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Itinéraire de l’âme à Dieu

Bonaventure de Bagnorea · 1854 · Free in the US

15,205 words · about 1 h 4 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Bonaventure de Bagnorea
Language
French
Published
1854
Length
15,205 words · about 1 h 4 min
Sections
8 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (8)

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PROLOGUE.

J’invoque, en commençant, le premier principe, le Père éternel, d’où descend toute illumination, comme de la source même des lumières, d’où viennent toute grâce excellente et tout don parfait ; je l’invoque par Jésus-Christ, son Fils et Notre-Seigneur, afin que, par l’intercession de la très-sainte vierge Marie, Mère de ce même Fils, et du bienheureux François, notre guide et notre père, il éclaire les yeux de notre fine et dirige nos pas dans la voie de cette paix qui surpasse tout sentiment. C’est Jésus-Christ qui l’a enseignée et donnée aux hommes, et de nos jours, François, notre salut père, en a été de nouveau le prédicateur, car il l’annonçait au commencement et à la fin de toutes ses prédications, il la souhaitait en toute rencontre et soupirait après elle en toutes ses contemplations, semblable à cet homme de Jérusalem, à ce prophète pacifique qui se conservait dans la paix avec ceux qui haïssaient la paix, et s’écriait : Demandez tout ce qui peut contribuer à la paix de Jérusalem. En effet, il savait que le trône de Salomon n’était fondé que sur la paix, car il est écrit : Il a établi sa demeure dans la paix et en séjour dans Sion .

Comme à l’exemple de notre bienheureux père, dont je suis, malgré mon indignité parfaite, le septième successeur dans la charge de supérieur général de mes frères, je brûlais du désir de trouver la paix ; il m’est arrivé, par une grâce du ciel, de me retirer au mont Alverne, comme en un lieu de repos, afin chercher cette paix de l’âme, trente-trois ans après que saint François y eut séjourné. Là méditant par duels exercices spirituels je pourrais m’élever jusqu’à Dieu, je me rappelai entre autres choses le miracle arrivé à notre père en ce lieu même, la vision d’un séraphin ailé, qui lui apparut crucifié. Après y avoir réfléchi, il me sembla aussitôt que cette vision nous représentait le ravissement de François en sa contemplation, et qu’elle nous montrait la voie pour y parvenir. Car par les six ailes du séraphin on peut entendre six élévations diverses où l’âme est illuminée successivement, et qui lui sont comme autant de degrés pour arriver, au milieu des ravissements enseignés par la sagesse chrétienne, à la possession de la paix.

Or, la voie qui y conduit n’est autre qu’un amour très-ardent pour Jésus crucifié ; c’est cet amour qui, après avoir ravi saint Paul jusqu’au troisième ciel, le transformera en son Sauveur, de telle sorte qu’il s’écriait : Je suis attaché à la croix avec Jésus-Christ. Je vis ; mais non, ce n’est plus moi qui vis, c’est Jésus-Christ qui vit en moi. C’est cet amour qui absorba tellement l’âme de François que ses trace,

se manifestèrent en sa chair lorsque, pendant les deux dernières années de sa vie, il porta en son corps, les stigmates sacrés de la Passion.

Ces six ailes du séraphin sont donc six degrés successifs d’illumination, qui partent de la créature pont nous conduire jusqu’à Dieu, à qui l’on ne saurait arriver que par Jésus crucifié. Car celui qui n’entre pas par la porte en la bergerie, mais y pénètre d’ailleurs, est un voleur et un larron ; mais celui qui s’introduira par la porte, entrera et sortira, et prouvera, des raturages en abondance. C’est pour cela que saint Jean nous dit dans l’Apocalypse : Bienheureux ceux qui lavent leurs vêtements dans le sang de l’Agneau, afin d’avoir droit a l’arbre de vie et d’entrer dans la ville sainte par les portes. Et par ces paroles, que semble-t-il indiquer autre chose, sinon qu’on ne peut arriver par la contemplation à la céleste Jérusalem à moins d’y entrer par le sang de l’Agneau, qui en est comme la porte ?

