Notice sur le livre des faits du mareschal Boucicaut
Cette intéressante Chronique fut publiée pour la première fois par Théodore Godefroy, ( ), d’après un manuscrit qui lui avait été offert par , sieur de Romainville. Elle a été plusieurs fois réimprimée depuis, et elle a été insérée dans l’ancienne et dans la nouvelle collection des Mémoires sur l’Histoire de France. Le nom de l’auteur est resté jusqu’ici inconnu.
Après Froissart je ne connais aucun écrivain du quatorzième siècle qui sache s’emparer aussi vivement de l’attention du lecteur. Son style est toujours simple et animé, son imagination vive, naturelle, entraînante, son instruction solide et variée.
Il en existe à la Bibliothèque du Roi un exemplaire manuscrit, sous le supplément. C’est un in-folio carré sur vélin à deux colonnes, écriture du temps. On lit sur le dernier feuillet :
Explicit le Livre des Fais du bon mareschal Bouciquaut, gouverneur de Jennes, fait et escript jusque ycy le jour d’avril l’an de grâce et .
J’ai collationné avec soin l’exemplaire de Théodore Godefroy sur ce beau manuscrit.
Prologue
Deux choses sont par la volonté de Dieu establies au monde, ainsi comme deux piliers à soustenir les ordres des loix divines et humaines, qui à créature humaine donnent reigle de vivre en paix et deüement soubs les termes de raison, et qui accroissent et multiplient le sens humain en congnoissance et vertu, et l’ostent d’ignorance, et avec ce deffendent et soutiennent et augmentent le bien propre et aussi le public, et sans lesquels seroit le monde ainsi comme chose confuse et sans nul ordre. Et par ce pouvons nous veoir que, comme elles nous soient nécessaires, pour le grand bien d’elles, et le grand profit qui nous en vient, nous les devons souverainement priser, honnorer, soustenir, louer, et avoir en revérence. Iceulx deux piliers sans faille sont chevalerie, et science, qui moult bien conviennent ensemble. Car en pays, royaume, ou empire auquel l’une des deux faudroit, conviendroit que le lieu eust peu de durée ; car là où science seroit destruicte, loy seroit nulle. Et comme homme ne puisse bien vivre sans loy, et seroit retourné comme en beste, avec ce le royaume ou contrée là où deffence de chevalerie cesseroit, l’envieuse convoitise des ennemis, qui rien ne craindroient, tost à confusion le mettroit. Or nous a, Dieu en soit loüé ! avec les autres biens que faicts nous a, donné ces deux deffences. Mais de l’une parlerons plus avant, au propos que nous voulons traicter ; c’est à savoir de chevalerie, en la loüant en la personne d’un vaillant et noble chevalier encores au monde, Dieu luy tienne ! aujourd’huy vivant en bon âge, et prospérité de corps, d’esprit, et de noble estat : C’est monseigneur messire Jean le Maingre, dit Bouciquaut, mareschal de France ; et gouverneur de Jennes, en laquelle revérence et honneur, pour les dessertes de ses biens faicts, sera au plaisir de Dieu traicté et parfaict ce présent livre, racontant le bien de luy, tant en vertu de nobles mœurs, gentillesse et toutes graces, comme en prouesse et vaillantise de son corps et bons faicts par luy accomplis, és quelles vertus on le veoit persévérer de mieulx en mieulx. Et comme à tous par nature ceste vie soit briefve, est chose deüe et de belle ordonnance, afin que le bienfaict des vaillans ne soit mie amorty, que ils soyent mis en perpétuelle souvenance au monde, c’est à savoir en registre de livres. Et pour ce est-il dict de plusieurs vaillans trespassés, de qui les noms et bontés sont mis en mémoire : que ils ne sont pas morts, ains vivent ; c’est à dire que le bien d’eulx n’est pas mort ; car leur bonne renommée est encore vive au monde, et vivra, par le rapport des tesmoings des livres, jusques à la fin du monde. Et avec ce, c’est chose convenable, que en mémoire autentique soient mis les bons, et leur nom authorisé : affin que ceulx qui tendent à honneur puissent prendre exemple de bien faire, pour attaindre au loyer de bonne renommée, qui est deüe à ceulx qui le desservent. Mais à un peu revenir au propos de prouver ce que devant est dict, c’est à sçavoir que aussi avecques chevalerie, science doibt estre loüée, comment saurions nous des bons trespassés les biens faicts entre nous humains, de qui l’entendement ne comprend rien des choses passées, fors par le rapport d’autruy, si science n’estoit, qui le nous certifie ? Ce sont lettres et escriptures, lesquelles sont le premier membre de science, par qui nous sont rapportées les choses passées, et que à l’œuil nous ne voyons mie. Et pour ce dict Caton : « lis les livres ». Car certes, homme de quelque estat qu’il soit ne sera jà droictement appris, si n’est par introduction de lettres et de livres. Et pour ce me semble que moult devons louer science et ceulx qui les sciences nous donnèrent, par qui avons congnoissance de tant de nobles choses que nos yeux peuvent voir, et des vaillans preux trespassés, qui tant honorablement vesquirent en ce monde qu’ils en ont desservy mémoire à tous jours.
