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COMÉDIE. — 1636.
Épître
Personnages
Épître
À Mademoiselle M. F. D. R.
Voici un étrange monstre que je vous dédie. Le premier acte n’est qu’un prologue ; les trois suivants font une comédie imparfaite, le dernier est une tragédie : et tout cela, cousu ensemble, fait une comédie. Qu’on en nomme l’invention bizarre et extravagante tant qu’on voudra, elle est nouvelle ; et souvent la grâce de la nouveauté, parmi nos Français, n’est pas un petit degré de bonté. Son succès ne m’a point fait de honte sur le théâtre, et j’ose dire que la représentation de cette pièce capricieuse ne vous a point déplu, puisque vous m’avez commandé de vous en adresser l’épître quand elle irait sous la presse. Je suis au désespoir de vous la présenter en si mauvais état, qu’elle en est méconnaissable : la quantité de fautes que l’imprimeur a ajoutées aux miennes la déguise, ou, pour mieux dire, la change entièrement. C’est l’effet de mon absence de Paris, d’où mes affaires m’ont rappelé sur le point qu’il l’imprimait, et m’ont obligé d’en abandonner les épreuves à sa discrétion. Je vous conjure de ne la lire point que vous n’ayez pris la peine de corriger ce que vous trouverez marqué en suite de cette épître. Ce n’est pas que j’y aie employé toutes les fautes qui s’y sont coulées ; le nombre en est si grand qu’il eût épouvanté le lecteur : j’ai seulement choisi celles qui peuvent apporter quelque corruption notable au sens, et qu’on ne peut pas deviner aisément. Pour les autres, qui ne sont que contre la rime, ou l’orthographe, ou la ponctuation, j’ai cru que le lecteur judicieux y suppléerait sans beaucoup de difficulté, et qu’ainsi il n’était pas besoin d’en charger cette première feuille. Cela m’apprendra à ne hasarder plus de pièces à l’impression durant mon absence. Ayez assez de bonté pour ne dédaigner pas celle-ci, toute déchirée qu’elle est ; et vous m’obligerez d’autant plus à demeurer toute ma vie,
Acte I
Ce mage qui d’un mot renverse la nature N’a choisi pour palais que cette grotte obscure. La nuit qu’il entretient sur cet affreux séjour N’ouvrant son voile épais qu’aux rayons d’un faux jour, De leur éclat douteux n’admet en ces lieux sombres Que ce qu’en peut souffrir le commerce des ombres. N’avancez pas : son art au pied de ce rocher A mis de quoi punir qui s’en ose approcher ; Et cette large bouche est un mur invisible, Où l’air en sa faveur devient inaccessible, Et lui fait un rempart, dont les funestes bords Sur un peu de poussière étalent mille morts. Jaloux de son repos plus que de sa défense, Il perd qui l’importune, ainsi que qui l’offense ; Malgré l’empressement d’un curieux désir, Il faut, pour lui parler, attendre son loisir : Chaque jour il se montre, et nous touchons à l’heure Où, pour se divertir, il sort de sa demeure.
J’en attends peu de chose, et brûle de le voir. J’ai de l’impatience, et je manque d’espoir. Ce fils, ce cher objet de mes inquiétudes, Qu’ont éloigné de moi des traitements trop rudes, Et que depuis dix ans je cherche en tant de lieux, A caché pour jamais sa présence à mes yeux. Sous ombre qu’il prenait un peu trop de licence, Contre ses libertés je roidis ma puissance ; Je croyais le dompter à force de punir, Et ma sévérité ne fit que le bannir. Mon âme vit l’erreur dont elle était séduite : Je l’outrageais présent, et je pleurai sa fuite ; Et l’amour paternel me fit bientôt sentir D’une injuste rigueur un juste repentir. Il l’a fallu chercher : j’ai vu dans mon voyage Le Pô, le Rhin, la Meuse, et la Seine, et le Tage : Toujours le même soin travaille mes esprits ; Et ces longues erreurs ne m’en ont rien appris. Enfin, au désespoir de perdre tant de peine, Et n’attendant plus rien de la prudence humaine, Pour trouver quelque borne à tant de maux soufferts, J’ai déjà sur ce point consulté les enfers ; J’ai vu les plus fameux en la haute science Dont vous dites qu’Alcandre a tant d’expérience : On m’en faisait l’état que vous faites de lui, Et pas un d’eux n’a pu soulager mon ennui. L’enfer devient muet quand il me faut répondre, Ou ne me répond rien qu’afin de me confondre.
