Dédicace
À PAUL BOURGET
En deuil d’un Moi-le-Magnifique Lançant de front les cent pur-sang De ses vingt ans tout hennissants, Je vague, à jamais Innocent, Par les blancs parcs ésotériques De l’Armide Métaphysique.
Un brave bouddhiste en sa châsse, Albe, oxydé, sans but, pervers, Qui, du chalumeau de ses nerfs, Se souffle gravement des vers, En astres riches, dont la trace Ne trouble le Temps ni l’Espace.
C’est tout. À mon temple d’ascète Votre Nom de Lac est piqué : Puissent mes feuilleteurs du quai, En rentrant, se r’intoxiquer De vos aveux, ô pur poète ! C’est la grâce que j’ me souhaite.
Préludes autobiographiques
En voulant mettre un peu d’ordre dans ce tiroir, Je me suis perdu par mes grands vingt ans, ce soir De Noël gras. Ah ! dérisoire créature ! Fleuve à reflets, où les deuils d’Unique ne durent Pas plus que d’autres ! L’ai-je rêvé, ce Noël Où je brûlais de pleurs noirs un mouchoir réel, Parce que, débordant des chagrins de la Terre Et des frères Soleils, et ne pouvant me faire Aux monstruosités sans but et sans témoin Du cher Tout, et bien las de me meurtrir les poings Aux steppes du cobalt sourd, ivre-mort de doute, Je vivotais, altéré de Nihil de toutes Les citernes de mon Amour ? Seul, pur, songeur, Me croyant hypertrophique ! comme un plongeur
Aux mouvants bosquets des savanes sous-marines, J’avais roulé par les livres, bon misogyne.
Cathédrale anonyme ! en ce Paris, jardin Obtus et chic, avec son bourgeois de Jourdain À rêveurs, ses vitraux fardés, ses vieux dimanches Dans les quartiers tannés où regardent des branches Par-dessus les murs des pensionnats, et ses Ciels trop poignants à qui l’Angélus fait : assez !
Paris qui, du plus bon bébé de la Nature, Instaure un lexicon mal cousu de ratures.
Bon Breton né sous les Tropiques, chaque soir J’allais le long d’un quai bien nommé mon rêvoir, Et buvant les étoiles à même : « ô Mystère ! « Quel calme chez les astres ! ce train-train sur terre ! « Est-il Quelqu’un, vers quand, à travers l’infini, « Clamer l’universel lamasabaktani ? « Voyons ; les cercles du Cercle, en effets et causes, « Dans leurs incessants vortex de métamorphoses, « Sentent pourtant, abstrait, ou, ma foi, quelque part, « Battre un cœur ! un cœur simple, ou veiller un Regard ! « Oh ! qu’il n’y ait personne et que Tout continue ! « Alors géhenne à fous, sans raison, sans issue ! « Et depuis les Toujours, et vers l’Éternité !
« Comment donc quelque chose a-t-il jamais été ? « Que Tout se sache seul au moins, pour qu’il se tue ! « Draguant les chantiers d’étoiles, qu’un Cri se rue, « Mort ! emballant en ses linceuls aux clapotis « Irrévocables ces sols d’impôts abrutis ! « Que l’Espace ait un bon haut-le-cœur et vomisse « Le Temps nul, et ce Vin aux geysers de justice ! « Lyres des nerfs, filles des Harpes d’Idéal « Qui vibriez, aux soirs d’exil, sans songer à mal, « Redevenez plasma ! Ni Témoin, ni spectacle ! « Chut, ultime vibration de la Débâcle, « Et que Jamais soit Tout, bien intrinsèquement, « Très hermétiquement, primordialement ! »
Ah ! — Le long des calvaires de la Conscience, La Passion des mondes studieux t’encense, Aux Orgues des Résignations, Idéal, Ô Galathée aux pommiers de l’Éden-Natal !
Martyres, croix de l’Art, formules, fugues douces, Babels d’or où le vent soigne de bonnes mousses ; Mondes vivotant, vaguement étiquetés De livres, sous la céleste Éternullité : Vanité, vanité, vous dis-je ! — Oh ! moi, j’existe, Mais où sont, maintenant, les nerfs de ce Psalmiste ?
