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Les Ondins, conte moral

Marie-Anne Robert · 1768 · Free in the US

49,413 words · about 3 h 28 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Marie-Anne Robert
Language
French
Published
1768
Length
49,413 words · about 3 h 28 min
Sections
13 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (13)
  1. Front matter about 1 h 12 min
  2. Chapitre 01 about 13 min
  3. Chapitre 02 about 11 min
  4. Chapitre 03 about 4 min
  5. Chapitre 04 about 7 min
  6. Chapitre 05 about 9 min
  7. Chapitre 06 about 12 min
  8. Chapitre 07 about 12 min
  9. Chapitre 08 about 3 min
  10. Chapitre 09 about 5 min
  11. Chapitre 10 about 19 min
  12. Chapitre 11 about 17 min
  13. Chapitre 12 about 24 min

Continue:

Front matter

S,

CONTE MORAL,

t.

Chapitre 01

a Lydie qui contient une partie de l’Afrique, fut autre- fois gouvernée par Ophtes, Prince belliqueux. Plusieurs guerres lui furent suscitées par différens petits Souverains, jaloux de l’étendue de ses Etats. Ce Monarque les combattit tous, remporta successivement sur eux des victoires complettes, & les rendit enfin Tributaires de son Royaume. Après avoir pacifié les troubles que ces Princes excitoient depuis nombre d’années, ce Monarque ne songea plus qu’à faire jouir ses Peuples d’une paix qui devoit ramener l’abondance & la tranquillité dans son Royaume ; mais pour la cimenter de plus en plus, ses Ministres lui proposerent une alliance avec le Roi de Galata, en épousant la Princesse Cliceria, fille de ce Monarque. Ophtes se prêta volontiers à leurs vûes ; il fut charmé de la beauté de Cliceria dont on lui fit voir le portrait : des Ambassadeurs furent envoyés au Roi de Galata, ils étoient chargés de proposer le mariage de la Princesse avec le Roi de Lydie : des propositions aussi avantageuses furent acceptées avec joie ; on se hâta d’en signer les articles de part & d’autre, & ce mariage ne fut différé que le tems qu’il falloit pour en faire les préparatifs, avec la pompe & la magnificence qu’il convient d’employer dans ces sortes de Fêtes.

La Princesse Cliceria entroit à peine dans sa quinzieme année ; elle étoit douée d’un esprit supérieur à toutes les femmes, & d’une beauté ravissante ; elle fut reçue du Roi, son époux, avec toute la somptuosité & la galanterie qu’on peut attendre d’un grand Monarque, sur-tout lorsque l’amour se trouve joint aux raisons de l’Etat. Pendant plus d’un mois les jours furent marqués par de nouvelles Fêtes. Le Roi, quoique déjà d’un certain âge, se plaisoit beaucoup aux Divertissemens de sa Cour ; d’ailleurs il vouloit, par cette complaisance, faire connoître à la Reine, ainsi qu’aux Princes & Princesses qui l’avoient accompagnée, la satisfaction qu’il avoit de les voir embellir sa Cour ; les Courtisans, à leur tour, pour marquer leur zele & leur attachement au Roi & à leur Souveraine, s’empresserent à imaginer de nouveaux Divertissemens qui pussent l’amuser & lui plaire.

Plusieurs années se passerent ainsi dans les plaisirs, sans qu’ils fussent troublés que par l’inquiétude que le Roi fit paroître de n’avoir point de Successeur. Le desir d’en obtenir fit enfin succéder les vœux & les sacrifices aux ris & aux jeux ; le Roi & la Reine en firent offrir dans tous les Temples, où ils assisterent l’un & l’autre avec une piété digne d’exemple.

Des vœux que le cœur avoit formés ne pouvoient manquer de fléchir les Dieux ; ils furent enfin exaucés ; la Reine déclara qu’elle étoit enceinte. On ne peut exprimer la joie que cette nouvelle répandit dans tous les cœurs, le Roi ordonna des prieres en actions de graces ; les peuples coururent en foule aux Temples pour prier les Dieux de leur accorder un Prince qui les gouvernât avec autant de sagesse, de raison, de justice & de douceur, que celui qui regnoit sur eux ; qu’il fût en même tems l’héritier de ses vertus, de sa clémence & de tous ses talens, comme il devoit l’être de ses Etats. Les Dieux furent lourds à leurs prieres ; la Reine mit au monde une Princesse ; l’on fit néanmoins beaucoup de réjouissances à la naissance de cette Princesse qui fut nommée Tramarine.

