Read here

La théorie chimique, telle qu’elle s’enseignait au xviie siècle

Hélène Metzger · 1923 · Free in the US

21,238 words · about 1 h 29 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1923 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=La_théorie_chimique,_telle_qu’elle_s’enseignait_au_xviie_siècle&action=history). · Wikisource contributors

Text from Wikisource and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Hélène Metzger
Language
French
Published
1923
Length
21,238 words · about 1 h 29 min
Sections
3 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (3)
  1. Front matter about 1 h 14 min
  2. A about 7 min
  3. B about 7 min

Continue:

Front matter

A. — L’évolution de la chimie pendant la longue et obscure période de sa formation ne saurait être dominée d’un coup d’œil ! À notre grand regret, nous ne pourrons tracer de son développement et de ses progrès la route royale que notre esprit désirerait contempler et que la science humaine aurait suivie depuis le mystique chercheur du moyen âge jusqu’aux admirables découvertes de Lavoisier.

La chimie, en effet, ne se présente pas à nous, au cours des vicissitudes de son histoire, comme une science homogène dont nous pourrions enregistrer, dans la suite des temps, les acquisitions nouvelles, mais comme une résultante inattendue d’un grand nombre de travaux disparates qui se sont réunis pour des causes diverses et ont formé l’admirable monument qui semble au premier regard de construction si moderne.

Le plan, comme les matériaux de cet édifice ont singulièrement varié durant la période de sa formation. Les piliers qui en supportaient tout le poids ont pu être renversés sans que l’ensemble se soit démoli ; parfois les murailles de la bâtisse croulèrent

A

A. — L’évolution de la chimie pendant la longue et obscure période de sa formation ne saurait être dominée d’un coup d’œil ! À notre grand regret, nous ne pourrons tracer de son développement et de ses progrès la route royale que notre esprit désirerait contempler et que la science humaine aurait suivie depuis le mystique chercheur du moyen âge jusqu’aux admirables découvertes de Lavoisier.

La chimie, en effet, ne se présente pas à nous, au cours des vicissitudes de son histoire, comme une science homogène dont nous pourrions enregistrer, dans la suite des temps, les acquisitions nouvelles, mais comme une résultante inattendue d’un grand nombre de travaux disparates qui se sont réunis pour des causes diverses et ont formé l’admirable monument qui semble au premier regard de construction si moderne.

Le plan, comme les matériaux de cet édifice ont singulièrement varié durant la période de sa formation. Les piliers qui en supportaient tout le poids ont pu être renversés sans que l’ensemble se soit démoli ; parfois les murailles de la bâtisse croulèrent

et les pierres dont elles étaient formées, transportées sur des fondations nouvelles ou liées par un ciment plus solide, furent utilisées pour les reconstruire. D’autres fois, un mortier nouvellement apporté vint boucher les fissures apparentes de la construction et l’empêcher de branler sur ses fondements ; quelques ouvriers par leur labeur assidu s’attachèrent à polir quelque ornement spécial sans se soucier de l’ensemble ; d’autres voulurent deviner quelle serait l’architecture du monument achevé et tentèrent de lui donner immédiatement sa forme définitive et parfaite ; d’autres encore crurent que la chimie se présenterait comme l’image ou l’aboutissant sensible du système du monde qu’ils avaient adopté et ils la transportèrent tout entière dans le domaine de la métaphysique ; pendant que de nombreux travailleurs redescendus sur la terre, lui demandèrent des remèdes pour guérir les corps souffrants ou des procédés pour améliorer le sort de l’humanité.

