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Éricie ou la Vestale

Jean-Gaspard Dubois-Fontanelle · 1768 · Free in the US

25,912 words · about 1 h 49 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Jean-Gaspard Dubois-Fontanelle
Language
French
Published
1768
Length
25,912 words · about 1 h 49 min
Sections
8 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (8)
  1. Front matter about 36 min
  2. Texte entier about 36 min
  3. Préface about 1 min
  4. Acteurs under 1 min
  5. Acte I about 15 min
  6. Acte II about 10 min
  7. Acte III about 8 min
  8. Réponse à une objection sur le rôle d’Aurèle about 2 min

Continue:

Front matter

ERICIE

OU

LA VESTALE,

Texte entier

ERICIE

OU

LA VESTALE,

E ;

S.

S.

M C I.

E.

Ette Pièce a fait assez de bruit pour piquer la curiosité ; les Comédiens François l’ont reçu avec de grands applaudissements ; on n’en a pas voulu permettre la Représentation ; ce refus lui a donné de la célébrité ; le bien qu’on en a dit a fait désirer de la lire ; l’Auteur pour se dédommager des tracasseries qu’il a essuyées a prêté son Manuscrit à différentes personnes ; nous en avons vu plusieurs copies ; celle-ci a été collationné sur celle qui est entre les mains d’une grande Dame, & qui contient quelques corrections & quelques vers que nous n’avons pas trouvés dans beaucoup d’autres. Si l’Auteur n’a pas eu les honneurs de la Représentation, il a reçu des éloges dans les sociétés ; son amour propre doit en être satisfait, puisqu’il paroît les avoir recherchés.

S.

La Scéne est à Rome dans le Temple de Vesta.

ERICIE

OU

E,

E.

E, appuyée d’une main sur l’Autel.

DE l’Empire Romain, Déesse Protectrice, Vierge auguste, Vesta, sois nous toujours propice ; Que ces feux animés par ton souffle immortel, Sans s’éteindre jamais, brûlent sur ton Autel.

Tandis que le Vainqueur & de l’Ebre & du Tage, Porte l’Aigle de Rome aux remparts de Carthage, Que Scipion soumet l’Affricain indompté : Dans le sein de nos murs, maintiens la liberté ; Jette les yeux sur nous : ta Prêtresse t’implore, Et t’apporte les vœux d’un peuple qui t’adore.

Et vous, Filles du Ciel, dont les cœurs épurés, Aux devoirs, aux Vertus sont ici consacrés, Pour qui les Dieux ont fait, dans ce paisible asyle, Loin des erreurs du monde, un sort doux & tranquille : Rendez grace à Vesta, méritez ses bienfaits ; Son Culte doit remplir & borner vos souhaits.

Déjà la nuit partout étend ses voiles sombres, Et l’Aurore demain, en dissipant les ombres, Ramenera le jour, où le sage Numa Mit son Trône naissant sous l’appui de Vesta. L’immortelle, en ce jour, attend de ses Prêtresses, Des esprits dégagés des humaines foiblesses,

Pour vous y préparer, rappellez vos sermens ; Rien ne sauroit briser vos saints engagemens.

Songez à ce tombeau creusé pour la Vestale, Qui dans ce Temple auguste apporte le scandale ; Que pour vous, il n’est point de légeres erreurs, Que Vesta voit & lit dans le secret des cœurs.

Son œil, toujours ouvert sur cet espace immense, Ne connoît ni le tems, ni bornes, ni distance, Et perce également, embrassant l’Univers, L’épaisseur de la terre, & le cristal des airs.

Allez vous recueillir. Demeurez, Ericie, Pour veiller cette nuit, le sort vous a choisie ;

Conservez ce dépôt. Songez qu’à ces Autels, La Déesse a reçu vos sermens solemnels ; Un murmure indiscret peut blesser l’immortelle ; Tremblez, soumettez-vous, & soyez digne d’elle.

E, seule, regardant Arelie qui s’en va.

