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Julie ou Le Bon Père

Vivant Denon · 1769 · Free in the US

18,724 words · about 1 h 19 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Vivant Denon
Language
French
Published
1769
Length
18,724 words · about 1 h 19 min
Sections
6 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (6)
  1. Front matter about 39 min
  2. Dédicace under 1 min
  3. Personnages under 1 min
  4. Acte 1 about 13 min
  5. Acte 2 about 13 min
  6. Acte 3 about 13 min

Continue:

Front matter

Le Public indulgent a trouvé dans cet Ouvrage l’expression d’un cœur honnête. Les sentimens qu’il respire vous appartiennent, puisque vous m’en avez fourni le modèle ; ce n’est que d’après vous que j’ai pu tracer le tableau d’un bon Père ; si vous en agréez l’hommage, ce sera le prix le plus flatteur du premier & foible succès que je viens d’obtenir.

J’ai lu, par ordre de Monsieur le Lieutenant-Général de Police, Julie, ou le Bon Père. Comédie, & je crois qu’on en peut permettre l’impression. À Paris, ce 1765.

TROUPE de Paysans et de Paysannes.

Dédicace

Le Public indulgent a trouvé dans cet Ouvrage l’expression d’un cœur honnête. Les sentimens qu’il respire vous appartiennent, puisque vous m’en avez fourni le modèle ; ce n’est que d’après vous que j’ai pu tracer le tableau d’un bon Père ; si vous en agréez l’hommage, ce sera le prix le plus flatteur du premier & foible succès que je viens d’obtenir.

Personnages

TROUPE de Paysans et de Paysannes.

La Scène est dans une Campagne.

Acte 1

Oui, mes Amis, je suis trop heureux de vous procurer quelques amusemens : j’ai quitté exprès ma campagne, qui est à une lieue de ce village, pour venir me joindre à vos jeux. Vous, avant de distribuer les bouquets qui sont dans ces corbeilles, attendez la présence de Julie. N’est-il pas vrai, mes amis, que Julie est faire pour présider à vos fêtes ? Vous, ses belles compagnes, en lui cédant le prix de la beauté, vous vous rendez dignes de le partager avec elle. La jalousie, parmi vous, est une émulation douce, & non ce sentiment cruel qui fait haïr une femme par toutes les autres, à proportion des titres qu’elle a pour être aimée. Mais qu’apperçois-je ? C’est Julie elle-même. Dieu ! Son pere la suit ! (à part) N’importe. ; ma tendresse est pure ; Lisimond est vertueux : je dois chercher ses regards, au lieu de les craindre.

Belle Julie, on n’attendoit plus que vous, pour se rendre à la salle du bal, préparée sous le cintre de verdure, à l’entrée du hameau. On vous a, d’une commune voix, nommée la Reine de la Fête ; voici la couronne champêtre que je suis chargé de vous offrir : le prix de la beauté est bien flatteur, quand il est, en même tems, celui de la vertu.

Ce dernier, Monsieur, est le seul que j’ambitionne : la couronne doit être à la plus belle ; je la refuse.

Bon, bon, prenez toujours.

Eh ! sans doute ! puisque c’est à la pluralité des voix, m’est avis, qu’il n’y a pas de dispute à avoir pour çà.

(à Damis.) Allez : vous avez bien choisi ; & je vois bien que vous êtes un gaillard qui vous connoissez en jolies filles. Tenez, moi qui vous parle, je n’aurois pas choisi autrement.

Eh bien ! vous entendez ? Ah ! Julie, interrogez toutes les ames, lisez dans tous les yeux, ils vous tiendront le même langage : ils vous diront que vous êtes belle, sans songer à l’être ; que votre modestie, vos graces… Je n’ajoute qu’un mot, charmante Julie ! Le refus que vous faites de la couronne est un titre de plus pour l’obtenir ; elle est à vous.

Je la prendrai, moi, si vous faites tant de façons.

(Se jettant dans les bras de son pere, qui est toujours resté sur le devant du Théâtre). Mon pere !

Eh bien ! ma fille ?

C’est votre consentement qu’elle vous demande. Est-ce que vous ne devinez point çà, vous ?

Des fleurs ! est-ce que cela se refuse ?