La chimie, synthèse d’efforts variés tentés sur des lieux différents, dans les directions les plus diverses, a singulièrement changé d’aspect au cours des siècles. Il est en dehors de notre sujet de plonger nos regards dans l’antiquité et le moyen âge ; mais pour comprendre véritablement comment elle s’est présentée à l’époque que nous étudions, il nous faudra cependant jeter un coup d’œil en arrière. Nous demanderons au grand savant Boerhave, qui a su joindre l’érudition, le respect de la tradition et une grande liberté d’esprit à une science très sûre, de nous retracer dans ses grandes lignes la série des transformations de la chimie. — Quelles étaient les principales préoccupations de ceux qui s’adonnèrent autrefois à des recherches chimiques ? Il semble, d’après l’opinion de Boerhave et de ses contemporains, que deux ordres différents de travaux se seraient réunis pour former une science unique ; la chimie provient de la fusion de la métallurgie et de la pharmacie. Entre ces deux branches de recherche très éloignées l’une de l’autre en apparence, il y avait des liens réels : métallurgistes et apothicaires travaillaient sur les mêmes matières, quoique avec des buts industriels différents ; dans quelques cas donc, les découvertes des uns pouvaient projeter leur clarté sur les recherches des autres et ils ne pouvaient mutuellement s’ignorer… Cependant, ce n’est point par ce qu’il y avait de commun dans les propriétés de corps qu’étudiaient simultanément médecins et métallurgistes que l’unité de la chimie se forma ; les deux sortes de travailleurs poursuivaient la solution de problèmes différents entre lesquels on remarqua bientôt une similitude dans les données ; les médecins espérèrent découvrir un remède universel qui guérit toutes les maladies et rendit la vigueur au corps affaibli. Les métallurgistes, de leur côté, cherchèrent à réaliser expérimentalement la transmutation des métaux, ou plutôt la transformation des métaux corruptibles en or, symbole de la santé, de la richesse et de là perfection. Sous l’influence du langage métaphorique des Arabes, et guidés aussi bien par les harmonies astrologiques que la science antique avait établies dans la théorie des formations métalliques ou dans l’explication des remèdes, que par l’éternel instinct de l’homogénéité des recherches humaines, ces deux problèmes ne tardèrent pas à se confondre. Et les alchimistes proposèrent de découvrir sous le nom de « pierre philosophale » la panacée universelle qui, non seulement rendrait la santé aux malades, mais encore perfectionnerait la nature des métaux en les transmuant en or !

De cet espoir qui avait animé les vieux âges presque rien ne persistait vers la fin du siècle. Personne, — à l’exception de quelques rares illuminés, — n’aspirait à réaliser la pierre philosophale ; aucun médecin n’espérait découvrir la panacée universelle, et la transmutation des métaux était discutée par les savants plutôt à titre de possibilité théorique que comme problème technique ou industriel de chimie.

Mais si, par rapport au but primitivement poursuivi, la tentative des alchimistes aboutit à un échec, elle eut du moins ce mérite d’intéresser aux recherches de laboratoire un grand nombre de savants d’origine et d’éducation différentes, qui se communiquèrent aussi bien les résultats de leurs expériences que les questions spéciales ou générales qu’ils posèrent a la nature. Les médecins tout d’abord, malgré une violente opposition, furent obligés de connaître, sinon de tenir compte, des progrès de la nouvelle science ; les pharmaciens se préoccupèrent de l’appliquer en préparant leurs remèdes. Les métallurgistes relièrent les pratiques de leur art par une théorie chimique, et quelques philosophes voulurent montrer que le monde extérieur, prolongement sensible d’une métaphysique abstraite, était bien tel que leurs spéculations l’avaient laissé pressentir !

