Les Moines
Je vous invoque ici, Moines apostoliques, Chandeliers d’or, flambeaux de foi, porteurs de feu, Astres versant le jour aux siècles catholiques, Constructeurs éblouis de la maison de Dieu ;
Solitaires assis sur les montagnes blanches, Marbres de volonté, de force et de courroux, Prêcheurs tenant levés vos bras à longues manches Sur les remords ployés des peuples à genoux ;
Vitraux avivés d’aube et de matin candides, Vases de chasteté ne tarissant jamais, Miroirs réverbérant comme des lacs lucides Des rives de douceur et des vallons de paix ;
Voyants dont l’âme était la mystique habitante, Longtemps avant la mort, d’un monde extra-humain, Torses incendiés de ferveur haletante, Rocs barbares debout sur l’empire romain ;
Étendards embrasés, armures de l’Église, Abatteurs d’hérésie à larges coups de croix, Géants chargés d’orgueil que Rome immortalise, Glaives sacrés pendus sur la tête des rois ;
Arches dont le haut cintre arquait sa vastitude, Avec de lourds piliers d’argent comme soutiens, Du côté de l’aurore et de la solitude, D’où sont venus vers nous les grands fleuves chrétiens ;
Clairons sonnant le Christ à belles claironnées, Tocsins battant l’alarme, à mornes glas tombants, Tours de soleil de loin en loin illuminées, Qui poussez dans le ciel vos crucifix flambants.
Vision
Vers une hostie énorme, au fond d’un large chœur, Dans un temple bâti sur des schistes qui pendent, Voici dix-huit cents ans que les moines ascendent Et jettent vers le Christ tout le sang de leur cœur.
Le temple est assis haut, là-bas, où rien ne bouge ; Du fond de l’univers, du Zénith, du Nadir, On regarde l’hostie immense resplendir Sous le jaillissement d’un grand soleil d’or rouge.
Et les moines, les saints, les vierges, les martyrs, Foulant à pas égaux les routes ascétiques, S’en viennent là, du fond de leurs cloîtres mystiques, S’incendier l’esprit au feu des repentirs :
Les uns, n’ayant jamais péché, portent leur âme Comme un faisceau de lys sur leur manteau brodé, Ils ont le front de calme et d’ardeur inondé Et dans leurs doigts d’argent ils portent une flamme ;
Il en est dont les reins se ceinturent d’orties Et qui marchent, hagards, par les sentiers étroits, Le dos raidi, les flancs creusés, les bras en croix, La bouche effrayamment ouverte aux prophéties ;
D’autres, la gorge sèche et la poitrine en feu, Sont les suppliciés de jeûne et de prière Dont le corps s’éternise en des gestes de pierre Et qui dans les déserts hurlent après leur Dieu.
Et tous s’en vont ainsi, vêtus de larges voiles, Comme des marbres blancs qui marcheraient la nuit, Qu’il fasse aurore ou soir, une clarté les suit Et sur leur front grandi s’arrêtent les étoiles,
Et parvenus au temple ouvrant au loin son chœur, Dans un recourbement d’ogives colossales, Ils tombent à genoux sur la froideur des dalles Et jettent vers leur Dieu tout le sang de leur cœur.
Le sang frappe l’autel et sur terre s’épanche, Éclabousse de feu les murs éblouissants, Mais quoi qu’ils aient souffert depuis dix-huit cents ans, L’hostie est demeurée implacablement blanche.
Soir religieux, I
Sur le couvent qui dort, une paix d’ombre blanche Plane mystiquement et, par les loins moelleux, Des brouillards de duvet et des vols nébuleux Égrènent en flocons leur neigeuse avalanche.
Le ciel d’hiver, empli d’un espace géant, Nacre l’azur profond d’une clarté sereine ; Il semble que la nuit tende sur de l’ébène Des manteaux de silence et des robes d’argent.
Les peupliers penchant, pâles, leur profil triste, Nimbé de lune, au bord des rives sans remous, Avec un va-et-vient de balancement doux, Font trembler leurs reflets dans les eaux d’améthyste.