Elle peut les accepter. (froidement.) Allez, ma fille, goûtez les plaisirs de votre âge. (avec plus de tendresse.) Tu sçais bien que je ne me suis jamais opposé à ce qui pouvoit faire ton bonheur : mais prends garde de te tromper au choix ; & songe que le repos de l’ame est le premier de tous les plaisirs.

Ah ! j’entends les violons : ne perdons pas de tems à sermoner.

Oh ! oui ; n’est-ce pas ? C’est autant de pris sur la danse.

Allons, allons.

Et vous, est-ce que vous ne venez pas ?

Non, pas encore.

Quoi ! mon pere !

Je te rejoins bientôt. Eh ; puis-je être jamais absent, s’il est vrai que je sois toujours dans ton cœur ?

(Damis, Julie, Agathe se retirent avec la suite.)

Eh ! Pourquoi donc ne pas vous livrer à l’allégresse commune ?

Arrête ; j’ai à te parler.

À la bonne heure. Stapendant, j’étois bian en train, morgué.

Mon ame a besoin de s’épancher, & voici le moment de te tenir parole. Ta franchise, ta bonhomie te donnent des droits à ma confiance ; & tu m’as fait éprouver que si l’infortune est par-tout, il est aussi par-tout des consolations pour les malheureux.

Vous, malheureux ! Ah ! palsangué, si je pouvons vous être utile, vous n’avez qu’à parler. Je sommes un peu rustique ; mais je sommes bon ami ; & m’est avis qu’on n’a pas besoin d’être si sçavant pour s’attendrir sur le sort de ceux qu’on aime.

Tu as raison ; que ce langage me touche ! Il faut venir au village pour l’entendre.

Ah ça, contez-nous un peu l’histoire de vos infortunes, & je verrons ce qu’il y aura à faire à ça.

Tel que tu me vois, mon cher Clément, j’ai brillé autrefois dans ce qu’on appelle le monde : j’avois un rang, des titres, des richesses, & par conséquent des amis. Tout me rioit, je possédois une épouse chérie, & des enfans qui m’annonçoient un avenir heureux. Dans cet âge où l’homme détrompé commence à mettre à profit les erreurs de sa jeunesse, & ne vit plus, en quelque sorte, que pour le bien des autres ; dans cet âge paisible, où l’on se croit à l’abri des orages, tous les revers m’ont accablé à la fois : mes biens m’ont été enlevés, j’ai perdu mon épouse, mon fils est mort à la fleur de l’âge. Sans fortune, je fus bientôt sans amis. Réduit au désespoir, je suis venu avec ma fille dans ce séjour ignoré de mes persécuteurs. Ma chere, ma vertueuse Julie m’a tenu lieu de tout ; & j’ai au moins connu parmi vous un bien que l’opulence empêche de connoître, la vérité.

Oh ! Je m’étions toujours bian douté que vous étiez d’une noble extraction ; & cela ne fait qu’augmenter le cas que je faisons de votre personne. Disposez de nous, notre service, nos biens, tout est à vous. Mais dites-moi donc, pour achever d’oublier tous ces chagrins, que ne mariez-vous votre fille ? M’est avis que cela vous ragaillardiroit : écoutez donc ; il ne tiendroit qu’à vous.

Et comment cela ?

Ou je n’y vois goutte, ou le jeune Damis est diablement clairvoyant sur les qualités de Julie.

Et voilà justement le sujet de mon inquiétude, de mon chagrin.

Qu’est-ce donc qu’il y a là de si chagrinant ? On se convient, on s’aime, on s’épouse, cela va tout seul. Je parie que votre fille ne voit pas le mal si grand que vous le faites.

Je ne m’en consolerois pas. Damis, je le sçais, a toutes les graces de son âge, & même l’apparence des vertus ; mais il a vécu dans le grand monde ; il en aime l’éclat, il en a les mœurs, & elles ne conviennent ni à ma fille ni à moi. Quelles mœurs ! Juste Ciel ! puisse ma Julie ne les connoître jamais ! Il faut en être ou complice ou victime.

N’êtes-vous pas aussi tant soit peu trop sévère ?