La diffusion de la chimie s’accentua, sans discontinuer ; les ouvrages la concernant se firent de plus en plus nombreux et eurent un nombre sans cesse accru de lecteurs. À l’époque du « renouvellement des sciences », sous l’influence de cet esprit géométrique et critique dont la philosophie cartésienne est restée comme le symbole, les dogmes traditionnels de la science furent soumis à une sévère révision et chacun, avant de les adopter, tenta de les justifier ou de peser leur valeur. Cette liberté d’interprétation de la nature modifia les théories anciennes et en créa de nouvelles ; elle n’alla pas sans engendrer quelque anarchie dans l’aspect même de la science ; nous assisterons à l’éclosion de systèmes divers qui se combattirent âprement et, outre les disputes, provoquèrent un grand nombre de recherches ! D’un point de départ suggéré par quelque expérience particulière, le savant, aidé par sa seule logique, déroulait un système du monde sans rencontrer aucun obstacle ; mais les bases étaient arbitraires et variaient, cela se conçoit, d’un individu à l’autre ! Un seul fait, habilement généralisé, conduisait à la connaissance complète de l’Univers. — « Quand les chimistes, — dit Boerhave, qui s’élève avec force contre les séductions de cette orgueilleuse illusion, — quand les chimistes eurent découvert l’action qui était propre à un corps particulier, ils regardèrent cette propriété comme universelle et avancèrent hardiment qu’elle était la même dans tous les corps, enfermant ainsi toutes les actions de la nature dans les limites étroites de cette manière d’agir. » — Ils imitèrent en cela les philosophes qui, voyant l’aimant attirer le fer, imaginèrent partout des attractions.

Les considérations précédentes nous font comprendre les causes de la constatation suivante ; vers le milieu, du siècle, la science chimique ne comportait aucune doctrine établie à laquelle le savant, sans discussion aucune, accordait son adhésion ; le chimiste (ne se proposait pas alors de rectifier sur quelque point ou de modifier légèrement un corps de doctrine admis par tous ; bien souvent il affectait d’ignorer les travaux de ses prédécesseurs ; même s’il se montrait respectueux de quelque tradition ancienne, il lui fallait reprendre pour son propre compte la justification de cette théorie ; l’antiquité d’une opinion n’était plus une autorité qui fortifiât son consentement et l’esprit de chacun était juge en dernier ressort de l’œuvre de l’humanité !

À cette époque, l’individu, par le seul effort de sa raison, croyait parvenir immédiatement à la des vérités universelles accessibles à l’esprit humain ; chaque chimiste présentait au public un système complet et fermé sans se soucier de ses confrères, car il pensait que l’œuvre d’un homme sans collaboration sociale peut satisfaire complète ment la raison humaine.

L’ensemble donc des œuvres chimiques, dont les auteurs remettaient constamment en question les principes comme les méthodes, ne se laisse dominer par aucune classification ; le tableau des courants de pensée dont il nous faut esquisser les grands traits paraîtra forcément incomplet et quelque peu arbitraire ; nous nous en excusons d’avance. N’exagérons rien cependant. Si les théories chimiques que nous étudierons semblent au premier regard indépendantes les unes des autres et se présentent à l’historien chacune comme un tout isolé, un examen plus approfondi nous dévoilerait les traits communs qui permettent de préciser l’activité intellectuelle d’une époque ; en sondant plus loin encore dans la pensée de chaque savant nous mettrions en évidence les quelques idées générales qui ont constamment guidé ou séduit l’esprit humain dans ses recherches scientifiques, comme dans ses spéculations métaphysiques.

Et d’abord, chez le plus grand nombre des chimistes du XVII, une croyance instinctive, assurée, que l’on ne songe pas même à exprimer, à l’unité du monde, et aussi à l’unité de la science ! La plupart des savants se proposèrent, en effet, de sous la diversité infinie des apparences sensibles qui nous sont seules accessibles, la loi universelle dont la connaissance fournirait la clef du système du monde ! Pour parvenir à ce résultat si ardemment souhaité, ils ne dédaignèrent certes pas les expériences de laboratoire, qu’ils firent avec le plus grand soin et dont ils tentèrent de donner une interprétation cohérente ! Nous devons le reconnaître nettement. Cependant, ce n’est pas le caractère expérimental de cette science qui frappe, au premier abord ; le lecteur attentif de leurs œuvres ! Entre les résultats de leurs recherches et la systématisation de ces recherches, les chimistes introduisaient une série de conceptions philosophiques ou théologiques qu’une tradition, morte aujourd’hui, rendait alors accessible à tous et qui, par contre, rend la compréhension, de leur science bien difficile au lecteur moderne !