C’est ainsi qu’on me plaint !… ces sermens odieux Devoient-ils jamais être entendus par les Dieux ? Je les désavouois ; mon infléxible pere Ordonna de mes jours l’hommage involontaire. Déesse, tu le sais ! indigne, hélas ! de toi, Pûs-je t’offrir mon cœur, qui n’étoit plus à moi ? Osmide l’occupoit… il le remplit encore ; Ici même, à tes pieds, je sens que je l’adore ! Connoît-il la douleur qui m’accable aujourd’hui ? S’informe-t’il des pleurs que je verse pour lui ? Donne-t-il des regrets à la triste Ericie ? M’aime-t-il ?… Ah ! ce doute empoisonne ma vie,

Je t’offense, Vesta ! mais de mon souvenir, Cinq ans entiers n’ont pû l’éloigner, le bannir ; Étouffe, anéantis cette flamme invincible ; Arrache-moi ce cœur si tendre, si sensible, Et qui ne sait qu’aimer.

E E.

LE zèle me conduit, Ne me refusez pas : souffrez que cette nuit, Je partage les soins dont vous êtes chargée ! Au culte de Vesta, je vais être engagée ! De cet espoir flatteur, que je me sens ravie ! Je viens, auprès de vous, apprendre à la servir.

Malheureuse !

Daignez…

Ainsi qu’elle, autrefois, on voulut me séduire ;

Je repoussois le joug : elle vient s’y livrer ; Dans un gouffre de maux, on cherche à l’égarer… C’est ce qu’on nomme zèle… Ah ! votre ame ingénue ; De nos engagemens, sent-elle l’étendue ?

Je viens chercher ici le repos & la paix Avec vous, de Vesta partager les bienfaits, Votre félicité… Vous pleurez, Ericie !

Quels bienfaits !

Dans ce séjour sacré connoît-on la douleur ? Tout y flatte mes vœux, & m’offre le bonheur.

On l’égare ; je dois l’éclairer sur l’abîme, Non, la compassion ne sauroit être un crime. Emire… l’on vous trompe… écoutez l’amitié ; Votre sort m’attendrit… je dois un autre exemple, Vous cherchez le bonheur… il n’est pas dans ce Temple.

O Ciel !

Le désespoir, le trouble, la terreur, Au fond de cette enceinte étalent leur fureur ;

Sous le poids des devoirs toujours l’ame y soupire ; Un vautour éternel sans cesse l’y déchire ; Les sanglots au-dehors n’osent point s’exhaler ; On repousse des pleurs, qui craignent de couler ; La vertu même, ailleurs si douce, si paisible Y fait notre supplice, & le rend plus terrible.

Quoi, l’on souffre en ces lieux ! mon esprit confondu Écoute, en frémissant, & n’est point convaincu… Vous m’éprouvez peut-être ?… Ah ! pardonnez, Prêtresse ! Rome croit que vos jours sont chers à la Déesse, Et qu’un bonheur tranquille embellit vos momens.

Rome n’est pas témoin de nos gémissemens, Des cris du désespoir, dont ces lieux retentissent. On nous vante… & nos fers, sur nous, s’appesantissent ; L’épaisseur de ces murs en dérobe l’horreur… Vous ne connoissez pas tous les tourmens du cœur Emire, croyez-moi : combien d’infortunées Comme vous, à Vesta, par le zele amenées, Gémissant, mais trop tard, de leurs vœux indiscrets, Dans un silence affreux, devorent leurs regrets ! Il en est… elles sont plus à plaindre peut-être, Qui victimes du rang, où le sort les fit naître, Et de l’ambition de leurs peres cruels, Vinrent, avec douleur, jurer à ces Autels, De ne quitter jamais cette enceinte profonde, Tandis que tous leurs vœux les appelloient au monde,

Où mille objets divers présentoient à leurs yeux, Une félicité, qu’on ignore en ces lieux. Ce Temple, où doit finir leur obscure carriere, Entre elles & le monde, éleve une barriere ; On voudroit la franchir, y rentrer, mais le ciel Oppose à leur retour, un obstacle éternel ; Au-delà de ce mur, qui de tout les sépare, Leur ame à chaque instant se transporte & s’égare ; Leurs desirs vont chercher, au milieu des Romains, Un bonheur qui les fuit, & de nouveaux destins ; Mais leurs jours sont liés à ce Temple funeste, L’illusion s’éloigne, & le désespoir reste ; On sent plus vivement la rigueur de son sort, Et pour briser sa chaîne, on appelle la mort ; La mort sourde à leurs cris, trahit leur espérance. Leurs regrets, chaque jour, s’exhalent en silence ; Que dis-je ? L’une à l’autre a soin de les cacher ; Dans le monde du moins on peut les épancher Dans le sein d’une amie, avec soi gémissante ; Mais ici, la douleur n’est point compatissante ; Le cœur n’y trouve pas, dans ses troubles affreux, Le plaisir d’être plaint, le seul des malheureux.