Non, mon ami. L’expérience m’a rendu indulgent. Eh ! pour qui le serois-je, si ce n’est pour ma chere Julie ? Mais encore un coup je ne veux point d’un établissement qui me rengageroit dans le monde, & m’enleveroit à ma paisible obscurité. J’ai mille raisons pour fuir l’éclat : mon cœur accoutumé à la retraite, ne pourroit plus goûter les plaisirs tumultueux. Heureusement je n’ai point élevé ma fille dans ces prétentions ambitieuses, dont le sacrifice coûte toujours à la vanité de son sexe. Eh ! voudroit-elle hasarder mon bon- heur pour une félicité que l’âge de Damis ne rendroit que trop incertaine ? Je chercherai pour ma chère Julie un honnête homme qu’elle puisse aimer, mais non pas un époux qu’il faille regarder comme son bienfaiteur & le mien.

À la bonne-heure ! Dépêchez-vous donc ; car cette Fille-là mérite de ne pas languir. Que je danserons à la nôce ! De ce jour là, il faudra oublier tous vos revers.

Mon cher Clément, le tems adoucit les peines les plus cuisantes. Je suis parvenu à me trouver content de ma situation. Je vis parmi de bonnes gens, j’assiste à vos fêtes ; j’y trouve cette gaîté franche que la nature donne pour récompense à ceux qu’elle condamne aux travaux. Tout ce qui vous arrive d’heureux influe sur mon bonheur : le retour de la belle saison m’amène de nouveaux plaisirs, en m’amenant de nouvelles espérances ; tout me devient intéressant ; je jouis dans tout ce qui m’environne, & je ne m’apperçois de ma pauvreté que par l’impuissance de réparer les malheurs que le Ciel vous envoie.

La belle ame ! Mais j’apperçois le Valet de Damis.

Rejoignons la fête : puisse ma présence ne la point troubler ! Je me défie des plaisirs que l’œil d’un père embarrasse. (Il sort).

Maudits soient les procès, les Procureurs, & les chevaux de poste ! Toujours sur les routes ; cela est tuant. Ouf : Je cours à la maison de Campagne, chercher mon maître ; néant ; il est ici. Où le trouver encore ? Ma foi, respirons. Enfin, voilà qui est fini : c’est aujourd’hui que se juge son affaire ; cette grande affaire, d’où dépend son bonheur, sa fortune, & sur-tout le payement de mes gages. Que d’allées & de venues elle m’a coûté ! Que de lettres, de messages, de négociations confiées à mes lumières & à mon zèle ! Aujourd’hui chez le Notaire ; demain chez l’Avocat ; après demain, chez le Rapporteur, & cætera. (Il s’assied). Asséions-nous. Cela est singulier pourtant ! Un quidam vous dispute votre bien : vous allez chez un soi-disant homme de loi, qui ensevelit votre droit sous un tas de paperasses : un autre survient, se charge de prouver, pour de l’argent, que vous avez raison ; tandis que votre adversaire paye, de son côté, pour qu’on ait à soutenir que vous avez tort. Ce que c’est que les Peuples policés ! Mais laissons la chicane & ses noires vapeurs ; respirons le frais dans ces re- traites champêtres, où l’on foule à ses pieds tous les soucis de la ville. Folâtre Agathe, sensible Julie, vous partagez le cœur du tendre Dumont ! Elles m’aiment, toutes deux, ces jeunes Filles, avec une bonne foi qui me charme : Je ris avec l’une ; avec l’autre, je soupire ; & ma vie coule doucement… aux commissions près, qui ne laissent pas que de me déranger. J’entends du bruit.

C’est mon Maître ; il parle tout seul, il gesticule ; l’air de ce pays-ci l’échauffe comme tous les Diables : Abordons-le. (A Damis). Monsieur… me voici…

Père cruel ! que vous ai-je fait ? Que vous a fait votre Fille pour la contrain- dre ainsi, & empoisonner tous ses plaisirs ?

Monsieur…le procès…

Elle se livroit à la joie & à cette liberté décente que le bal permet.

Il se juge aujourd’hui.

Son Père paroît, avec un front sévère ; tout se glace à l’instant : elle court à lui, l’embrasse : je ne sçais ce qu’il peut lui avoir dit ; mais elle a versé des larmes, & s’est retirée. Ah ! c’en est fait, je ne pourrai rien gagner sur l’esprit de cet homme ombrageux.

Je vous assure que vous le gagnerez ; votre Avocat me l’a dit.

Que parles-tu d’Avocat ?

Parbleu, Monsieur, je vous parle de ce qui doit vous occuper, de votre procès : il se juge aujourd’hui : on vous enverra un courier ce soit, pour vous en porter la nouvelle.