À l’horizon, par où les longs chemins perdus Marchent vers le matin, à la lueur des chaumes, Flottent, au son du vent, des formes de fantômes Qui rasent les gazons de leurs pieds suspendus.
Car c’est l’heure où, là-bas, les Anges, en guirlande, Redescendent cueillir, mélancoliquement, Dans les plaines de l’air muet, le lys dormant, Le lys surnaturel qui fleurit la légende.
On les rêve passant sur les cimes, où luit, Comme des baisers d’or, l’adieu de la lumière, Ils vont par le sentier, le champ et la bruyère, Et, le doigt sur la bouche, ils écoutent la nuit.
Et tel est le silence éclos autour du cloître Et le mystère épars autour de l’horizon, Qu’ils entendent la pure et belle floraison Du pâle lys d’argent sur les montagnes croître.
Les crucifères
Avec leur manteau blanc, ouvert ainsi qu’une aile, On les voit tout à coup illuminer la nuit Dont le barbare et grand moyen âge crénèle Le monde, où rien d’humain ni de juste ne luit.
C’est eux, quand l’Occident s’arme contre l’Asie, Qui conduisent l’Europe à travers les déserts ; Et les peuples domptés suivent leur frénésie, Emportés, dans leur geste, au bout de l’univers !
C’est eux, les conseillers des pontifes suprêmes, Qui démasquent le schisme et qui fixent les lois, Qui se dressent debout, sous leurs vêtements blêmes, Pour tirer d’adultère et de stupre leurs rois !
C’est eux, qui font flamber les bûchers d’or superbes, À la gloire du Christ et des papes romains, Où les feux rédempteurs échevèlent leurs gerbes Et se nouent en serpents autour des corps humains !
C’est eux, les patients inquisiteurs des foules, Qui jugent les pensers et pèsent les remords, Avec de noirs regards traversant leurs cagoules Et des silences froids comme la peau des morts !
C’est eux, la voix, le cœur et le cerveau du monde. Tout ce qui fut énorme en ces temps surhumains Grandit dans le soleil de leur âme féconde Et fut tordu comme un grand chêne entre leurs mains !
Aussi, vienne leur fin solennelle et tragique, Elle ébranle le siècle et jette un deuil si grand, Que l’Histoire rebrousse en son cours héroïque, Comme si leur cercueil eût barré son torrent.
Soir religieux, II
Le déclin du soleil étend, jusqu’aux lointains, Son silence et sa paix comme un pâle cilice ; Les choses sont d’aspect méticuleux et lisse Et se détaillent clair sur des fonds byzantins.
L’averse a sabré l’air de ses lames de grêle, Et voici que le ciel luit comme un parvis bleu, Et que c’est l’heure où meurt à l’occident le feu, Où l’argent de la nuit à l’or du jour se mêle.
À l’horizon, plus rien ne passe, si ce n’est Une allée infinie et géante de chênes, Se prolongeant au loin jusqu’aux fermes prochaines. Le long des champs en friche et des coins de genêt.
Ces arbres vont — ainsi des moines mortuaires Qui s’en iraient, le cœur assombri par les soirs, Comme jadis partaient les longs pénitents noirs Pèleriner, là-bas, vers d’anciens sanctuaires.
Et la route d’amont toute large s’ouvrant Sur le couchant rougi comme un plant de pivoines, À voir ces arbres nus, à voir passer ces moines, On dirait qu’ils s’en vont ce soir, en double rang,
Vers leur Dieu dont l’azur d’étoiles s’ensemence ; Et les astres, brillant là-haut sur leur chemin, Semblent les feux de grands cierges, tenus en main, Dont on n’aperçoit pas monter la tige immense.
Moine épique
On eût dit qu’il sortait d’un désert de sommeil, Où, face à face, avec les gloires du soleil,
Sur les pitons brûlés et les rochers austères, S’endort la majesté des lions solitaires.