Au reste, on ne saurait être en aucune façon apte à ces saintes contemplations qui conduisent l’âme jusqu’aux, ravissements, si l’on n’est, avec Daniel, un homme de désirs. Or, ces désirs s’enflamment en nous de deux manières : d’abord par les cris de la prière, qui nous fait pousser en notre cœur les gémissements les plus profonds ; et ensuite par l’éclat lumineux qui, dans la contemplation elle-même, pénètre notre âme lorsqu’elle s’est tournée directement et avec une vive attention vers le rayon de la

céleste lumière. Je commence donc par inviter, au nom de Jésus crucifié, dont le sang nous purifie des souillures de nos crimes, celui qui lira cet ouvrage, à s’exercer aux gémissements de la prière, et je le conjure de ne pas croire qu’il suffise de la lecture sans l’onction, de la considération sans la dévotion, de la recherche sans l’admiration, de l’attention profonde sans la joie du cœur, de l’habileté sans la piété, de la science sans la charité, de l’intelligence sans l’humilité, de l’application sans la grâce, et de la lumière sans le souffle de la divine sagesse. C’est à ceux que la grâce céleste a prévenus, à ceux qui sont humbles et pieux, aux cœurs pleins de componction et de dévotion, aux cœurs marqués de l’onction suave d’une sainte joie, épris de l’amour de la sagesse suprême et embrasés du désir de la posséder, à ceux qui veulent sincèrement s’appliquer à glorifier Dieu, à l’aimer et à le goûter, c’est, dis-je, à ceux-là que je propose les considérations renfermés en ce livre, et je les prie de se souvenir que la lumière extérieure est peu de chose, ou même n’est rien, si le miroir de notre âme n’a été d’abord purifié et rendu propre à en réfléchir l’éclat. Commencez donc, ô homme de Dieu, par tourner vos regards vers l’aiguillon de votre conscience et par écouter les reproches qu’elle vous adresse, avant de les élever vers les rayons de la sagesse qui se répandent dans le miroir de votre âme, de peur que leur lumière éclatante ne vous éblouisse et ne vous fasse tomber dans un ultime de ténèbres plus profondes.

Il m’a semblé bon de diviser ce traité en sept chapitres, avec un titre en avant de chacun pour en rendre l’intelligence plus facile. Je vous prie donc de regarder l’intention de celui qui écrit plutôt que son travail, le sens des mots plutôt que la négligence du style, la vérité plutôt que la beauté du discours, le sentiment plutôt que l’éclat du savoir. Mais pour cela ces considérations demandent une méditation sérieuse, et non une lecture rapide et légère.

CHAPITRE PREMIER. Des degrés d’élévation à Dieu, et de la contemplation du Seigneur par les traces de sa puissance créatrice.

Bienheureux est l’homme qui attend de vous son secours, mon Dieu ; il a établi dans son cœur des degrés pour s’élever à vous du milieu de cette vallée de larmes, du lieu où il a fixé son séjour. — La béatitude n’étant autre chose que la jouissance du souverain bien, et ce bien suprême étant placé au-dessus de nous, nul ne peut arriver au bonheur qu’en s’élevant au-dessus de soi-même, non par des efforts corporels, mais par l’action de son esprit. Or, nous sommes impuissants à nous élever de la sorte si une vertu supérieure ne nous vient en aide. Quelles que soient nos dispositions intérieures, elles demeurent

sans effet si elles ne sont assistées du secours d’en haut ; mais ce secours n’est donné qu’à veux qui l’implorent avec dévotion et humilité, et cette prière fervente est ce que l’on appelle soupirer vers la grâce divine en cette vallée de larmes. L’oraison est donc le principe et la source de notre élévation vers Dieu. Aussi saint Denis, roulant, nous instruire de ce qui concerne les ravissements de l’âme, donne-t-il l’oraison comme premier moyen. Prions donc et disons au Seigneur notre lieu : Conduisez-moi, Seigneur, dans votre voie, et faites-moi entrer en votre vérité. Que mon cœur se réjouisse dans la crainte de votre nom.

