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Livre Premier

Philippe Buchez · 1834 · Free in the US

19,620 words · about 1 h 22 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: PD-US · Published in 1834 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Histoire_parlementaire_de_la_Révolution_française/Livre_Premier&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Philippe Buchez
Language
French
Published
1834
Length
19,620 words · about 1 h 22 min
Sections
4 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (4)
  1. Front matter about 41 min
  2. Chapitre 1 about 6 min
  3. Chapitre 2 about 23 min
  4. Chapitre 3 about 13 min

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Front matter

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Chapitre 1

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idée générale de la nationalité française.

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Toutes les fois qu’un nom national nouveau vient à paraître dans l’histoire, il est certain que c’est une fonction nouvelle qui commence. Dans la grande société des peuples, chacun est, à son tour et à sa place, ouvrier de l’œuvre de perfectionnement qui s’accomplit au profit de tous ; chacun poursuit, dans la succession des temps, une part de ce travail de civilisation, dont le bénéfice est toujours pour les enfans.

Dans l’humanité, ce sont les idées qui créent et gouvernent les faits aussi peut-on suivre également bien l’histoire des hommes, soit en étudiant la succession des idées, soit en observant la succession des faits. Or, chaque nation est une idée qui s’est faite chair ; et de même que les idées succèdent aux idées, de même les nations succèdent aux nations ; et de même encor que toutes les idées tendent à un résultat unique, de même toutes les nations travaillent à conquérir un but unique. L’œuvre est commune, les fonctions seules diffèrent.

Parce que jamais ouvrier jusqu’à ce jour n’a manqué à la tâche, parce que l’œuvre progressive s’est poursuivie sans interruption, qu’on ne pense pas cependant que les hommes ne soient pas maîtres d’accepter ou de refuser une part d’efforts. Non. Les nations ont la liberté du choix. Elles jouissent de la faculté du libre arbitre aussi bien que les individus. L’histoire nous montre, en effet, qu’à ces époques de crise, qui commandent une

fonction, et par suite une nationalité nouvelle, il y a beaucoup d’appelés, et peu qui veuillent être élus. Aussi voyez-vous alors paraître une multitude de noms de peuples différens. Parmi tous ces noms, un seul reste, et vient se faire une histoire ; les autres ou s’éteignent à jamais, ou descendent au titre de quelque province obscure. Ce n’est pas parce que cette multitude est dévorée par un plus fort ; loin de là, car c’est, au contraire, bien souvent le plus obscur et le plus faible qui surnage à tous les autres ; mais aussi, c’est qu’il s’agit de choisir entre le dévouement et l’égoïsme. L’œuvre progressive est une œeuvre difficile et rude qui exige de longs et obstinés sacrifices. Or, qui veut vivre seulement pour soi, n’y prendra jamais part.

L’histoire de la nationalité française est la vérification complète de tous les principes précédens. Elle vint tenir la place de l’empire romain d’Occident qui était infidèle à sa fonction. Seule au milieu de plusieurs nations, elle comprit et saisit l’œuvre à faire, l’œuvre de civilisation’; elle se dévoua au Catholicisme ; et il se trouva même un moment où elle fut la seule nation catholique. Pendant cinq siècles, le nom de Francs fut celui d’une armée qui servait de bras au christianisme. Dans les Gaules, en Italie, en Espagne, en Angleterre, en Allemagne, on ne connut pas sous un autre nom que sous celui de Français, ces hommes courageux qui luttèrent partout contre cette barbarie nomade qui allait au pillage comme à une chasse, contre ces doctrines ariennes, impies, qui menaçaient le progrès de mort, contre le mahométisme, leur enfant ; qui partout travaillèrent à construire une unité européenne par le seul moyen qui puisse l’établir et la faire durer parmi les hommes, par l’unité des doctrines. Que sont devenus aujoud’hui ces Goths, ces Alains, ces Suèves, ces Vandales, ces Huns, ces Hérules, ces Lombards, ces Bourguignons, etc., si nombreux et si terribles ? Leurs noms ont disparu, ou ne sont plus que des noms de provinces.