Ce moine était géant, sauvage et solennel, Son corps semblait bâti pour un œuvre éternel ;
Son visage, planté de poils et de cheveux, Dardait tout l’infini par les trous de ses yeux ;
Quatre-vingts ans chargeaient ses épaules tannées Et son pas sonnait ferme à travers les années ;
Son dos monumental se carrait dans son froc, Avec les angles lourds et farouches d’un roc ;
Ses pieds semblaient broyer des choses abattues Et ses mains agripper des socles de statues,
Comme si le Christ-Dieu l’eût forgé tout en fer Pour écraser sous lui les rages de l’enfer.
C’était un homme épris des époques d’épée, Où l’on jetait sa vie aux vers de l’épopée,
Qui dans ce siècle flasque et dans ce temps bâtard, Apôtre épouvantant de noir, venait trop tard,
Qui n’avait pu, suivant l’abaissement, décroître, Et même était trop grand pour tenir dans un cloître,
Et se noyer le cœur dans le marais d’ennui Et la banalité des règles d’aujourd’hui.
Il lui fallait le feu des grands sites sauvages, Les rocs tortionnés de nocturnes ravages,
Le ciel torride et le désert et l’air des monts, Et les tentations en rut des vieux démons,
Agaçant de leurs doigts la chair en fleur des gouges Et lui brûlant la lèvre avec de grands seins rouges,
Et lui bouchant les yeux avec des corps vermeils, Comme les eaux des lacs, avec l’or des soleils.
On se l’imaginait, au fond des solitudes, Marmorisé dans la raideur des attitudes,
L’esprit durci, le cœur blême de chasteté, Et seul, et seul toujours avec l’immensité.
On le voyait marcher au long des mers sonnantes, Au long des bois rêveurs et des mares stagnantes,
Avec des gestes fous de voyant surhumain, Et s’en venir ainsi vers le monde romain,
N’ayant rien qu’une croix, taillée au cœur des chênes, Mais la bouche clamant les ruines prochaines,
Mais fixes les regards, mais énormes les yeux, Barbare illuminé qui vient tuer les dieux.
Maintenant qu’il repose obscurément, sans bière, Dans quelque coin boueux et gras de cimetière,
Saccagé par les vers, pourri, dissous, séché, À voir le tertre énorme où son corps est couché,
On rêve aux tueurs d’ours, abattus dans la chasse, À ces hommes d’un bloc de granit et de glace,
Que l’on n’enterrait point, mais dont les restes lourds, Sur un bûcher tendu de soie et de velours,
Dans le décor géant des forêts allumées, Au fond des soirs, là-bas, s’en allaient en fumées.
Moine doux
Il est des moines doux avec des traits si calmes, Qu’on ornerait leurs mains de roses et de palmes,
Qu’on formerait, pour le porter au-dessus d’eux, Un dais pâlement bleu comme le bleu des cieux,
Et pour leurs pas foulant les plaines de la vie, Une route d’argent d’un chemin d’or suivie.
Et par les lacs, le long des eaux, ils s’en iraient, Comme un cortège blanc de lys qui marcheraient.
Ces moines, dont l’esprit jette un reflet de cierge, Sont les amants naïfs de la Très Sainte Vierge,
Ils sont ses enflammés qui vont La proclamant Étoile de la mer et feu du firmament,
Qui jettent dans les vents la voix de ses louanges, Avec des lèvres d’or comme le chœur des anges,
Qui l’ont priée avec des vœux si dévorants Et des cœurs si brûlés qu’ils en ont les yeux grands,
Qui la servent enfin dans de telles délices, Qu’ils tremperaient leur foi dans le feu des supplices,
Et qu’Elle, un soir d’amour, pour les récompenser, Donne aux plus saints d’entre eux son Jésus à baiser.