Rien ne peut m’effrayer ; c’est mon goût, c’est mon zele, Qui conduisent mes pas aux pieds de l’immortelle ; Le monde est peu pour moi ; jamais son souvenir Ne pourra, dans mon cœur, exciter un soupir ; Eh, quels sont ses attraits ? Mon ame indifférente A senti le néant des plaisirs qu’il nous vante ; Les vices sont par-tout erigés en vertus, Le crime est triomphant, & les Dieux méconnus.

Vous le connoissez peu ; votre heureuse innocence Le peint d’après l’erreur qui suit toujours l’enfance ; La liberté, pour vous, est-elle sans attraits ?

Mais cette liberté, qui cause vos regrets, Jamais de notre sexe est-elle le partage ? Victime de la mode, esclave de l’usage, Il faut prendre un époux par devoir, non par choix, Ramper sous son pouvoir, obéir à ses loix, Supporter ses défauts, honorer ses caprices, Le chérir, respecter jusqu’à ses injustices. Ah ! peut-on desirer cet état odieux ? La paix & le bonheur m’attendent dans ces lieux.

Vous les y trouveriez, votre cœur est tranquille ; Sans doute à l’innocence ils offrent un asyle : Mais le tems changera cet état précieux, Et levera le voile étendu sur vos yeux. Jeune, dans l’âge heureux, où soi-même on s’ignore, Emire, votre cœur ne vous dit rien encore ; Vos sens restent muets, tout sert à les calmer : La nature sommeille… elle va s’animer. Le tems fuit, l’âge vient, où votre ame attendrie Sortira du repos qui la tient assoupie ; Elle va ressentir des mouvemens confus ; Vesta, qui la remplit, ne lui suffira plus. De vos premiers desirs inquiéte, étonnée, Vous allez souhaiter une autre destinée ; Ce monde, qu’aujourd’hui vous trouvez odieux, Sous un jour différent, va s’offrir à vos yeux…

Il ne sera plus tems ; & cette solitude Aigrira vos ennuis & votre inquiétude. Que seroit-ce, grands Dieux ! si quelque objet flatteur, Dans cette nuit profonde, éclairoit votre cœur ! Si votre ame embrasée en appelloit une autre ! Si cette ame voloit au-devant de la votre ! Le trouble augmenteroit : quel seroit votre appui ? Vous chercheriez la paix ; mais la paix auroit fui. Je lis dans vos regards ; je vous étonne, Emire ; Craignez votre innocence : elle aide à vous séduire ; Je vous parle un langage, en ces lieux étranger ; Et je veux, loin de vous, écarter le danger.

Ces dangers peuvent-ils inspirer tant d’allarmes ? Je vous entends gémir… j’en dois croire vos larmes. Loin d’un pere chéri, qui me tendoit les bras, Le desir d’être heureuse, ici guidoit mes pas…

Vous me parlez d’un pere… Ah, sans doute il vous aime ?…

Oui, mon projet l’afflige : il me coûte à moi-même.

Emire… il vous chérit !… vous pouvez le quitter !… Sentez votre bonheur, fachez le mériter ; Retournez dans ses bras, & consolez sa vie. Hélas ! que votre sort doit exciter l’envie !

Il vous aime !… ah, combien dans ces lieux de douleurs, Des peres rigoureux font-ils verser de pleurs ! Les préjugés, l’orgueil, le sexe, un droit d’aînesse, Sur un de leurs enfans, arrêtent leur tendresse ; Ils veulent le porter aux suprêmes honneurs ; À sa grandeur future ils immolent ses sœurs. Cruels ! il ne s’éleve, en vous, aucun murmure, Contre un partage affreux, dont frémit la Nature ! Emire, heureuse Emire, abandonnez ces lieux ; Du don qu’ils vous ont fait, remerciez les Dieux ; De ce pere si cher appuyez la vieillesse, De ses pas chancelans soutenez la foiblesse ; Vous devez de sa vie adoucir le fardeau ; Dérobez à ses yeux les horreurs du tombeau ; Ce qui nous peint des Dieux la clémence immortelle, Emire, n’est-ce pas la bonté paternelle ?