L’existence d’une nationalité, comme celle d’un individu, se compose de deux vies : l’une tout extérieure, toute de relation, qui manifeste une fonction parmi les peuples ; l’autre intérieure, organique, par laquelle elle se met en état d’accomplir sa tâche humanitaire ; et c’est aussi ce qu’il faut remarquer dans l’histoire des Français. Car, tout le passé de l’Europe peut être compris sous deux mots : la France et l’Église. Les Français firent, dans le christianisme, l’œuvre temporelle tout entière, comme l’Église fit l’œuvre spirituelle.

L’organisation intérieure de la France correspondait exactement aux exigences de la fonction extérieure. Pendant les cinq siècles consacrés à l’œuvre purement militaire, l’organisation nationale fut celle d’une armée toujours sur le pied de guerre. La hiérarchie sociale fut celle d’une armée. Le travail industriel, qui nourrissait ce grand corps, fut isolé. Il eut ses lois et son système à part, bien que maintenu dans une position subordonnée. Quant aux individus, ils purent pendant long-temps se placer presque à leur volonté, dans l’une ou l’autre de ces deux grandes divisions. Le courage saisit la première ; la faiblesse prit la seconde. Aussi, dans les premiers siècles de notre monarchie, voit-on des hommes libres devenir bourgeois, ouvriers et colons, et un grand nombre de ceux-ci devenir hommes libres. Dans ces temps, la liberté n’était point comprise comme aujourd’hui elle ne signifiait pas indépendance des individus, car tout le monde alors était lié à une fonction ; tout le monde travaillait, et l’on appelait hommes libres ceux seulement qui ne payaient d’autre impôt que celui de leur sang et de leurs bras ; et le mot Franc, qui signifie, en langue celtique, liberté ou courage, servit à désigner dans toute l’Europe les chrétiens hommes de guerre. Plus tard, les enfans héritèrent des fruits de l’option de leurs pères.

Au onzième siècle, la France modifia son organisation intérieure. Elle commença simultanément deux nouvelles œuvres temporelles, sans cesser cependant de prendre une part et d’être encore en tête, dans les grands dévouemens catholiques. Elle commença l’œuvre scientifique, et, en même temps, l’œuvre d’ho- mogénéisation de toutes les classes de citoyens entre elles. Elle fut donc, dans la direction des sciences, le premier pays d’université, et dans la direction d’égalisation, elle ut le premier pays où il n’y eut plus de serf ni de nobles. Elle opéra cette dernière révolution par l’unité monarchique, et par l’unité de capitale. En sorte que, lorsque la France eut achevé l’évolution, qui se termina en 89, il se trouva qu’elle avait fait de Paris sa commune, la capitale intellectuelle de l’Europe, et qu’elle-même était un corps, ayant une ville pour tête et pour roi. Ainsi, la France, après avoir été pendant cinq siècles le monarque militaire de l’Europe, se trouva plus tard son monarque intellectuel.

Telles sont les généralités de l’histoire de France que nous nous proposons, non de développer, car l’espace nous manque, mais de prouver par l’esquisse historique qui va suivre. Il en résultera, comme conclusion évidente, que la révolution française est la fin d’une période de notre œuvre temporelle et chrétienne, et en même temps, comme toute chose humaine, le commence- ment d’une autre.

Nous avons été obligés, pour achever cette esquisse, de consulter particulièrement les écrits originaux et les commentaires historiques auxquels ils ont donné lieu. Le lecteur ne s’étonnera donc pas d’y rencontrer des choses qui lui seront peut-être encore inconnues. Presque toutes les histoires de France ont été écrites d’un point de vue autre que celui où nous nous sommes placés. Nous étions obligés de nous appliquer particulièrement aux faits qu’elles ont négligés. Nous avons donc été forcés de recourir aux sources. Afin de ne point alonger notre narration par des annotations sans fin, nous citerons les ouvrages que nous avons principalement consultés : c’est la Collection des Bénédictins de Saint-Maur ; le Code de Théodose; les Capitulaires des rois de France ; la Collection des Ordonnances des rois de la troisième race ; les Origines, par le comte du Buat ; l’Histoire critique de l’établissement de la monarchie française, par l’abbé Dubos ; l’État de la Gaule au cinquième siècle; le Traité de la police de Delamare ; les Institutes de Littleton ; l’Usage des fiefs, par Brussel; le Mémoire pour les pairs de France ; les Parlemens de France, par Bernard de la Roche-Flavin ; les Variations de la monarchie française, par Gautier de Sibert ; l’Histoire de l’Église, par l’abbé Fleury ; la Théorie des lois des Français, par mademoiselle Lalézardière, etc.