Ces traditions, dès le siècle, étaient très librement discutées ; leur autorité ne les soutient pas quand elles sont privées de l’appui de la logique et de l’expérience ; peu d’auteurs sont disposés à leur accorder une confiance illimitée, et leur puissance déjà fort ébranlée ne put tenir contre les assauts de la philosophie corpusculaire et mécanique, dont le succès en chimie fut marqué en France par le triomphe éclatant du traité de Lémery, paru en 1675, et qui éclipsa tous les ouvrages précédemment publiés.

B

B. — L’admiration du public pour l’œuvre de

Lémery qui révélait une science nouvelle à ceux qui désiraient s’instruire, se trouve naïvement exprimée par Fontenelle.

« La chimie, dit-il dans l’éloge de Lémery, avait été jusque-là une science, où pour emprunter ses propres termes, un peu de vrai était tellement dissous dans une grande quantité de faux qu’il en était devenu invisible, et tous deux presque inséparables. Au peu de propriétés naturelles que l’on connaissait dans les mixtes, on en avait ajouté, tant qu’on avait voulu, d’imaginaires, qui brillaient beaucoup davantage. Les métaux sympathisaient avec les planètes et avec les principales parties du corps humain ; un alcaest, que l’on n’avait jamais vu, dissolvait tout ; les plus grandes absurdités étaient révérées à la faveur d’une obscurité mystérieuse dont elles s’enveloppaient, où elles se retranchaient contre la raison. On se faisait honneur de ne parler qu’une langue barbare, semblable à la langue sacrée de l’ancienne théologie d’Égypte, entendue des seuls prêtres, et assurément assez vide de sens. Les opérations chimiques étaient décrites dans les livres d’une manière énigmatique, et souvent chargées à dessein de tant de circonstances impossibles ou inutiles, qu’on voyait que les auteurs n’avaient voulu que s’assurer la gloire de les savoir, et jeter les autres dans le désespoir d’y réussir. Encore n’était-il pas fort rare que ces auteurs mêmes n’en sussent pas tant, ou n’en eussent pas tant fait qu’ils le voulaient faire accroire. Lémery fut le premier qui dissipa les ténèbres naturelles ou affectées de la chimie, qui la réduisit à des idées plus nettes et plus simples, qui abolit la barbarie inutile de son langage, qui ne promit de sa part que ce qu’elle pouvait, et ce qu’il la connaissait capable d’exécuter : de là vint le grand succès. Il n’y a pas seulement de la droiture D’esprit, il y a une sorte de grandeur d’âme à dépouiller ainsi d’une fausse dignité la science qu’on professe.

Pour rendre sa science encore plus populaire, il imprima en 1675 son Cours de chimie. La gloire qui se tire de la promptitude du débit n’est pas pour les livres savants ; mais celui-là fut excepté. Il se vendit comme un ouvrage de galanterie ou de satire. Les éditions se suivirent les unes les autres presque d’année en année, sans compter un grand nombres d’éditions contrefaites, honorables et pernicieuses pour l’auteur. C’était une science toute nouvelle qui paraissait au jour, et qui remuait la curiosité de tous les esprits. »

Cet enthousiasme, dont Fontenelle se fait l’écho, pour l’admirable chimie de Lémery est-il entièrement justifié ? Les connaissances expérimentales de ce savant sont-elles véritablement neuves ? Sa théorie plus assurée que celle de ces prédécesseurs ? d’où lui vient sa puissance de vulgarisation ? Afin de pouvoir faire à ces questions une réponse assurée, il nous faudra examiner quelques-uns des livres que les étudiants avaient à leur disposition pour apprendre la science chimique dans la seconde moitié du siècle.