Fêtes monacales
À coups de cloche, à coups de trompe et de bourdon, Au rouge déploiement des bannières claquantes, La crosse droite en main, comme on tient l’espadon, Front nu, torse en hauteur, allures attaquantes, Les chevaux rythmant clair, de leurs sabots d’acier, Quelque tintamarrante entrée au cœur des villes, Les moines féodaux, bardés d’orgueil princier, S’étalent tout en or dans les fêtes civiles ; Le peuple qui les voit surgir dans la cité, Avec des cris de foule en feu les accompagne ; Sur les remparts un arc triomphal est planté, Par où, sous le grand cintre encadrant la campagne,
Plus solennel encor semble entrer le soleil. L’encens éploie au loin ses bleuâtres spirales : Vingt grands abbés, la mitre au front, le doigt vermeil, Règnent, monumentaux comme des cathédrales. Le drapeau monacal se reflète à l’écart, Pesant d’orgueil sacré, dans des lambris de marbre. Vingt hérauts, plastronnés de soie et de brocart, Sont fixés, tout debout, chacun au pied d’un arbre Dont, feuille à feuille, on a doré le dôme entier. Et le soleil chrétien voit ces luxes rebelles Trôner dans la splendeur d’un vallon forestier Et sous le va-et-vient des papales flabelles. Un repas colossal souffle, fourneaux béants, Éructant vers l’azur sa flamme et sa fumée, Par les gueules de fer des soupiraux géants. Une odeur de mangeaille et de chair allumée Et de sauces fleurant les gras parfums huileux, Plaque au palais et fait suinter d’aise les bouches. Les sièges, les divans et les coussins moelleux Cerclent la table encor vide, comme des couches. L’air est coupé de longs effluves altérants ; Sur les velums tendus le vent plisse des moires ; Des corbeilles de fruits bombent leurs tons safrans Sur des plintes de chêne et sur des bords d’armoires,
Et les échansons vifs passent, le bras orné De la sveltesse en col de cygne des aiguières.
Dans l’attente et l’odeur du repas atourné, Les abbés, écoutant les vœux et les prières Que leur fait à genoux l’orgueil de leurs vassaux, S’imprègnent de l’encens des lourdes flatteries.
La fête se prolonge au loin sous des arceaux De guirlandes d’argent et de piques fleuries. Le long des chemins verts, près des gueules des fours, Des soldats, cuirassés d’acier et de lumières, Campés sur leurs chevaux, au coin des carrefours, Pointent leurs casques bleus sous un vol de bannières ; Le soleil estival mord le fond d’un torrent, Allume les rochers et fait craquer les chênes ; Dans les hameaux, tout un peuple tintamarrant Se prépare, brutal, aux kermesses prochaines, Où son rut roulera comme un fleuve au travers, Et des étalons roux, la prunelle élargie, Le ventre frémissant et les naseaux ouverts, Tendent leurs cous gonflés du côté de l’orgie.
Enfin, la table est prête et dresse ses couverts. Les vingt abbés, la croix d’argent sur leurs poitrines, Sous les arbres dorés aux feuillages roussis, Humant les lourds pâtés, les lards et les terrines, Flanqués chacun d’un haut vassal, se sont assis. On sert des paons, la queue épanouie en lyre ; Des porcs, les flancs mordus de tridents ciselés ; Des cuissots roux dont les odeurs d’ambre et de myrrhe Fument d’entre les dents de grands bols crénelés ; Aussi le grand gibier des cuisines royales : Les sangliers, dont la hure, dans le festin, Haineusement grimace et courbe ses crocs pâles, Les aloyaux et les rognons de bouquetin, Les filets raffinés, les volailles farcies, Les daims sanglants, tués la nuit, aux alentours, Les faisans adornés de grappes cramoisies Et la chair des chevreuils avec des langues d’ours.
À gauche, au coin d’un lourd massif, entouré d’ormes, Sur les tréteaux vêtus de velours damassés, On mime, avec des cris et des clameurs énormes, Jérusalem conquise et l’assaut des Croisés, Le glaive au vent, sur la douve monumentale,
D’abord s’avance au pas le héros Godefroi, Levant sur l’Orient la croix occidentale, Le duc de Normandie en vêtements d’orfroi, Pierre l’Ermite, assis sur sa mule âpre et raide, Bohemond, Adhemar, Hugues de Vermandois, Robert de Flandre, et là, fier entre tous, Tancrède. La gloire est magnifique à ces faiseurs d’exploits. On lutte à corps serré, pied à pied, et les casques, Les heaumes, les armets, sonnent clair sous les coups, Les glaives vont tournant en sanglantes bourrasques, On s’agrippe : Chrétien dessus, Maure dessous, Roulent noueusement dans le flux des mêlées, Des cimeterres bleus luisent, éclairs de deuil, Heurtant d’un choc d’acier les masses dentelées, Et les pennons tenus debout comme un orgueil. Les cœurs sont furieux, les têtes allumées. On entend le grand cri : Notre-Dame et Noël ! Et cet emmêlement des deux larges armées Fait croire un long instant que le heurt est réel.