Chapitre I
Affin qu’il ne soit pas celé, mais sceu de tous ceulx qui ce présent livre verront et orront, par quel mouvement il a esté faict et mis sus, il est à savoir que plusieurs chevaliers de grand renom et gentils-hommes vaillans poursuivans le noble faict et hautesse des armes, lesquels ont congneu et hanté dès son enfance, de tels y a et encores font, le bon vaillant preux mareschal de qui nous parlons, et ses nobles ancestres, et esté avec lui en maintes nobles places et assemblées chevaleureuses, parquoy tant l’ont veu et esprouvé en toutes conditions qui à vaillant chevalier advisent, ont advisé que, affin que le temps advenir, si comme devant est dict, le nom et bien faict de si vaillant preud’homme ne soit péry, ains soit demeurant au monde avec les vivans par longue mémoire, et que les autres s’y puissent mirer, que bon seroit que certain livre de luy et de ses faicts fust faict. Et pour ce, comme il en soit bien digne, advisèrent personne propice à qui l’œuvre commirent et chargèrent, laquelle personne, pour l’authorité de luy et aussi d’iceulx nobles dignes de foy, ne contredit leur bon vouloir, ains promit, à l’aide de Dieu, l’accomplir au mieulx que faire le sauroit, selon la relation de leurs rapports, et sans rien du sien en parlant de luy adjouster ; et ainsi entreprist ce dict œuvre, après le tesmoingnage et le rapport d’iceulx, qui estre nommés ne veulent, affin que envieux ne deissent que aulcune flaterie leur feist dire.
Chapitre II
Or entrons d’ores-en-avant au propos que nous entendons à poursuivre, c’est de parler du vaillant Bouciquaut, à louange duquel, véritable et sans flaterie, sera continué ce livre, à l’aide de Dieu, jusques à la fin. Fils fut du noble et très vaillant chevalier monseigneur Jean le Maingre, dit Bouciquaut, lequel dict chevalier fut moult preud’homme, et de grand savoir, et toute sa vie et son temps employa en la poursuite d’armes. Et à l’exemple des vaillans anciens, qui ainsi le feirent, ne luy chailloit de trésor amasser, ne de quelconques choses fors d’honneur acquérir. Pour lesquels biens faicts, et sa grand vaillance, et preud’hommie, au temps des grandes guerres en France, au vivant du çhevaleureux roy Jean, fut faict mareschal de France. Lequel servit le dict roy en ses guerres, si comme assez gens encore vivans le sçavent, si puissamment, que de présent est appellé et tous jours sera le vaillant mareschal Bouciquaut. Et encores pour un petit toucher de la grand’ardeur et seule convoitise qu’il avoit en la poursuite d’armes, sans ce qu’il luy chalust de quelconque autre avoir, dirons de luy en brief, ce qu’il respondoit à ses parens et autres de ses amis, quand par plusieurs fois le blasmèrent de ce qu’il n’acquéroit terres et seigneuries pour ses enfans, veu qu’il estoit tant en la grâce du roy. « Je n’ay rien, disoit-il, vendu, pensé à vendre de l’héritage que mon père me laissa, ne point acquis aussi n’en ay, ne vueil acquérir. Si mes enfans sont preud’hommes et vaillans, ils auront assez, et si riens ne vaillent, dommaige sera de ce que tant leur demeurera. » Assez se pourroit dire de ce vaillant preud’homme, qui voudrait parler de ses faicts et vaillances : mais pour tirer à la matière dont nous espérons à parler, à tant nous en souffrerons. Si ne forligne mie son vaillant fils, s’il est plain de bonté, car ainsi que dit ce proverbe commun : de bonne souche bon syon. Sa femme, et mère de celuy dont nous faisons nostre livre, fut madame Fleurie de Linières, qui en son vivant estoit très bonne, belle, sage et très noble dame, et
d’honneste vie. Né fut celuy dont nous parlons en Touraine, en la cité de Tours, et en baptesme eut nom Jean. Si fut chèrement tenu de ses parens, comme leur premier fils, et nourry joyeusement, comme il appartient à enfant de tel parage. Mais le vaillant père, dont cy dessus avons parlé, ne dura au fils que deux ans après sa naissance. Si trespassa de ce siècle, dont dommage fut au royaume de France, aussi à la noble dame sa femme, qui moult le ploura, et grand dueil en fist, et aussi fut grand perte à ses enfans.