Minuit un quart ; quels bords te voient passer, aux nuits Anonymes, ô Nébuleuse-Mère ? Et puis, Qu’il doit agoniser d’étoiles éprouvées, À cette heure où Christ naît, sans feu pour leurs couvées, Mais clamant : ô mon Dieu ! tant que, vers leur ciel mort, Une flèche de cathédrale pointe encor Des polaires surplis ! — Ces Terres se sont tues, Et la création fonctionne têtue ! Sans issue, elle est Tout ; et nulle autre, elle est Tout. X en soi ? Soif à trucs ! Songe d’une nuit d’août ? Sans le mot, nous serons revannés, ô ma Terre ! Puis tes sœurs. Et nunc et semper, Amen. Se taire.
Je veux parler au Temps ! criais-je. Oh ! quelque engrais Anonyme ! Moi ! mon Sacré-Cœur ! — J’espérais Qu’à ma mort, tout frémirait, du cèdre à l’hysope ; Que ce Temps, déraillant, tomberait en syncope, Que, pour venir jeter sur mes lèvres des fleurs, Les Soleils très navrés détraqueraient leurs chœurs ; Qu’un soir, du moins, mon Cri me jaillissant des moelles, On verrait, mon Dieu, des signaux dans les étoiles ?
Puis, fou devant ce ciel qui toujours nous bouda, Je rêvais de prêcher la fin, nom d’un Bouddha !
Oh ! pâle mutilé, d’un : qui m’aime me suive ! Faisant de leurs cités une unique Ninive, Mener ces chers bourgeois, fouettés d’alléluias, Au Saint-Sépulcre maternel du Nirvâna !
Maintenant, je m’en lave les mains (concurrence Vitale, l’argent, l’art, puis les lois de la France…)
Vermis sum, pulvis es ! où sont mes nerfs d’hier ? Mes muscles de demain ? Et le terreau si fier De Mon âme, où donc était-il, il y a mille Siècles ! et comme, incessamment, il file, file !… Anonyme ! et pour Quoi ? — Pardon, Quelconque Loi ! L’être est forme, Brahma seul est Tout-Un en soi.
Ô Robe aux cannelures à jamais doriques Où grimpent les Passions des grappes cosmiques ; Ô Robe de Maïa, ô Jupe de Maman, Je baise vos ourlets tombals éperdument ! Je sais ! la vie outrecuidante est une trêve D’un jour au Bon Repos qui pas plus ne s’achève Qu’il n’a commencé. Moi, ma trêve, confiant, Je la veux cuver au sein de l’Inconscient.
Dernière crise. Deux semaines errabundes, En tout, sans que mon Ange Gardien me réponde.
Dilemme à deux sentiers vers l’Éden des Élus : Me laisser éponger mon Moi par l’Absolu ? Ou bien, élixirer l’Absolu en moi-même ? C’est passé. J’aime tout, aimant mieux que Tout m’aime. Donc Je m’en vais flottant aux orgues sous-marins, Par les coraux, les œufs, les bras verts, les écrins, Dans la tourbillonnante éternelle agonie D’un Nirvâna des Danaïdes du génie ! Lacs de syncopes esthétiques ! Tunnels d’or ! Pastel défunt ! fondant sur une langue ! Mort Mourante ivre-morte ! Et la conscience unique Que c’est dans la Sainte Piscine ésotérique D’un lucus à huis-clos, sans pape et sans laquais, Que J’ouvre ainsi mes riches veines à Jamais.
En attendant la mort mortelle, sans mystère, Lors quoi l’usage veut qu’on nous cache sous terre.
Maintenant, tu n’as pas cru devoir rester coi ; Eh bien, un cri humain ! s’il en reste un pour toi.
Complainte propitiatoire à l’Inconscient
Ô Loi, qui êtes parce que vous Êtes, Que votre Nom soit la Retraite !
— Elles ! ramper vers elles d’adoration ? Ou que sur leur misère humaine je me vautre ? Elle m’aime, infiniment ! Non, d’occasion ! Si non moi, ce serait infiniment un autre !
Que votre inconsciente Volonté Soit faite dans l’Éternité !
— Dans l’orgue qui par déchirements se châtie. Croupir, des étés, sous les vitraux, en langueur ; Mourir d’un attouchement de l’Eucharistie, S’entrer un crucifix maigre et nu dans le cœur ?
Que de votre communion nous vienne Notre sagesse quotidienne !
