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Les Voyages de Milord Céton dans les sept Planettes

Marie-Anne_Robert · 1787 · Free in the US

461,241 words · about 32 h 18 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Marie-Anne_Robert
Language
French
Published
1787
Length
461,241 words · about 32 h 18 min
Sections
78 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (78)
  1. Front matter under 1 min
  2. Avertissement about 3 min
  3. Chapitre I about 15 min
  4. Chapitre II about 5 min
  5. Chapitre III about 11 min
  6. Chapitre IV about 10 min
  7. Chapitre V about 5 min
  8. Chapitre VI about 16 min
  9. Chapitre VII about 12 min
  10. Chapitre VIII about 13 min
  11. Chapitre IX about 17 min
  12. Chapitre X about 16 min
  13. Chapitre XI about 7 min
  14. Introduction about 27 min
  15. Invocation about 1 min
  16. Premier Ciel about 1 h 42 min
  17. Chapitre I about 19 min
  18. Chapitre II about 11 min
  19. Chapitre III about 9 min
  20. Chapitre IV about 14 min
  21. Chapitre V about 9 min
  22. Chapitre VI about 12 min
  23. Chapitre VII about 9 min
  24. Chapitre VIII about 10 min
  25. Chapitre IX about 10 min
  26. Préface about 9 min
  27. Chapitre I about 15 min
  28. Chapitre II about 14 min
  29. Chapitre III about 17 min
  30. Chapitre IV about 22 min
  31. Chapitre V about 13 min
  32. Chapitre VI about 13 min
  33. Chapitre VII about 10 min
  34. Chapitre VIII about 10 min
  35. Second Ciel about 1 h 57 min
  36. Chapitre I about 14 min
  37. Chapitre II about 12 min
  38. Chapitre III about 13 min
  39. Chapitre IV about 14 min
  40. Chapitre V about 9 min
  41. Chapitre VI about 15 min
  42. Chapitre VII about 17 min
  43. Chapitre VIII about 12 min
  44. Chapitre IX about 12 min
  45. Chapitre I about 10 min
  46. Chapitre II about 3 min
  47. Chapitre III about 8 min
  48. Chapitre IV about 11 min
  49. Chapitre V about 12 min
  50. Chapitre VI about 10 min
  51. Chapitre VII about 7 min
  52. Chapitre VIII about 5 min
  53. Chapitre IX about 12 min
  54. Chapitre X about 13 min
  55. Chapitre XI about 8 min
  56. Chapitre XII about 14 min
  57. Chapitre I about 16 min
  58. Chapitre II about 9 min
  59. Chapitre III about 25 min
  60. Chapitre IV about 14 min
  61. Chapitre V about 6 min
  62. Chapitre VI about 9 min
  63. Chapitre VII about 12 min
  64. Chapitre VIII about 17 min
  65. Chapitre IX about 10 min
  66. Chapitre X about 7 min
  67. Texte entier about 14 h 19 min
  68. Chapitre I about 11 min
  69. Chapitre II about 11 min
  70. Chapitre III about 13 min
  71. Chapitre IV about 9 min
  72. Chapitre V about 11 min
  73. Chapitre VI about 19 min
  74. Chapitre VII about 15 min
  75. Chapitre VIII about 10 min
  76. Chapitre IX about 11 min
  77. Chapitre X about 4 min
  78. Chapitre XI about 9 min

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Front matter

Avertissement de l’Éditeur.

Voyages de Milord Céton.

Préface de l’Éditeur (l’Auteur).