Ophtes, curieux d’apprendre la destinée d’un enfant si long tems desiré, ordonna à son premier Ministre d’aller consulter l’Oracle de Vénus. Il le chargea en même tems de riches présens qui devoient servir à orner le Temple de la Déesse. Lorsque la Pythie se fut mise sur le trépied, elle parut d’abord agitée par l’Esprit divin qui la remplissoit ; ses cheveux se hésisserent, tout l’antre retentit d’un bruit semblable à celui du tonnerre. Alors se fit entendre une voix qui paroissoit sortir du fond de la poitrine, qui prononça que cet enfant, en prenant une forme divine, ne reverroit son pere qu’après sa ruine.

Cette réponse à laquelle il auroit fallu un second Oracle pour l’expliquer, affligea sensiblement le Ministre, qui revint à la Cour avec un visage consterné, n’osant annoncer au Roi la réponse que la Déesse avoit prononcée par la bouche de la Pythie. D’abord il chercha quelque phrase qui pût éclaircir la réponse de l’Oracle, & y donner un sens plus favorable. Mais le Roi jugeant, par son air triste, que les prédictions n’étoient pas favorables à la Princesse, lui ordonna si positivement de ne lui rien cacher, sous peine de la vie, que le Ministre se vit dans la nécessité d’obéir. C’est avec bien de la douleur, Seigneur, lui dit-il, que je me vois contraint d’annoncer à votre Majesté les funestes décrets que l’Oracle a prononcés sur la destinée de la Princesse Tramarine. Je voulois épargner à votre Majesté la douleur de l’entendre ; la voici :

Mais, Seigneur, ajouta le Ministre, votre Majesté n’i- gnore pas que les Dieux ne s’expliquent jamais qu’avec beaucoup d’obscurité : sans doute, ce n’est que pour tromper la curiosité des foibles mortels qui veulent pénétrer trop avant dans l’avenir, dont eux seuls sont les dépositaires. Il est de la prudence & de la sagesse de se soumettre à leurs décrets, sans chercher à en pénétrer le sens, qu’ils nous cachent toujours par des réponses ambiguës, auxquelles il est facile de donner plusieurs interprétations. Pardonnez, Seigneur, à mon zele la hardiesse de mes réflexions, mais j’obéis aux ordres de votre Majesté en ne lui dissimulant aucune de mes pensées.

Il est vrai que ces réflexions étoient d’un homme sage & prudent. Son ame s’y déployoit, & l’on y lisoit l’intérêt qu’il prenoit à la tranquillité & au repos de son Maître. Mais, que ne peut l’opinion & le préjugé ? Ni le Roi, ni la Reine ne voulurent profiter des sages avis de leur Ministre. La réponse de l’Oracle fut examinée en plein Conseil, on en tira plusieurs conséquences sinistres qui augmenterent la douleur que le Roi avoit de ne pouvoir deviner le sens de cette prédiction ; on fut long-tems à se déterminer sur le parti qu’on devoit prendre : mais une seconde grossesse de la Reine décida le sort de la Princesse, en l’envoyant dans le royaume de Castora, gouverné alors par la Reine Pentaphile, sœur du Roi de Lydie.