Immoler tout aux Dieux est ce que l’on m’apprit : C’est un devoir.

Laissez les erreurs de l’esprit. Ecoutez votre cœur, consultez ses lumieres, La Nature qui parle aux Nations entieres. Il faut servir les Dieux & chérir ses parens ; Qu’il est cruel, en eux, de trouver des tyrans !

Ce n’est qu’avec effroi que j’ose vous entendre… Vesta, de ces chagrins, ne peut donc vous défendre !

Vesta !… Ma fille… allez… laissez-moi seule… hélas ! Mes tourmens sont affreux… vous ne les sentez pas… Ignorez-les.

Il en est qu’on ne doit confier qu’à soi-même ; L’impuissante amitié ne sauroit les guérir ; Laissez-moi.

seule.

A de peine à contraindre un secret qui lui pèse ! Quoi, ne puis-je espérer que mon trouble s’appaise ! Me verrai-je sans cesse, en proie à mes transports, Respirant à la fois le crime & les remords ! Ton ame, heureuse Emire, est encore insensible ! Cette jeune victime, innocente & paisible, Dans ce Temple fatal ignorant le danger, Vole au-devant du fer levé pour l’égorger, Caresse le lien qui la tient enchaînée, Et ne voit que les fleurs dont elle est couronnée…

Du sacrifice affreux je sens toute l’horreur ! Ne puis-je, juste Ciel ! adoucir ta rigueur ?

Par des cœurs innocens tu veux être servie, Vesta, change le mien : calme ce trouble impie ; Apporte, s’il se peut, dans ce sein agité, L’innocence d’Emire, & sa tranquillité ; Efface un souvenir, qui toujours me déchire ; Oublier mon Amant est ce que je desire… Quel souhait !… qui m’eût dit, ô Ciel ! que mon bonheur Seroit de le bannir aujourd’hui de mon cœur ! À quels devoirs il faut que je le sacrifie !

E, au pied de l’Autel, E.

AMour, guide mes pas… oui, c’est elle… Ericie !…

Osmide !… où suis-je ? ô Ciel !… je revois… je me meurs.

Je reviens, à tes pieds, oublier mes malheurs.

Osmide !… ah, près de moi, quelle fureur t’amène Exposer mon honneur, & ta vie, & la mienne ?

Dissipe ton effroi… Dans cet heureux moment, La fortune, à tes yeux, ramène ton Amant. Mon ame sous ses maux, languissante, abatue, Aux Dieux qui m’accabloient, redemandoit ta vue, Las de gémir en vain, n’écoutant que l’amour, Au fond du bois sacré, qui borne ce séjour, Je m’avance, entraîné par l’ardeur qui m’anime ; Aux mortels aveuglés l’abord en est un crime ; Rien ne m’arrête… un Dieu sans doute m’a conduit À creuser un passage, occupé jour & nuit, Sous mes efforts enfin, je vois la terre ouverte ; Une route inconnue, à mes pas, s’est offerte ; J’entre dans un chemin profond & ténébreux, Qui s’étend sous la terre, & finit dans ces lieux. Tes surveillans sont tous occupés de la fête. Un ami, qui m’attend, assure ma retraite ; Il veille en ces détours… partage mon bonheur ; Je me vois à tes pieds, je reclâme ton cœur, Cet amour, qui faisoit le charme de ma vie… Me l’as-tu conservé ? Retrouvé-je Ericie ?

Si je t’aime !… En quels lieux ?… Ah, qu’oses-tu tenter ?

Tu m’aimes, Ericie ! eh, qu’ai-je à redouter ? La nuit nous sert ; ici, tout le monde sommeille ; Nos tyrans sont absens ; l’amitié pour nous veille. Privé depuis cinq ans, du bonheur de te voir, Accablé de mon sort, déchiré, sans espoir, Accusant tous les Dieux, & ton barbare pere, Détestant & ma vie, & la Nature entiere, Sur ces murs odieux, où tu devois gémir, Je ne portois jamais les regards sans frémir. Cent fois, sans ton danger, ta perte inévitable, Ma main eût embrâsé ce Temple détestable. Flottant en vains projets pour changer tes destins, Sur ton pere, sur moi, prêt à porter les mains, De toutes les fureurs je fus long-tems la proie !… Mon ame, en ce moment, ne sent plus que sa joie ; Tout sentiment fait place à celui de t’aimer ; Je te vois, je t’entends… rien ne peut m’allarmer.

