa fille, il leur feroit guerre ; et si la besogne se faisoit, il leur seroit, en droite unité, aidant et confortant contre tous autres seigneurs. Les consaulx des bonnes villes de Flandre ouïrent les promesses et les paroles que le duc de Brabant leur voisin leur offroit, et virent que leur sire n’étoit mie en leur volonté mais en l’ordonnance du roi de France et de madame sa mère ; et aussi leur sire avoit tout entièrement le cœur François ; si regardèrent pour le meilleur, tout considéré, au cas que le duc de Brabant l’avoit si chargé qu’il étoit pour le temps un très puissant sire et de grand’emprise, que mieux valoit que ils le mariassent là que autre part, et que par ce mariage ils demeureroient en paix et r’auroient leur seigneur que moult désiroient à ravoir. Si que finalement ils s’y accordèrent ; et furent les choses si approchées, que le jeune comte de Flandre fut amené à Arras, et là envoya le duc de Brabant monseigneur Godefroy son ains-né fils, le comte de Mons, le comte de Los et tout son conseil ; et là furent des bonnes villes de Flandre tout le conseil. Si y eut grands parlement sur ce mariage et grands alliances. Finablement le jeune comte jura, et tous ses pays pour lui, à prendre et épouser la fille au duc de Brabant, mais que l’église s’y accordât oil, car la dispensation du pape étoit jà faite. Si ne demeura mie depuis long terme que le dit comte vint en Flandre, et lui rendit-on, fiefs, hommages, franchises, seigneuries et jurisdictions tout entières, autant et plus que le comte son père en avoit à son temps, en sa plus grand’prospérité, joui et possessé. Si épousa le dit comte la fille au dessus dit duc de Brabant.
En ce mariage faisant, durent revenir la bonne ville de Malines et celles d’Anvers, après la mort du duc, au comte de Flandre. Mais ces convenances furent prises si secrètement que trop peu de gens en sçurent parler ; et de tant acheta le duc de Brabant le comte de Flandre pour sa fille, dont depuis en vinrent grands guerres entre Flandre et Brabant, si comme vous orrez toucher çà en avant ; mais pour ce que ce n’est point de ma principale matière, quand je serai venu jusques là, je m’en passerai assez briévement.
De ce mariage de Flandre pour le temps de lors fut le roi d’Angleterre moult courroucé sur toutes les parties au duc de Brabant qui son cousin germain étoit, quand il lui avoit tollu le profit de sa fille que le comte de Flandre en avant avoit fiancée, et sur le comte de Flandre aussi, pourtant que il lui avoit failli de couvent ; mais le duc de Brabant s’en excusa bien et sagement depuis ; et aussi fit le comte de Flandre.
Chapitre III
Comment le roi d’Angleterre attaqua les nefs espaignoles en mer sur leur chemin de Flandre en Espaigne, et comment il les déconfit.
En ce temps avoit grand’rancune entre le roi d’Angleterre et les Espaignols pour aucunes malefaçons et pillages que les dits Espaignols avoient faits sur mer aux Anglois. Dont il avint que, en celle année, les Espaignols qui étoient venus en Flandre pour leurs marchandises, furent informés que ils ne pourroient retourner en leur pays qu’ils ne fussent rencontrés des Anglois. Sur ce eurent conseil les Espaignols et avis qu’ils n’en fissent mie trop grand compte ; et se pourvurent bien et grossement, et leurs nefs et leurs vaisseaux, à l’Escluse, de toutes armures et de bonne artillerie, et retinrent toutes manières de gens, soudoyers, archers et arbalétriers qui vouloient prendre et recevoir leurs saudées ; et attendirent tous l’un l’autre ; et firent leurs emplettes et marchandises, ainsi qu’il appartenoit.