En priant ainsi nous recevons la lumière qui nous lait connaître les degrés par où nous devons nous élever. Car dans l’état de notre nature, l’universalité des choses est une échelle destinée à nous faire mouler vers Dieu ; et, parmi ces choses, les unes nous offrent une trace de la puissance de leur auteur, les autres nous en représentent une image ; les unes sont corporelles, les autres spirituelles ; les unes sont temporelles, les autres éternelles ; les unes sont placées hors de nous, les autres nous sont intérieures. Or, pour arriver à la considération du premier principe, qui est essentiellement spirituel et éternel, et en même temps placé au-dessus de nous, il nous faut passer à travers ce qui nous est une trace de sa puissance ; c’est l’être corporel, extérieur et temporel. Ce passage est ce qu’on appelle être conduit dans la

voie de Dieu. Il nous faut aussi entrer en notre âme, qui est l’image éternelle du Seigneur, un être spirituel, placé au-dedans de nous ; et c’est là faire son entrée en la vérité. Il faut ensuite que, fixant nos regards sur le Premier principe, nous arrivions jusqu’à lui ; et c’est là se réjouir dans la connaissance de Dieu et la crainte respectueuse de sa majesté. Nous avons donc ici le voyage de trois jours au milieu de la solitude, et en même temps la triple illumination d’un seul et même jour, dont la première peut être comparée au soir, la seconde au matin, la troisième au midi. Cette illumination embrasse la triple existence des choses : en elles-mêmes, en notre intelligence et dans la pensée de Dieu, selon cette parole : Qu’il soit fait, il fit et il fut fait. Elle se rapporte aussi à la triple substance de Jésus-Christ qui est notre échelle véritable, c’est-à-dire à son corps, à son âme et à sa divinité.

Selon ce même ordre, notre âme s’offre à nous également sous un triple aspect. Par rapport aux choses extérieures elle est animale ou sensuelle ; intérieurement et en elle-même elle est esprit ; et considérée au-dessus d’elle-même elle est intelligence. Nous devons donc, partant de ces divers points, chercher à nous élever à Dieu afin de l’aimer de tout notre esprit, de tout notre cœur et de toutes nos forces. C’est en cela que consiste l’observance parfaite de la loi, en même temps que toute la sagesse chrétienne.

Mais comme chacun de ces degrés en forme deux,

selon que nous considérons Dieu comme le commencement et la fin de tout, selon que nous le contemplons en chacun d’eux comme par un miroir et comma en un miroir, ou bien enfin selon que chacune de ces considérations se fait en elle-même ou jointe à un autre, il est nécessaire de former six degrés de ces trois. Et de même que Dieu a consacré six jours à la création de l’univers et s’est reposé le septième, de même il faut que le monde inférieur soit conduit au parfait repos de la contemplation en passant par six degrés successifs d’illumination. Cet ordre était figuré par les six degrés qui conduisaient au trône de Salomon. De même les séraphins que vit Isaïe avaient six ailes, de même encore Dieu n’appela Moïse du milieu de la nuée qu’après six jours, et ce fut également six jours après les avoir avertis que Jésus-Christ conduisit ses disciples sur la montagne et qu’il fut transfiguré en leur présence.

Selon ces six degrés d’élévation à Dieu, notre âme possède donc six degrés ou puissances pour monter des choses les plus basses aux plus élevées, des choses extérieures aux intérieures, des choses temporelles à celles de l’éternité. Ce sont : les sens, l’imagination, la raison, l’intellect, l’intelligence, le sommet de l’esprit ou autrement l’étincelle de la conscience. Ces degrés ont été implantés en nous par la création, défigurés par le péché, rétablis par la grâce, purifiés par la justice, exercés par la science, et rendus parfaits par la sagesse. Selon l’institution première de notre