J’ai senti, comme toi, les tourmens de l’absence… Mais dans quel tems le Ciel me rend-il ta présence ? Sous ces voiles sacrés, & sous ce vêtement, J’ose revoir Osmide, écouter mon Amant !… O Vesta !… sort affreux ! que tu nous es contraire !

N’impute rien au sort, n’accuse que ton pere ; Sa dureté farouche a causé nos malheurs… Le cruel, de son sang, auroit payé tes pleurs,

Si mon amour pour toi n’avoit pris sa défense. Ma haine, aux immortels, a laissé ma vengeance ; J’ai su qu’ils ont plongé dans le fond d’un cercueil, Ton frere, cet objet si cher à son orgueil.

Quoi, mon frere n’est plus !… dans ce temple liée De l’auteur de mes jours, je languis oubliée, Il me laissa toujours ignorer ses destins.

Ta pitié le condamne… écoutant ses chagrins. Cédant tous ses emplois, il a quitté le monde ; J’ignore où l’a conduit sa misere profonde. Cachant son nom, son rang, évitant tous les yeux, Le barbare est, dit-on, au service des Dieux… Qu’il aille à leurs autels, expier sa furie ; Mais doit-il m’occuper ? … Je suis près d’Ericie.

Mon pere !

Tu le plains !… rappelle ses rigueurs.

Il fit mon infortune, &… je lui dois des pleurs. En versant les poisons, hélas, sur ma jeunesse, Il s’est privé des soins que lui dut ma tendresse, Je l’aurois consolé… favorable à nos vœux, Il n’eût point élevé ce Temple entre nous deux. Osmide… où sont ces jours, où mon ame éperdue, Sans crainte, sans remords, jouissoit de ta vue,

Où libre, auprès de toi, brulant des mêmes feux, Je pouvois me flatter d’un avenir heureux… Ils sont perdus pour nous.

Non, leur cours recommence, Crois-moi, notre bonheur est en notre puissance, Si l’amour dans ton ame est encore écouté ; Mes malheurs, mes tourmens ont assez éclatté ; Le sang Publicola, qui coule dans mes veines, Ce sang cher aux Romains attendris sur mes peines, D’un parti tout puissant me promet la faveur ;… Si tu m’aimes encor, consens à mon bonheur, Le sort, devant nos pas, en applanit la route.

Ai-je pu t’oublier ? … Je l’aurois dû, sans doute. Interroge ces murs, où mon cœur déchiré, Implorant le trépas, sans cesse t’a pleuré. À ces mêmes Autels, témoins de ma tendresse, Contre toi, vainement, j’invoque la Déesse.

Pardonne… c’en est fait, ces lieux me sont ouverts ; Je viens te proposer d’abandonner tes fers, De venir, avec moi, sous un Ciel plus propice, De ton pere & des Dieux oublier l’injustice… Ose me suivre…

Où suis-je ?… & qu’est-ce qu’il prétend ? Songes-tu que Vesta nous voit & nous entend ?

Que m’importe Vesta ? pour sauver ce que j’aime, Mon cœur audacieux braveroit le Ciel même… Mais, que dis-je ? les Dieux, de concert avec moi, M’ont ouvert le chemin qui m’amene vers toi. Rien ne peut t’empêcher de quitter cet asyle ; Mon parti désormais me devient inutile ; Ton aveu me suffit ; je viens le demander… Approuve… rien alors ne peut nous retarder ; Un ami m’accompagne, & mes soins vont l’instruire. Pour préparer ta fuite un jour peut nous suffire ; Demain, avec la nuit, je reviens te chercher.

Qu’entends-je ? … ciel !… Vesta !… d’où veut-on m’arracher ? Fais descendre, sur moi, tes vengeances suprêmes, Avant que de ce Temple…

Et tu dis que tu m’aimes !