Ne traitez pas Alcandre en homme du commun, Ce qu’il sait en son art n’est connu de pas un. Je ne vous dirai point qu’il commande au tonnerre, Qu’il fait enfler les mers, qu’il fait trembler la terre ; Que de l’air, qu’il mutine en mille tourbillons, Contre ses ennemis il fait des bataillons ; Que de ses mots savants les forces inconnues Transportent les rochers, font descendre les nues, Et briller dans la nuit l’éclat de deux soleils ; Vous n’avez pas besoin de miracles pareils : Il suffira pour vous qu’il lit dans les pensées, Qu’il connaît l’avenir et les choses passées ; Rien n’est secret pour lui dans tout cet univers, Et pour lui nos destins sont des livres ouverts. Moi-même, ainsi que vous, je ne pouvais le croire : Mais sitôt qu’il me vit, il me dit mon histoire ; Et je fus étonné d’entendre le discours Des traits les plus cachés de toutes mes amours.
Vous m’en dites beaucoup.
J’en ai vu davantage.
Vous essayez en vain de me donner courage ; Mes soins et mes travaux verront, sans aucun fruit, Clore mes tristes jours d’une éternelle nuit.
Depuis que j’ai quitté le séjour de Bretagne Pour venir faire ici le noble de campagne, Et que deux ans d’amour, par une heureuse fin, M’ont acquis Sylvérie et ce château voisin, De pas un, que je sache, il n’a déçu l’attente : Quiconque le consulte en sort l’âme contente. Croyez-moi, son secours n’est pas à négliger : D’ailleurs, il est ravi quand il peut m’obliger ; Et j’ose me vanter qu’un peu de mes prières Vous obtiendra de lui des faveurs singulières.
Le sort m’est trop cruel pour devenir si doux.
Espérez mieux : il sort, et s’avance vers nous. Regardez-le marcher ; ce visage si grave, Dont le rare savoir tient la nature esclave, N’a sauvé toutefois des ravages du temps Qu’un peu d’os et de nerfs qu’ont décharnés cent ans, Son corps, malgré son âge, a les forces robustes, Le mouvement facile, et les démarches justes : Des ressorts inconnus agitent le vieillard, Et font de tous ses pas des miracles de l’art.
Grand démon du savoir, de qui les doctes veilles Produisent chaque jour de nouvelles merveilles, À qui rien n’est secret dans nos intentions, Et qui vois, sans nous voir, toutes nos actions ; Si de ton art divin le pouvoir admirable Jamais en ma faveur se rendit secourable, De ce père affligé soulage les douleurs ; Une vieille amitié prend part en ses malheurs. Rennes, ainsi qu’à moi, lui donna la naissance, Et presque entre ses bras j’ai passé mon enfance ; Là son fils, pareil d’âge et de condition, S’unissant avec moi d’étroite affection…
Dorante, c’est assez, je sais ce qui l’amène ; Ce fils est aujourd’hui le sujet de sa peine. Vieillard, n’est-il pas vrai que son éloignement Par un juste remords te gêne incessamment ? Qu’une obstination à te montrer sévère L’a banni de ta vue, et cause ta misère ? Qu’en vain, au repentir de ta sévérité, Tu cherches en tous lieux ce fils si maltraité ?