Si fut enfant bel et doucet, et très-plaisant à nourrir, qui au veufvage de la mère fut grand reconfort. Car au feur qu’il croissoit, grâce et beauté croissoient et multiplioient en luy. Si fut enfant bel, plaisant, gracieux, et de joyeux visaige, un peu sur le brunet, et assez coulouré, qui bien luy fist. Si estoit avenant, joyeux, et courtois en tous ses enfantibles faits. Et quand il fut un peu parcreu, la sage et bonne mère le fist aller à l’escole, et luy continua à y aller, tant qu’elle l’eut avec soy en ce temps de son enfance ; tout ainsi que dict le proverbe commun : Ce que nature donne nul ne peut tollir. Car quoy que l’on die, très en l’enfance de l’homme se peuvent appercevoir ses inclinations, de quoy que ce soit, si comme par expérience se peut chacun jour veoir. Et ce tesmoingnent assez les anciennes histoires des faits de plusieurs vaillans, si comme de Cirus, qui en son enfance cuidoit estre fils du pastour qui l’avoit nourry, et ses bestes gardoit aux champs, et il estoit de royale lignée, et fils de la fille d’Astiages, le roy de Perse, lequel roy l’avoit commandé à occire très qu’il fut né, de peur qu’il le déshéritast, quand en âge seroit, pour cause d’un fier songe qu’il avoit songé, qui ainsi luy fut par sages exposé. Mais comme le dict commandement du roy ne fust mie du tout obéy, le trouva un pastour au bois pendu par les drapelets à un arbre. Si le nourrit sa femme comme sien : mais quand il fut parcreu, nature qui ne peut celer ce qu’elle donne, ne voult pas mucier en luy son noble sang, et sa royale venue. Car, avec ce que bel de corps et de visaige estoit, le gentil port de luy, son seigneurial maintien, l’alleure, le regard et la sage parole, demonstroient en luy qui il estoit. Et qu’il soit vray que grand chose et merveilleuse soit que les dons de grâce et de nature, tant estoit celuy Cirus naturellement de seigneurial maintien, que les autres pasteurs l’avoient en révérence, et en firent leur roy. Si le craignoient et doubtoient ; et quand ils estoient aux champs, ils s’assembloient entour luy, et il oyoit leurs causes, et en déterminoit, et leur faisoit droit. Et ainsi nature prophétisoit en luy ce que puis advint : car il fut roy de Perse, d’Assyrie, et de Mède, et conquit Babilone la grande. Semblablement advint de Romulus, qui fonda Rome, et de Rémus, son frère, qui très leur enfance assembloient les petits enfans, par manière de bataille, et ainsi le continuoient et maintindrent, quand ils furent grands et hommes parfaits ; tant qu’ils conquirrent grand pays ; aussi Pâris le fils de Priam, qui pastour mescongneu fut en son enfance, et fils de pasteur cuidoit estre, mais son gentil maintien, et son poly atour, ses chapelets de fleurs, et son arc doré, donnoient enseignes, avecques sa très grande beauté, tant de ses inclinations et conditions amoureuses, plus que batailleresses, comme qui il estoit. D’assez d’autres nobles hommes, pourroit-on dire, desqueulx, quand jeunes estoient, les enseignes de leurs enfances démonstroient enseignes de leurs conditions.