Tu redoubles mes maux… oui, je t’aime… cruel ! Mon cœur, par cet amour, est assez criminel ; Y mettrois-je le comble en quittant la Déesse ? Non, Osmide, Vesta soutiendra sa Prêtrese ; Elle me défendra du plus noir des forfaits… Je mourrai dans ces lieux…

Tu ne m’aimas jamais…

J’étois venu, rempli d’amour & d’espérance… J’attendois un bonheur promis à ma constance… Adieu, tu veux ma mort, … & j’y cours.

Où fuis-tu ? Cher Amant… Qu’ai-je dit ? … Dieux !

Qu’as-tu résolu ?

Vois ce Temple, où m’enchaîne une affreuse promesse ; Je ne suis plus à moi… je fuis à la Déesse… Tu connois les sermens qui m’éloignent de toi…

Que dis-tu ? Quels sermens ?… Ils furent d’être à moi. Tes sermens m’ont promis une immortelle flâme ; Ce sont eux qu’à tes pieds aujourd’hui je reclame, Ceux qu’entendit Vesta, n’ont point détruit les miens. Et mes droits sont au moins aussi saints que les siens, Je les tiens de ton cœur ; les met-il en balance Avec ceux qu’arracha l’injuste violence ? Si tu crois que l’Autel ajoute à leur valeur, Tu juras à l’Amour : son Temple est dans ton cœur. Il conserve, sur toi, le même privilège, Si ton ame, en fuyant, craint d’être sacrilège,

Tu le fus à l’Amour attesté tant de fois. Ose rompre ta chaîne & rentrer dans tes droits ; Ecoute ton Époux, & rends-lui son Amante.

Ofmide… vois Vesta… terrible, menaçante… Cet Autel s’ébranler,… & ce feu s’obscurcir.

Non, ce n’est point Vesta, qui t’oblige à me fuir… C’est ton indifférence… infidelle Ericie !… Ce jour mettoit le comble au bonheur de ma vie, Ton aveu, pour jamais alloit nous réunir… J’osois compter sur toi… mais je vais m’en punir, Mourir du désespoir qu’en mon sein tu fais naître… Tu m’aimas… tes remords me vengeront peut-être. Si le bruit de ma mort perce jusqu’en ces lieux, N’accuse que toi seul & songe à nos adieux… Plus cruelle pour moi, que ton farouche pere, Sous le poids de ces fers que ton cœur me préfére, Lorsque tu ne devrois écouter que l’Amour, Au pied de cet Autel… tu pleureras un jour.

O devoirs !… ô Vesta !… tu l’emportes, Osmide, Entre les Dieux & toi, mon penchant me décide, Je promets…

E E E.

Vos discours ont porté le trouble dans mon cœur… Mais quoi, le feu languit… il s’éteint… ô Déesse ! Un homme… Ciel !…

E E tous deux sont plongés dans l’accablement le plus profond.

E, revenant à elle, avec douleur, avec effroi.

On sait tout… on t’a vu… nous sommes découverts… Les Dieux sont irrités… Osmide… tu me perds… Il faut à ses devoirs que mon ame se range ; Je trahissois Vesta… la Déesse se venge… Je retracte à l’instant…

Garde-toi d’achever. Les Dieux à ton Amant ne sauroient t’enlever. Ce feu, qui s’est éteint faute de nourriture, Épouvante Ericie, & lui dicte un parjure !… J’entends du bruit ; je sais les dangers que tu cours ; Je rejoins mon ami ; j’implore ses secours ; Je vais le charger seul, des soins de notre fuite ; Par les mêmes détours j’ose venir ensuite, Veiller sur tes destins, tes dangers, les courir, T’arracher à Vesta, te défendre ou mourir.

Quitte ce soin… Vesta demande une victime…

Cette flamme expirante a révélé mon crime. La mort est sous mes pas… où porter mon effroi… J’entends le Ciel vengeur prêt à tonner sur moi.

Fin du premier Acte.

E E.