Le roi d’Angleterre, qui les avoit grandement enhay, entendit qu’ils se pourvoyoient grossement. Si dit tout haut : « Nous avons manerié les Espaignols de long-temps a ; et nous ont fait plusieurs dépits ; et encore n’en viennent-ils à nul amendement, mais se fortifient contre. Si faut qu’ils soient recueillis au repasser. » À cette devise s’accordèrent légèrement ses gens qui désiroient que les Espaignols fussent combattus. Si fit le dit roi un grand et espécial mandement de tous ses gentilshommes qui pour le temps étoient en Angleterre, et se partit de Londres, et s’en vint en la comté d’Exesses qui séoit sur la mer entre Hantonne et Douvres, à l’encontre du pays de Ponthieu et de Dieppe ; et vint là tenir son hôtel en une abbaye sur la mer. Et proprement madame la roine sa femme y vint.
En ce temps vint devers le roi, et là en ce propre lieu, cil gentil chevalier messire Robert de Namur qui nouvellement étoit revenu d’outre mer. Si lui chéi si bien qu’il fût à celle armée ; et fut le roi d’Angleterre moult réjoui de sa venue. Quand le roi dessus nommé sçut que point fut que les Espaignols devoient repasser, il se mit sur mer à moult belle gent d’armes, chevaliers et écuyers, et à plus grand’quantité de hauts seigneurs que oncques en uist en nul voyage que il fesist.
En celle année avoit-il fait et créé son cousin, le comte Henry Derby, duc de Lancastre, et le baron de Stanford comte de Stanford. Si étoient avec lui en celle armée, à ses deux fils le prince de Galles et Jean comte de Richemont : mais cil étoit encore si jeune que point il ne s’armoit, mais l’avoit le prince avec lui en sa nef, pour ce que moult l’aimoit. Là étoient le comte d’Arondel, le comte de Norhantonne, le comte de Herford, le comte de Suffolch, le comte de Warvich, messire Regnault de Cobehen, messire Gautier de Mauni, messire Thomas de Hollande, messire Louis de Beauchamp, messire James d’Audelée, messire Bietremieus de Brues, le sire de Percy, le sire de Moutbrai, le sire de Neufville, le sire de Clifford, le sire de Ros, le sire de Grastoch, le sire de Bercler et moult d’autres. Et étoit le roi là accompagné de quatre cents chevaliers. Ni oncques n’eut tant de grands seigneurs ensemble, en besogne où il fut, comme il eut là. Si se tinrent le roi et ses gens sur mer en leurs vaisseaux, tous frétés et appareillés pour attendre leurs ennemis ; car ils étoient informés que ils devoient repasser, et point n’attendroient longuement ; et se tinrent à l’ancre trois jours entre Douvres et Calais.
Quand les Espaignols eurent fait leur emplette et leur marchandise, et ils eurent cargé leurs vaisseaux de draps, de toiles et de tout ce que bon et profitable leur sembloit pour remener en leur pays, et bien savoient que ils seroient rencontrés des Anglois, mais de tout ce ne faisoient-ils compte, ils s’en vinrent en la ville de l’Escluse, et entrèrent en leurs vaisseaux ; et là les avoient-ils pourvus tellement et si grossement de toute artillerie que merveille seroit à penser, et aussi de gros barreaux de fer forgés et faits tous faitis pour lancer et pour effondrer nefs, en lançant de pierres et de cailloux sans nombre. Quand ils perçurent qu’ils avoient le vent pour eux, ils se désancrèrent ; et étoient quarante grosses nefs tout d’un train, si fortes et si belles que plaisant les faisoit voir et regarder ; et avoient à mont les mâts, châteaux breteskés, pourvus de pierres et de cailloux pour jeter, et brigands qui les gardoient. Là étoient encore sur ces mâts les estrannières armoyées et ensegivées de leurs enseignes qui baulioient au vent et ventiloient et frétilloient ; c’étoit grand’beauté du voir et . Et me semble que si les Anglois avoient grand désir d’eux trouver, encore l’avoient-ils greigneur, ainsi que on vit l’apparant, et que je vous dirai ci-après. Ces Espaignols étoient bien dix contre un, parmi les soudoyers que ils avoient pris et retenus à gages en Flandre. Si se sentoient et tenoient forts assez pour combattre sur mer le roi d’Angleterre et sa puissance ; et en celle entente s’en venoient-ils tout nageant et singlant à plein vent, car ils l’avoient pour eux, par devers Calais. Le roi d’Angleterre, qui étoit sur mer avec sa navie, avoit là ordonné toutes ses besognes et dit comment il vouloit que on se combattît et que on fît ; et avoit monseigneur Robert de Namur fait maître d’une nef que on appeloit la Salle du Roi, où tous ses hôtels étoient.