Chapitre III
À propos de ce que dict est dessus, très l’enfance du noble mareschal Bouciquaut, duquel nous espérons ramener à digne mémoire les très notables et beaux faits par lui achevés et accomplis au contenu de ce livre, estoient en lui apparans ses belles bonnes et honnorables conditions et inclinations naturelles : car ses jeux enfantelins estoient communément de choses qui peuvent signifier faits de chevalerie, et si comme il est dict devant des susdicts chevaleureux, nature prophétisoit en cestuy cy les haults offices que Dieu et bonne fortune luy apprestoient à venir en son temps. Car il assembloit les enfans de son âge, puis alloit prendre et saisir certaine place, comme une petite montaignete ou aultre part, et avec lui Geffroi, son frère, qui en son parfait âge a esté et est chevalier de très grand’emprise, fort et fier à ses ennemis, hardy et de grand courage, et bel de corps et de viaire, et en si grand office, comme gouverneur de la Daulphiné ; et aussi Mauvinet, leur frère de mère, qui moult vaillant chevalier a en son vivant este. Iceux estoient avecques luy, à garder le pas ou le lieu contre les autres petits enfans à qui de sa puissance chalengioient la place ; et autres fois vouloit estre l’assaillant, et par force en deboutoit les autres ; puis faisoit assemblées comme par bataille, et aux enfans faisoit bacinets de leurs chapperons, et en guise de routes de gens d’armes, chevauchant les bastons et armés d’escorce de bûches, les menoit gaingner quelques places les uns contre les autres. À tous tels jeux voulontiers jouoit, ou aux barres, ou au jeu que l’on dict le Croq-madame, ou à saillir, ou à jetter le dard, la pierre, ou si faites choses. Mais à quelque jeu qu’il jouast, tousjours estoit le maistre, et vouloit congnoistre du droict ou du tort des autres enfans. Et dès lors estoit sa manière seigneuriale et haulte ; et se tenoit droit, la main au costé, qui moult luy avenoit, regardant jouer les autres enfans pour juger de leurs coups. Et ne parloit mie moult, ne trop ne rioit ; non pas que ce luy vînt d’orgueil, ne oultrecuidance ; car il estoit amiable, doux et humain, et courtois sur tous autres enfans, et très humble et très obéissant à son maistre qui le gouvernoit, et à toute gent, mais que tort on ne luy feist ; car ce ne souffroit-il en nulle guise. Et telle manière avoir à si jeune enfant, estoit démonstrance de son grand et noble couraige qui très-lors se donnoit à congnoistre. Et qu’il eust grand cœur, apparut bien une fois, que son maistre l’avoit batu, pour cause que un enfant s’estoit plaint qu’il lui avoit donné une buffe, pour ce qu’il l’avoit desmenty, Bouciquaut ne pleuroit point, ains tenoit sa main soubs sa joue, comme tout pensif. Son maistre, qui regarda la manière qu’il ne pleuroit point, comme font les autres enfans communément, qui pleurent quand on les a battus, luy dist asprement : « Regardez ! est-il bien fier ce seigneur-là ! il ne daigne pleurer. » L’enfant lui respondit : « Quand je serai seigneur, vous ne m’oserez batre. Et je ne pleure point, pour ce que si je pleuroye, on sauroit bien que vous m’auriez batu. » Quand il fut un peu grandelet, le saige roi Charles, qui lors vivoit, lequel n’avoit pas oublié les bons services que son père, le vaillant mareschal Bouciquaut, avoit faicts en son vivant au roi Jean et à lui, aussi ès faicts des guerres du royaume de France contre les Anglois, eut espérance que semblablement le fils seroit vaillant, et que bien estoit raison qu’il le rémunerast des biens faits de son feu père. Si voult et ordonna qu’il fust amené par deçà, et qu’il demeurast à la cour du Daulphin de Vienne, son fils, qui à présent règne. Et ainsi faict. Si fut nourry avec le dict Daulphin jusques à ce qu’il eut d’âge environ douze ans. Et tant comme il y fut si se gouverna très gracieusement, tellement que le Daulphin l’avoit moult cher. Et semblablement tous les autres haults et nobles enfans qui là estoyent nourris, et mesmement aussi les grans gens l’aimoient, et moult réputoient ses belles manières sages, et gracieuses et toutes telles que noble enfant taillé à venir à grand bien doit avoir.