O Ciel ! me faudra-t-il renoncer aux graces, à la vertu, à la beauté ? Ce sont là les premiers de tous les biens.

Dieu merci ! vous allez les recouvrer, vos biens ; & il étoit tems, au moins ; car vous & moi, nous étions à sec. Heureusement que les Créanciers ne viennent point à la Campagne ! C’est pour cela, je crois, que la nature y est si belle.

Ne te tairas-tu point ?

Il est devenu fou !

Mais voici, Mademoiselle Agathe. Bonjour, charmante ! toujours gaîe, toujours vive ! Vous me cherchiez, n’est ce pas ?

Pourquoi donc, Monsieur, avez-vous quitté la fête ?

Oh ! Julie, Julie.

Est-ce qu’il y a une fête ici ?

Oui, vraiment ; on danse, à l’entrée du Village.

Oh ! je n’ai pas le cœur à la danse, je suis trop las.

Mais on y boit aussi, Monsieur Dumont.

Diable ! cela devient sérieux ; j’y cours. (Il sort).

Parlez-moi donc, Monsieur ! car je suis venue, exprès, pour cela.

Que voulez-vous que je vous dise, Agathe ? Je suis au désespoir.

Eh ! bien ! & moi, aussi. Voilà un bal bien gaî.

C’est ce Monsieur Lisimond, qui est cause de tout cela.

Qui ? lui ! c’est le meilleur homme du monde, le meilleur Père, sur-tout.

Oui, qui ne permet pas à sa Fille la moindre dissipation.

Oh ! ce n’est pas lui qui la chagrine ; c’est elle qui se chagrine toute seule : comme je suis sa bonne amie, voyez-vous ; je m’apperçois des moindres peines qu’elle peur avoir, dans l’intention de la consoler, en cas de besoin.

Eh ! sçavez-vous, Mademoiselle Agathe, quels sont les chagrins de votre bonne amie ?

Non ; jusqu’à présent, elle s’obstine à se taire.

Mais encore, qu’avez-vous remarqué en elle ?

Tenez : depuis qu’elle est comme cela, elle cherche à être seule : je l’ai examinée quelquefois, sans qu’elle me vît : il semble d’abord, qu’elle soit occupée de choses qui lui plaisent : son visage s’épanouit, & cette langueur se dissipe ; mais bientôt après elle retombe : ses yeux sont prêts à verser des larmes, & elle ne nous rejoint que plus triste & plus abattue. En vérité je ne comprends rien à ce mal-là.

Je n’ose me flater d’en pénétrer la cause.

Voyez-vous, Monsieur ; ce n’est pas une fille ordinaire ; il semble qu’elle est comme les autres ; & elle n’est pas de même quand elle est en quelque endroit avec nous, on ne regarde qu’elle ; & cependant on ne sçauroit en être jaloux : tout le monde l’aime. Elle, qui portoit la gaieté par-tout, rien ne peut l’égayer maintenant : son état me touche si fort, que je suis prête à pleurer.

Ah ! puis-je interprêter pour moi le trouble de son ame ? Seroit-elle sensible ?…

Comment ! Qu’avez-vous ?

En peignant la situation de Julie, vous peignez la mienne ; & votre récit n’a fait que redoubler les transports qui m’agitent.

Quoi ! la même maladie vous tient ? Mais, se communique-t-elle ? Si je l’allois prendre ?…

Ah ! ma chere Agathe ! l’amour…

L’amour ! Que dites-vous ? Mais, l’amour rend gai : est-il diffèrent chez vous.

Non Agathe : il est par-tout le même, mais il nous affecte, plus ou moins, selon nos caractères, & la délicatesse de nos sentimens.

Mais cependant il ne peut faire notre malheur, que lorsque celui que nous aimons, ne nous aime pas. Chez nous, dès qu’on se sent de l’amour pour quelqu’un, on ne le lui cache pas ; parce que, si l’on ne se convient pas, tout est dit, & on n’y pense plus : si l’on se convient, vite on se marie ; ou bien l’on dit : dans un an, dans deux ; & on n’y pense que quand il le faut. Lorsqu’il y a quelque fête, on y va avec son futur ; on y parle d’amour ; on y danse avec lui, & tout cela ne rend point malheureux. Mais ces sentimens dont vous venez de parler, & qui sont si délicats, à quoi sont-ils bons ? On dit que Julie en a beaucoup : vous paroissez aussi en avoir votre bonne part ; &, si Julie est amoureuse, elle a sûrement un amour de l’espèce du vôtre.