Cette Princesse étoit une Amazone qui ne devoit son Royaume qu’à sa valeur, elle en avoit banni tous les hommes. On prétend que la haine que cette Princesse avoit conçue pour les hommes, venoit du souvenir amer d’avoir été cruellement trompée par un Prince dans lequel elle avoit mis toute sa confiance. Il est vrai qu’il arrive souvent que le choix qu’on fait d’un Favori dans la jeunesse, n’est presque jamais éclairé par la raison. Ce n’est ni le plus zélé, ni le plus estimable qui obtient la préférence, parce que l’on ne réfléchit point sur le prix de la vertu ; le clinquant séduit, un étourdi se présente avec le brillant de la vivacité & des saillies ; on se livre à lui sans réserve, sans se donner le tems de l’examiner ; on ne distingue point en lui la réalité d’avec l’apparence ; on est presque toujours la dupe d’un dehors imposant, & malheureusement ces hommes ne font servir les dons qu’ils ont de plaire qu’au triomphe de leur indiscrétion & de leur perfidie. Il est à présumer que ce furent des raisons à-peu-près semblables, qui déterminerent la Reine de Castora à bannir tous les hommes de ses Etats. Comme c’étoit la meilleure Princesse du monde, l’amour qu’elle avoit pour ses Sujets & le desir de les rendre parfaitement heureux, lui firent convoquer une Assemblée générale de toute la Noblesse, je veux dire en femmes, car pour les hommes ils en furent exclus. Ce fut dans cette Assemblée que plusieurs questions furent agitées sur les avantages qu’on pouvoit retirer de la société, en les comparant aux maux qui résultoient tous les jours de cette même société. Après bien des séances où chacune dit son avis, que je ne rapporterai point parce que je n’ai pas été appellé à ce Conseil, que d’ailleurs je craindrois de m’attirer la censure des deux sexes, en composant un discours qui seroit sans doute trop simple pour l’importance des matieres qui doivent y avoir été proposées ; je me bornerai donc à dire qu’il fut enfin décidé, à la pluralité des voix, que la Reine établiroit une Loi expresse par laquelle il seroit défendu à tous les hommes, de quelque qualité ou condition qu’ils pussent être, de rester plus de vingt-quatre heures dans toute l’étendue de ses Etats, sous peine d’être sacrifiés à la Déesse Pallas, protectrice de ce Royaume.

On a peine à se persuader que les jeunes femmes ayent eu la liberté d’opiner dans cette Assemblée, où il paroît qu’il entra beaucoup de partialité : il est presque probable que les vieilles douairieres s’emparerent seules des voix délibératives, ce qui parut aux hommes une chose criante. Car enfin, disoient-ils, ne doit-on pas craindre que, par l’observation d’une Loi aussi rigoureuse, ce Royaume ne se trouve dépeuplé en très-peu d’années ? Cependant tout ce peuple d’Amazones s’y soumit sans marquer aucune résistance. Mais la Déesse Passas, contente du sacrifice qu’elles venoient de lui faire, voulut les récompenser en leur donnant une marque éclatante de sa puissante protection ; &, pour perpétuer ce peuple d’Héroïnes en leur procurant les moyens de se multiplier, la Déesse fit paroître tout-à-coup au milieu du Royaume une fontaine, que quelques savans Mythologistes prirent d’abord pour celle où se plongea le beau Narcisse, lorsqu’il devint amoureux de sa propre figure. Cette fontaine fut pendant un tems la matiere de bien des réflexions, & devint la source de plusieurs disputes : chacun voulut en découvrir l’origine, quoiqu’ils en ignorassent entierement la propriété. Cette découverte ne fut dûe qu’au hasard ; voici ce qui la produisit.

Plusieurs jeunes personnes attachées au service de la Reine, tomberent dans une maladie de langueur : tout l’Art de la Médecine fut épuisé à leur procurer des soulagemens ; mais cette maladie, à laquelle on ne connoissoit rien, sembloit empirer tous les jours ; ce qui détermina les Médecins, inspirés sans doute par la Déesse, d’ordonner les eaux à la nouvelle fontaine, espérant que la dissipation d’un assez long voyage pourroit contribuer au rétablissement de leur santé. Ce voyage réussit parfaitement au gré de leurs desirs ; les jeunes personnes, de retour à la Cour, reprirent leur embonpoint & leur gayeté natu- relle, & même quelque chose de plus, ce qui mit d’abord la fontaine en grande réputation. Toutes les Amazones, celles du premier ordre comme les autres, firent tous les jours de nouvelles parties de s’y aller baigner pour se rendre le teint plus frais : mais qu’on juge de la surprise de la Reine, lorsqu’au bout des neuf mois chacune de ces jeunes personnes mit au monde une fille. Un événement si singulier fit connoître la vertu des eaux de cette fontaine, & un pareil prodige augmenta le respect & l’admiration des Grands & des Peuples pour la Déesse.