Avertissement

l est difficile de croire comme quelques-uns l’ont prétendu, que les Mondes de Fontenelle aient donné l’idée de l’Ouvrage que nous imprimons dans ce volume & dans le suivant. On avoit imaginé, avant cet illustre Académicien, de peupler les planettes, & ce systême avoit donné lieu à des dissertations sérieuses de la part des Physiciens, & à des plaisanteries de la part de quelques gens d’esprit, qui y trouvoient matière à exercer leur En 1656, près de trente ans avant que Fontenelle fit imprimer ses Mondes, Bergerac avoit donné la première édition de son voyage de la lune. Nous connoissons un ouvrage plus ancien encore traduit de l’Espagnol, & imprimé en 1654, intitulé l’Homme dans la Lune, ou le Voyage chimérique fait au monde de la Lune, nouvellement découvert par Dominique Gonzalez, aventurier espagnol, autrement dit le Courier volant. Il seroit possible que cet Ouvrage, connu en France peu d’années avant celui de Bergerac, eût donné à ce dernier l’idée de son voyage dans la lune ; en tout cas il l’a bien embellie, & il a fait oublier entièrement son modèle. Au surplus le public a goûté dans tous les tems l’idée de peupler les planettes, & d’y créer des royaumes imaginaires. Le Voyage de Cyrano, comme nous l’avons observé précédemment, a eu le plus grand succès. Cette espèce de plaisanterie s’est produite jusques sur la scène. En 1684 les Comédiens Italiens ont joué leur Arlequin Empereur dans la Lune, & cette pièce attiroit tout Paris : les gazettes du tems font mention d’un succès qui a peu d’exemples, & qui n’est pas toujours une marque assurée du mérite d’un ouvrage.

Les Voyages de Milord Céton, qui ont paru près d’un siècle après toutes ces productions, sont d’un genre plus estimable : nous ne croyons pas que l’Auteur en doive l’idée à des ouvrages passés de mode, & d’un ton bien différent de celui qu’il a adopté : c’est plutôt par une critique fine & délicate qu’il cherche à plaire, que par des images merveilleuses, par des caricatures burlesques, qui surprennent, par la hardiesse avec laquelle elles choquent les règles les plus connues de la vraisemblance. L’Auteur tire du nom de chacune des planettes, le caractère des habitans dont il la peuple. On trouvera donc dans la Lune des habitans légers & frivoles ; dans Mercure un peuple d’avares, qui s’occupent à entasser toute leur vie des trésors inutiles. Vénus offrira une espèce d’île de Cythère où l’on ne songe qu’à faire l’amour & satisfaire ses passions. Dans Mars nous ne verrons que guerre & carnage. On peuple cette planette de héros dont l’unique souci est de s’entre-détruire. Le Soleil est le séjour de la lumière & de la raison. Tous les habitans y cultivent les hautes sciences, & y font les plus grands progrès. Dans la planette de Jupiter, le tableau est bien différent & plus singulier : c’est le séjour du faste & de l’orgueil ; tous les habitans sont nobles, & se croyent plus les uns que les autres. Enfin, on retrouve dans la planette de Saturne, les anciens tems de Saturne & de Rhée. L’Auteur y donne une nouvelle peinture des beaux siècles appellés l’âge d’or. Notre projet n’étant pas de donner ici un extrait de l’Ouvrage que nous mettons sous les yeux de nos lecteurs, nous nous bornons à ce que nous venons d’en dire ; nous nous contentons d’ajouter que ce cadre heureux est bien rempli.

L’Auteur de cet estimable Ouvrage se nommoit Marie-Anne de Roumier, épouse de M. Robert : comme elle cultivoit les lettres dans le silence & qu’elle vivoit très-retirée, se bornant à un très-petit cercle d’amis, nous ne pouvons donner aucuns renseignemens sur sa vie : nous savons seulement qu’elle est morte à Paris en 1771, âgée d’environ soixante ans. Elle a composé plusieurs romans, entr’autres la Paysanne Philosophe ; la Voix de la Nature ; Nicole de Beauvais & les Ondins : ce dernier Ouvrage trouvera place dans notre recueil parmi les Romans Cabalistiques.

Chapitre I

P sur les aîles du génie, qui par son vol rapide perce aisément à travers l’air en s’avançant parmi des astres innombrables qu’on voit briller de loin, semblable à des étoiles de toutes grandeurs, le ciel nous parut semé comme un champ de tous ses astres lumineux.

Le génie, après nous avoir donné le tems d’admirer ce brillant spectacle, se précipita ensuite dans l’atmosphère du soleil, & nous descendit dans un endroit que nous prîmes d’abord, Monime & moi, pour les Isles Fortunées des Hespérides. Nous ne pouvions nous lasser d’admirer ce bel astre qui parcourt, avec un appareil si éclatant, son immense carrière.

Zachiel nous fit remarquer ces plaines émaillées de mille fleurs nouvelles, ces bocages délicieux. ces vallées fleuries, dont l’herbe tendre & la verdure étendoient sur le pré un coloris charmant. Toutes sortes de plantes nouvellement écloses, en développant leurs couleurs variées, paroissoient égayer le sein de la nature & la parfumoient en même-tems des plus douces odeurs. Là on voit l’humble arbrisseau & le buisson touffu s’embrasser l’un l’autre ; ici des arbres majestueux s’élèvent pompeusement jusqu’au ciel ; d’un autre côté, des fontaines dont les bords sont garnis de bouquets & de plantes salutaires.