Si se tenoit le roi d’Angleterre au chef de sa nef, vêtu d’un noir jake de velvet, et portoit sur son chef un noir chapelet dé bièvre, qui moult bien lui séoit. Et étoit adonc, selon ce qui dit me fut par ceux qui avec lui étoient pour ce jour, aussi joyeux que on ne le vit oncques. Et faisoit ses ménestrels corner devant lui une danse d’Allemaigne, que messire Jean Chandos, qui là étoit, avoit nouvellement rapportée ; et encore par ébatement il faisoit le dit chevalier chanter avec ses ménestrels, et y prenoit grand’plaisance : et à la fois regardoit en haut ; car il avoit mis une guette au château de sa nef pouir noncer quand les Espaignols viendroient. Ainsi que le roi étoit en ce déduit, et que tous les chevaliers étoient moult lies de ce que ils le voyoient si joyeux, là guette, qui pénètre la navie des Espaignols, dit : « Ho ! j’en vois une venir ! et me semble une nef d’Espaigne. » Lors s’apaisèrent les ménestrels. Et lui fut de rechef demandé si il en voyoit plus ; assez tôt après il répondît et dit : « Oil, j’en vois deux, et puis trois, et puis quatre. » Et puis dit, quand il vit la grosse flotte : « J’en vois tant, si Dieu m’ayt, que je ne les puis compter. » Adonc connurent bien le roi et ses gens que c’étoient les Espaignols. Si fit le roi sonner ses trompettes ; et se remirent et recueillirent ensemble toutes leurs nefs pour être en meilleur ordonnance et gésir plus segurement : car bien savoient que ils auroient la bataille, puisque les Espaignols venoient en si grand’flotte. Jà étoit tard, ainsi que sur l’heure de vespres ou environ. Si fit le roi apporter le vin, et but, et tous ses chevaliers ; et puis mit le bassinet en la tête ; et aussi firent tous les autres.
Tantôt approchèrent les Espaignols qui s’en fussent bien allés sans combattre, si ils volsissent : car selon ce qu’ils étoient bien frétés et en grands vaisseaux et avoient le vent pour eux, ils n’eussent jà parlé aux Anglois si ils volsissent : mais par orgueil et par présomption ils ne daignèrent passer devant eux qu’ils ne parlassent ; et s’en vinrent tout de fait et par grand’ordonnance commencer la bataille.