Chapitre 2

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histoire des gaules dans le cinquième siècle.

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Pour connaître le véritable esprit des révolutions qui occupèrent le cinquième siècle, il faut les étudier à leur point de départ dans le siècle précédent. C’est surtout par leur but moral, que les révolutions des Gaules se rattachent à l’histoire de l’humanité.

Dès le commencement du quatrième siècle, le Christianisme était devenu le centre de toute l’activité politique de la société romaine. Constantin l’avait fait asseoir avec lui sur le trône, ou plutôt, le parti chrétien avait conquis l’empire.

Ce grand empereur n’adopta pas seulement la doctrine nouvelle, parce qu’elle lui donnait une nombreuse population pour appui. Il voulut plus, et tout le prouve : il voulut rendre l’unité de croyance et de volonté à cette grande société qui tombait en ruine depuis trois siècles, et qui en était arrivée à ce point de dissolution, qu’elle ne pouvait plus fournir un soldat pour la défendre, ni un empereur pour la gouverner. Aussi, en même temps qu’il fondait une capitale nouvelle, et qu’il organisait un nouveau système d’administration, il s’occupa de créer un centre de doctrines, de fonder un catholicisme. C’est dans ce but que fut assemblé en 525, le concile de Nicée. Ce fut la première fois que l’on vit des députés de toutes les nations réunis sans distinction de naissance ni de race, pour représenter seulement l’intelligence. C’est aussi le premier exemple d’une assemblée représentative telle à peu près que nous la concevons aujourd’hui. Après quatre mois de délibération, ils mirent au jour ces actes fa-

meux, fondemens du Catholicisme, qui furent la première constitution politique du Christianisme, et qui étaient, pour ce temps, ce que serait pour le nôtre une nouvelle sanction des devoirs et des droits de l’homme. Aussi, dès ce moment, il n’y eut plus de troubles sérieux dans l’empire, qui n’émanât d’une hérésie ; car il ne fut plus possible à personne de s’isoler des destinées communes, sans blesser la loi religieuse.

Parmi les questions qui furent décidées au concile de Nicée, il en est une qui eut plus tard les suites politiques les plus graves. Arius vint soutenir qu’il n’y avait qu’une seule nature en Jésus-Christ, ou, en d’autres termes, qu’il était seulement homme, et non pas Dieu. Cette objection fondamentale était celle par laquelle, depuis trois siècles, les payens avaient repoussé l’autorité et la sévérité des doctrines nouvelles. Elle devait donc se présenter avec tout l’appareil de la science, le jour où l’Évangile était déclaré loi organique de l’Empire. L’Arianisme fut examiné, discuté, condamné, frappé d’Anathème. Il est facile d’apprécier les motifs de l’excommunication qui fut lancée sur lui. Cette hérésie, en niant la divinité de Jésus, remettait en délibération et en doute tous les dogmes qui étaient consacrés aux yeux des peuples, par le caractère divin de l’autorité dont ils émanaient ; par suite, elle ajournait les conséquences politiques et civiles du Christianisme. Or, à ce moment, dans l’intérêt de la conservation sociale, aussi bien que dans l’intérêt de l’amélioration des mœurs et des conditions civiles, il fallait agir, et pour agir, il fallait croire à l’infaillibilité des Évangiles. C’était l’égoïsme qui avait tué la société romaine ; c’était le dévouement qui devait la reconstruire : or, pour se dévouer, il ne faut pas douter du but même de ses efforts. Les Pères du concile de Nicée condamnèrent donc avec raison l’Arianisme comme attentatoire au nouveau principe social ; et le pouvoir impérial, imbu de la même conviction, s’opposa par la force à son extension. Cependant il ne périt pas ; il se cacha sous une métaphysique obscure et difficile, et par ce moyen il se soutint comme école. Il eut d’ailleurs, dès son premier jour, pour partisans avoués ou secrets, tous ceux qui conservaient quelque chose de l’incrédulité payenne, ou de la fausse science des gnostiques, et ceux-là étaient très-nombreux. Aussi, on peut dire que dès ce moment le monde romain fut partagé par deux doctrines : la Catholique et l’Arienne. Dans la première se trouvaient tous les hommes qui faisaient l’œuvre nouvelle ; dans la seconde étaient ceux qui tenaient aux choses anciennes, et qui préféraient leurs intérêts propres à ceux de l’humanité. La plupart des Ariens étaient des hommes des hautes classes, soit parce qu’ils se sentaient menacés dans leurs habitudes, et dans leurs intérêts, soit parce qu’ils purent s’instruire des subtilités de l’Arianisme par la lecture : car la puissance impériale ne pouvait faire plus contre cette hérésie, que d’en défendre la prédication publique. Au contraire, le peuple resta catholique, c’est un fait dont l’histoire de ce temps offre de fréquentes preuves.