Elle m’en deviendroit plus chère.

Mais il me vient une idée : ce pourroit bien être de vous, dont elle seroit amoureuse.

Quoi, Agathe, auriez-vous pu remarquer ?… Ah ! que vous flattez mon amour !

Oh ! comme vous vous échauffez ! Mais que vous ai-je donc dit, pour…

Ah ! vous venez de donner à mon cœur un rayon d’espérance. Apprenez que j’adore Julie. Vous seule, pouvez m’obliger : vous pouvez démêler ses sentimens ; peignez-lui mon amour, des plus vives couleurs : mais, hélas ! pourriez-vous y réussir, puisqu’à peine pourrois-je moi-même le peindre tel qu’il est ?

Votre état me touche réellement : allons, je m’en charge ; mais n’allez pas nous tromper toutes deux, au moins.

Ah ! pouvez-vous penser que j’aie pu former un pareil dessein ?

Voici Dumont : peut-être me dira-t-il quelques nouvelles de Julie.

Ah ! le bon pays ! le bon pays ! Je suis, Monsieur, dans un enchantement, dans une yvresse…

Je le vois bien.

Monsieur Dumont veut-il boire ? Donnez donc à boire à Monsieur Dumont. Toutes ces jeunes filles me versoient des rasades, que… j’avalois… en vérité je suis tout hors de moi.

C’est ce qui me semble.

Julie, sur-tout ! Oh ! c’est un joli enfant.

Comment ! que dis-tu ? Julie… (avec tranquillité.) Est-ce qu’elle étoit au bal, Julie ? Elle l’avoit quitté.

Ouï ; mais, dès que vous avez été parti, elle y est rentrée. Elle a sçu que j’y étois, & quelque innocente qu’on soit, on est toujours ramenée vers ce qu’on aime.

(à part.) Le maraud ! (haut.) T’a-t-elle parlé ?

Oui.

De… Moi ?

Elle m’en a glissé quelques mots, en passant ; mais j’ai bien vu où la friponne en vouloit venir ; elle s’entretenoit du maître pour déguiser l’intérêt qu’elle veut bien prendre au valet. Pas mal adroit, au moins. Aussi ai-je soudain détourné la conversation sur ce qui l’intéressoit davantage.

Cependant…

Que Diable, Monsieur, chacun songe à soi. Vous aimez, vous, les grandes Dames : moi, je me rabats sur les Bergeres.

Poursuis.

J’étois… où en étois-je donc ? Ah !… J’étois en train de lui déclarer mon amour, lorsque le fils du Fermier du Château est venu la prier pour danser.

Quoi ! elle a dansé, avec ce nigaud-là ?… (à part.) Je suis au supplice.

Il a bien fallu ; j’étois en bottes : mais c’étoit elle qu’il falloit voir ; c’étoit une grace, une contenance, des tours d’épaules, une certaine noblesse. On auroit juré que c’étoit une fille de qualité qui dansoit sous les habits d’une Paysanne. Je brûlois, moi, pendant tout ce tems-là ; oui, cette danse m’a achevé.

Ce drôle-là me payera le plaisir qu’il a eu. (haut.) Ainsi, te voilà donc bien amoureux.

Oui ; mais tout cela sans conséquence.

Qu’entends-tu par-là.

J’entends que je ne serai pas assez fou pour me lier à un certain point. C’est une amourette pastorale dont j’amuse notre solitude. J’ai de l’ambition, je veux faire mon chemin. Or, vous concevez bien que voulant aller au grand, je n’irai pas m’enterrer dans un village, & filer le parfait auprès d’une petite Paysanne, à qui il faudroit faire le sacrifice de toutes mes espérances ; ce seroit m’égorger de ma propre main.

Vous êtes bien hardi, Monsieur le Faquin, de tenir de pareils discours sur une fille telle que Julie ! Apprenez à la mieux connoître : une Paysanne vertueuse est un objet sacré pour tout le monde, & sur-tout pour vous. Je la protége, & je veux qu’on la respecte : entendez-vous !

Oui dà ! Je l’épouserai, moi, puisqu’il la respecte ; & puis, c’est que réellement cette petite fille mérite toute mon affection.

Fin du premier Acte.

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