APportez des flambeaux ; parcourez cette enceinte ; Que le crime frémisse… ô sacrilége ! ô crainte ! Les feux sur cet Autel ont perdu leurs clartés ; Vesta menace Rome, & les calamités S’annonçant au moment de sa fête célèbre, De ce jour glorieux, vont faire un jour funèbre ! La Trompette sacrée, organe du malheur, Déjà de tous côtés a porté la terreur ; Le sommeil se dissipe & fait place aux allarmes ; Le Sénat est en deuil & Rome dans les larmes Voit sous ses légions des abymes ouverts, Et Scipion vaincu, tendant les mains aux fers, … Écarte ce présage, ô Vesta tutelaire ! Que le sang criminel suffise à ta colere.

Le Pontife averti, va se rendre en ces lieux ; Nous allons voir ce Juge, interprète des Dieux, Chargé de leur vengeance & du glaive du zéle ; Faut-il que de nos jours le crime ici l’appelle ! Si le coupable échappe, ô Dieux, écoutez-nous ! Contre l’audacieux, armez votre courroux… Je le voue aux enfers : qu’ils fassent son supplice. Peut-être une Vestale est ici sa complice !… Puissions-nous la connoître, & désarmer le ciel ! Tombons, prosternons-nous au pied de cet Autel, Invoquons la Déesse, & pleurons devant elle.

Dieux !… où fuir ? où cacher ma tête criminelle ? Sous mes pas chancelans ces lieux semblent s’ouvrir… Le remords m’environne… il faut tout découvrir…

Connoissez la coupable… elle-même s’accuse.

Malheureuse !

Épargnez-moi du moins le reproche, & frappez. Oui, dans ces tristes lieux, de mes larmes trempés, Un mortel généreux… digne de ma tendresse, Pour moi, jusqu’en son Temple, a bravé la Déesse

Mais le ciel m’est témoin, que loin de l’attirer, Mon ame à des souhaits, craignoit de se livrer.

Téméraire ! arrêtez ; dans un humble silence, Du ciel qui vous condamne, implorez la clémence. J’attends le Grand Pontife : à lui seul confiés, Ces secrets doivent être avoués à ses pieds. C’est vous qui l’attirez dans ces lieux redoutables ; Il y vient seulement pour juger des coupables… Son abord est terrible à nos cœurs accablés : Il marque notre opprobre… il approche, tremblez, Craignez l’arrêt qu’il doit vous prononcer lui-même. Prêt à le confirmer par le pouvoir suprême, Le Sénat assemblé n’attend que son rapport ; Coupable envers les Dieux, pleurez sur votre sort.

E E E S.

ÀPeine revêtu de ce saint caractère, Je viens pour en remplir la loi la plus sévere ! Je dois au nom des Dieux, condamner les forfaits… Il me seroit plus doux d’imiter leurs bienfaits.

Seigneur, sachez par qui la Déesse est trahie ; Fremissez… de Vesta, c’est une fille impie.

Regardez de ses feux, cet Autel dépouillé, Ce Temple auguste & saint, par le crime souillé ; Au milieu de son cours la nuit n’est point encore ; La vengeance des Dieux doit précéder l’aurore.

La voici ; jugez-la ; rassurez les Romains ; Tous les droits de Vesta sont commis à vos mains.

Nous, allons par nos vœux, désarmer sa colere.

E E. Elle a les yeux baissés, elle semble fuir avec confusion les regards du Pontife.

MOn œil avec effroi parcourt ce sanctuaire ; À son aspect sacré, je sens mon cœur frémir… Les Dieux sont outragés, ne songeons qu’à punir.

Approchez.

Quelle voix !…

Les Romains effrayés attendent un exemple ; Je ne puis de nos loix adoucir la rigueur… Parlez, défendez-vous.

Je ne m’abuse point… c’est l’auteur de ma vie…

Punissez…

Qu’ai-je vû ?…

Votre fille.

Ericie ! Me trompez-vous mes yeux ?… Dans ce Temple appellé… C’est toi qui viens t’offrir à ton pere accablé… Tu ne me réponds rien… tu détournes la vue…

Seigneur…

Dieux tous-puissants ! elle est donc convaincue !…

Je retrouve ma fille… il faut la condamner… On demande sa mort… & je dois l’ordonner !…

Je vois en vous mon Juge !… ah ! Seigneur…

Sous quel astre odieux le ciel m’a-t-il fait naître ?…

Désabusé du monde, aux pieds des immortels, J’allois chercher la fin de mes troubles cruels ; Renonçant à mon nom, aux droits de ma naissance, Inconnu, devant eux, je pleurois en silence ; Au rang de Grand Pontife élevé malgré moi, La fortune aujourd’hui m’amene auprès de toi… Mon fils n’est plus… je crois qu’il me reste une fille… Et je vois son opprobre accabler ma famille !… As-tu pû, malheureuse ! oublier tes sermens, Désobéir aux Dieux, & causer mes tourmens ?