Toujours on trouve les Ariens parmi les puissans et les riches, et les Catholiques parmi les pauvres.

D’ailleurs, diverses circonstances favorisèrent les progrès de la grande hérésie. Après Constantin, il y eut un empereur Arien ; comme après Constance il y eut un Julien l’apostat. L’Arianisme était un quasi-christianisme, une sorte de prétendue doctrine gouvernementale, qui se prêtait à tous les rôles : c’était le refuge de tous les incrédules. Il était donc tolérant pour toutes les hérésies et tous les paganismes, intolérant avec la seule croyance catholique. En effet, au quatrième siècle et au commencement du cinquième, l’histoire nous le montre mêlé, uni, tantôt au paganisme, tantôt au manichéisme, dans les mêmes intrigues et dans le même but : aussi, les Catholiques de cette époque durent appeler Ariens tous ceux qui firent œuvre d’égoïsme.

Ce n’est pas ici le lieu de raconter comment il contribua à détruire l’Empire Romain. Il est facile de comprendre cependant, que, lorsque, dans un même pays, deux croyances hostiles partagent la population, l’ambition des hommes incrédules spéculera sur les doctrines, afin de s’en faire un instrument de fortune. C’est, en effet, ce qui arriva, dans les luttes auxquelles donnaient lieu les , toujours si douteuses et si embarrassées, au trône impérial. Le Catholicisme n’était pas d’ailleurs pour les hommes de peu de foi, une doctrine facile et commode. Dans ces temps de ferveur, elle était exigeante pour les grands, aussi bien que pour les simples particuliers. Qui ne connait la pénitence qu’elle imposa au plus puissant des Empereurs après Constantin, à Théodose-le-Grand, pour une colère de prince qui avait eu les suites ordinaires à cette époque ? L’Arianisme était moins rigoureux : aussi convenait-il à tous ceux qui ne cherchaient dans la possession du pouvoir, qu’une jouissance personnelle. Par la même raison, ce furent les Ariens qui pactisèrent les premiers avec les Barbares. La meilleure preuve que nous puissions en offrir, c’est que parmi ces derniers, lors des invasions, il y avait au moins autant d’Ariens que de payens, et qu’au milieu d’eux, on rencontre toujours quelques noms d’Évêques Ariens. Il est vrai, aussi, que les lois de bannissement qui, à divers temps, furent prononcées contre les professeurs et les magistrats de cette doctrine, jetèrent parmi les peuplades barbares un grand nombre de ces ennemis de la foi catholique ; ajoutons que les premiers apôtres chrétiens qui leur furent envoyés, sous le règne de l’empereur Valens, étaient des prêtres ariens.