Oracle de nos jours, qui connais toutes choses, En vain de ma douleur je cacherais les causes ; Tu sais trop quelle fut mon injuste rigueur, Et vois trop clairement les secrets de mon cœur. Il est vrai, j’ai failli ; mais, pour mes injustices, Tant de travaux en vain sont d’assez grands supplices : Donne enfin quelque borne à mes regrets cuisants, Rends-moi l’unique appui de mes débiles ans. Je le tiendrai rendu, si j’en ai des nouvelles ; L’amour pour le trouver me fournira des ailes. Où fait-il sa retraite ? en quels lieux dois-je aller ? Fût-il au bout du monde, on m’y verra voler.
Commencez d’espérer ; vous saurez par mes charmes Ce que le ciel vengeur refusait à vos larmes. Vous reverrez ce fils plein de vie et d’honneur : De son bannissement il tire son bonheur. C’est peu de vous le dire : en faveur de Dorante Je veux vous faire voir sa fortune éclatante. Les novices de l’art, avec tous leurs encens, Et leurs mots inconnus, qu’ils feignent tout puissants, Leurs herbes, leurs parfums et leurs cérémonies, Apportent au métier des longueurs infinies, Qui ne sont, après tout, qu’un mystère pipeur, Pour se faire valoir, et pour vous faire peur : Ma baguette à la main, j’en ferai davantage.
Jugez de votre fils par un tel équipage : Eh bien, celui d’un prince a-t-il plus de splendeur ? Et pouvez-vous encor douter de sa grandeur ?
D’un amour paternel vous flattez les tendresses ; Mon fils n’est point de rang à porter ces richesses, Et sa condition ne saurait consentir Que d’une telle pompe il s’ose revêtir.
Sous un meilleur destin sa fortune rangée, Et sa condition avec le temps changée, Personne maintenant n’a de quoi murmurer Qu’en public de la sorte il aime à se parer.
À cet espoir si doux j’abandonne mon âme : Mais parmi ces habits je vois ceux d’une femme ; Serait-il marié ?
Je vais de ses amours Et de tous ses hasards vous faire le discours. Toutefois, si votre âme était assez hardie, Sous une illusion vous pourriez voir sa vie, Et tous ses accidents devant vous exprimés Par des spectres pareils à des corps animés ; Il ne leur manquera ni geste ni parole.
Ne me soupçonnez point d’une crainte frivole ; Le portrait de celui que je cherche en tous lieux Pourrait-il, par sa vue, épouvanter mes yeux ?
Mon cavalier, de grâce, il faut faire retraite, Et souffrir qu’entre nous l’histoire en soit secrète.
Pour un si bon ami je n’ai point de secrets.
Il nous faut, sans réplique, accepter ses arrêts ; Je vous attends chez moi.
Ce soir, si bon lui semble, Il vous apprendra tout quand vous serez ensemble.
Votre fils tout d’un coup ne fut pas grand seigneur ; Toutes ses actions ne vous font pas honneur, Et je serais marri d’exposer sa misère En spectacle à des yeux autres que ceux d’un père.
Il vous prit quelque argent, mais ce petit butin À peine lui dura du soir jusqu’au matin ; Et pour gagner Paris, il vendit par la plaine Des brevets à chasser la fièvre et la migraine, Dit la bonne aventure, et s’y rendit ainsi. Là, comme on vit d’esprit, il en vécut aussi. Dedans Saint-Innocent il se fit secrétaire : Après, montant d’état, il fut clerc d’un notaire. Ennuyé de la plume, il le quitta soudain, Et fit danser un singe au faubourg Saint-Germain. Il se mit sur la rime, et l’essai de sa veine Enrichit les chanteurs de la Samaritaine. Son style prit après de plus beaux ornements ; Il se hasarda même à faire des romans, Des chansons pour Gautier, des pointes pour Guillaume. Depuis, il trafiqua de chapelets, de baume, Vendit du mithridate en maître opérateur, Revint dans le palais, et fut solliciteur. Enfin, jamais Buscon, Lazarille de Tormes, Sayavèdre, et Gusman, ne prirent tant de formes. C’était là pour Dorante un honnête entretien !
Que je vous suis tenu de ce qu’il n’en sait rien !