Les cours de chimie s’étaient beaucoup multipliés depuis qu’il y avait à Paris une chaire officielle de cette science. Davidson, premier professeur, publia le sien en 1635 ; Étienne de Glave en 1646 ; Arnaud en 1656 ; Barlet en 1657 ; Lefèvre en 1660 ; Glaser en 1663 ; Thibaut en 1667 ; Malbec de Tressée en 1671. Plus anciens que tous ces livres, les « Éléments de chimie » de Jean Béguin, parus vers le commencement du siècle, restèrent longtemps, et malgré les œuvres nouvelles, le guide classique du praticien ; cet ouvrage eut de nombreuses éditions et son autorité semble n’avoir pas été contestée. En dehors de ces ensembles, que les chimistes communiquaient au public désireux de s’instruire sur la théorie ou la pratique de leur art, il existait à cette époque une ample littérature d’ouvrages concernant de près ou de loin la chimie ! Et d’abord un grand nombre de personnes ne se lassèrent pas de relire les travaux des anciens adeptes qui, d’après une opinion sans cesse renaissante, auraient connu le secret de la pierre philosophale ; ce secret, quelques illuminés crurent le découvrir à nouveau et publièrent d’admirables expériences sur les transmutations métalliques, sur la panacée universelle, ou sur l’astrologie chimique ! Par réaction contre cet excès de crédulité ou d’hypocrisie, bon nombre de savants traitèrent ouvertement les alchimistes de charlatans, et tentèrent de dévoiler les supercheries cachées sous les mystères de leur prétendue science. La véritable chimie fut parfois enveloppée dans les condamnations qui frappaient les rêves ambitieux et décevants de ceux qui cherchaient à réaliser le Grand-Œuvre. De nombreux médecins la dédaignèrent, d’autres la vantèrent ; tous discutèrent la valeur des remèdes qu’elle leur fournit, comparèrent la nouvelle pharmacie chimique avec l’ancienne pharmacie galénique et par là contribuèrent sinon à faire progresser, du moins à répandre la nouvelle science.

Il n’entre pas dans le plan de cette étude d’étudier à fond les ouvrages qui ont paru avant le cours de Lémery ; ce que nous en dirons ne sera qu’une introduction à l’analyse de cette œuvre et de celles qui l’ont suivie ; nous n’essayerons pas de dégager quelles furent les découvertes des savants du siècle, ni comment leur labeur contribua à perfectionner leur science ; nous ne cherchons qu’à entrevoir quelles étaient les pensées des chimistes, et comment leur esprit était disposé à recevoir les enseignements de l’expérience au moment de l’apparition du livre de Lémery. Il faudra donc que notre vue d’en semble soit assez complète .pour nous faire connaître quelles étaient les traditions chimiques d’alors, quelles divergences d’opinions se manifestaient entre les partisans des différentes écoles, comment ces divergences s’atténuaient ou s’aggravaient ; bref, pour pouvoir sainement apprécier la chimie d’une époque, nous la replacerons dans le milieu où elle a pris naissance et où elle s’est développée.

Si nous examinons sans parti pris la plupart des « Cours de chimie » que le public possédait vers 1675, nous constaterons facilement qu’ils ne sont nullement écrits dans ce style mystérieux et obscur que Fontenelle leur reprochait. Quelques auteurs certes, tels Davidson et Barlet, considérèrent leur science comme le prolongement d’une métaphysique que l’érudition de l’un, et l’imagination de l’autre rendent difficilement accessible au lecteur non initié. D’autres, tel Étienne de Clave, voulurent justifier leur théorie chimique par des arguments philosophiques, mais ces arguments se comprennent avec quelque attention et ils ne semblent à aucun moment énigmatiques. Beaucoup d’ouvrages cependant nous sembleront seulement techniques. Écrits spécialement pour des médecins et des pharmaciens, leur influence ne dépassera pas le cercle restreint de praticiens auxquels ils s’adressent, et nous verrons que l’« honnête homme » dédaignera d’appliquer son esprit à des choses si particulières. Les expériences lui sembleront faites sans motif théorique ; le chimiste paraîtra plus curieux que philosophe et plus commerçant que curieux ; de plus, comme les instruments dont le chimiste fait usage ne sont pas des instruments de précision, comme son langage est rempli de termes vagues difficiles à définir, la chimie admirée en principe quelques censeurs sévères parmi les hommes de science mêmes ; écoutons le jugement de Malebranche.