Quand le roi d’Angleterre, qui étoit en sa nef, en vit la manière, si adressa sa nef contre une nef espaignole qui venoit tout devant, et dit à celui qui gouvernoit son vaisseau : « Adressez-vous contre cette nef qui vient ; car je voeil joûter contre li. »
Le maronnier n’eût jamais osé faire le contraire puisque le roi le vouloit. Si s’adressa contre cette nef espaignole qui s’en venoit au vent de grand randon. La nef du roi étoit forte et bien loyée ; autrement elle eût été rompue ; car elle et la nef espaignole, qui étoit grande et grosse, s’encontrèrent de telle ravine que ce sembla une tempête qui là fût chue ; et du rebombe qu’ils firent, le château de la nef du roi d’Angleterre consuivit le château de la nef espaignole par telle manière, que la force du mât le rompit amont sur le mât où il séoit, et le renversa en la mer. Si furent cils noyés et perdus qui ens étoient. De cel encontre fut la nef du dit roi si étonnée que elle fut craquée et faisoit aigue, tant que les chevaliers du roi s’en perçurent : mais point ne le dirent encore au roi. Mais s’ensonnièrent de vider et de puiser. Adonc dit le roi, qui regarda la nef contre qui il avoit jouté qui se tenoit devant lui : « Accrochez ma nef à cette ; car je la voeil avoir. » Donc répondirent ses chevaliers : « Sire, laissez aller cette ; vous aurez meilleur. » Cette nef passa outre, et une autre grosse nef vint. Si accrochèrent à crocs de fer et de chaînes les chevaliers du roi leur nef à cette. Là se commença bataille dure, forte et fière ; et archers à traire, et Espaignols à eux combattre et défendre de grand’volonté ; et non pas tant seulement en un lieu, mais en dix ou en douze. Et quand ils se voyoient à jeu parti au plus fort de leurs ennemis, ils s’accrochoient et là faisoient merveilles d’armes. Si ne l’a voient mie les Anglois d’avantage. Et étoient ces Espaignols en ces grosses nefs plus hautes et plus grandes assez que les nefs angloises ne fussent ; si avoient grand avantage de traire, de lancer et de jeter grands barreaux de fer dont ils donnoient moult à souffrir les Anglois.
Les chevaliers du roi d’Angleterre qui en sa nef étoient, pourtant que elle étoit en péril d’être effondrée, car elle traioit aigue, ainsi que ci-dessus est dit, se hâtoient durement de conquerre la nef où ils étoient accrochés ; et là eut fait plusieurs grands appertises d’armes. Finablement le roi et cils de son vaisseau se portèrent si bien que celle nef fut conquise, et tous cils mis à bord qui dedans étoient. Adonc fut dit au roi le péril où il étoit, et comment sa nef faisoit aigue, et que il se mît en celle que conquis avoit. Le roi crut ce conseil, et entra en la dite nef espaignole, et aussi firent ses chevaliers, et tous cils qui dedans étoient ; et laissèrent l’autre toute vide, et puis entendirent à aller avant et à envahir leurs ennemis qui se combattoient moult vassamment, et avoient arbalétriers qui traioient carreaux de forts arbalètres qui moult travailloient les Anglois.
Cette bataille sur mer des Espaignols et des Anglois fut durement forte et bien combattue, mais elle commença tard ; si s’en prenoient les Anglois près de bien faire la besogne et déconfire leurs ennemis. Aussi les Espaignols, qui sont gens usés de mer et qui étoient en grands vaisseaux et forts, s’acquittoient loyalement à leur pouvoir. Le jeune prince de Galles et cils de sa charge se combattoient d’autre part : si fut leur nef accrochée et arrêtée d’une grosse nef espaignole, et là eurent le prince et ses gens moult à souffrir, car leur nef fut trouée et pertuisée en plusieurs lieux, dont l’eau entroit à grand’randon dedans ; ni, pour chose que on entendît à l’épuiser, point ne demeuroit que elle n’appesantît toudis. Pour laquelle doute les gens du prince étoient en grand’angoisse et se combattoient moult aigrement pour conquerre la nef espaignole ; mais ils n’y pouvoient avenir ; car elle étoit gardée et défendue de grand’manière. Sur ce péril et ce danger où le prince et ses gens étoient, vint le duc de Lancastre tout arriflant et côtoyant la nef du prince ; si connut que tantôt ils n’en avoient mie le meilleur et que leur nef avoit à faire, car on jetoit aigue hors à tous lez. Si alla autour, et s’arrêta à la nef espaignole, et puis écria : « Derby à la rescousse ! » Là furent ces Espaignols envahis et combattus de grand’façon et ne durèrent point depuis longuement. Si fut leur nef conquise, et eux tous mis à bord sans nullui prendre à merci. Si entrèrent le prince de Galles et ses gens dedans. À peine eurent-ils sitôt fait que leur nef effondra. Si considérèrent adonc plus parfaitement le grand péril où ils avoient été.