La Reine, pour marquer sa reconnoissance à la Déesse Pal- las de la nouvelle faveur qu’elle venoit de lui accorder, ordonna qu’il fût bâti un Temple vis-à-vis de la fontaine miraculeuse. Quelques Critiques trouveront peut-être ridicule que des femmes entreprennent de bâtir un Temple : je réponds à cela qu’une femme qui reçoit une éducation pareille à celle que l’on donne aux hommes, peut tout entreprendre. N’est ce pas des Hirondelles que nous tenons l’Art de bâtir ? Quoiqu’il en soit, ce Temple fut achevé en peu de tems : il fut soutenu par vingt-quatre colonnes de marbre blanc ; au milieu s’éleve un piédestal de douze coudées de haut sur huit de face, représentant les attributs de la Déesse, dont la statue d’or & enrichie des plus beaux diamans est posée au milieu ; autour du Temple est un cloître qui distribue plusieurs appartemens destinés à loger les filles consacrées au culte de la Déesse Pallas. La Reine nomma d’abord cinquante jeunes personnes qui furent choisies dans les plus nobles familles, lesquelles devoient, pendant dix années, n’être occupées qu’à chanter les louanges de la Déesse. Au bout de ce tems il leur étoit permis de sortir pour passer dans les Troupes : tous les enfans qui devoient naître de ces Prêtresses étoient élevés dans le Temple, leur naissance leur donnant à tous les droits et les priviléges de leurs meres.

Pentaphile, dont les vastes vues s’étendoient jusqu’aux tems les plus reculés, se crut obligée, par ce nouvel établissement, de faire encore une Loi qui tendît à augmenter la population, en ordonnant à tous ses Sujets de visiter au moins une fois l’année le Temple de la Déesse Pallas, & d’y prendre les bains salutaires, afin de contribuer, autant qu’il seroit en leur pouvoir, à multiplier le nombre des Amazones, qui doit toujours être la richesse d’un Etat, par l’émulation que chacune se donne pour se procurer le nécessaire & même les aisances de la vie, & pour contenir les peuples dans leur devoir. On ajouta que toutes celles qui contreviendroient à cette Loi, soit en négligeant le culte qu’on devoit rendre à la Déesse, soit en recherchant la compagnie d’un sexe banni depuis long-tems par les Loix, seroient condamnées à être renfermées pour le reste de leurs jours dans la Tour-des Regrets, sans égard à la jeunesse, ni à la naissance, ni aux dignités.

Ce sur plus de vingt ans après ce grand événement que les Ambassadeurs du Roi de Lydie arriverent à la Cour de la Reine Pentaphile, où ils furent reçus avec une magnificence digne de cette Princesse. Comme, suivant les Loix du Royaume, ils ne pouvoient séjourner dans ses Etats, l’audience leur fut accordée sur le champ. La Reine, après avoir accordé leur demande, les renvoya avec de riches présens, en les chargeant de lettres pleines de tendresse pour le Roi son frere & pour la Reine Cliceria.

Pentaphile, charmée de la proposition que le Roi de Lydie lui faisoit faire de permettre que la Princesse Tramarine élevée à sa Cour, nomma les premières Dames du Palais pour aller au devant de la jeune Princesse, la prendre sur la frontiere afin de la ramener avec les femmes de sa Suite. Un nombreux cortége d’Amazones fut commandé pour les accompagner. On prépara pendant leur voyage l’appartement que devoit occuper la jeune Princesse, qui fut à côté de celui de la Reine ; sa Majesté voulant elle-même veiller sur la conduite des personnes qui seroient chargées de l’éducation de la Princesse.

Quelques Critiques diront peut-être qu’on ne devoit pas craindre la séduction dans une Cour, & même dans un Royaume où nul homme n’osoit paroître, & que l’on pouvoit comparer à une République d’Abeilles dont les Bourdons sont chassés à coups de flèches. Cependant quoique la Reine eût délivré ses Peuples de la dépendance des hommes, en leur faisant envisager la domination qu’ils s’étoient appropriée comme un joug tyrannique, & malgré le despotisme qu’elle avoit établi, elle fit néanmoins de mûres réflexions sur les abus qui pouvoient s’introduire soit par des déguisemens ou d’autres intrigues des femmes de sa Cour. Elle n’ignoroit pas que leur société devient quelquefois aussi dangereuse que celle des hommes, sur-tout lorsque l’ambition, l’intérêt ou la jalousie s’emparent de leur esprit. Ces différentes passions agissent avec tant d’empire sur le cœur qui en est flétri, qu’elles font souvent négliger les devoirs les plus essentiels. Il est vrai qu’où il y a des hommes, ces passions se font sentir avec beaucoup plus de force, eux-mêmes les fomentent & les animent ; mais l’habitude que les hommes se forment d’une profonde dissimulation, fait qu’ils sçavent infiniment mieux cacher leurs défauts, sur-tout lorsqu’il s’agit de tromper un sexe trop foible & trop crédule : d’ailleurs il s’étoit aussi introduit de nouvelles Sectes dans ses Etats qui augmentoient ses craintes ; elle ne pouvoit donc prendre trop de précautions pour en garantir la jeune Princesse.