Chapitre IV
Bouciquaut si que dit est, estoit jà venu en l’âge de douze ans, et nonobstant que ce soit moult grand’jeunesse à jà commencer à porter armes, cestuy enfant, oultre le commun cours des autres enfans, qui en cet âge naturellement ont coustume de plus désirer à jouer avec les autres enfans que à faire quelconque autre chose, ne cessoit de se débatre et guermenter qu’il fust armé et allast à la guerre. Et à bref parler, nonobstant que plusieurs qui l’oyoient se rigolassent de luy, disans : « Dieux de l’homme d’armes ! » Tant s’en débatit, que le duc de Bourbon en ouyt parler. Et de ce luy fut rapporté que l’enfant disoit, et du grand désir qu’il avoit d’aller en guerre, eut moult grand ris, considérant le grand courage qu’il avoit en si jeune âge. Dont il présuma que, s’il vivoit, encore seroit un vaillant homme ; dont il fut moult joyeux ; et pour le plaisir qu’il y prist, requist au roy que il luy voulsist bailler, pour le mener avec lui en l’armée qu’on faisoit adonc, pour aller en Normandie assiéger et prendre les chasteaux et forteresses du roy de Navarre qui lors vivoit, à qui le roi Charles avoit contens. À laquelle dicte requeste du duc de Bourbonnois, le roy, par manière de jeu et d’esbatement, et pour accomplir le désir de l’enfant, s’y consentit : mais bonne garde lui bailla. Si fut Bouciquaut armé, et mis en estat ; quand il se vit habillé tout ainsi qu’il demandoit, ne convient à demander s’il eut grand joie. Et quand il estoit armé, ce ne luy sembloit mie charge ; ains en estoit si joly que il s’alloit remirant comme une dame bien atournée. Et tant se contenoit bel, que ceulx qui le voyoient y prenoient grand plaisir. Et ainsi le jeune enfant Bouciquaut alla en armée, de laquelle fut principal chef le duc de Bourgogne, frère du roy Charles, avec lequel estoit le duc de Bourbon et le bon connestable de France, messire Bertran de Claquin, et maints autres vaillans capitaines et grand’foison de gens d’armes. Par laquelle puissance furent pris par force maints forts chasteaux et forteresses, c’est a sçavoir Bretueil, Beaumont, Reguiervile, Gauray, Saint-Guillaume de Mortaing, et tant qu’il ne luy remaint que Cherebourg. Et ce fait s’en retournèrent en France. Mais tant gracieusement se gouverna l’enfant dessus dict en ce voyage que oncques hommes ne le vit lassé du fais du harnois, ne de quelconque peine qu’il convient souffrir aux siéges, ains tousjours si joyeusement s’y contenoit, que vrayement on pouvoit juger par les contenances que armes debvoient estre son naturel mestier. Mais au retour faillit la joie de l’enfant Bouciquaut : car jà cuidoit estre un vaillant homme d’armes : mais esbahy se trouva, quand on luy dist : « Or çà, çà ! maistre bel homme d’armes, revenez à l’escole. » Si fut derechef mis à l’escole avec le Daulphin, comme devant ; dont moult se trouva marry. Et ainsi comme vous oyez, fut celuy voyage le premier où Bouciquaut fut oncques armé : mais de bonne heure y commença : car si bien puis l’a continué, que pris n’a guères de repos.