Sans vous faire rien voir, je vous en fais un conte, Dont le peu de longueur épargne votre honte. Las de tant de métiers sans bonheur et sans fruit, Quelque meilleur destin à Bordeaux l’a conduit ; Et là, comme il pensait au choix d’un exercice, Un brave du pays l’a pris à son service. Ce guerrier amoureux en a fait son agent : Cette commission l’a remeublé d’argent ; Il sait avec adresse, en portant les paroles, De la vaillante dupe attraper les pistoles ; Même de son agent il s’est fait son rival, Et la beauté qu’il sert ne lui veut point de mal. Lorsque de ses amours vous aurez vu l’histoire, Je vous le veux montrer plein d’éclat et de gloire, Et la même action qu’il pratique aujourd’hui.
Que déjà cet espoir soulage mon ennui !
Il a caché son nom en battant la campagne, Et s’est fait de Clindor le sieur de la Montagne ; C’est ainsi que tantôt vous l’entendrez nommer. Voyez tout sans rien dire, et sans vous alarmer. Je tarde un peu beaucoup pour votre impatience : N’en concevez pourtant aucune défiance : C’est qu’un charme ordinaire a trop peu de pouvoir Sur les spectres parlants qu’il faut vous faire voir. Entrons dedans ma grotte, afin que j’y prépare Quelques charmes nouveaux pour un effet si rare.
Acte II
Quoi qu’il s’offre à nos yeux, n’en ayez point d’effroi : De ma grotte surtout ne sortez qu’après moi ; Sinon, vous êtes mort. Voyez déjà paraître Sous deux fantômes vains votre fils et son maître.
Ô dieux ! je sens mon âme après lui s’envoler.
Faites-lui du silence, et l’écoutez parler.
Quoi ! monsieur, vous rêvez ! et cette âme hautaine, Après tant de beaux faits, semble être encore en peine ! N’êtes-vous point lassé d’abattre des guerriers ? Et vous faut-il encor quelques nouveaux lauriers ?
Il est vrai que je rêve, et ne saurais résoudre Lequel je dois des deux le premier mettre en poudre, Du grand sophi de Perse, ou bien du grand mogor.
Eh ! de grâce, monsieur, laissez-les vivre encor. Qu’ajouterait leur perte à votre renommée ? D’ailleurs, quand auriez-vous rassemblé votre armée ?
Mon armée ? Ah, poltron ! ah, traître ! pour leur mort Tu crois donc que ce bras ne soit pas assez fort ? Le seul bruit de mon nom renverse les murailles, Défait les escadrons, et gagne les batailles. Mon courage invaincu contre les empereurs N’arme que la moitié de ses moindres fureurs ; D’un seul commandement que je fais aux trois Parques, Je dépeuple l’État des plus heureux monarques ; Le foudre est mon canon, les Destins mes soldats : Je couche d’un revers mille ennemis à bas. D’un souffle je réduis leurs projets en fumée ; Et tu m’oses parler cependant d’une armée ! Tu n’auras plus l’honneur de voir un second Mars ; Je vais t’assassiner d’un seul de mes regards, Veillaque : toutefois, je songe à ma maîtresse ; Ce penser m’adoucit. Va, ma colère cesse,
Et ce petit archer qui dompte tous les dieux Vient de chasser la mort qui logeait dans mes yeux. Regarde, j’ai quitté cette effroyable mine Qui massacre, détruit, brise, brûle, extermine ; Et pensant au bel œil qui tient ma liberté, Je ne suis plus qu’amour, que grâce, que beauté.
Ô dieux ! en un moment que tout vous est possible ! Je vous vois aussi beau que vous étiez terrible, Et ne crois point d’objet si ferme en sa rigueur, Qu’il puisse constamment vous refuser son cœur.