La variété, la grandeur & la beauté de mille & mille spectacles nouveaux, des oiseaux étrangers à tous les autres mondes, des plantes bisarres & inconnues ; cet assemblage formoit à nos yeux un mélange inexprimable, dont le charme s’augmentoit encore par la subtilité de l’air qui rend les couleurs plus vives, les traits plus marqués : en rapprochant tous les points de vue, les distances en paroissent moindres que par-tout ailleurs, où l’épaisseur de l’air semble couvrir la terre d’un voile ; enfin on peut dire que ce monde a je ne sais quoi de magique & de surnaturel, qui ravit l’esprit & les sens ; le feu divin qui vous anime vous fait tout oublier ; on s’oublie soi-même, on ne sait plus où l’on est ni ce qu’on est.

En avançant dans ce globe lumineux, nous découvrîmes un mont superbe, dont la cime sour- se perd dans les nues ; des buissons incultes & sauvages en défendent l’approche. Ces buissons sont précédés d’une magnifique futaie de cèdres, de pins & de palmiers, dont les rameaux qui s’embrassent les uns dans les autres, forment par leurs rangs disposés par étages, un superbe amphithéâtre qui présente un coup d’œil ravissant.

Au-dessus de ce bois enchanté on voit le palais d’Apollon. La première porte est pratiquée sur un roc d’albâtre. Ce palais, dont le sommet superbe s’élève jusques aux cieux, renferme dans sa vaste enceinte un parc & des jardins admirables. Nous eûmes besoin des secours du génie, qui, par sa vertu, empêcha que la splendeur de ces lieux ne nous éblouît.

Nous promenâmes nos regards de tous côtés, sans que l’œil & la vue rencontrassent ni obstacles ni ombrages ; tout y brille d’une lumière éclatante ; les feux & les rayons que darde le soleil de toutes parts, ne sont jamais interrompus par la rencontre d’aucuns corps opaques ; l’air plus pur & plus serein que dans aucun monde, semble rapprocher les objets les plus éloignés, ce qui fut pour nous un nouveau sujet d’admiration.

Uriel, un des écuyers d’Apollon, esprit le plus éclairé de ce monde, sachant l’arrivée du génie, vint au-devant de lui pour le présenter à son maître ; il nous conduisit dans le palais d’Apollon par une route large & superbe, dont la poussière est d’or & le pavé de diamans. Ce palais me parut d’abord un globe de feu ; des colonnes de lumières soutiennent des arcades qu’on pourroit prendre pour autant d’arc-en-ciels : ce qui forme une architecture si brillante, que nos regards eurent peine à en soutenir l’éclat.

Après avoir traversé plusieurs pièces, nous entrâmes dans une grande galerie, au bout de laquelle étoit Apollon sur un trône environné de toute sa gloire ; une thiare d’or & des rayons brillans ceignoient son front ; sa chevelure admirable flottoit sur ses épaules, au gré d’un vent léger qu’animoit le zéphir, la jeunesse & les graces animent toutes ses actions, & l’on voit briller dans ses yeux un feu divin qui pénetre tous ceux qui ont le bonheur de s’approcher de ce prince, qui voulut bien, à la prière de Zachiel, tempérer l’éclat de sa majesté que notre foiblesse n’aurait pu supporter.

Au pied du trône étoient rangées toutes les intelligences qui conduisent les différentes évolutions de la nature. Ces intelligences me parurent placées par degrés, selon la noblesse de leur origine & la dignité de leurs fonctions ; leurs corps diaphanes reçoivent toutes les impressions de la lumière qui les pénètre & paroissent en même tems comme une vapeur légère teinte de couleurs fraîches, brillantes & variées.