Lorsque Tramarine fut arrivée à la Cour de Pentaphile, sa Majesté se chargea elle-même de l’instruire de la religion & des loix de l’Etat, lui destinant le Trône qu’elle occupoit, & formant dès-lors le projet de lui résigner la Couronne dès qu’elle seroit en âge de régner ; ce qui néanmoins ne pouvoit arriver qu’après que la jeune Princesse auroit donné des preuves de sa fécondité, en prenant les bains salutaires à la fontaine de Pallas.

Tramarine avoit à peine atteint sa douzieme année, qu’elle parut un prodige de beauté & d’esprit : toutes les grâces & les talens étoient réunis dans sa personne, il sembloit que la prudence eût chez elle devancé l’âge, rien n’échappoit à sa pénétration. Mais son esprit & ses lumières ne servirent qu’à lui faire connoître qu’elle n’étoit pas faite pour passer sa vie avec tout ce qui l’entouroit, &, sans avoir d’objet déterminé, elle éprouvoit déjà cette mélancolie qu’on pourroit mettre au rang des plaisirs, quoique souvent elle ne serve qu’à en desirer de plus vifs. Déjà Tramarine soupiroit, déjà elle se plaisoit dans la solitude, pour avoir le tems de débrouiller ses idées. Ses réflexions dictées par l’ennui lui donnerent un air de mélancolie, qui inquiéta beaucoup la Reine & toute la Cour ; Céliane sur-tout, jeune Princesse parente de Tramarine, & qui l’avoit accompagnée, en fut fort alarmée.

Cependant l’amour, qui est une des passions dont les ressorts sont les plus étendus, & qui cause le plus de troubles, devoit être banni pour toujours d’un Royaume habité par un même sexe. On n’y voyoit plus de ces Agréables du jour, qui font l’amusement d’une Cour par leur continuel persifflage, occupation bien digne de la frivolité de leur esprit ; ces galans Petits-Maîtres avec leurs tons emmiellés, dont les différentes inflexions de la voix paroissent d’accord avec leurs gestes, & qui chargés de mille brinborions, souvent parés de mouches, de rouge & de bouquets, peuvent faire assaut de charmes avec les femmes les plus coquettes : tous ces Adonis étoient proscrits des Etats de Pentaphile. Quel dommage ! Je doute néanmoins qu’on y perdît beaucoup.

Mais laissons les reflexions pour passer à des choses plus intéressantes.

Chapitre 02

ès que Tramarine fut entrée dans sa quinzieme année, on lui fit sa Maison. Céliane fut nommée pour être sa premiere Dame d’honneur ; c’étoit une personne d’un esprit vif & brillant, &, comme je l’ai dit, parente de la Princesse du côté de la Reine Cliceria. Tramarine l’aimoit beaucoup, elle lui avoit accordé toute sa confiance ; il est vrai que personne n’en étoit plus digne, par son mérite, son zele & son attachement.

La Reine jugeant alors la Princesse assez formée pour soutenir la neuvaine prescrite par les Loix, fit assembler son Conseil pour ordonner les bains que Tramarine ne pouvoit se dispenser de prendre à la fontaine miraculeuse ; elle voulut que ce voyage se fît avec toute la pompe & la magnificence convenables à une Princesse destinée à remplir le Trône de Castora. Quatre mille Amazones furent commandées pour escorter la jeune Princesse, & les Dames les plus qualifiées briguerent à l’envi l’honneur de l’accompagner : chacune s’empressa à lui faire la cour, n’ignorant pas qu’elle devoit régner immédiatement après avoir donné des preuves de sa fécondité ; faveur qu’elles ne doutoient pas que la Déesse ne lui accordât.