Il y avait alors plusieurs siècles que les extrémités de l’Empire Romain étaient pressées par des flots de peuples barbares, avides d’y pénétrer. L’illustration militaire de tous les Empereurs, depuis Tibère, avait été fondée par des succès remportés sur ces limites toujours menacées. Sauf quelques guerres civiles, depuis trois cents ans il n’y avait eu que des guerres défensives sur les frontières. Le premier effet des disputes de Religion, ou des intrigues qui en prenaient le prétexte, fut d’affaiblir ces lignes défensives, en détournant les armées de la garde de ces points, pour les employer à des guerres intérieures. Ensuite, on pactisa avec les Barbares. Enfin, il arriva dans le cinquième siècle, que les ambitions rivales, et les empereurs eux-mêmes, ne combattirent plus, ainsi qu’autrefois, avec ces armées qui, bien que composées en grande partie de soldats étrangers, étaient Romaines cependant par la discipline, les armes et le commandement : ils soudoyèrent des nations barbares, et livrèrent à ces bandes no- mades, le territoire à parcourir. Il serait trop long d’entrer dans le détail des intrigues et des circonstances de toute nature qui amenèrent successivement sur le sol de l’Empire Romain, tant de peuplades sauvages ; il suffit de rappeler que presque tous les chefs des envahisseurs avaient servi l’Empire à un titre quelconque, et qu’ils étaient en général Ariens. Les historiens se sont trop attachés à chercher dans des événemens propres aux sociétés barbares, la cause de la grande invasion du cinquième siècle. Il est évident que le secret de ces puissans mouvemens réside tout entier dans les troubles intérieurs de l’Empire. La Nationalité Française sortit du sein de ces troubles. Elle fut institués autant dans le but de protéger les populations Gauloises, que dans celui de défendre et de fortifier le Catholicisme. La narration suivante va nous en offrir la preuve.

Dans les premières années du cinquième siècle, les habitans des Gaules commencèrent à sentir la nécessité d’un centre militaire, indépendant et national. Cette pensée leur fut évidemment inspirée par les événemens qui se pressèrent à cette époque, et par le peu de confiance que devait leur inspirer un pouvoir impérial, constamment ballotté entre des partis contraires. On avait appris en 400, qu’Alaric, roi des Goths, était entré en Italie, et qu’on ne l’avait arrêté qu’en lui promettant le gouvernement des Gaules et de l’Espagne. En 406, une multitude de barbares, Alains, Vandales, Suêves, Bourguignons, après avoir vaincu les Francs, passèrent le Rhin, et vinrent inonder le pays. Mayence, Worms, Reims, Amiens, Arras, Tournai, Spire, Strasbourg, Langres, Trèves, Toulouse, les provinces d’Aquitaine, la première Lyonnaise, les Narbonnaises furent saccagées, et l’on disait que ces barbares avaient été appelés par le principal ministre, le favori de l’Empereur d’occident, Stilicon, un Vandale arien. C’était lui qui avait dégarni les frontières ; et son but, en introduisant les payens dans l’empire, était de se faire une armée qui le portât sur le trône à la place de son maître. Il leur avait promis la destruction du Catholicisme, et il avait, en garantie de ces promesses, fait élever son fils dans le culte des faux dieux. En effet, Stilicon, convaincu de ce crime fut assassiné. Enfin, en 440, on apprit que Rome venait d’être prise et détruite par les Goths ariens.

Le retentissement des discussions qui agitaient les parties méridionales de l’Empire, le dégoût des intrigues toujours fatales, qui en étaient l’occasion ou la suite, avaient, sans doute, déjà depuis long-temps, détaché les contrées catholiques du nord. L’histoire fait foi de la tranquillité des Églises des Gaules. Elles étaient encore, dans la première ferveur du sentiment religieux, tout occupées à l’œuvre d’une conversion qui n’était pas complétement achevée. Les Évêques devaient être disposés à saisir la première occasion d’isoler leur troupeau du contact des terres héré- tiques.