Apollon est regardé dans ce monde comme un souverain prophète ; c’est de lui qu’on tient l’art de la devination. Il préside principalement à la poésie, à la musique & à la médecine ; il est le chef des muses, le souverain des Parques, sa lyre représente l’harmonie des cieux. Des neuf sœurs qui lui sont soumises, la première se nomme Uranie, elle préside à la sphère du firmament étoilé ; Polymnie, à celle de Saturne ; Terpsicore, à celle de Jupiter ; Clio conduit Mars ; Melpomène est pour le soleil ; Erato dirige Vénus ; Euterpe régle Mercure, & Thalie fait agir la lune : de ces huit sphères diversement conduites, naît une différence de tons qui forment une harmonie mélodieuse, comprise sous la neuvième Muse qu’on nomme Calliope.

Dès que Zachiel parut, Apollon, qui le reconnut d’abord pour un génie du premier ordre, à qui rien ne doit résister, le fit à l’instant approcher de son trône. Ce monarque, après avoir félicité le génie sur l’étendue de son pouvoir & sur ses différentes entreprises, eut avec lui une longue conversation sur toutes sortes de sciences. À portée de les entendre, leur éloquence élevoit mon ame & y répandoit un charme inexprimable ; un langage sublime exprimoit leurs pensées : mais je m’arrête & ne puis entreprendre de rapporter un discours qu’animoit le feu divin qui compose leur être ; il faudroit être inspiré d’Apollon lui-même pour le rendre avec la dignité qu’il convient d’employer lorsqu’on fait parler les Dieux. Est-ce à moi à vouloir semer des fleurs ? Le lot des esprits médiocres est d’applaudir dans le secret du cœur, & de laisser aux hommes extraordinaires le soin de célébrer les dieux.

Après que le génie nous eut présentés à ce monarque qui nous fit l’accueil le plus favorable, Uriel vint nous reprendre pour nous conduire chez la princesse Caparisse, une des favorites de ce prince. Nous trouvâmes chez cette princesse les muses & les graces qui s’y étoient rassemblées pour y entendre exécuter un morceau de musique de la composition de Terpsicore.

Lorsque le génie les eut instruites de l’objet de nos voyages, il pria ces belles déesses de vouloir bien nous accorder leur protection, & nous favoriser en même tems de quelqu’étincelle de leurs lumières. Elles parurent extrêmement surprises de la hardiesse de notre entreprise, aucun mortel du globe de la terre n’ayant encore paru dans cette planète non plus que dans les autres, ce qui fit que le génie fut obligé de leur faire part des moyens qu’il avoit employés pour nous y conduire. Il ajouta que nous avions déjà visité plusieurs planètes, ce qui engagea ces déesses, qui aiment un peu à causer, & qui sont naturellement curieuses, de nous faire cent questions, sans presque nous donner le tems d’y répondre.

Clio, savante dans l’histoire, parce qu’elle est journellement instruite de ce qui se passe dans tous les mondes possibles, nous demanda ce que nous avions vu de plus curieux dans ceux que nous venions de visiter : j’ai des nouvelles certaines, ajouta cette déesse, que dans plusieurs tourbillons les usages n’ont point changé, qu’on y rencontre toujours de ces prétendus savans, sans érudition, de ces périodiques qui conservent le sublime talent de mutiler toutes productions, & de les disséquer pour en rendre les lambeaux qu’ils rapportent, ridicules. Tous ces critiques qu’on voit fondre sur le mérite naissant, afin de tâcher de l’étouffer, ressemblent à des chouettes, qui par leurs cris aigus & discordans voudroient faire rentrer dans le néant des génies qui s’efforcent à prendre l’essor ; on les voit faire l’analyse de livres que souvent ils n’ont point lus, qui finissent ordinairement par de plates & indécentes railleries, qui servent également à tous les ouvrages qu’ils ont intérêt de décrier.

Il est vrai, dit Monime, que nous en avons rencontré quelques-uns qui croient s’être acquis des lettres de noblesse par la digne profession de critique littéraire, quoiqu’on dise que les hautes sciences soient pour eux de l’algèbre, & les arts un grimoire. Un auteur éclairé nous compare à un de ces critiques, cerbère en furie, dont n’est qu’une exhalaison impute de la méchanceté, & qui ne jouit de l’impunité qu’à l’ombre du mépris que font tous les savans de ses traits envénimés. Je conviens, dit la muse, qu’un auteur doit rougir de ces éloges bâtards ; un savant ne doit faire cas que de ceux qui partent d’un esprit judicieux ; d’un sage qui pense par lui-même, sans avoir égard à ces critiques microscopiques qui cherchent à grossir les plus petites fautes, en comptant les ci, les cas & les mais, & en citant des erreurs d’impression pour des défauts de grammaire ; mais je n’ignore pas que le bon-sens & la raison sont bannis de bien des mondes, les sages & les philosophes n’osent encore faire paroître librement leurs idées, & je doute qu’avec cette façon de penser, les princes puissent goûter de vrais plaisirs ; prévenus sans cesse par leurs favoris, ils ignorent ce bonheur qui fait le charme de la vie, c’est la certitude d’être aimé pour soi-même, sans que l’ambition ou l’intérêt aient aucune part au zèle qu’on leur fait paroître.