Je te le dis encor, ne sois plus en alarme : Quand je veux, j’épouvante ; et quand je veux, je charme ; Et, selon qu’il me plaît, je remplis tour à tour Les hommes de terreur, et les femmes d’amour. Du temps que ma beauté m’était inséparable, Leurs persécutions me rendaient misérable ; Je ne pouvais sortir sans les faire pâmer ; Mille mouraient par jour à force de m’aimer : J’avais des rendez-vous de toutes les princesses ; Les reines, à l’envi, mendiaient mes caresses ; Celle d’Éthiopie, et celle du Japon, Dans leurs soupirs d’amour ne mêlaient que mon nom. De passion pour moi deux sultanes troublèrent ; Deux autres, pour me voir, du sérail s’échappèrent : J’en fus mal quelque temps avec le Grand Seigneur.
Son mécontentement n’allait qu’à votre honneur.
Ces pratiques nuisaient à mes desseins de guerre, Et pouvaient m’empêcher de conquérir la terre. D’ailleurs, j’en devins las ; et pour les arrêter, J’envoyai le Destin dire à son Jupiter Qu’il trouvât un moyen qui fît cesser les flammes Et l’importunité dont m’accablaient les dames : Qu’autrement ma colère irait dedans les cieux Le dégrader soudain de l’empire des dieux, Et donnerait à Mars à gouverner sa foudre. La frayeur qu’il en eut le fit bientôt résoudre : Ce que je demandais fut prêt en un moment ; Et depuis, je suis beau quand je veux seulement.
Que j’aurais, sans cela, de poulets à vous rendre !
De quelle que ce soit, garde-toi bien d’en prendre, Sinon de… Tu m’entends ? Que dit-elle de moi ?
Que vous êtes des cœurs et le charme et l’effroi ; Et que si quelque effet peut suivre vos promesses, Son sort est plus heureux que celui des déesses.
Écoute. En ce temps-là, dont tantôt je parlois, Les déesses aussi se rangeaient sous mes lois ; Et je te veux conter une étrange aventure Qui jeta du désordre en toute la nature, Mais désordre aussi grand qu’on en voie arriver. Le Soleil fut un jour sans se pouvoir lever, Et ce visible dieu, que tant de monde adore, Pour marcher devant lui ne trouvait point d’Aurore : On la cherchait partout, au lit du vieux Tithon, Dans les bois de Céphale, au palais de Memnon ; Et faute de trouver cette belle fourrière, Le jour jusqu’à midi se passa sans lumière.
Où pouvait être alors la reine des clartés ?
Au milieu de ma chambre à m’offrir ses beautés : Elle y perdit son temps, elle y perdit ses larmes ; Mon cœur fut insensible à ses plus puissants charmes ; Et tout ce qu’elle obtint pour son frivole amour Fut un ordre précis d’aller rendre le jour.
Cet étrange accident me revient en mémoire ; J’étais lors en Mexique, où j’en appris l’histoire, Et j’entendis conter que la Perse en courroux De l’affront de son dieu murmurait contre vous.
J’en ouïs quelque chose, et je l’eusse punie ; Mais j’étais engagé dans la Transylvanie, Où ses ambassadeurs, qui vinrent l’excuser, À force de présents me surent apaiser.
Que la clémence est belle en un si grand courage !
Contemple, mon ami, contemple ce visage ; Tu vois un abrégé de toutes les vertus. D’un monde d’ennemis sous mes pieds abattus, Dont la race est périe, et la terre déserte, Pas un qu’à son orgueil n’a jamais dû sa perte. Tous ceux qui font hommage à mes perfections Conservent leurs États par leurs submissions. En Europe, où les rois sont d’une humeur civile, Je ne leur rase point de château ni de ville ; Je les souffre régner : mais, chez les Africains, Partout où j’ai trouvé des rois un peu trop vains, J’ai détruit les pays pour punir leurs monarques ; Et leurs vastes déserts en sont de bonnes marques ; Ces grands sables qu’à peine on passe sans horreur Sont d’assez beaux effets de ma juste fureur.
Revenons à l’amour : voici votre maîtresse.
Ce diable de rival l’accompagne sans cesse.
Où vous retirez-vous ?