Cette disposition morale se manifesta par une suite d’événemens sur lesquels les historiens n’ont pas assez insisté, et qui donnent un caractère tout nouveau à l’origine de la monarchie française. D’abord, les troupes romaines, en garnison dans la Grande-Bretagne, cherchèrent un chef capable de chasser des Gaules les barbares qui s’y étaient établis. Après plusieurs essais, elles trouvèrent un homme du nom de Constantin, d’une naissance obscure, sorti de race militaire. Elles le revêtirent de la couronne impériale. Il se montra digne de la fonction à laquelle on l’avait appelé. Il passa dans les Gaules à la tête des soldats qui l’avaient élu. Toutes les cités, et tous les corps de légionnaires épars dans ce vaste pays, le reconnurent. Il se trouva ainsi à la tête de forces assez puissantes pour combattre l’ennemi de la civilisation. Il réussit en effet à reconquérir le sol sur les barbares, dont une partie fut rejetée vers les Pyrénées, et une autre fut reçue parmi les ripuaires des Gaules, à prêter le serment de l’office militaire. Enfin, il rétablit les postes retranchés que les Romains avaient sur la frontière du Rhin.

Vers le même temps, plusieurs cités des Gaules commencèrent à s’associer. Cette confédération, nommée tantôt Armoricaine, et tantôt, et le plus souvent, Bagaudia, comprenait les deux Aquitaines ; la deuxième, la troisième, la quatrième Lyonnaise, et une partie de la deuxième Belgique, c’est-à-dire les provinces que nous nommons aujourd’hui l’Auvergne, le Berri, la Bretagne, la Normandie, l’Ile-de-France, l’Artois, la Champagne, etc. Ainsi, d’après la notice d’Honorius, environ quarante-neuf cités s’engagèrent dans un pacte d’union. D’ailleurs, l’insurrection ne tarda pas à devenir complète. Les villes insurgées formèrent des congrès pour délibérer sur les intérêts communs ; elles levèrent des troupes ; enfin, elles s’attribuèrent l’administration de la justice, des impôts et de la guerre. Il paraît que, dans ce changement, les évêques reçurent généralement le gouvernement des affaires temporelles, et en disposèrent avec la même autorité qu’ils portaient déjà dans l’administration spirituelle. Cette dernière circonstance explique comment, peu d’années après, la politique du pays situé entre la Meuse et la Loire reçut une direction si positivement catholique.

La confédération des Bagaudes n’acquit son complet développement et une publicité entière que vers l’an 409. Elle se serra et se fortifia au fur et à mesure que le besoin qui l’avait créée devint plus pressant. Ainsi, lorsque l’élu des légions, ce Constantin que les légendes grecques appellent tyran, ce Constantin qui avait chassé les Barbares, eut dissipé sa fortune dans des guerres entreprises en Espagne, en Italie, et eut été vaincu et pris par une armée impériale, les Bagaudes présentèrent un faisceau assez puissant pour que le général de la cour de Ravenne n’osât compromettre son armée en les attaquant.

Leur résistance n’était que juste, et ce fut un bienfait dans ce temps d’anarchie. Elle signalait un besoin de conservation auquel l’empire romain ne pouvait plus satisfaire. Bientôt les deux pro- vinces germaniques essayèrent de prendre part à ce mouvement d’indépendance, mais elles agirent avec moins de sagesse que leurs aînées ; et, au lieu, d’un congrès, elles mirent à leur tête, comme empereur, un noble Gaulois, Jovinus. Celui-ci s’adjoignit, comme auxiliaires, des Francs et d’autres barbares.

La Cour de Ravenne, dans l’impuissance de rompre cette grande association formée de la république des Armoriques et du nouvel empire des bords du Rhin, livra les Gaules aux Visigoths pour y faire le service militaire. Elle en délivra ainsi l’Italie en 412. Ceux-ci accomplirent en partie leur mission. Ils réussirent à détruire l’union qui formait l’empire de Jovinus, et le livrèrent lui-même vivant aux Romains ; ils entamèrent même la première confédération des Bagaudes, à laquelle ils enlevèrent une partie des Aquitaines. Ces victoires furent sans doute obtenues difficilement, car bientôt les Romains pensèrent à recourir aux négociations pour obtenir la soumission des Bagaudes. En conséquence, ils firent passer les Visigoths en Espagne, et chargèrent, en 417, un Exupérantius, citoyen du diocèse de Poitiers, de traiter avec les cités indépendantes : il réussit en partie. Ainsi, il obtint des cités d’Aquitaine, et de la seconde Belgique, qu’elles renonçassent au pacte d’union, et qu’elles reçussent les officiers de l’Empereur. Mais les villes des trois Lyonnaises résistèrent à ses avances. Ainsi, vingt-deux cités, Paris, Meaux, Auxerre, Troyes, Chartres, Sens, Rouen, Bayeux, Avranches, Évreux, Séez, Lisieux, Coutances, Tours, Le Mans, Rennes, Angers, Nantes, Quimper, Vannes, et deux autres villes de Bretagne qui n’existent plus, conservèrent leur indépendance.