— Ô croisés de mon sang ! transporter les cités ! Bénir la Pâque universelle, sans salaires ! Mourir sur la Montagne, et que l’Humanité, Aux âges d’or sans fin, me porte en scapulaires !
Pardonnez-nous nos offenses, nos cris, Comme étant d’à jamais écrits !
— Crucifier l’infini dans des toiles comme Un mouchoir, et qu’on dise : « Oh ! l’Idéal s’est tu ! » Formuler Tout ! En fugues sans fin dire l’Homme ! Être l’âme des arts à zones que veux-tu !
Non, rien ; délivrez-nous de la Pensée, Lèpre originelle, ivresse insensée,
Radeau du Mal et de l’Exil ; Ainsi soit-il.
Complainte-Placet de Faust fils
Si tu savais, maman Nature, Comme Je m’aime en tes ennuis, Tu m’enverrais une enfant pure, Chaste aux « et puis ? »
Si tu savais quelles boulettes, Tes soleils de Panurge ! dis, Tu mettrais le nôtre en miettes, En plein midi.
Si tu savais, comme la Table De tes Matières est mon fort ! Tu me prendrais comme comptable, Comptable à mort !
Si tu savais ! les fantaisies ! Dont Je puis être le ferment ! Tu ferais de moi ton Sosie, Tout simplement.
Complainte à Notre-Dame des Soirs
L’Extase du soleil, peuh ! La Nature, fade Usine de sève aux lymphatiques parfums. Mais les lacs éperdus des longs couchants défunts Dorlotent mon voilier dans leurs plus riches rades, Comme un ange malade… Notre-Dame des Soirs, Que Je vous aime sans espoir !
Lampes des mers ! blancs bizarrants ! mots à vertiges ! Axiomes in articulo mortis déduits ! Ciels vrais ! Lune aux échos dont communient les puits ! Yeux des portraits ! Soleil qui, saignant son quadrige, Cabré, s’y crucifige ! Ô Notre-Dame des Soirs, Certes, ils vont haut vos encensoirs !
Eux sucent des plis dont le frou-frou les suffoque ; Pour un regard, ils battraient du front les pavés ; Puis s’affligent sur maint sein creux, mal abreuvés ; Puis retournent à ces vendanges sexciproques. Et moi, moi, Je m’en moque ! Oui, Notre-Dame des Soirs, J’en fais, paraît-il, peine à voir.
En voyage, sur les fugitives prairies, Vous me fuyez ; ou du ciel des eaux m’invitez ; Ou m’agacez au tournant d’une vérité ; Or vous ai-je encor dit votre fait, je vous prie ? Ah ! coquette Marie, Ah ! Notre-Dame des Soirs, C’est trop pour vos seuls Reposoirs !
Vos Rites, jalonnés de sales bibliothèques, Ont voûté mes vingt ans, m’ont tari de chers goûts. Verrai-je l’oasis fondant au rendez-vous, Où… vos lèvres (dit-on !) à jamais nous dissèquent ? Ô Lune sur la Mecque ! Notre-Dame, Notre-Dame des Soirs, De vrais yeux m’ont dit : au revoir !
Complainte des Voix sous le Figuier bouddhique
Ah ! ah ! Il neige des hosties De soie, anéanties ! Ah ! ah ! Alléluia !
La lune en son halo ravagé n’est qu’un œil Mangé de mouches, tout rayonnant des grands deuils,
Vitraux mûrs, déshérités, flagellés d’aurore, Les Yeux Promis sont plus dans les grands deuils encore.
Les concetti du crépuscule Frisaient les bouquets de nos seins ; Son haleine encore y circule, Et, leur félinant le satin, Fait s’y pâmer deux renoncules.
Devant ce Maître Hypnotiseur ; Expirent leurs frou-frou poseurs ; Elles crispent leurs étamines, Et se rinfiltrent leurs parfums Avec des mines D’œillets défunts.
Des rêves engrappés se roulaient aux collines, Feuilles mortes portant du sang des mousselines,
Cumulus, indolents roulis, qu’un vent tremblé Vint carder un beau soir de soifs de s’en aller !
Ah ! ah ! Il neige des cœurs Noués de faveurs, Ah ! ah ! Alléluia !