Les Turcs creusent les rangs de sanglantes ornières ; Les Chrétiens vers le ciel, d’un regard plus fervent, S’exaltent ; on ne sait laquelle des bannières
Triomphale et levée ira claquante au vent, Quel symbole mourra de mort rouge, quel monde Tiendra sous sa lourdeur l’autre monde écrasé Quand par-dessus les flots de la tuerie immonde, Vêtu d’un long manteau d’argent fleurdelysé, Surgit, debout, l’archange, avec sa cour de gloires, Avec ses cheveux fiers, avec son pied dompteur, Avec ses doigts dorés, d’où tombent les victoires. Et l’Asie est conquise au Christ inspirateur.
À droite, un lent cortège altier de filles belles, Vierges superbement, les cheveux en camail Sur l’épaule, le corps orné de brocatelles, La ceinture bouclée avec fermoirs d’émail, Lentes, et sur un pas de rythme ancien, procède. Elles ne font qu’aller, que venir, que passer. L’horizontal soleil, tout en splendeur, obsède De ses glissants rayons leur front, et vient baiser Les bijoux solennels qui pavoisent leurs tempes Et leur col frais et nu jusqu’au vallon des seins. Les premières s’en vont en rang, levant les hampes De l’oriflamme et des drapeaux diocésains, Le front caché suivant le vol des broderies, Les doigts cerclés d’argent et les poignets d’airain.
D’autres viennent, tenant de sveltes armoiries, Des tortils monacaux et blancs, où le burin Tailla sur fond d’azur des mitres crénelées ; D’autres, devant leurs pas égaux sèment des fleurs ; D’autres, les pieds battus de traînes déferlées, Les yeux auréolés de prière et de pleurs, Passent, symbolisant les lentes litanies, Avec des cartels d’or et des emblèmes bleus. Et tel, ce défilé, coulant ses symphonies Et sa mobilité de couleurs et de feux, Parmi le déploiement des ruts et des ripailles, Attire l’œil des grands moines enluminés Qui, par-dessus les plats des lourdes victuailles, Penchent leur face énorme et leurs sens tisonnés.
Aux coupes, aux hanaps, les échansons encore Versent les vins de France et les cidres normands. Il flambe des parfums aux éclairs de phosphore Dans les ventres ouverts des cratères fumants. Les vents passent, tordant leurs feux en chevelures, Et s’imprègnent d’encens et l’épandent au loin Et le roulent parmi les flux des moissons mûres Et la marée en fleur de l’avoine et du foin, Tandis qu’arrive, rouge, à travers champs, la houle
Des vacarmes touffus et des débordements Et des grosses clameurs et des ruts de la foule. On devine, là-bas, dans les hameaux fumants De liesse à pleins instincts et de joie à pleins ventres, Serves et serfs, patauds et pataudes, tous soûls, Les gars, luttant entre eux comme les loups des antres, Et les femmes hurlant autour, les regards fous.
Enfin, le long repas finit, et les lumières, Dans les massifs géants, larment l’obscurité, L’ombre descend des monts aux heures coutumières, Le ciel s’étend immense ainsi qu’un drap lacté Sur les étangs rêveurs et les plaines songeuses.
Mais bien qu’il fasse soir, les bruits croissent toujours Et montent plus grouillants des plèbes tapageuses Et roulent plus tonnants vers les échos des bourgs, Jusqu’à ce que minuit tombe sur les villages Et que les moines las, mis en joie et repus, Quittent la fête ardente encor. Leurs attelages Sont amenés, timons ornés, chevaux trapus. On les y voit monter, la face au vin rougie,
Et s’en aller par les routes à travers bois, Faisant, de loin en loin, sur la foule et l’orgie Avec leurs mains en or de lents signes de croix.