Chapitre V
Ainsi un espace de temps fut l’enfant Bouciquaut tenu à séjour malgré luy avec le Daulphin, tant que moult luy commença à ennuyer. Si se prist moult à tourmenter d’estre tiré hors de là, et de porter armes ; laquelle chose moult désiroit : car bien luy sembloit que jà fust fort et dur assez pour donner et recevoir grands coups de lance et d’espée, et de soustenir le fais qu’il y convient. Et de ce tant mena grand noise, que le roi ouït parler de sa grand volonté, et qu’il disoit vrayement que qui ne l’armeroit il iroit servir aucun gentil homme, qui luy donneroit chevaux et harnois ; car plus ne vouloit ainsi séjourner en court. Le roy eut grand plaisir de veoir en si jeune cœur tel desir et volonté de jà venir à vaillance : et si pensa que bien retrairoit à son chevaleureux père. Et quoy qu’il retardast de luy octroyer ce qu’il requéroit, pour ce que trop jeune luy sembloit, tant en fist parler au roy, et tant le requist, que en la parfin convint qu’il fust armé. Si le fist le roy moult bien ordonner de tout ce qui lui convenoit, et très bien monter, et bonne compaignie luy bailla, et assez de quoy despenser. Et ainsi en très bel estat l’envoya derechef en la compaignie du duc de Bourbon, qui joyeusement le , lequel alloit avec le duc de Bourgongne, par le commandement du roy, à tout belle compaignie de gens d’armes, après le comte de Bouquingam, Anglois, qui adonc alloit dommageant le royaume de France. Si luy fut par le dict duc de Bourgongne et sa compaignie par fois porté maint dommage, tant que à petite compaignie s’en retourna en Angleterre, et petit eut gaigné en France. En celuy voyage moult se commencèrent à démonstrer les vaillances du bon courage et hardement du jouvencel Bouciquaut. Car ès escarmouche et rencontres qu’ils faisoient sur leurs ennemis, tant et si avant s’y abandonnoit, que nul plus que luy ne s’y advanturoit. Et tant que merveilles estoit à veoir à si jeune enfant faire ce qu’il faisoit, et plus en eust fait encores, qui luy eust souffert. Mais assez y avoit avecques luy qui ne le souffroit à faire tous ses hardis vouloirs, pour ce que trop se vouloit abandonner. Et mesmement le bon noble duc de Bourbon, qui devant l’amoit pour l’amour de son vaillant père, l’accueillit adonc en plus grand amour, pour l’apparence et signe qu’il voyoit en luy d’estre vaillant homme. Et depuis lors l’eut moult cher en sa compaignie. Ce voyage fait, s’en retourna à Paris le duc de Bourgongne, et le duc de Bourbon, et Bouciquaut avec eulx ; si fut grandement receu du roy, et du Daulphin son fils, qui jà avoient ouy parler de l’espreuve de son hardement, et grande volonté.
Chapitre VI
Ne se tint pas à tant le noble jouvencel Bouciquaut. Si dit que plus ne tiendra la court à séjour, et qu’il sera d’or-en-avant maistre de soy. Jà luy semble qu’il soit homme, et que il doie traveiller comme les autres. Si s’en partit moult tost de Paris, et s’en alla en Guyenne avec le bon mareschal de Sancerre, qui alloit mettre le siége devant Monguison. Et comment Bouciquaut se maintint en celuy voyage, nous vous dirons. Tant estoit grande l’ardeur de la volenté qu’il avoit aux armes, que nulle peine ne luy estoit griève, et ce qui eust esté grand travail à un autre, à lui estoit très grand soulas. Car quand il estoit un peu à séjour, adonc comme celuy que grand désir menoit, ne se pouvoit tenir coy. Dont maintenant s’essayoit à saillir sur un coursier tout armé, puis autre fois couroit ou alloit longuement à pied, pour s’accoutumer à avoir longue haleine, et souffrir longuement travail. Autre fois féroit d’une coignée, ou d’un mail grand pièce et longuement, pour bien se duire au harnois, et endurcir ses bras et ses mains à longuement férir, et qu’il s’accoutumast à légèrement lever ses bras. Pour lesquelles choses exercer duisit tellement son corps, que en son temps n’a esté veu nul autre gentil homme de pareille appertise ; car il faisoit le soubresaut armé de toutes pièces, fors le bacinet, et en dansant le faisoit armé d’une cotte d’acier. Item sailloit sans mettre le pied à l’estrier sur un coursier armé de toutes pièces. Item à un grand homme monté sur un