Lorsque la Princesse fut arrivée au Temple, les Prêtresses & les jeunes filles consacrées au culte de la Déesse vinrent au devant d’elle, &, après l’avoir reçue des mains de ses Dames d’honneur, elles l’introduisirent dans l’enceinte du Temple aux sons de mille instrumens. Tramarine présenta alors à la Déesse Pallas des offrandes dignes du rang qui l’attendoit ; elle fit ensuite ses prieres suivant le rit accoutu- mé, auxquelles les filles de Pallas se joignirent par des chœurs délicieux. Lorsque toutes les cérémonies qui s’observent à la réception des Princesses furent achevées, on la conduisit à la fontaine pour y prendre les bains salutaires, ce qui fut continué pendant les neuf jours, sans qu’il fût permis à la Princesse de parler à aucune des femmes de sa Suite, lesquelles s’étoient retirées aux environs du Temple sous des tentes qu’elles y avoient fait dresser ; les Prêtresses servirent elles-mêmes la Princesse, & ne la quitterent ni le jour ni la nuit.

Pendant la neuvaine de la Princesse, on fit défenses à toutes personnes d’approcher de la fontaine, afin d’éviter qu’elle ne fût confondue avec le vulgaire. Ce fut aussi dans la vûe de constater les faveurs que la Déesse répandroit sur elle ; ce qui fit que toutes les Amazones qui vinrent se présenter, dans l’espérance de participer aux bienfaits de la Déesse, furent obligées d’attendre le départ de Tramarine, & même aucune de ses femmes ne put profiter de l’avantage du voyage.

La neuvaine finie, la Grande-Prêtresse remit la Princesse entre les mains de Céliane, qui fut la premiere à lui marquer le plaisir qu’elle ressentoit d’avance sur son avénement au Trône. Ses autres femmes l’entourerent, & se placerent dans son char pour retourner à la Cour où elles arriverent à l’entrée de la nuit. La Princesse fut reçue dans la Ville aux acclamations de tout ce peuple d’Amazones ; les Gardes de la Reine étoient sous les armes, & le Palais si bien illuminé qu’on l’auroit pris pour un globe de feu. La Reine reçut Tramarine avec une joie & une magnificence qui ne se peut décrire ; des Fêtes de toute espéce furent inventées pour amuser la Princesse : mais lorsqu’on ne plus douter des faveurs qu’elle avoit reçues de la Déesse, la joie redoubla, on fit des odes, des épîtres, des élégies & des chansons, qui toutes étoient adressées à la Princesse, afin de lui prédire les dons dont les Dieux devoient combler celle qui naîtroit des faveurs de Pallas.

Cependant on remarquoit dans toutes les actions de Tramarine une langueur & un fonds de tristesse qu’elle ne pouvoit vaincre, malgré les Fêtes toujours variées qu’on ne cessoit de lui donner ; mais on attribua cette mélancolie à son état. Lorsqu’elle fut entrée dans le neuvieme mois, la Reine envoya inviter plusieurs Magiciennes, qui étoient ses amies particulieres, pour être présentes à la délivrance de la Princesse.

Le Royaume de Castora est rempli de Fées & de Magiciennes, à cause des antres & des montagnes qui l’environnent ; d’ailleurs le terrein y produit en abondance toutes les plantes qui leur sont nécessaires pour la composition de leurs maléfices : on prétend même que c’est de ces climats que Médée retiroit celles qui lui étoient les plus propres pour ses enchantemens.

Bagatelle, Pétulante, Minutie & Légere, que la Reine n’avoit point invitées, redoutant leurs sciences & plus encore leurs méchancetés, arriverent néanmoins des premieres. Elles étoient chacune dans un cabriolet des plus brillants, traîné par des Hirondelles ; la Folie, habillée en Coureur, les devançoit. La Reine qui craignoit quelque maléfice de leur part, s’avança au devant d’elles, pour leur faire des excuses de ce qu’on ne les avoit point invitées des premières. Sa Majesté en rejetta la faute sur la Chanceliere. Les autres étant arrivées, on les fit entrer dans l’appartement de la Princesse : Légere, Pétulante, Minutie & Bagatelle, commencerent par s’emparer des quatre colonnes du lit, quoique cet honneur ne fût dû qu’à la Fée Bonine & aux premieres Dames de la Cour. Mais ce n’étoit pas le moment de discu- ter leurs droits : Lucine s’étant approchée de la jeune Princesse, n’eut pas plutôt reçu l’enfant, que Pétulante & Légere s’écrierent toutes deux à la fois, que Tramarine avoit enfreint les Loix de l’Etat. Camagnole & Bonine qui ne pouvoient le croire, prirent chacune leurs grandes lunettes pour le visiter ; mais ne pouvant dissimuler le sexe de l’enfant, la Fée Camagnole assura la Reine qu’elle se chargeroit de l’éducation de ce Prince, & qu’elle n’en fût point inquiette. Heureusement que Bonine, quoique fâchée d’avoir été prévenue par Camagnole, commença par douer ce Prince de sagesse, de scien- ce, de valeur & de prudence : les autres Magiciennes le douerent, à leur tour, suivant leur génie ; mais elles ne purent détruire les bonnes qualités dont Bonine l’avoit doué. Cette Fée étoit la meilleure & la plus prudente de toutes les Magiciennes, jamais elle n’employoit son Art que pour faire des heureux.