Reviens, vagir parmi mes cheveux, mes cheveux Tièdes, Je t’y ferai des bracelets d’aveux ! Entends partout les Encensoirs les plus célestes, L’univers te garde une note unique ! reste…
C’est le nid meublé Par l’homme idolâtre ; Les vents déclassés Des mois près de l’âtre ; Rien de passager, Presque pas de scènes ; La vie est si saine, Quand on sait s’arranger. Ô fiancé probe, Commandons ma robe ! Hélas ! le bonheur est là, mais lui se dérobe…
Bestiole à chignon, Nécessaire divin, Os de chatte, corps de lierre, chef-d’œuvre vain !
Ô femme, mammifère à chignon, ô fétiche, On t’absout ; c’est un Dieu qui par tes yeux nous triche,
Beau commis voyageur, d’une maison là-haut, Tes yeux mentent ! ils ne nous diront pas le Mot !
Et tes pudeurs ne sont que des passes réflexes Dont joue un Dieu très fort (Ministère des sexes).
Tu peux donc nous mener au Mirage béant, Feu-follet connu, vertugadin du Néant ;
Mais, fausse sœur, fausse humaine, fausse mortelle, Nous t’écartèlerons de honte sangsuelles !
Et si ta dignité se cabre ? à deux genoux, Nous te fermerons la bouche avec des bijoux.
— Vie ou Néant ! choisir. Ah ! quelle discipline ! Que n’est-il un Éden entre ces deux usines ?
Bon ; que tes doigts sentimentals Aient pour nos fronts au teint d’épave Des condoléances qui lavent Et des trouvailles d’animal.
Et qu’à jamais ainsi tu ailles, Le long des étouffants dortoirs, Égrenant les bonnes semailles, En inclinant ta chaste taille Sur les sujets de tes devoirs.
Ah ! pour une âme trop tanguée, Tes baisers sont des potions Qui la laissent là, bien droguée, Et s’oubliant à te voir gaie, Accomplissant tes fonctions En point narquoise Déléguée.
Des ramiers Familiers Sous nos jupes palpitent ! Doux Çakya, venez vite Les faire prisonniers !
Défaillantes, les Étoiles, que la lumière Épuise, battent plus faiblement des paupières.
Le ver-luisant s’éteint à bout, l’Être pâmé Agonise à tâtons et se meurt à jamais.
Et l’Idéal égrène en ses mains fugitives L’éternel chapelet des planètes plaintives.
Pauvres fous, vraiment pauvres fous ! Puis, quand on a fait la crapule, On revient geindre au crépuscule, Roulant son front dans les genoux Des Saintes bouddhiques Nounous.
Complainte de cette bonne Lune
Dans l’giron Du Patron, On y danse, on y danse, Dans l’giron Du Patron, On y danse tous en rond.
— Là, voyons, mam’zelle la Lune, Ne gardons pas ainsi rancune ; Entrez en danse, et vous aurez Un collier de soleils dorés.
— Mon Dieu, c’est à vous bien honnête, Pour une pauvre Cendrillon ; Mais, me suffit le médaillon Que m’a donné ma sœur planète.
— Fi ! votre Terre est un suppôt De la Pensée ! Entrez en fête ; Pour sûr vous tournerez la tête Aux astres les plus comme il faut.
— Merci, merci, je n’ai que ma mie, Juste que je l’entends gémir ! — Vous vous trompez, c’est le soupir Des universelles chimies !
— Mauvaises langues, taisez-vous ! Je dois veiller. Tas de traînées, Allez courir vos guilledous !
— Va donc, rosière enfarinée ! Hé ! Notre-Dame des gens saouls, Des filous et des loups-garous ! Metteuse en rut des vieux matous ! Coucou !
Sous l’plafond Sans fond, On y danse, on y danse, Sous l’plafond Sans fond, On y danse tous en rond.
Complainte des Pianos qu’on entend dans les quartiers aisés
Menez l’âme que les Lettres ont bien nourrie, Les pianos, les pianos, dans les quartiers aisés ! Premiers soirs, sans pardessus, chaste flânerie, Aux complaintes des nerfs incompris ou brisés.
Ces enfants, à quoi rêvent-elles, Dans les ennuis des ritournelles ?
— « Préaux des soirs, Christs des dortoirs !
« Tu t’en vas et tu nous laisses, Tu nous laiss’s et tu t’en vas, Défaire et refaire ses tresses, Broder d’éternels canevas. »
Jolie ou vague ? triste ou sage ? encore pure ? Ô jours, tout m’est égal ? ou, monde, moi je veux ? Et si vierge, du moins, de la bonne blessure, Sachant quels gras couchants ont les plus blancs aveux ?