Ce fat n’est pas vaillant,
Mais il a quelque humeur qui le rend insolent. Peut-être qu’orgueilleux d’être avec cette belle, Il serait assez vain pour me faire querelle.
Ce serait bien courir lui-même à son malheur.
Lorsque j’ai ma beauté, je n’ai point de valeur.
Cessez d’être charmant, et faites-vous terrible.
Mais tu n’en prévois pas l’accident infaillible : Je ne saurais me faire effroyable à demi ; Je tuerais ma maîtresse avec mon ennemi. Attendons en ce coin l’heure qui les sépare.
Comme votre valeur, votre prudence est rare.
Hélas ! s’il est ainsi, quel malheur est le mien ! Je soupire, j’endure, et je n’avance rien ; Et malgré les transports de mon amour extrême, Vous ne voulez pas croire encor que je vous aime.
Je ne sais pas, monsieur, de quoi vous me blâmez. Je me connais aimable, et crois que vous m’aimez ; Dans vos soupirs ardents j’en vois trop d’apparence ; Et quand bien de leur part j’aurais moins d’assurance, Pour peu qu’un honnête homme ait vers moi de crédit, Je lui fais la faveur de croire ce qu’il dit. Rendez-moi la pareille ; et puisqu’à votre flamme Je ne déguise rien de ce que j’ai dans l’âme, Faites-moi la faveur de croire sur ce point Que, bien que vous m’aimiez, je ne vous aime point.
Cruelle, est-ce là donc ce que vos injustices Ont réservé de prix à de si longs services ? Et mon fidèle amour est-il si criminel Qu’il doive être puni d’un mépris éternel ?
Nous donnons bien souvent de divers noms aux choses : Des épines pour moi, vous les nommez des roses ; Ce que vous appelez service, affection, Je l’appelle supplice et persécution. Chacun dans sa croyance également s’obstine. Vous pensez m’obliger d’un feu qui m’assassine ; Et ce que vous jugez digne du plus haut prix Ne mérite, à mon gré, que haine et que mépris.
N’avoir que du mépris pour des flammes si saintes Dont j’ai reçu du ciel les premières atteintes ! Oui, le ciel, au moment qu’il me fit respirer, Ne me donna de cœur que pour vous adorer. Mon âme vint au jour pleine de votre idée ; Avant que de vous voir vous l’avez possédée ; Et quand je me rendis à des regards si doux, Je ne vous donnai rien qui ne fût tout à vous, Rien que l’ordre du ciel n’eût déjà fait tout vôtre.
Le ciel m’eût fait plaisir d’en enrichir une autre ; Il vous fit pour m’aimer, et moi pour vous haïr : Gardons-nous bien tous deux de lui désobéir. Vous avez, après tout, bonne part à sa haine, Ou d’un crime secret il vous livre à la peine ; Car je ne pense pas qu’il soit tourment égal Au supplice d’aimer qui vous traite si mal.
La grandeur de mes maux vous étant si connue, Me refuserez-vous la pitié qui m’est due ?
Certes j’en ai beaucoup, et vous plains d’autant plus Que je vois ces tourments tout à fait superflus, Et n’avoir pour tout fruit d’une longue souffrance Que l’incommode honneur d’une triste constance.
Un père l’autorise, et mon feu maltraité Enfin aura recours à son autorité.
Ce n’est pas le moyen de trouver votre compte ; Et d’un si beau dessein vous n’aurez que la honte.
J’espère voir pourtant, avant la fin du jour, Ce que peut son vouloir au défaut de l’amour.
Et moi, j’espère voir, avant que le jour passe, Un amant accablé de nouvelle disgrâce.
Eh quoi ! cette rigueur ne cessera jamais ?
Allez trouver mon père, et me laissez en paix.
Votre âme, au repentir de sa froideur passée, Ne la veut point quitter sans être un peu forcée ; J’y vais tout de ce pas, mais avec des serments Que c’est pour obéir à vos commandements.
Allez continuer une vaine poursuite.