Pour assurer la fidélité des provinces ramenées à l’obéissance, soit par les armes des Visigoths, soit par les négociations d’Exupérantius, Honorius et Théodose, Empereurs, publièrent, en 418, un édit qui renferme les dispositions suivantes : Il devait y avoir, chaque année, depuis le 15 août jusqu’au 13 septembre, à Arles, un concile ou une assemblée civile, composée des juges et des autres officiers des sept provinces, ainsi que des Évêques et des no- tables, c’est-à-dire des députés de la propriété. L’assemblée devait être présidée par le préfet du prétoire. Une amende considérable était prononcée contre ceux des élus qui manqueraient de s’y rendre. Les sept provinces étaient la Viennoise, la province des Alpes, la seconde Narbonnaise, la première Narbonnaise, la Novempopulanie, la seconde Aquitaine et la première Lyonnaise, c’est-à-dire tout ce qu’on appelle aujourd’hui le midi de la France. Quant aux deux Germanies et aux Belgiques, on y envoya un général et une armée, et Exupérantius fut nommé préfet du prétoire à Arles, capitale des sept provinces du midi.

Ces dispositions, qui semblaient faites dans l’intérêt de garantir la tranquillité et l’indépendance des Gaules, eussent réussi, sans doute, à rattacher l’opinion publique aux Romains, et à ramener les Bagaudes à reconnaître les officiers de l’empereur ; mais, six ans après, on apprit que de nouveaux troubles s’élevaient en Italie : Honorius et Constance, Empereurs d’Occident, étaient morts, et l’on se battait de l’autre côté des Alpes, et jusqu’en Afrique, pour recueillir ou partager leur succession. Peu de temps après, l’on sut que l’Empereur d’Orient l’avait emporté ; mais c’était en introduisant sur le vieux sol romain une nouvelle nation barbare, une bande de Huns dont on racontait avec frayeur les mœurs féroces. En même temps, à Arles, les troupes romaines massacrèrent le préfet du prétoire. Les Visigoths, qui étaient revenus d’Espagne, et qui étaient rentrés dans les provinces méridionales, recommencèrent leurs courses ; et vers le Nord, des Bourguignons et des Francs se mettaient à piller deux cités gauloises, Metz et Trèves. Il était donc évident qu’il n’y avait plus rien à espérer de l’Empire, et qu’il fallait chercher des secours seulement en soi-même. Il est vrai qu’une armée impériale, commandée par Aétius, vint d’Italie forcer les Visigoths à reconnaître l’Empire, et à lui prêter le serment militaire ; elle poussa, le long du Rhône et de la Saône, jusque vers Metz, rejetant, dans leurs limites, quelques bandes de Francs et de Bourguignons ; mais cette armée fut bientôt rappelée, et alla se dissiper dans une guerre civile. Aussi toutes les cités des Gaules, qui n’étaient point retenues par la présence des Visigoths, essayèrent de se faire indépendantes, et d’entrer dans la confédération des Bagaudes. En 455, cette conspiration était flagrante partout, et avait même déjà réussi dans la partie septentrionale, sous la conduite d’un citoyen nommé Tibaton.