Mon Dieu, à quoi donc rêvent-elles ? À des Roland, à des dentelles ?
— « Cœurs en prison, Lentes saisons !
« Tu t’en vas et tu nous quittes, Tu nous quitt’s et tu t’en vas ! Couvents gris, chœurs de Sulamites, Sur nos seins nuls croisons nos bras. »
Fatales clés de l’être un beau jour apparues ; Psitt ! aux hérédités en ponctuels ferments, Dans le bal incessant de nos étranges rues ; Ah ! pensionnats, théâtres, journaux, romans !
Allez, stériles ritournelles, La vie est vraie et criminelle.
— « Rideaux tirés, Peut-on entrer ?
« Tu t’en vas et tu nous laisses, Tu nous laiss’s et tu t’en vas, La source des frais rosiers baisse, Vraiment ! Et lui qui ne vient pas… »
Il viendra ! Vous serez les pauvres cœurs en faute, Fiancés au remords comme aux essais sans fond, Et les suffisants cœurs cossus, n’ayant d’autre hôte Qu’un train-train pavoisé d’estime et de chiffons.
Mourir ? peut-être brodent-elles, Pour un oncle à dot, des bretelles ?
— « Jamais ! Jamais ! Si tu savais !
« Tu t’en vas et tu nous quittes, Tu nous quitt’s et tu t’en vas, Mais tu nous reviendras bien vite Guérir mon beau mal, n’est-ce pas ? »
Et c’est vrai ! l’Idéal les divaguer toutes, Vigne bohème, même en ces quartiers aisés. La vie est là ; le pur flacon des vives gouttes Sera, comme il convient, d’eau propre baptisé.
Aussi, bientôt, se joueront-elles De plus exactes ritournelles.
« — Seul oreiller ! Mur familier !
« Tu t’en vas et tu nous laisses, Tu nous laiss’s et tu t’en vas. Que ne suis-je morte à la messe ! Ô mois, ô linges, ô repas ! »
Complainte de la bonne Défunte
Elle fuyait par l’avenue ; Je la suivais illuminé, Ses yeux disaient : « J’ai deviné Hélas ! que tu m’as reconnue ! »
Je la suivis illuminé ! Jeux désolés, bouche ingénue, Pourquoi l’avais-je reconnue, Elle, loyal rêve mort-né ?
Jeux trop mûrs, mais bouche ingénue ; Œillet blanc, d’azur trop veiné ; Oh ! oui, rien qu’un rêve mort-né, Car, défunte elle est devenue.
Gis, œillet, d’azur trop veiné, La vie humaine continue Sans toi, défunte devenue. — Oh ! je rentrerai sans dîner !
Vrai, je ne l’ai jamais connue.
Complainte de l’Orgue de Barbarie
Orgue, orgue de Barbarie, Don Quichotte, Souffre-Douleur, Vidasse, vidasse ton cœur, Ma pauvre rosse endolorie.
Hein, étés idiots, Octobres malades, Printemps, purges fades, Hivers tout vieillots ?
— « Quel silence, dans la forêt d’automne, Quand le soleil en son sang s’abandonne ! »
Gaz, haillons d’affiches, Feu les casinos, Cercueils des pianos, Ah ! mortels postiches.
— « Déjà la nuit, qu’on surveille à peine Le frou-frou de sa titubante traîne. »
Romans pour les quais, Photos élégiaques, Escarpins, vieux claques, D’un coup de balai !
— « Oh ! j’ai peur, nous avons perdu la route ; Paul, ce bois est mal famé ! chut, écoute… »
Végétal fidèle, Ève aime toujours LUI ! jamais pour Nous, jamais pour elle.
— « Ô ballets corrosifs ! réel, le crime ? La lune me pardonnait dans les cimes. »
Vêpres, Ostensoirs, Couchants ! Sulamites De province aux rites Exilants des soirs !
— « Ils m’ont brûlée ; et depuis, vagabonde Au fond des bois frais, j’implore le monde. »
Et les vents s’engueulent, Tout le long des nuits ! Qu’est-c’que moi j’y puis, Qu’est-ce donc qu’ils veulent ?