D’autre part se combattoient les barons et les chevaliers d’Angleterre, chacun selon que ordonné et établi étoit ; et bien besognoit qu’ils fussent forts et remuans, car ils trouvoient bien à qui parler. Ainsi que sur le soir tout tard, la nef de La Salle du Roi d’Angleterre, dont messire Robert de Namur étoit chef, fut accrochée d’une grosse nef d’Espaigne, et là eut grand estour et dur ; et pource que les dits Espaignols vouloient celle nef mieux mestrier et à leur aise, et avoir ceux qui dedans étoient, et l’avoir aussi, ils mirent grand’entente que ils l'emmenassent avec eux. Si trairent leurs singles amont, et prirent le cours du vent et l’avantage ; et se partirent malgré les maronniers de monseigneur Robert et ceux qui avec lui étaient ; car la nef espaignole étoit plus grande et plus grosse que la leur ne fut : si avoient bon avantage du mestrier.
Ainsi en allant ils passèrent devant la nef du roi. Si dirent : « Rescouez La Salle du Roi. » Mais ils ne furent point entendus, car il étoit jà tard ; et s’ils furent ouïs si ne furent-ils point rescous. Et crois que ces Espaignols les en eussent menés à leur aise, quand un varlet de monseigneur Robert qui s’appeloit Hanekin fit là une grande appertise d’armes : car l’épée toute nue au poing, il s’écueilla et saillit en la nef espaignole, et vint jusques au mât, et coupa la câble qui porte la voile, parquoi la voile chéy et n’eut point de force ; car avec tout ce, par grand’appertise de corps, il coupa quatre cordes souveraines qui gouvernoient le mât et la voile, par quoi la dite voile chey en la nef ; et s’arrêta la nef toute coie, et ne put aller plus avant.
Adonc s’avancèrent messire Robert de Namur et ses gens quand ils virent cet avantage, et saillirent en la nef espaignole de grand’volonté, les épées toutes nues ens ès mains ; et requirent et envahirent ceux que là dedans ils trouvèrent, tellement qu’ils furent tous morts et mis à bord, et la nef conquise.
Je ne puis mie de tous parler ni dire : « Cil le fit bien, et cil mieux. » Mais là eut, le terme qu’elle dura, moult forte bataille et moult âpre ; et donnèrent les Espaignoïs au roi d’Angleterre et à ses gens moult à faire. Toutefois finablement la besogne demeura pour les Anglois, et y perdirent les Espaignols quatorze nefs. Le demeurant passèrent outre et se sauvèrent. Quand ils furent tous passés et que le dit roi et ses gens ne se savoient à qui combattre, ils sonnèrent leurs trompettes de retraite : si se mirent à voie devers Angleterre et prirent terre à Rye et à Wincenesée un peu après jour failli.
À cette propre heure issirent le roi et ses enfans, le prince et le comte de Richemont, le duc de Lancastre et aucuns barons qui là étoient, hors de leurs nefs, et prirent chevaux en la ville, et chevauchèrent devers le manoir de la roine qui n’étoit mie deux lieues angloises loin de là. Si fut la roine grandement réjouie quand elle vit son seigneur et ses enfans ; et avoit en ce jour tamainte grande angoisse de cœur, pour la doutance des Espaignols ; car à ce lez-là des côtes d’Angleterre on les avoit des montagnes bien vu combattre ; car il avoit fait moult clair et moult bel. Si avoit-on dit à la roine, car elle l’avoit voulu savoir, que les Espaignols avoient plus de quarante grosses nefs. Pour ce fut la roine toute reconfortée quand elle vit son mari et ses enfans. Si passèrent celle nuit les seigneurs et les dames en grand revel en parlant d’armes et d’amour. À lendemain revinrent devers le roi la greigneure partie des barons et chevaliers qui à la bataille avoient été : si les remercia le roi grandement de leur bien fait et de leur service, et puis prirent congé, et s’en retourna chacun chez soi.
Chapitre IV
Comment messire Geoffroy de Chargny surprit Aimery de Pavie en son châtel et le fit mourir en la ville de Saint-Omer.
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