L’Hérésiarque
Et là, ce moine noir, que vêt un froc de deuil, Construit, dans sa pensée, un monument d’orgueil.
Il le bâtit, tout seul, de ses mains taciturnes, Durant la veille ardente et les fièvres nocturnes.
Il le dresse, d’un jet, sur les Crédos béants, Comme un phare de pierre au bord des océans,
Il y scelle sa fougue et son ardeur mystique, Et sa fausse science et son doute ascétique,
Il y jette sa force et sa raison de fer, Et le feu de son âme et le cri de sa chair,
Et l’œuvre est là, debout, comme une tour vivante, Dardant toujours plus haut sa tranquille épouvante,
Empruntant sa grandeur à son isolement, Sous le défi serein et clair du firmament,
Cependant qu’au sommet des rigides spirales Luisent sinistrement, comme des joyaux pâles,
Comme de froids regards, toisant Dieu dans les cieux, Les blasphèmes du grand moine silencieux.
Aussi vit-il, tel qu’un suspect parmi ses frères, Tombeau désert, vidé de vases cinéraires,
Damné d’ombre et de soir, que Satan ronge et mord, Lépreux moral, chauffant contre sa peau la mort,
Le cœur tortionné, durant des nuits entières, La bouche morte aux chants sacrés, morte aux prières,
Le cerveau fatigué d’énormes tensions, Les yeux brûlés au feu rouge des visions,
Le courage hésitant, malgré les clairvoyances, À rompre effrayamment le plain-chant des croyances,
Qui par le monde entier s’en vont prenant l’essor Et dont Rome, là-bas, est le colombier d’or,
Jusqu’au jour où, poussé par sa haine trop forte, Il se possède enfin et clame sa foi morte
Et se carre massif, sous l’azur déployé, Avec son large front vermeil de foudroyé.
Alors il sera grand de la grandeur humaine, Son orgueil flamboiera sous la foudre romaine,
Son nom sera crié dans la rage et l’amour, Son ombre, projetée, obscurcira le jour,
Les prêches, les écrits, les diètes, les écoles, Les sectes germeront autour de ses paroles,
Le monde entier, promis par les papes aux rois, Sur le vieux sol chrétien verra trembler la croix,
Les disputes, les cris, les querelles, les haines, Les passions et les fureurs, rompant leurs chaînes,
Ainsi qu’un troupeau roux de grands fauves lâchés, Broieront, entre leurs dents, les dogmes desséchés,
Un vent venu des loins antiques de la terre Éteindra les flambeaux autour du sanctuaire,
Et la nuit l’emplira morne, comme un cercueil, Depuis l’autel désert jusqu’aux marches du seuil,
Tandis qu’à l’horizon luiront des incendies, Des glaives furieux et des crosses brandies.
Les cloîtres
Aux siècles féodaux, quand tiares et croix Soudainement dans les guerres dégringolées, S’ensanglantaient autant que les glaives des rois Et se cassaient au heurt des superbes mêlées, Les évêques jugeaient la plainte et le grief ; Leur donjon mordait l’air de ses créneaux gothiques ; Ils n’avaient cure et soin jamais que de leur fief ; Ils se disaient issus des déesses mythiques ; Leurs cœurs étaient d’airain, mais leurs cerveaux battus, Comme une enclume en bronze, étaient tintants de gloire. Ces temps passaient de fer et de splendeur vêtus Et le progrès n’avait encor de sa râcloire
Rien enlevé de grand, de féroce et de gourd Au monde, où se taillaient les blocs des épopées. Quelque moine en était le dompteur rouge et lourd, Mais moins à coups de croix qu’à taillades d’épées, Il inspirait, au peuple agenouillé, frayeur ; Aux grands, respect ; aux chefs, il parlait de puissance Qui leur venait d’en haut et plongeait en torpeur Les serfs dont il fallait étouffer la croissance.