Bonine remarqua la douleur de la Reine, qui paroissoit désespérée qu’un pareil accident fût arrivé à Tramarine, le regardant comme le plus sanglant affront qu’on pût faire contre son autorité. ne pouvant imaginer que la jeune Princesse eût pû seule former un tel attentat, elle fit passer Bonine dans son cabinet pour tâcher d’en découvrir les auteurs. La Fée fut d’avis qu’on prévînt d’abord les Magiciennes, seules témoins de ce malheur, afin de les engager à garder un secret qu’il seroit ensuite très-facile de cacher à toute la Cour, en déclarant simplement que la Princesse n’étoit délivrée que d’une môle : mais Pétulante, ennemie de Bonine, n’avoit averti Bagatelle, Minutie & Légere, qui lui étoient dévouées en tout, que dans le dessein de la barrer dans toutes ses décisions. Elles déclarerent donc qu’elles s’opposoient formellement à toutes les idées de Bonine ; que Pentaphile ayant elle-même établi de nouvelles Loix, c’étoit attaquer les fondemens de l’Etat en tolérant de pareils abus, qu’il falloit un exemple frappant, & qu’il étoit fâcheux qu’il tombât sur la Princesse qui, quoique mieux instruite que les autres avoit peut-être un peu trop compté sur l’impunité de son crime, par la grandeur de sa naissance, ce qui la rendoit encore plus coupable. Les sentimens des autres furent partagés ; mais la pluralité opina pour l’exil.

Cependant Bonine qui étoit une des plus savantes, & celle en qui la Reine avoit le plus de confiance, employa son éloquence pour combattre les raisons des Magiciennes, & conclut enfin à remettre le jugement de Tramarine jusqu’à son parfait rétablissement, puisque l’on ne pouvoit, sans une injustice criante, la condamner sans l’entendre. La Reine goûta ses raisons, & accorda deux mois de délai.

Bonine passa ensuite dans l’appartement de Tramarine, qu’elle trouva dans un assoupissement léthargique, & Lucine occupée à préparer des remedes pour le soulagement de la Princesse. La Fée entretint Céliane, & l’instruisit du malheur qui venoit d’arriver à Tramarine, la nouvelle ne s’en étoit point encore répandue à la Cour. Céliane, surprise & désespérée, ne pouvoit comprendre par quelle fatalité les bains avoient produit sur elle un effet si contraire aux vœux de toute la Nation. Son premier mouvement fut de croire que la Déesse, par ce changement, vouloit abattre l’orgueil de quelques femmes qui s’étoient emparées du Gouvernement, pour le faire repasser entre les mains du Prince qui venoit de naître. Elle communiqua ses idées à Bonine qui les trouva très-sensées, elle se promit même de les faire valoir, lorsqu’il s’agiroit de plaider la cause de la Princesse ; mais elle n’osoit lui en parler tout le tems qu’elle fut en danger, ce qui dura plus de six semaines.

Pendant que Bonine ne s’occupoit qu’à adoucir les esprits en faveur de Tramarine, les mauvaises Magiciennes s’étoient fait un plaisir malin de publier son aventure. La Reine accablée de douleur, se trouva néanmoins fort embarrassée sur le parti qu’elle devoit prendre ; elle fit assembler un Conseil extraordinaire, mais elle ne put empêcher les Magiciennes d’y présider. Bonine soutint toujours avec feu les intérêts de Tramarine, & il fut enfin décidé de faire arrêter toutes les personnes qui avoient accompagné la Princesse au Temple, sans distinction de rang & de qualité. Quatre Conseilleres d’Etat furent nommées pour cet examen : cet ordre inquiéta la Cour & la Ville, & chacun en raisonna suivant la portée de son génie.