Ciel ! qu’entends-je ?… À vos coups, j’offre votre victime, J’ai mérité la mort, je sais quel est mon crime… Mais, Seigneur… est-ce à vous à me le reprocher ? Laissez à ma douleur le droit de s’épancher ; J’aimois, vous l’avez su ; votre haine obstinée Me força de choisir une autre destinée ; Repoussée à jamais de vos bras paternels, Je me vis, malgré moi, liée à ces Autels ; Du plus cher des humains je restai séparée ; Il est venu s’offrir à mon ame égarée ; Vous aavez si je l’aime !… osez me condamner : Prononcez ; vos rigueurs doivent peu m’étonner ; Mais n’accusez que vous, si je vous deshonore. Oui, j’ai voulu quitter ce séjour que j’abhorre, Et rejetter un joug, par vous-même imposé… À ce vœu si puissant, le ciel s’est opposé. Dans l’opprobre & les pleurs, j’ai passé ma jeunesse ; Mon sort fut de combattre & de gémir sans cesse.

Par vous, à tous les maux, mon cœur s’est vû réduit : Leur terme est le tombeau ; votre main m’y conduit, Et vos ordres bientôt vont m’y faire descendre… Vos pleurs coulent… combien m’en vîtes-vous répandre, Pour détourner des fers plus durs que le trépas ! Mon pere !… non, Seigneur, vous ne le futes pas ; Mon pere, dans son sein, m’eut offert un refuge ; Vous futes mon tyran : vous devenez mon juge : Ce titre à votre cœur défend de s’attendrir.

Grands Dieux !

C’est vous, qui seul m’exposez à périr. De mes plaintes, Seigneur, souffrez la violence ;… Votre fille, en mourant, se doit cette vengeance. Elle attend le trépas, & reconnoît vos coups ; L’injustice a brisé tous les nœuds entre nous. Sans doute l’amour seul à nos parens nous lie ; Leurs bienfaits sont leurs droits sur notre ame attendrie… Mais vous, dont les froideurs n’ont pu se démentir, Quels bienfaits de vos droits sont venus m’avertir ? Vous, Seigneur, qui toujours à mes desirs contraire, Avez fait, en tout tems, disparoître le pere ; Vous enfin, par qui seul je connus les malheurs Et dont je n’éprouvai jamais que les rigueurs.

Arrête… c’en est trop… dans mon sort déplorable, Ma fille… épargne-moi… ton pere fut coupable, Tu l’es… il est puni de sa sévérité… Ce reproche est affreux… mais il l’a mérité.

De mon ambition, fruit amer & funeste ! Je me vis deux enfans… aucun d’eux ne me reste. J’ai préparé l’abyme où je vais te plonger, Ericie… ah ! mes pleurs sauront bien te venger ; Ta voix, jusqu’à mon cœur retentit & m’accuse…

À mes embrassemens, ma fille se refuse !

Mon pere… ah ! dans quel tems me tendez-vous les bras ? Vous me plaignez… je touche aux portes du trépas ! De mes jours presque éteints, je vois la derniere heure ; Une tombe m’attend… il m’y jette & me pleure !… Pleurs tardifs !… qu’ai-je dit ?… Pardonnez mes fureurs ; Je déchire votre ame, & j’aigris vos douleurs ; Votre fille rebelle & livrée au murmure, Outrageoit à la fois les Dieux & la nature… Mais leurs droits sont plus forts que mon emportement ; Mon pere… pardonnez à mon égarement ; J’ai voulu me venger & je frémis de l’être. Dans le sein paternel l’amour vient de renaître !… Hélas !… il fut un tems qu’il eut fait mon bonheur… Je mourrai… j’interdis tout reproche à mon cœur.

E E E.

NOn, tu ne mourras point ; le pere d’Ericie, Avant de prononcer, m’arrachera la vie.

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