— « Je vais guérir, voyez la cicatrice, Oh ! je ne veux pas aller à l’hospice ! »
Des berceaux fienteux Aux bières de même, Bons couples sans gêne, Tournez deux à deux.
Orgue, Orgue de Barbarie ! Scie autant que Souffre-Douleur, Vidasse, vidasse ton cœur, Ma pauvre rosse endolorie.
Complainte d’un certain Dimanche
L’homme n’est pas méchant, ni la femme éphémère. Ah ! fous dont au casino battent les talons, Tout homme pleure un jour et toute femme est mère, Nous sommes tous filials, allons ! Mais quoi ! les Destins ont des partis pris si tristes, Qui font que, les uns loin des autres, l’on s’exile, Qu’on se traite à tort et à travers d’égoïstes, Et qu’on s’use à trouver quelque unique Évangile. Ah ! jusqu’à ce que la nature soit bien bonne, Moi je veux vivre monotone.
Dans ce village en falaises, loin, vers les cloches. Je redescends dévisagé par les enfants Qui s’en vont faire bénir de tièdes brioches ; Et rentré, mon sacré-cœur se fend ! Les moineaux des vieux toits pépient à ma fenêtre. Ils me regardent dîner, sans faim, à la carte ; Des âmes d’amis morts les habitent peut-être ? Je leur jette du pain : comme blessés, ils partent ! Ah ! jusqu’à ce que la nature soit bien bonne, Moi je veux vivre monotone.
Elle est partie hier. Suis-je pas triste d’elle ? Mais c’est vrai ! Voilà donc le fond de mon chagrin ! Oh ! ma vie est aux plis de ta jupe fidèle ! Son mouchoir me flottait sur le Rhin… Seul. — Le Couchant retient un moment son Quadrige En rayons où le ballet des moucherons danse, Puis, vers les toits fumants de la soupe, il s’afflige… Et c’est le Soir, l’insaisissable confidence… Ah ! jusqu’à ce que la nature soit bien bonne, Faudra-t-il vivre monotone ?
Que d’yeux, en éventail, en ogive, ou d’inceste, Depuis que l’Être espère, ont réclamé leurs droits ! Ô ciels, les yeux pourrissent-ils comme le reste ? Oh ! qu’il fait seul ! oh ! fait-il froid !
Oh ! que d’après-midi d’automne à vivre encore ! Le Spleen, eunuque à froid, sur nos rêves se vautre. Or, ne pouvant redevenir des madrépores, Ô mes humains, consolons-nous les uns les autres. Et jusqu’à ce que la nature soit bien bonne, Tâchons de vivre monotone.
Complainte d’un autre Dimanche
C’était un très-au vent d’octobre paysage, Que découpe, aujourd’hui dimanche, la fenêtre, Avec sa jalousie en travers, hors d’usage, Où sèche, depuis quand ! une paire de guêtres Tachant de deux mals blancs ce glabre paysage.
Un couchant mal bâti suppurant du livide ; Le coin d’une buanderie aux tuiles sales ; En plein, le Val-de-Grâce, comme un qui préside ; Cinq arbres en proie à de mesquines rafales Qui marbrent ce ciel crû de bandages livides.
Puis les squelettes de glycines aux ficelles, En proie à des rafales encor plus mesquines ! Ô lendemains de noce ! ô bribes de dentelles ! Montrent-elles assez la corde, ces glycines Recroquevillant leur agonie aux ficelles !
Ah ! qu’est-ce que je fais, ici, dans cette chambre ! Des vers. Et puis, après ! ô sordide limace ! Quoi ! la vie est unique, et toi, sous ce scaphandre, Tu te racontes sans fin, et tu te ressasses ! Seras-tu donc toujours un qui garde la chambre ?
Ce fut un bien au vent d’octobre paysage…
Complainte du fœtus du Poète
Blasé, dis-je ! En avant, Déchirer la nuit gluante des racines, À travers maman, amour tout d’albumine, Vers le plus clair ! vers l’alme et riche étamine D’un soleil levant !
— Chacun son tour, il est temps que je m’émancipe, Irradiant des Limbes mon inédit type !
En avant ! Sauvé des steppes du mucus, à la nage Têter soleil ! et soûl de lait d’or, bavant, Dodo à les seins dorloteurs des nuages, Voyageurs savants !
— À rêve que veux-tu, là-bas, je vivrai dupe D’une âme en coup de vent dans la fraîcheur des jupes !