Clio, en continuant de nous interroger, nous demanda si le goût tenoit encore contre la nouveauté des objets ; si les personnes qui emploient le plus mal leur tems sont toujours celles qui en ont le moins de reste ; si l’esprit de présomption & de fatuité étoit encore le partage des petits maîtres ; si les généraux étoient présentement plus avide de gloire qu’ils ne l’étoient d’argent ; si on voyoit des ministres préférer le bien de l’état à leur propre intérêt ; si les harangues des sénateurs étoient toujours écoutées ; si les prêtres, les pontifes & les coribantes prêchoient l’humilité & la charité par leurs exemples, & mille autres questions qui nous surprirent infiniment, parce que nous ignorions jusqu’à quel point ces aimables déesses poussent l’étendue de leurs connoissances. Clio continua d’entretenir Monime pendant qu’Uranie & Polymnie me firent part de leur science sur la rhétorique & sur l’astrologie ; elles m’en parlèrent avec beaucoup d’éloquence, & je jugeai par leurs discours que personne ne pouvoit les égaler sur ces matières.

La princesse Caparisse nous proposa de passer dans les cabinets d’Apollon, pour y admirer les curiosités dont ils sont ornés. Le premier offrit à nos yeux plusieurs pièces de tapisserie que Minerve elle-même avoit travaillés, dans une on voyoit les trois Parques, filles de Jupiter & de Themis, occupées à filer la trame de chaque mortel ; une autre offroit la déesse renommée qui présente un trône à l’honneur, en face étoient représentées au naturel, Cirene, Daphné, Hyacinte, Caparis & Broncus, favorites d’Apollon.

Nous passâmes ensuite dans un autre cabinet qui renfermoit les choses du monde les plus

nous y remarquâmes, entr’autres, ce fameux

trépied sur lequel la Sibylle de Delphes rendoit ses oracles, la barbe d’Esculape, le caducée de Mercure, le carquois de Diane, l’égide de Minerve, les flèches & le bandeau de Cupidon, la toilette de Vénus, l’enclume de Vulcain, & mille autres curiosités dont je parlerai dans la suite ; mais ce que nous admirâmes avec beaucoup d’attention, fut la harpe d’Apollon, dont les sept cordes répondent aux sept planètes sur lesquelles il répand sa vertu & sa lumière, ce qui représente en même-tems l’harmonie des cieux.

Les muses nous conduisirent dans la bibliothèque du souverain du Parnasse. Je mis d’abord la main sur un ouvrage d’un de nos philosophes, qui traite de l’attraction ou de la théorie du monde. Cet ouvrage me parut écrit avec tant de force & de lumière, qu’on diroit que ce philosophe ait pris la nature sur le fait ; je le parcourus avec avidité, en priant le génie de m’expliquer quelques endroits trop élevés pour mes foibles connoissances.

L’attraction & L’électricité sont les causes, dit Zachiel, de tous les phénomènes, tant physiques que moraux. L’attraction est une force dont l’action est connue dans toute la nature ; elle opère, non-seulement sur tous les corps matériels, en raison directe de la masse & inverse du quart de la distance ; elle agit pareillement sur les objets intellectuels, en suivant exactement les mêmes loix. Elle est aussi la cause de la mémoire dans laquelle les idées se renouvellent par la forte conjonction, ou par le souvenir du tems ou du lieu où les choses se sont passées. On peut attribuer aussi à l’attraction les causes de l’analogie & de la sympathie ; c’est elle qui nous fait pencher pour un objet plutôt que pour un autre ; c’est elle qui engage deux cœurs ou deux personnes d’esprit à se lier d’une étroite amitié ; c’est elle encore qui fait naître ce penchant secret qui porte les deux sexes à s’unir. On peut croire que l’homme est animé par une double attraction, l’une qui l’entraîne au vice & l’autre à la vertu ; l’éducation & les circonstances lui donnent toute son activité & son énergie : en un mot, elle est cette cause inconnue, cet agent secret avec lequel la nature met tout en mouvement, tient tout dans l’équilibre ; c’est-à-dire, qu’elle agit universellement. Le tems ne me permet pas à présent de vous faire un plus long détail, il faut accompagner les muses à la promenade.