Elle fut arrêtée dans ses progrès par le retour d’Aétius. La guerre civile était terminée, et il accourait pour rétablir enfin l’ordre, c’est-à-dire la soumission dans les Gaules. Il amenait avec lui une armée de ces barbares, Huns, Alains ou Scythes, tant détestés. La ligue commandée par Tibaton fut attaquée et vaincue. Les Bourguignons, qui s’avançaient vers le Rhône, furent repoussés ; les Visigoths furent forcés à renouveler leur serment. Vers 445, il ne restait plus à soumettre que les vingt-deux villes de la puissante union armoricaine ; mais, après tant de succès, achetés sans doute à grand prix d’hommes, Aétius se trouva trop faible et craignit de se compromettre en tentant cette entreprise : il la confia à un certain Eocarix, roi de barbares auxiliaires. Celui-ci fut arrêté dans sa marche, dit la légende, par les prières de saint Germain, Évêque d’Auxerre. Il est probable qu’il recula devant une expédition dont ce saint envoyé sut lui montrer les dangers, et qu’il accorda un armistice qui permit de négocier les conditions de la soumission des villes rebelles. En effet, ce même saint Germain se rendit à Ravenne, en 443 ou 447, pour traiter avec la cour de la pacification des Bagaudes.

Quelles pouvaient être les bases sur lesquelles saint Germain l’Auxerrois était autorisé à traiter ? Il est facile de le deviner d’après ce qui s’était passé et d’après ce qui arriva bientôt. L’Union devait être persuadée du danger de se mettre à la disposition de la cour impériale : l’état affreux des parties des Gaules restées sous son administration, constamment parcourues par des armées mues seulement dans des intérêts particuliers, leur offrait un exemple de ce qu’elles devaient craindre. En outre, les Évêques, qui avaient la principale part dans le gouvernement des villes associées, devaient éprouver une profonde horreur contre cet usage impérial de se servir indifféremment de généraux et de soldats barbares ou ariens, et contre cette indifférence qui abandonnait à leurs violences, des populations chrétiennes. Les Bagaudes devaient donc seulement se proposer de gagner du temps. Elles étaient si peu disposées à se soumettre, qu’elles chassèrent un émissaire d’Aétius ; et, les troupes romaines ayant réussi à se faire ouvrir les portes de Tours, d’Orléans et d’Angers, elles armèrent pour reprendre ces villes, et défendirent avec ténacité tous les postes qui dépendaient de leur territoire, et que la trahison ne leur avait pas enlevés.

C’est dans ce but d’indépendance qu’elles durent voir avec plaisir l’établissement des Francs, commandés par Clodion, sur les limites septentrionales de la seconde Belgique, province qui obéissait tout entière aux officiers d’Aétius. Ce dut être à leurs yeux une diversion favorable, et une garantie pour leurs propres frontières de ce côté. Clodion était parti du pays de Tongres. Après avoir traversé la forêt Charbonnière qui couvrait alors tout le terrain si riche que nous appelons la Flandre, il entra dans Cambrai d’abord, puis s’empara de Tournai, en chassant de ces deux cités les officiers et les soldats impériaux qui les occupaient. Clodion était un barbare ; mais son expédition dut avoir un caractère d’humanité inconnu dans ce temps. En effet, le territoire de Tournai était occupé depuis long-temps par un peuple qui était en partie d’origine franque, et qui y avait reçu des terres à titre de bénéfice militaire. Dans Cambrai, il existait encore un grand nombre de payens non convertis. Il est donc probable que le roi Franc avait été appelé par une conjuration des citoyens, et les nouveaux venus apprirent de ceux-là à respecter les Évêques. D’ailleurs, c’était un établissement stable qu’on voulait fonder, et l’on respecta les mœurs de ceux dont on voulait se faire des associés ou des fidèles : le pays était en outre trop pauvre et trop peu peuplé pour qu’il pût être un but de pillage. Il est très-remarquable que Clodion entra en guerre avec Aétius dès le premier jour ; mais il fut en paix avec les Bagaudes ; il arrêta même ses conquêtes là où il rencontra leurs frontières. Il ne chercha à s’étendre que du côté où était le territoire appartenant aux Romains. Au reste, ses conquêtes furent peu étendues ; elles ne dépassèrent pas la partie de la seconde Belgique, située entre l’Aisne et la mer. Mérovée, qui succéda à Clodion en 448, imita son exemple : il ne dirigea ses empiétemens que du côté des provinces germaniques.

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