En avant ! Dodo sur le lait caillé des bons nuages Dans la main de Dieu, bleue, aux mille yeux vivants Au pays du vin viril faire naufrage ! Courage, Là, là, je me dégage…
— Et je communierai, le front vers l’Orient, Sous les espèces des baisers inconscients !
En avant ! Cogne, glas des nuits ! filtre, soleil solide ! Adieu, forêts d’aquarium qui, me couvant, Avez mis ce levain dans ma chrysalide ! Mais j’ai froid ! En avant ! Ah ! maman…
Vous, Madame, allaitez le plus longtemps possible Et du plus Seul de vous ce pauvre enfant-terrible.
Complainte des pubertés difficiles
Un éléphant de Jade, œil mi-clos souriant, Méditait sous la riche éternelle pendule, Bon bouddha d’exilé qui trouve ridicule Qu’on pleure vers les Nils des couchants d’Orient. Quand bave notre crépuscule.
Mais, sot Éden de Florian, En un vase de Sèvres où de fins bergers fades S’offrent des bouquets bleus et des moutons frisés, Un œillet expirait ses pubères baisers Sous la trompe sans flair de l’éléphant de Jade.
À ces bergers peints de pommade Dans le lait, à ce couple impuissant d’opéra Transi jusqu’au trépas en la pâte de Sèvres, Un gros petit dieu Pan venu de Tanagra Tendait ses bras tout inconscients et ses lèvres.
Sourds aux vanités de Paris, Les lauriers fanés des tentures, Les mascarons d’or des lambris, Les bouquins aux pâles reliures Tournoyaient par la pièce obscure, Chantant, sans orgueil, sans mépris : « Tout est frais dès qu’on veut comprendre la Nature. »
Mais lui, cabré devant ces soirs accoutumés, Où montait la gaîté des enfants de son âge, Seul au balcon, disait, les yeux brûlés de rages : « J’ai du génie, enfin : nulle ne veut m’aimer ! »
Complainte de la fin des Journées
Vous qui passez, oyez donc un pauvre être, Chassé des Simples qu’on peut reconnaître Soignant, las, quelque œillet à leur fenêtre ! Passants, hâtifs passants, Oh ! qui veut visiter les palais de mes sens ?
Maints ciboires De déboires Un encor !
Ah ! l’enfant qui vit de ce nom, poète ! Il se rêvait, seul, pansant Philoctète Aux nuits de Lemnos ; ou, loin, grêle ascète. Et des vers aux moineaux, Par le lycée en vacances, sous les préaux !
Offertoire, En mémoire D’un consort.
Mon Dieu, que tout fait signe de se taire ! Mon Dieu, qu’on est follement solitaire ! Où sont tes yeux, premier dieu de la Terre Qui ravala ce cri : « Têtue Éternité ! je m’en vais incompris… ? »
Pauvre histoire ! Transitoire Passeport ?
J’ai dit : mon Dieu. La terre est orpheline Aux ciels, parmi les séminaires des Routines. Va, suis quelque robe de mousseline… — Inconsciente Loi, Faites que ce crachoir s’éloigne un peu de moi !
Vomitoire De la Foire, C’est la mort.
Complainte de la Vigie aux minuits polaires
Le Globe, vers l’aimant, Chemine exactement, Teinté de mers si bleues De cités tout en toits, De réseaux de convois Qui grignotent des lieues.
Ô ma côte en sanglots ! Pas loin de Saint-Malo, Un bourg fumeux vivote, Qui tient sous son clocher, Où grince un coq perché, L’Ex-Voto d’un pilote !
Aux cierges, au vitrail, D’un autel en corail, Une jeune Madone Tend d’un air ébaubi Un beau cœur de rubis Qui se meurt et rayonne !
Un gros cœur tout en sang, Un bon cœur ruisselant, Qui, du soir à l’aurore, Et de l’aurore au soir, Se meurt, de ne pouvoir Saigner, ah ! saigner plus encore !
Complainte de la Lune en province
Ah ! la belle pleine Lune, Grosse comme une fortune !
La retraite sonne au loin, Un passant, monsieur l’adjoint ;
Un clavecin joue en face, Un chat traverse la place :
La province qui s’endort ! Plaquant un dernier accord,
Le piano clôt sa fenêtre. Quelle heure peut-il bien être ?
Calme Lune, quel exil ! Faut-il dire : ainsi soit-il ?