Nous suivîmes ces déesses qui descendirent dans les jardins, & prirent la route d’une grande allée plantée de lauriers, de palmiers, d’oliviers ; entre ces arbres on découvroit des collines enchantées, & la gorge fleurie d’une vallée coupée de ruiseaux qui présentent mille nouvelles beautés. C’est dans ces lieux charmans que la rose croît sans épines. Là sont de sombres grottes qui invitent par leur fraîcheur à profiter de leur ombre pour se dérober aux ardeurs du soleil.

Ces retraites sont tapissées de lierres & de vignes qui s’empressent de livrer leurs grappes de pourpre, avec une agréable fécondité ; & ces richesses sont répandues en tout tems avec une égale profusion dans les campagnes qu’Apollon échauffe bénignement de ses divins rayons : d’un autre côté, on voit les ruisseaux qui tombent en murmurant doucement le long des collines, & se jettent en divers canaux qui se rassemblent ensuite dans un grand bassin, dont la surface présente son miroir de cristal à la verdure de ses rivages. Là l’humble arbrisseau & le buisson champêtre s’embrassent l’un l’autre ; plus loin on voit le cèdre majestueux s’élever pompeusement, & porter sur ses branches des oiseaux de toute espèce qui y forment des concerts mélodieux, & les zéphirs ne paroissent entre les feuilles que pour les agiter légèrement.

Ce fut dans cet endroit délicieux que les muses, & les graces, qui toujours les accompagnent, se reposèrent. Ces belles déesses, qui souvent aiment à badiner, se mirent à cueillir des fleurs qu’elles se jetoient les unes aux autres ; mais ces fleurs me parurent toutes différentes de celles que la nature produit dans les autres mondes ; je ne pouvois en deviner l’espèce, lorsque Polymnie, souriant de mon ignorance, me tira d’inquiétude : ces fleurs que vous admirez avec tant d’attention, dont vous ne connoissez ni la forme, ni la figure, sont des fleurs de rhétorique & de métaphysique ; c’est de cette colline d’où les tirent les savans de tous les mondes. Ce côteau que vous voyez plus loin s’élever jusqu’au haut de la montagne du Parnasse, est l’endroit où croissent les métaphores, les fictions & les hyperboles que les poëtes emploient si souvent dans leurs ouvrages.

Pendant ce discours, Monime badinoit avec les graces qui semblaient lui être devenues plus familières. Cette charmante personne se trouvant couverte d’une prodigieuse quantité de ces fleurs, vouloit à son tour leur en jeter, lorsqu’elle vit s’approcher un très-grand nombre d’animaux, qui dans les autres mondes n’habitent que les bois, les déserts, ou se retirent ordinairement dans des tanières. Monime, à l’aspect de ces animaux dont la plupart lui étoient inconnus, se trouvant saisie de crainte & de frayeur, je la vis pâlir & chercher à se cacher à l’ombre de quelques buisssns ; mais Polymnie, toujours attentive et officieuse, s’appercevant de son trouble, loin de se prêter à sa foiblesse, l’arrêta, & employa, pour la rassurer, un discours physique qui eut tant de force sur l’esprit de Monime, que non-seulement il dissipa ses craintes, mais la mit encore en état de prendre part aux divertissemens que ces divers animaux procurent souvent à ces belles déesses qui se trouvèrent dans l’instant entourées de lions, , de béliers, de capricornes, de scorpions. Monime prit sur-tout un singulier plaisir lorsqu’elle apperçut le taureau qui bondissoit devant elle, & l’éléphant matériel employer toute son industrie & contourner en cent différentes façons sa trompe flexible pour faire avancer l’écrevisse & l’empêcher d’aller à reculon. Nous découvrîmes enfin que tous les animaux de ce monde sont apprivoisés, se font entendre, & répondent avec précision aux questions qu’on leur fait.