grand cheval, sailloit de terre à chevauchon sur ses espaules, en prenant le dict homme par la manche à une main, sans autre avantage. Item en mettant une main sur l’arçon de la selle d’un grand coursier, et l’autre les oreilles, le prenoit par les crins en plaine terre, et sailloit par entre ses bras de l’autre part du coursier. Item si deux parois de plastre fussent à une brasse l’une près de l’autre, qui fussent de la haulteur d’une tour, à force de bras et de jambes, sans aultre aide, montoit tout au plus hault, sans cheoir au monter ne au dévaler. Item il montoit au revers d’une grande eschelle dressée contre un mur tout au plus hault, sans
toucher des pieds, mais seulement sautant des deux mains ensemble d’eschelon en eschelon, armé d’une cotte d’acier ; et ostée la cotte, à une main sans plus, montoit plusieurs eschelons. Et ces choses sont vrayes. Et à maintes autres grandes appertises faire duisit tellement son corps, que à peine peust-on trouver son pareil. Puis quand il estoit au logis, s’essayoit avec les autres escuyers à jetter la lance, ou à autres essais de guerre, ne jà ne cessoit. Et ainsi se contint en celuy voyage, ne jà ne luy sembloit qu’il peust estre à temps à aulcune besongne pour soy bien esprouver. Et quand ils furent au siége devant la dicte forteresse de Monguison, aux assaults qui y furent faicts, là s’essayoit Bouciquaut, qui légèrement couroit des premiers, pour faire en toutes choses en tel cas ce que appartient à tout bon homme à faire. Et tant s’y abandonnoit périlleusement, que tous s’en esmerveilloient. Pour lesquels biens faits, et l’apparence de son grand hardement et vaillance, le prist le dict mareschal de Sancerre en moult grand amour, et dist, présens plusieurs de ses gens : « Si enfant vit, ce sera un homme de grand fait. » Et à la parfin fut prise la dicte forteresse, et plusieurs autres chasteaux, et forteresses furent prises par traicté. Et après ce s’en revindrent en France.
Chapitre VII
Jà estoit venu Bouciquaut en l’âge et au temps que amour naturellement a coustume de prendre le treu et la paye de tous jeunes nobles courages. Si ne fut mie droict qu’il fust exempt ne eschapast de l’amoureux lien, lequel n’empesche mie ne oste aux chevaleureux de bonne volonté à poursuivir le noble exercice des armes, ainçois est ce qui plus fait és jeunes cœurs aviver et croislre le désir de l’honnorable poursuite chevaleureuse. Ha ! quants ont esté exaussés au nom de prouesse, que, si ne fust amour par qui leur venoit le hardement d’entreprendre les fortes choses, lesquelles pour accroistre leur renommée ils achevoient, affin qu’ils eussent la grâce de leurs dames, ce ne fust rien d’eulx. Mais quelle chose est-ce qui soit griefve ne forte à faire à cœur qui bien aime, et qu’il n’ose entreprendre ? Certes nulle. Amour oste paour, et donne hardement, faict oublier toute peine, et prendre en gré tout le travail que on porte pour la chose aimée. Et qu’il soit vray, qui veult lire les histoires des vaillans trespassés, assez trouvera de ce preuve ; si comme on lit de Lancelot, de Tristan, et de plusieurs autres, que amour fit bons, et à renommée attaindre. Et mesmement de nostre vive assez de nobles hommes de France et d’autre part en voyons et avons veu, si comme on dict de messire Othe de Gransson, du bon connestable de Sancerre, et d’autres assez, qui long seroit à dire, lesquels le service d’amour a faict devenir vaillans et bien morigénés. Ô noble chose est que d’amour, qui bien en sçait user, quoy que à tort aulcuns le blasment ! Car si mal en prend à ceulx qui à droict n’en savent user, ce n’est pas la coulpe d’amour ; car de soy elle est bonne. Et pour ce qu’il pourroit sembler à aucuns que il ne suffist mie de dire en termes si généraux, sans en plus avant déclarer, que amour soit bon à qui bien en sait user, est bon de toucher aulcunement par quels termes bien user on en peut, parquoy elle soit bonne. Et pour déclaration de ce, sans quérir trop de subtiles questions, me semble que le cœur qui veult aimer doibt principalement fonder l’entente de son amour sur trois choses. La première est qu’il aime, pour en valoir mieulx