« Il semble à propos de dire quelque chose des chimistes et généralement de tous ceux qui emploient leur temps à faire des expériences. Ce sont des gens qui cherchent la vérité ; on suit ordinairement leurs opinions sans les examiner. Ainsi leurs erreurs sont d’autant plus dangereuses qu’ils les communiquent aux autres avec plus de facilité.

Il vaut mieux sans doute étudier la nature que les livres ; les expériences visibles et sensibles prouvent certainement beaucoup plus que les raisonnements des hommes, et on ne peut trouver à redire que ceux qui sont engagés par leur condition l’étude de la physique tâchent de s’y rendre habiles par des expériences continuelles, pourvu qu’ils s’appliquent encore davantage aux sciences qui leur sont plus nécessaires. On ne blâme donc pas la philosophie expérimentale ni ceux qui la cultivent, mais seulement leurs défauts.

Le premier est que, pour l’ordinaire, ce n’est point la lumière de la raison qui les conduit dans l’ordre de leurs expériences : ce n’est que le hasard ; ce qui fait qu’ils n’en deviennent guère plus éclairés ni plus savants après y avoir employé beaucoup de temps et de bien.

Le deuxième est qu’ils s’arrêtent plutôt à des expériences curieuses et extraordinaires qu’à celles qui sont les plus communes. Cependant il est visible que les plus communes étant les plus simples, il faut s’y arrêter d’abord avant que de s’appliquer à celles qui sont plus composées et qui dépendent d’un plus grand nombre de principes.

Le troisième est qu’ils cherchent avec ardeur et avec assez de soin les expériences qui rapportent du profit et qu’ils négligent celles qui ne servent qu’à éclairer l’esprit.

Le quatrième est qu’ils ne remarquent pas avec assez d’exactitude toutes les circonstances particulières, comme du temps, du lieu, de la qualité des drogues dont ils se servent, quoique la moindre de ces circonstances soit quelquefois capable d’empocher l’effet qu’on en espère. Car il faut observer que tous les termes dont les physiciens se servent sont équivoques, et que le mot de vin, par exemple, signifie autant de choses différentes qu’il y a de différents terrains, de différentes saisons, de différentes manières de faire le vin et de le garder ; de sorte qu’on peut même dire en général qu’il n’y a pas deux tonneaux tout à fait semblables ; et qu’ainsi quand un physicien dit : pour faire telle expérience prenez du vin, on ne sait que très confusément ce qu’il veut dire. C’est pourquoi il faut user d’une très grande circonspection dans les expériences et ne descendre aux composés que lorsqu’on a bien connu la raison des plus simples et des plus ordinaires.

Le cinquième est que d’une seule expérience ils en tirent trop de conséquences. Il faut au contraire presque toujours plusieurs expériences pour bien conclure une seule chose, quoiqu’une, seule expérience puisse aider à tirer plusieurs conclusions.

Enfin la plupart des physiciens et des chimistes ne considèrent que les effets particuliers de la nature ; ils ne remontent jamais aux premières notions des choses qui composent les corps. Cependant il est indubitable qu’on ne peut connaitre clairement et distinctement les choses particulières de la physique si on ne possède bien ce qu’il y a de plus général et si on ne s’élève jusqu’au métaphysique. Enfin ils manquent souvent de courage et de constance ; ils se lassent à cause de la fatigue et de la dépense ; il y a encore beaucoup d’autres défauts dans les personnes dont nous venons de parler, mais on ne prétend pas tout dire. »

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…