Cependant le rapport des Arbitres fut à la décharge de la Princesse, tout se trouva conforme aux Loix de l’Etat. On fut ensuite faire la visite du Temple & des Prêtresses qui le déservoient, pour tâcher de découvrir s’il ne s’étoit point introduit quelque abus ; & pour que personne ne pût échapper à cet examen, des Amazones furent commandées pour entourer toutes les avenues du Temple, avec un ordre précis qu’au cas de contravention, le coupable seroit sur le champ sacrifié à la Déesse.

Pendant ces recherches, Tramarine reprenant peu-à-peu ses forces, se plaignoit souvent à Bonine & à sa chere Celiane de l’indifférence de la Reine qui ne l’avoit point visitée. Comme tout le monde fuit ceux dont la disgrace est presque assurée, dans la crainte d’être entraîné dans leur chute ; c’est ce qui fit que toute la Cour avoit également abandonné Tramarine. Hélas ! je ne m’apperçois que trop qu’on me fuit, disoit cette malheureuse Princesse. Cependant j’ignore ce qui peut occasionner ce refroidissement ; je crois du moins qu’on n’est pas assez injuste pour m’imputer quelque chose qui puisse être contraire à ma gloire. Pourquoi me refuser jusqu’à la foible satisfaction d’embrasser ma fille ? Cette jeune Princesse doit-elle aussi partager ma disgrace ? Céliane gémissoit intérieurement de l’erreur où étoit Tramarine, mais elle n’osoit encore lui déclarer ce qui occasionnoit les troubles dont la Cour étoit agitée ; elle étoit donc contrainte de renfermer sa douleur, afin de tâcher d’adoucir l’amertume de son cœur sans néanmoins lui donner trop d’espérance.

Les deux mois expirés, la Magicienne Bonine vint trou- ver Tramarine, pour l’instruire du sort qui lui étoit destiné, à moins que les raisons qu’elle pourroit alléguer pour sa défense ne fussent assez fortes pour entraîner les suffrages en sa faveur. C’est avec bien de la douleur, dit Bonine, que je me vois forcée de vous annoncer le plus grand des malheurs : mais, ma chere Tramarine, ce seroit vous perdre entierement si l’on vous les cachoit plus long-tems. En vain demandez-vous tous les jours à voir l’enfant à qui vous avez donné le jour ; cet enfant n’est plus en mon pouvoir, la Fée Camagnole s’en est emparée. Vous n’avez néanmoins rien à craindre pour ses jours, cette Magicienne employera vainement la force de son Art, je l’ai prévenue en empêchant qu’elle ne puisse lui nuire. Mais, ma chere, il eût été beaucoup plus heureux pour votre repos & celui de l’Etat, que cet enfant fût mort avant d’avoir vu la lumiere. Comment avec l’esprit & la raison qui s’est toujours fait remarquer en vous, comment, dis-je, après avoir enfreint les Loix de cet Empire, avez-vous eu encore la témérité de vous exposer à toutes leurs rigueurs ? Vous ma chere, qui deviez être l’exemple de tout ce Royaume, faut-il que vous en deveniez le scandale par votre imprudence ? Un peu plus de confiance en moi vous eût peut-être sauvée : vous n’ignorez pas le pouvoir que j’ai sur l’esprit de la Reine, je l’aurois empêchée de convoquer l’Assemblée des Magiciennes ; restée seule auprès de vous avec Lucine, il nous eût été facile de déguiser le sexe de votre enfant. Que me voulez-vous dire, reprit Tramarine, en interrompant la Magicienne avec des yeux pleins de courroux ? A quoi tendent vos discours injurieux ? Avez-vous oublié qui je suis, & ce que l’on doit à mon rang ? Moi, enfreindre les Loix ! Quelle raison a-t-on de m’en accuser ? Princesse, reprit la Fée d’un ton sévere, est-ce à moi que ce discours s’adresse ? Vous ignorez sans doute jusqu’où s’étend mon pouvoir ; mais, pour vous punir de votre témérité, je me retire & vous abandonne ; d’autres que moi vous instruiront de votre sort.

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