Nous suivîmes les muses qui se levèrent pour continuer leur promenade. Ces déesses gagnèrent un large sentier qui alloit en serpentant, & qui me parut rempli de pierres brillantes. Je pris d’abord ces pierres pour des diamans ; j’en ramassai de toutes les couleurs, qui toutes jetoient beaucoup d’éclat. Vous aimez les saillies, à ce que je vois, dit une des muses ; il ne tient qu’à vous de vous en munir de toutes les espèces ; c’est dans ce sentier tortueux où elles croissent en abondance : il conduit à la fontaine d’Hypocrêne.

Lorsque nous fûmes arrivés à cette fontaine, je ne pus résister à l’envie d’en goûter l’eau dans sa source ; à peine en eus-je avalé quelques gouttes, que je me sentis animé d’un feu divin ; il me prit une espèce d’enthousiasme qui, en élevant mon ame, répandit dans mon esprit ce charme & ce brillant de la poésie ; à l’instant je composai une élégie des plus tendres, que j’adressai aux muses, qui me firent la grace de l’approuver.

Nous reprîmes le chemin qui conduit au palais d’Apollon. Ce monarque, par considération pour le génie, nous fit l’honneur de nous admettre à sa table : nous y fûmes régalés de l’odeur des parfums les plus exquis ; l’encens fume de toutes parts ; c’est la seule nourriture qu’on peut prendre dans ce monde : cependant cette nourriture, quoiqu’extrêmement légère, ne laisse pas de fortifier ; il est certain qu’elle ne charge point l’estomac, aussi les habitans de ce globe ne meurent jamais d’indigestion : c’est pourquoi la plupart des médecins ne s’occupent qu’à composer des livres qui puissent servir utilement dans les autres mondes.

Le génie voulut bien nous permettre de passer plusieurs semaines à la cour d’Apollon. Pendant ce court espace, les neuf Sœurs, toujours soumises aux volontés de ce Prince, se firent un plaisir de nous instruire, & de joindre à leurs instructions mille nouvelles fêtes, qui, quoiqu’elles ne parussent faites que pour l’amusement, étoient néanmoins des leçons fort utiles.

Je remarquai que ceux qui sont admis à la cour d’Apollon, ont un corps si subtile, qu’à peine les yeux d’un mortel peuvent-ils l’appercevoir ; mais, semblables aux génies, lorsqu’ils veulent se rendre visibles, ils ont comme eux la faculté de prendre des corps fantastiques, parce que la matière subtile obéit à l’instant à leur volonté.

Cette cour est remplie de savans de toute espèce : on y voit des astronomes, des géomètres, des chimistes, des cabalistes, des poëtes, des médecins, des oracles & des musiciens, toutes personnes protégées par Apollon. Nous ne pouvions Monime & moi nous lasser d’admirer un séjour aussi délicieux. Cependant Zachiel nous avertit qu’il falloit nous disposer à prendre congé du souverain du Parnasse, des muses & de toute la cour d’Apollon. Les muses nous témoignèrent avec bonté le chagrin qu’elles avoient de nous quitter. Ces belles déesses firent à Monime mille caresses ; elles la douèrent chacune en particulier des sciences auxquelles elles président ; elles ajoutèrent que, sans la certitude où elles étoient de la recevoir, on ne lui permettroit pas de s’éloigner d’une cour pour laquelle le destin l’avoit fait naître.

Chapitre II

LE génie, dont l’intention étoit de nous faire visiter les diverses contrées que renferme ce globe lumineux, & de nous en faire admirer en même tems toutes les merveilles, nous fit descendre du Parnasse par une espèce de chemin couvert qui sert de route aux habitans de cette planète lorsqu’ils veulent se rendre à la montagne pour participer aux dons que le souverain du Parnasse répand sur ses peuples.

Ce chemin qui est rempli d’un sable d’or, conduit à des souterreins qu’on pourroit prendre pour des cavités de cette planète embrasée. C’est-là, sans doute, ce qui empêche les habitans de ressentir l’ardeur des rayons du soleil, parce qu’il semble que leur force augmente à mesure qu’ils s’éloignent de cet astre. Cette partie du soleil peut être comparée à nos caves, dont la fraîcheur paroît augmenter à proportion de la chaleur. Il est bon d’avertir qu’il n’y a point de nuits dans ce monde ; comme c’est le centre de l’univers, Appollon y répand toujours sa lumière la plus pure : mais la fraîcheur des cavités tempere l’air & le rend plus serein que dans pas un des autres mondes.