en toutes mœurs et en conditions, et pour amender ses coustumes, vivre plus joyeusement, avoir cœur plus hardy, et plus entreprenant, et en toutes vertus se vouloir habiliter et conjoindre. La seconde chose est, qu’il advise bien de se mettre en lieu, qui soit tel, si bien conditionné, si vertueux et si bon, qu’il y puisse prendre exemple de toute bonté, et où il y ait sens. Car soit certain que s’il aime en fol lieu, il deviendra fol, et si en vil lieu et mal moriginé, semblablement deviendra vil et vicieux : car amour est de telle nature, qu’elle faict tout cœur aimant traire à la nature et aux conditions de la chose que on aime. Doncques, si mieulx valoir veult d’emprendre amoureuse vie, quelle que soit la personne qu’il veult aimer, soit belle ou laide, grande ou petite, garde soy d’aimer en lieu où il n’y ait sens, grâces et vertus. La troisième chose sur quoy le bon cœur doibt fonder son entente, est sur honneur, en telle manière que en ¤cest amour où il se mettra, de tout son pouvoir y garde honneur, ne pour mourir ne face à son pouvoir chose dont de nulle part déshonneur vienne à luy, ne à ce qu’il aime. Et si sur ces trois choses le cœur qui veut aimer met bien son entente, c’est à savoir que pour aimer il amende ses conditions, en vive plus liement, et que son courage en accroisse en haultes pensées, et qu’il s’asséie en lieu noble de mœurs et bien conditionné, et qu’en ¤celle amour en toutes choses garde honneur, il trouvera amour si bonne et si profitable, qu’il en vauldra mieux toute sa vie. Mais aulcuns me respondront à ces raisons : « Voire mais, je cuiderai que le lieu où je m’arresteray soit bon et bien conditionné, et puis je trouveray le contraire : et si n’en pourray oster mon cœur. Car je luy auray tout mis. » Si fais telle responce : que puis que ils dient qu’ils ne s’en pourroient oster, et si y treuvent assez de mal, que ils n’usent donc pas de la bonne amour que je devise. C’est à sçavoir que ils doivent amer pour mieulx en valoir, et non mie pour en empirer. Et celuy en empireroit qui plus s’y tiendroit ; puisque le lieu rien ne vaudroit. Et de dire que ce fust faulseté, non feroit. Car il est foi qui du mauvais pas ne se tire, s’il y est entré. Mais sais-tu la cause pourquoy, tu qui veux aimer, trouves en amour communément tant d’amertumes, et de maulx ? C’est pource que tu ne mets mie ton cœur en la vie amoureuse, pour cause de mieulx en valoir, ne pour vertu, mais seulement pour la délectation que ton corps en a ou espère avoir. Et pour ce que telle folle plaisance et délectation est chose qui durer ne peult, toute chose qui est fondée dessus ne peult estre seure, et à peine se peult garder ; mais ce qui est fondé sur vertu est très durable, et en vient bien et joye. Mais trop peu sont qui aiment selon les susdictes règles, et pour ce trouvent amour dur, quand à la chose que ils désirent ils faillent, c’est à savoir à leur folle plaisance. Si est à leur coulpe le mal qu’ils en ont, et non mie d’amour. Car eulx mesmes se font le mal et grief qu’ils en reçoivent. Tout ainsi que je puis bailler exemple du vin, le quel est de soy très bon, et qui resjouit le cœur de l’homme, et le réconforte, et soustient, et assez de bonnes choses en sont faictes : mais si discrètement il n’en prend, et que gloutement et au délit plus que raison, de son corps il luy bestourne le sens, et le ramène comme à nature de beste, qui n’a nulle raison, et luy trouble la veue. Si n’est mie à la coulpe du vin, mais de celuy qui follement en use. Doncques, selon mon opinion, en conclusion je veulx dire, que amour qui est fondée plus sur délit et folle plaisance que sur vertu et bonnes mœurs, ne peult durer, et que tel amour est au cœur que s’y boute cause d’assez de maulx et de griefves amertumes, et aucunes fois de destruction. Et de ceste matière, qui n’est mal gracieuse, se pourroient mouvoir plusieurs questions, et de moult subtiles : mais atant m’en tairay, pour tourner au premier propos, c’est à savoir de celuy de qui nostre matière est encommencée
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The end
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