nature, l’homme fut créé apte à goûter le repos de la contemplation, et c’est pour cela que Dieu le plaça dans un paradis de délices. Mais s’étant porté de la vraie lumière à un bien passager, il se trouva par sa propre faute incliné vers la terre, ce qui imprima à la nature humaine une double misère : l’ignorance de l’esprit et la concupiscence de la chair. Ainsi l’homme est aveugle et assis au milieu des ténèbres ; il ne voit point la lumière du ciel si la grâce, aidée de la justice, ne lui vient en aide contre sa concupiscence, si la science, accompagnée de la sagesse, ne dissipe son ignorance ; et tout cela s’accomplit par Jésus-Christ, qui a été établi par Dieu pour être notre sagesse et notre justice, notre sanctification et notre rédemption. Etant la vertu et la sagesse même de Dieu, le Verbe incarné plein de grâce et de vérité, il a répandu sur nous la grâce et la vérité. Il nous a donné la grâce de la charité qui, partant d’un cœur pur, d’une bonne conscience et d’une foi sincère, reforme l’âme tout entière selon le triple aspect dont nous avons parlé. Il nous a enseigné la vérité selon les trois modes de la théologie. Par les symboles il nous a appris à bien user des choses sensibles ; par la réalité, à faire de même pour les choses intellectuelles et par la mysticité, à nous porter aux choses placées au-dessus de nous-mêmes.

Celui donc qui veut s’élever à Dieu, doit, après avoir évité le péché, qui défigure sa nature, exercer les puissances dont nous venons de parler à acquérir

par la prière la grâce qui réforme, par une vie sainte la justice qui purifie, par la méditation la science qui illumine, et par la contemplation la sagesse qui rend parfait. Or, de même que nul n’arrive à la sagesse que par la grâce, la justice et la science, de même on n’arrive à la contemplation que par une méditation profonde, une vie pure et une oraison fervente. Et comme le redressement de la volonté et l’illumination véritable de la raison ont pour fondement la grâce, nous devons commencer par prier, ensuite vivre saintement, nous appliquer à considérer attentivement la vérité partout où elle s’offre à nos regards, et enfin nous efforcer de monter graduellement jusqu’à ce que nous arrivions à la montagne élevée, à la sainte Sion où le Dieu des dieux nous manifestera sa gloire.

Mais comme sur cette échelle de Jacob il faut monter avant de descendre, nous placerons le premier degré d’élévation au point le plus inférieur en offrant à notre contemplation ce monde sensible tout entier compte un miroir qui nous fera arriver au Dieu suprême qui l’a créé, et de la sorte nous serons de vrais Hébreux passant de l’Egypte à la terre promise à nos aïeux, de vrais chrétiens allant avec Jésus-Christ de ce monde à notre Père, de vrais amants de la sagesse qui nous appelle et nous dit : Venez à moi, vous tous qui me désirez, et soyez remplis des fruits que je porte. La grandeur et la beauté de la créature peuvent nous faire connaître et rendre sensible à nos yeux son Créateur, car elle est toute brillante de sa

puissance souveraine, de sa sagesse et de sa bonté. Et le sens de la chair l’annonce d’une triple manière au sens intérieur, car il aide à l’intellect qui examine par le raisonnement, croit par la foi, et contemple au moyen des lumières acquises. Or, par la contemplation il considère l’existence actuelle des choses, par la foi leur cours habituel, et par le raisonnement leur excellence admirable.

Et d’abord l’intellect contemplant ainsi les choses en elles-mêmes, y découvre le poids, le nombre et la mesure : le poids quant au lieu où elles inclinent, le nombre quant à la diversité qui les distingue, la mesure quant aux limites qui les circonscrivent. Par là il voit en elles le mode, la beauté et l’ordre, ainsi que la substance, la vertu et l’opération ; et ainsi il peut s’élever, comme au moyen d’un indice qui le guide, à comprendre la puissance, la sagesse et la bonté sans limites du Créateur.

Ensuite l’intellect fixant sur le monde le regard de la foi, en considère l’origine, le cours et la fin : car par la foi nous croyons que les siècles ont été préparés pour recevoir la parole de vie ; que les temps de la loi de nature, de la loi écrite et de la loi de grâce se sont succédé et accomplis dans un ordre parfait, et enfin que ce monde aura pour terme le jugement dernier ; et ainsi nous découvrons dans la première de ces choses la puissance du principe suprême, dans la seconde sa providence, et dans la troisième sa justice.