Et naquirent alors des cloîtres fabuleux, En des enfoncements de bois et de mystères : D’abord gardiens sacrés de morts miraculeux, Ils vécurent ayant des rois pour donataires, Et des princes, vassaux de Dieu, pour protecteurs ; Ils devinrent château, puis bourgade et village ; Ils grandirent — cité géante — et leurs tuteurs Mirent le féodal pouvoir en attelage Au-devant de leur brusque et triomphal soleil. Et, dans ce flamboiement de grandeurs monastiques, Sur le trône de pourpre et sous le dais vermeil, S’élargissait l’orgueil des grands abbés gothiques : Hommes sacrés, couverts du manteau suzerain, Éblouissant leur temps de leurs majestés pâles Et, pareils à des dieux de granit et d’airain,
Assis, les pieds croisés sur les foudres papales.
C’était au fond de ces monastères hautains Que le dogme du Christ, ouvrant ses bras au monde, S’armait pour l’avenir et forgeait ses destins. Les moines travaillés de passion féconde, Portant des cœurs de fer dans leurs torses de feu, Trop lourds pour s’appuyer sur la raison fragile, Dans les buccins faisaient sonner le nouveau Dieu. Sur un pavois de guerre ils dressaient l’Évangile, La garde de leur glaive était sculptée en croix, Saint Michel écrasait la payenne Bellone, Et Rome avait un roi qui par-dessus les rois Haussait un front bâti pour la triple couronne.
Ils trônèrent pareils, les cloîtres lumineux, Jusqu’au jour où les vents de la Grèce fatale Jetèrent brusquement leurs souffles vénéneux À travers la candeur de l’âme occidentale. Le monde émerveillé s’emplit d’esprit nouveau. Mais les moines soudain grandirent à sa taille, La puissance monta des bras à leur cerveau : Eux qui jadis, géants d’orgueil de la bataille,
Passaient, pennons au vent, dans les rouges assauts, Se dressèrent, géants d’étude et de pensée. Ils portèrent ainsi que de puissants faisceaux Devant leur Christ nié, devant leur foi chassée, Qui se penchait déjà du côté de la nuit, Leur cœur brûlant toujours de sa flamme première. Et l’idéal superbe et noir fut reconstruit, Et tout en haut la croix monta dans la lumière. Et les livres chrétiens, les Sommes, les Décrets, Les grands éclairs jetés au loin par les génies Sur la philosophie humaine et ses secrets, Sur les mondes, les cieux, les morts, les agonies, Les éternels pourquois et le tressaillement De l’univers en proie aux angoisses mystiques, Et les dogmes nimbés, mélancoliquement, Et s’asseyant rêveurs, dans robes gothiques, Et les torches, avec des crinières de sang Échevelant au loin leur clarté mortuaire Sur les peuples chrétiens frappés, le doute au flanc, Et la blancheur du lange et celle du suaire, Un monde qui commence, un monde qui finit, Tout un dardement d’or de lumière mêlée Refrappa de splendeur l’assise du granit, Où les moines dressaient leur foi renouvelée.
Tels se maintinrent-ils — et rien de leur orgueil N’était depuis mille ans descendu de leur tête.
Mais aujourd’hui, dans le mépris et dans le deuil, Dans l’isolement blême où leur fierté végète, Dans le dédain, c’est à jamais qu’ils sont défunts, Qu’ils sont couchés, qu’ils sont endormis dans leurs coules, Qu’ils sont les morts, les morts sans cierges, sans parfums, Sans pleurs, les morts géants insultés par les foules, Au fond des cloîtres froids et des caveaux scellés, Au loin, dans leur silence et dans leur cimetière. Pauvres moines ! — ou Dieu vous a-t-il consolés Et donné votre part de ciel et de lumière ?
Croquis de cloître, 1
En automne, dans la douceur des mois pâlis, Quand les heures d’après-midi tissent leurs mailles, Au vestiaire, où les moines, en blancs surplis, Rentrent se dévêtir pour aller aux semailles,
Les coules restent pendre à l’abandon. plis Solennellement droits descendent des murailles, Comme des tuyaux d’orgue et des faisceaux de lys, Et les derniers soleils les tachent de médailles.
Elles luisent ainsi sous la splendeur du jour, Le drap pénétré d’or, d’encens et d’orgueil lourd, Mais quand s’éteint au loin la diurne lumière,
Mystiquement, dans les obscurités des nuits, Elles tombent, le long des patères de buis, Comme un affaissement d’ardeur et de prière.