Eh bien, dès qu’il m’a vu, comme a-t-il pris la fuite ! M’a-t-il bien su quitter la place au même instant !
Ce n’est pas honte à lui, les rois en font autant, Du moins si ce grand bruit qui court de vos merveilles N’a trompé mon esprit en frappant mes oreilles.
Vous le pouvez bien croire ; et pour le témoigner, Choisissez en quels lieux il vous plaît de régner ; Ce bras tout aussitôt vous conquête un empire : J’en jure par lui-même, et cela c’est tout dire.
Ne prodiguez pas tant ce bras toujours vainqueur ; Je ne veux point régner que dessus votre cœur : Toute l’ambition que me donne ma flamme, C’est d’avoir pour sujets les désirs de votre âme.
Ils vous sont tout acquis, et pour vous faire voir Que vous avez sur eux un absolu pouvoir, Je n’écouterai plus cette humeur de conquête ; Et laissant tous les rois leurs couronnes en tête, J’en prendrai seulement deux ou trois pour valets, Qui viendront à genoux vous rendre mes poulets.
L’éclat de tels suivants attirerait l’envie Sur le rare bonheur où je coule ma vie ; Le commerce discret de nos affections N’a besoin que de lui pour ces commissions.
Vous avez, Dieu me sauve ! un esprit à ma mode ; Vous trouvez, comme moi, la grandeur incommode. Les sceptres les plus beaux n’ont rien pour moi d’exquis ; Je les rends aussitôt que je les ai conquis, Et me suis vu charmer quantité de princesses, Sans que jamais mon cœur les voulût pour maîtresses.
Certes, en ce point seul je manque un peu de foi. Que vous ayez quitté des princesses pour moi ! Que vous leur refusiez un cœur dont je dispose !
Je crois que la Montagne en saura quelque chose. Viens çà. Lorsqu’en la Chine, en ce fameux tournoi, Je donnai dans la vue aux deux filles du roi, Que te dit-on en cour de cette jalousie Dont pour moi toutes deux eurent l’âme saisie ?
Par vos mépris enfin l’une et l’autre mourut. J’étais lors en Égypte, où le bruit en courut ; Et ce fut en ce temps que la peur de vos armes Fit nager le grand Caire en un fleuve de larmes. Vous veniez d’assommer dix géants en un jour ; Vous aviez désolé les pays d’alentour, Rasé quinze châteaux, aplani deux montagnes, Fait passer par le feu villes, bourgs et campagnes, Et défait, vers Damas, cent mille combattants.
Que tu remarques bien et les lieux et les temps ! Je l’avais oublié.
Des faits si pleins de gloire Vous peuvent-ils ainsi sortir de la mémoire ?
Trop pleine de lauriers remportés sur les rois, Je ne la charge point de ces menus exploits.
Monsieur.
Que veux-tu, page ?
Un courrier vous demande.
D’où vient-il ?
De la part de la reine d’Islande.
Ciel, qui sais comme quoi j’en suis persécuté, Un peu plus de repos avec moins de beauté ; Fais qu’un si long mépris enfin la désabuse.
Voyez ce que pour vous ce grand guerrier refuse.
Je n’en puis plus douter.
Il vous le disait bien.
Elle m’a beau prier, non, je n’en ferai rien. Et quoi qu’un fol espoir ose encor lui promettre, Je lui vais envoyer sa mort dans une lettre. Trouvez-le bon, ma reine, et souffrez cependant Une heure d’entretien de ce cher confident, Qui, comme de ma vie il sait toute l’histoire, Vous fera voir sur qui vous avez la victoire.
Tardez encore moins ; et par ce prompt retour, Je jugerai quel est envers moi votre amour.
Jugez plutôt par là l’humeur du personnage : Ce page n’est chez lui que pour ce badinage, Et venir d’heure en heure avertir sa grandeur D’un courrier, d’un agent, ou d’un ambassadeur.
Ce message me plaît bien plus qu’il ne lui semble ; Il me défait d’un fou pour nous laisser ensemble.