Le raisonnement, poursuivant également ses recherches,

reconnaît que certains êtres n’ont que l’existence, d’autres l’existence et la vie, et que d’autres enfin existent, vivent et discernent. Les premiers tiennent le rang le plus bas, les seconds le milieu, et les troisièmes le rang le plus élevé. Il voit ensuite que parmi ces êtres les uns sont corporels, et que d’autres ont en même temps un corps et un esprit,

d’où il conclut qu’il doit y en avoir de simplement spirituels, comme meilleurs et plus excellents que les deux premières espèces. Il découvre encore qu’il y a des êtres sujets au changement et à la corruption, comme tout ce qui est terrestre ; que d’autres sont mobiles mais incorruptibles, comme les corps célestes ; d’où il comprend qu’il doit s’en trouver d’immuables et d’incorruptibles, comme ceux qui habitent au-dessus du ciel visible. C’est ainsi que les choses visibles nous conduisent à considérer la puissance, la sagesse et la bonté de Dieu ; à reconnaître qu’il a en lui-même l’être, la vie et l’intelligence, qu’il est simplement spirituel, incorruptible et immuable.

Or, cette considération s’étend aux sept conditions sous lesquelles les créatures peuvent être envisagées, et elle offre ainsi un témoignage sept fois répété de la puissance, de la sagesse et de la bonté de Dieu ; ces conditions sont l’origine, la grandeur, la multitude, la beauté, la plénitude, l’opération et l’ordre de toutes choses.

En effet, l’origine des choses, si on l’envisage dans l’œuvre des six jours, au point de vue de la création, de la distinction et de l’ornement, nous annonce la

puissance de Dieu qui a tout tiré du néant, sa sagesse qui a tout coordonné avec un enchaînement lumineux, et sa bonté qui a répandu sur tous ses dons les plus abondants.

La grandeur des choses, considérée selon la longueur, la largeur et la profondeur de leur substance ; selon l’excellence de leur vertu, qui s’étend également en longueur, en largeur et en profondeur, comme dans la diffusion de la lumière ; selon l’efficace de leur action intime, continuelle et répandue partout, comme on le voit dans l’action du feu ; cette grandeur, dis-je, nous manifeste clairement l’immensité de la puissance, de la sagesse et de la bonté du Dieu qui est un et trois en même temps, et qui existe en toutes ses créatures par sa puissance, sa présence et son essence sans être circonscrit par aucune d’elles.

La multitude des choses dans leur diversité générique, spéciale et individuelle, dans leur substance, leur forme et leur efficacité, qui dépasse toute appréciation humaine, montre également avec éclat l’immensité des trois attributs divins dont nous avons parlé.

La beauté des choses, examinée selon la variété de la lumière, des formes et des couleurs, dans les corps simples, dans les corps mixtes et dans les corps participant aux qualités des deux autres espèces, dans tous les corps, en un mot, comme les astres, les minéraux, les pierres précieuses et les métaux, les plantes et les animaux ; cette beauté, dis-je, proclame hautement ces mêmes attributs.

La plénitude, selon que la matière est remplie de formes diverses pour se reproduire ; ces formes pleines d’une vertu puissante d’action, cette vertu elle-même abondante en effets réels, tout cela nous donne les mêmes enseignements.

L’opération multiple des créatures, soit naturelle, soit artificielle, soit morale, nous découvre encore, dans sa variété si nombreuse, l’immensité de cette puissance, de cette sagesse et de cette bonté en qui tous les êtres trouvent la cause de leur existence, la raison qui les éclaire et la règle de leur vie.

L’ordre des choses, considéré au point de vue de leur durée, de leur situation, de leur influence, ou autrement dans ce qui les précède et ce qui les suit, dans ce qui est supérieur et ce qui est inférieur, dans ce qui est grand et ce qui est vil, nous montre hautement dans le livre de la création la souveraineté par excellence du premier principe quant à sa puissance infinie. L’ordre des lois divines, des préceptes et des jugements, nous fait voir dans le livre des Ecritures sa sagesse sans bornes ; et l’ordre des sacrements, des grâces et des récompenses,. dans le corps de l’Eglise, annonce sa bonté immense, et ainsi cet ordre nous conduit clairement, comme par la main, à celui qui est le premier entre tous, à celui qui est souverainement puissant, souverainement sage et souverainement parfait.

Celui qui n’est point illuminé par l’éclat si radieux des choses créées, est donc aveugle ; celui que leur voix puissante n’éveille pas est sourd ; celui que tant

d’œuvres admirables n’inclinent pas à aimer Dieu est muet ; celui qui, à des indices si lumineux, ne reconnaît pas ce principe suprême, est un insensé.