Lorsque nous fûmes au bas de la montagne ; nous apperçûmes une grande forêt que le génie assura renfermer tout ce que la nature a de plus précieux. Les arbres de cette forêt sont d’une espèce singulière ; les troncs en sont d’or, les rameaux : d’argent & les feuilles d’émeraudes, qui, de dessus l’éclatante verdure de leur superficie, réprésentent comme dans un miroir les images des fruits qui y pendent, & qui n’empruntent rien de leur beauté aux feuilles, puisque ce sont autant de fioles qui renferment l’esprit & le bon-sens de tous les humains. Chaque personne, à l’instant de sa naissance, a deux fioles pour partage ; dans l’une est renfermé son esprit, & dans l’autre son bon-sens : les noms des personnes sont gravés sur le verre. Remarquez, nous dit le génie, en nous faisant examiner ces fioles, que la nature toujours judicieuse dans la distribution qu’elle fait de ses dons, ne favorise jamais personne au préjudice d’un autre. Tous les hommes naissent dans une égalité parfaite ; l’éducation corrompt ou perfectionne ses bienfaits. Si cela est, lui dis-je, pourquoi ces fioles ne sont-elles pas également remplies ? C’est, reprit le génie, par le mauvais usage que les hommes font des graces qu’ils ont reçues de la nature. Vous avez dû remarquer dans les différens mondes que nous venons de visiter, que le bon-sens & la raison en sont presque bannis. Par-tout on court après chacun en veut avoir, chacun se forme de nouveaux systèmes, & cette noble simplicité que le bon-sens nous donne, que la raison nous dicte, se trouve abandonnée & semble être proscrite de tous les mondes : on ne demande que des saillies, beaucoup de feu & de vivacité, de ces phrases hyperboliques auxquelles on ne comprend rien, & que ceux qui les composent n’entendent pas eux-mêmes ; ce sont de grands mots qu’on rassemble pour dire des riens qui composent néanmoins des volumes ; mais le bon-sens, si nécessaire au bonheur des hommes, est regardé-comme simplicité, bêtise, timidité, ou manque d’usage ; c’est-là ce qui fait la différence que vous remarquez dans ces fioles : vous en voyez beaucoup dont tout l’esprit s’évapore, parce qu’il n’y a que lui qui soit à la mode ; le bon-sens se conserve pour un tems plus heureux.

Vous devez encore remarquer, ajouta le génie, que cette forêt est partagée en autant de routes que ce soleil éclaire de mondes, & que dans chacune de ses allées, on y voit plusieurs sentiers qui désignent les différentes provinces de ces mondes ; mais pour l’intelligence des ministres d’Apollon, chargés d’examiner toutes les révolutions qu’on voit arriver fréquemment dans les mondes planétaires, on y a gravé sur le premier arbre de chaque allée le nom de la planète dont l’esprit & le bon-sens de ceux qui l’habitent sont déposés dans cette allée.

Je suivis Monime qui commença par visiter les allées qui désignoient les mondes que nous venions de parcourir ; je la voyois chercher avec un soin extrême les fioles des personnes que nous avions connues. Ses recherches eussent été vaines, si Zachiel ne se fût prêté pour satisfaire sa curiosité. Il lui montra les fioles de quantité de ministres, de généraux, de juges, de coribantes & d’une infinité d’autres personnes qui passent dans ces mondes pour des génies supérieurs : il est vrai que l’esprit étoit entièrement disparu, mais pour les fioles de bon-sens elles étoient pleines. Monime, surprise d’un phénomène si singulier, regarda avec beaucoup d’attention si elles étoient également bouchées, si l’air ne communiquoit pas plus à l’une qu’à l’autre ; les trouvant toutes sans aucune ouverture : je me perds dans mes recherches, dit Monime avec un air de dépit, il faut que l’esprit soit beaucoup plus subtile que le bon-sens ; car comment se persuader que les grands personnages que nous avons vus jouer les premiers rôles sur le théâtre de leur monde aient jamais pu manquer de bon-sens, sur-tout lorsqu’on les voit revêtus de postes où il est si nécessaire pour la conduite d’un état. Dites moi donc, mon cher Zachiel, si depuis que nous avons quitté ces mondes ils ont changé de méthode ; sans doute que l’esprit de vertige a succédé au bon-sens & à la raison.

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