Ce discours favorable enhardira mes feux À bien user du temps si propice à mes vœux.
Que m’allez-vous conter ?
Que j’adore Isabelle, Que je n’ai plus de cœur ni d’âme que pour elle ; Que ma vie…
Épargnez ces propos superflus ; Je les sais, je les crois : que voulez-vous de plus ? Je néglige à vos yeux l’offre d’un diadème ; Je dédaigne un rival : en un mot, je vous aime. C’est aux commencements des faibles passions À s’amuser encore aux protestations : Il suffit de nous voir au point où sont les nôtres ; Un coup d’œil vaut pour vous tous les discours des autres.
Dieux ! qui l’eût jamais cru que mon sort rigoureux Se rendît si facile à mon cœur amoureux ! Banni de mon pays par la rigueur d’un père, Sans support, sans amis, accablé de misère, Et réduit à flatter le caprice arrogant Et les vaines humeurs d’un maître extravagant ; Ce pitoyable état de ma triste fortune N’a rien qui vous déplaise ou qui vous importune ; Et d’un rival puissant les biens et la grandeur Obtiennent moins sur vous que ma sincère ardeur.
C’est comme il faut choisir. Un amour véritable S’attache seulement à ce qu’il voit aimable. Qui regarde les biens ou la condition N’a qu’un amour avare, ou plein d’ambition, Et souille lâchement par ce mélange infâme Les plus nobles désirs qu’enfante une belle âme. Je sais bien que mon père a d’autres sentiments, Et mettra de l’obstacle à nos contentements : Mais l’amour sur mon cœur a pris trop de puissance Pour écouter encor les lois de la naissance. Mon père peut beaucoup, mais bien moins que ma foi. Il a choisi pour lui, je veux choisir pour moi.
Confus de voir donner à mon peu de mérite…
Voici mon importun, souffrez que je l’évite.
Que vous êtes heureux ! et quel malheur me suit ! Ma maîtresse vous souffre, et l’ingrate me fuit. Quelque goût qu’elle prenne en votre compagnie, Sitôt que j’ai paru, mon abord l’a bannie.
Sans avoir vu vos pas s’adresser en ce lieu, Lasse de mes discours, elle m’a dit adieu.
Lasse de vos discours ! votre humeur est trop bonne, Et votre esprit trop beau pour ennuyer personne. Mais que lui contiez-vous qui pût l’importuner ?
Des choses qu’aisément vous pouvez deviner. Les amours de mon maître, ou plutôt ses sottises, Ses conquêtes en l’air, ses hautes entreprises.
Voulez-vous m’obliger ? votre maître, ni vous, N’êtes pas gens tous deux à me rendre jaloux ; Mais si vous ne pouvez arrêter ses saillies, Divertissez ailleurs le cours de ses folies.
Que craignez-vous de lui, dont tous les compliments Ne parlent que de morts et de saccagements, Qu’il bat, terrasse, brise, étrangle, brûle, assomme ?
Pour être son valet, je vous trouve honnête homme ; Vous n’êtes point de taille à servir sans dessein Un fanfaron plus fou que son discours n’est vain. Quoi qu’il en soit, depuis que je vous vois chez elle, Toujours de plus en plus je l’éprouve cruelle : Ou vous servez quelque autre, ou votre qualité Laisse dans vos projets trop de témérité. Je vous tiens fort suspect de quelque haute adresse. Que votre maître, enfin, fasse une autre maîtresse ; Ou, s’il ne peut quitter un entretien si doux, Qu’il se serve du moins d’un autre que de vous. Ce n’est pas qu’après tout les volontés d’un père, Qui sait ce que je suis, ne terminent l’affaire ; Mais purgez-moi l’esprit de ce petit souci, Et si vous vous aimez, bannissez-vous d’ici ; Car si je vous vois plus regarder cette porte, Je sais comme traiter les gens de votre sorte.
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The end
You’ve reached the end of L’Illusion comique (édition Didot, 1855).