Moine simple
Ce convers recueilli sous la soutane bise Cachait l’amour naïf d’un saint François d’Assise.
Tendre, dévotieux, doux, fraternel, fervent, Il était jardinier des fleurs dans le couvent.
Il les aimait, le simple, avec toute son âme, Et ses doigts se chauffaient à leurs feuilles de flamme.
Elles lui parfumaient la vie et le sommeil, Et pour elles, c’était qu’il aimait le soleil
Et le firmament pur et les nuits diaphanes, Où les étoiles d’or suspendent leurs lianes.
Tout enfant, il pleurait aux légendes d’antan Où sont tués des lys sous les pieds de Satan,
Où dans un infini vague, fait d’apparences, Passent des séraphins parmi des transparences.
Où les vierges s’en vont par de roses chemins, Avec des grands missels et des palmes aux mains,
Vers la mort accueillante et bonne et maternelle À ceux qui mettent l’or de leur espoir en elle.
★
Aux temps de Mai, dans les matins auréolés Et l’enfance des jours vaporeux et perlés,
Qui font songer aux jours mystérieux des limbes Et passent couronnés de la clarté des nimbes,
Il étalait sa joie intime et son bonheur, À parer de ses mains l’autel, pour faire honneur
À la très douce et pure et benoîte Marie, Patronne de son cœur et de sa closerie.
Il ne songeait à rien, sinon à l’adorer, À lui tendre son âme entière à respirer,
Rose blanche, si frêle et si claire et si probe, Qu’elle semblait n’avoir connu du jour que l’aube,
Et qu’au soir de la mort, où, sans aucun regret, Jusqu’aux jardins du ciel, elle s’envolerait
Doucement de sa vie obscure et solitaire, N’ayant rien laissé d’elle aux buissons de la terre,
Le parfum, exhalé dans un soupir dernier, Serait depuis longtemps connu du ciel entier.
Aux moines
Moines venus vers nous des horizons gothiques, Mais dont l’âme, mais dont l’esprit meurt de demain, Qui retrempez l’amour dans ses sources mystiques Et le purifiez de tout l’orgueil humain, Vous marchez beaux et forts par les routes des hommes, L’esprit encor fixé sur les feux de l’enfer, Depuis les temps lointains jusqu’au jour où nous sommes, Dans les âges d’argent et les siècles de fer, Toujours du même pas sacerdotal et large. Seuls vous survivez grands au monde chrétien mort, Seuls sans ployer le dos vous en portez la charge Comme un royal cadavre au fond d’un cercueil d’or.
Moines — oh ! les chercheurs de chimères sublimes — Vos rêves, ils s’en vont par delà les tombeaux, Vos yeux sont aimantés par la lueur des cimes, Vous êtes les porteurs de croix et de flambeaux Autour de l’idéal divin que l’on enterre. Oh ! les moines vaincus, altiers, silencieux, Oh ! les géants debout sur les bruits de la terre, Faces d’astres, brûlés par les astres des cieux, Qui regardez crier autour de vous les foules Sans que la peur ne fasse un pli sur votre front Ni que le vent d’effroi n’en fasse un dans vos coules ; Oh ! les moines que les siècles contempleront, Moines grandis, parmi l’exil et les défaites, Moines chassés, mais dont les vêtements vermeils Illuminent la nuit du monde, et dont les têtes Passent dans la clarté des suprêmes soleils, Nous vous magnifions, nous les poètes calmes, Et puisque rien de fier n’est aujourd’hui vainqueur, Puisqu’on a déchiré les lauriers et les palmes, Moines, grands isolés de pensée et de cœur, Avant que la dernière âme ne soit tuée, Mes vers vous bâtiront de mystiques autels Sous le velum errant d’une chaste nuée, Afin qu’un jour cette âme aux désirs éternels,
Pensive et seule et triste, au fond de la nuit blême, De votre gloire éteinte allume encor le feu, Et songe à vous encor quand le dernier blasphème Comme une épée immense aura transpercé Dieu !
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The end
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