Lune, ô dilettante Lune, À tous les climats commune,
Tu vis hier le Missouri, Et les remparts de Paris,
Les fiords bleus de la Norvège, Les pôles, les mers, que sais-je ?
Lune heureuse ! ainsi tu vois, À cette heure, le convoi
De son voyage de noce ! Ils sont partis pour l’Écosse.
Quel panneau, si, cet hiver, Elle eût pris au mot mes vers !
Lune, vagabonde Lune, Faisons cause et mœurs communes ?
Ô riches nuits ! je me meurs, La province dans le cœur !
Et la lune a, bonne vieille, Du coton dans les oreilles.
Complainte des Printemps
Permettez, ô sirène, Voici que votre haleine Embaume la verveine ; C’est l’printemps qui s’amène !
— Ce système, en effet, ramène le printemps, Avec son impudent cortège d’excitants.
Ôtez donc ces mitaines ; Et n’ayez, inhumaine, Que mes soupirs pour traîne : Ous’qu’il y a de la gêne…
— Ah ! yeux bleus méditant sur l’ennui de leur art ! Et vous, jeunes divins, aux soirs crus de hasard !
Du géant à la naine, Vois, tout bon sire entraîne Quelque contemporaine, Prendre l’air, par hygiène…
— Mais vous saignez ainsi pour l’amour de l’exil ! Pour l’amour de l’Amour ! D’ailleurs, ainsi soit-il…
T’ai-je fait de la peine ? Oh ! viens vers les fontaines Où tournent les phalènes Des Nuits Élyséennes !
— Pimbêche aux yeux vaincus, bellâtre aux beaux jarrets, Donnez votre fumier à la fleur du Regret.
Voilà que son haleine N’embaum’ plus la verveine ! Drôle de phénomène… Hein, à l’année prochaine ?
— Vierges d’hier, ce soir traîneuses de fœtus, À genoux ! voici l’heure où se plaint l’Angélus.
Nous n’irons plus au bois, Les pins sont éternels, Les cors ont des appels !…
Neiges des pâles mois, Vous serez mon missel ! — Jusqu’au jour de dégel.
Complainte de l’Automne monotone
Automne, automne, adieux de l’Adieu ! La tisane bout, noyant mon feu ; Le vent À reverdir la bûche où mon grand cœur tisonne. Est-il de vrais yeux ? Nulle ne songe à m’aimer un peu.
Milieux aptères, Ou sans divans ; Regards levants, Deuils solitaires, Vers des Sectaires !
Le vent, la pluie, oh ! le vent, la pluie ! Antigone, écartez mon rideau ; Cet ex-ciel tout suie, Fond-il decrescendo, statu quo, crescendo ? Le vent qui s’ennuie, Retourne-t-il bien les parapluies ?
Amours, gibiers ! Aux jours de givre, Rêver sans livre, Dans les terriers Chauds de fumiers !
Plages, chemins de fer, ciels, bois morts, Bateaux croupis dans les feuilles d’or, Le quart aux étoiles, Paris grasseyant par chic aux prises de voiles : De trop poignants cors M’ont hallalisé ces chers décors.
Meurtres, alertes, Rêves ingrats ! En croix, les bras ; Roses ouvertes, Divines pertes !
Le soleil mort, tout nous abandonne. Il se crut incompris. Qu’il est loin ! Vent pauvre, aiguillonne Ces convois de martyrs se prenant à témoins ! La terre, si bonne, S’en va, pour sûr, passer cet automne.
Nuits sous-marines ! Pourpres forêts, Torrents de frais, Bancs en gésines, Tout s’illumine !
— Allons, fumons une pipette de tabac, En feuilletant un de ces si vieux almanachs,
En rêvant de la petite qui unirait Aux charmes de l’œillet ceux du chardonneret.
Complainte de l’Ange incurable
Je t’expire mes Cœurs bien barbouillés de cendres ; Vent esquinté de toux des paysages tendres !
Où vont les gants d’avril, et les rames d’antan ? L’âme des hérons fous sanglote sur l’étang.
Et vous, tendres D’antan ?
Le hoche-queue pépie aux écluses gelées ; L’amante va, fouettée aux plaintes des allées.
Sais-tu bien, folle pure, où sans châle tu vas ? — Passant oublié des yeux gais, j’aime là-bas…
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The end
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