Ouvrez donc les yeux, prêtez l’oreille de votre âme, déliez vos lèvres, appliquez votre cœur, afin de voir Dieu en toutes ses créatures, de l’entendre, de le louer, de l’aimer, de lui rendre vos hommages, de proclamer sa grandeur et de l’honorer, si vous ne voulez pas que l’univers s’élève contre vous. Car le monde entier combattra contre les insensés qui n’auront pas agi de la sorte, tandis qu’il sera une source de gloire pour le sage, pour celui qui peut s’écrier avec le prophète : Seigneur, la vue de vos créatures m’a rempli d’allégresse, et je ferai éclater ma joie en louant les ouvrages de vos mains. Que vos œuvres sont grandes et admirables, Seigneur, vous avez fait toutes choses avec une sagesse souveraine. La terre est toute remplie des biens dont vous la comblez.

CHAPITRE II. De la contemplation de Dieu dans les traces de sa présence imprimées en ce monde sensible.

Mais ce n’est point assez de contempler Dieu dans le miroir des choses créées comme en autant de vestiges de son action divine, il faut encore le considérer en tant qu’il est en ces mêmes choses par son essence,

sa puissance et sa présence ; et cette considération est plus élevée que la précédente. Nous la plaçons donc en second lieu, comme étant le second degré qui nous conduit à la contemplation de Dieu dans toutes les créatures à qui nos sens corporels donnent accès en notre âme.

Remarquons-donc que ce monde sensible, appelé le grand monde, pénètre dans notre âme, appelée le petit monde, par les portes de nos cinq sens, selon que nous appréhendons les objets du dehors, que nous nous en réjouissons et que nous les discernons. En effet, en ce monde, il y a des choses productrices, d’autres qui sont produites, et d’autres enfin qui dirigent et gouvernent les unes et les autres. Les choses productrices sont les corps simples, ou autrement les corps célestes et les quatre éléments. La vertu de la lumière réunit les choses opposées contenues dans les éléments, les mélange, leur imprime la puissance génératrice, et leur fait produire ce qui est conforme à leur nature. Les choses produites sont les corps formés des éléments divers, comme les minéraux, les végétaux, les animaux et les corps humains. Les substances qui régissent les deux dernières espèces sont spirituelles, et quelquefois elles ne font qu’un avec les corps, comme dans les animaux ; ou elles en sont distinctes malgré leur union avec eux, comme dans les hommes ; ou elles en sont entièrement séparées : tels sont les esprits célestes, que les philosophes appellent intelligences et à qui nous donnons le nom d’anges. À ces esprits appartient, selon les

mêmes philosophes, de mouvoir les corps célestes et par là de gouverner l’univers, après avoir reçu de la cause première, qui est Dieu, la puissance d’action nécessaire à l’accomplissement d’une telle charge. Selon les théologiens, le gouvernement du monde est également confié à ces esprits par un commandement du Dieu suprême, mais en ce qui concerne l’œuvre de notre rédemption ; d’où ils sont appelés des esprits envoyés pour servir et aider ceux qui doivent être les héritiers du salut.

L’homme, qui est nommé le petit monde, a cinq sens, qui sont comme autant de portes destinées à introduire en son âme la connaissance des choses sensibles. Par la vue, entrent les corps célestes et lumineux et les couleurs ; par le toucher, les corps solides et terrestres ; par les trois autres, tout ce qui tient le milieu entre ces deux premières sortes de corps, comme les choses aqueuses par le goût, les choses de l’air par l’ouïe, et les choses vaporeuses par l’odorat, et celles-ci empruntent une de leurs parties à l’eau, une autre à l’air et une troisième au feu, comme on le voit par la fumée qui s’exhale des parfums. Par ces portes des sens entrent donc les corps simples et les corps composés. Et ce ne sont pas seulement certaines choses sensibles et particulières que nous percevons ainsi, comme la lumière, le son, l’odeur et la saveur, et les quatre qualités premières qui viennent frapper le toucher en chaque corps, mais encore des choses sensibles, communes, telles

que le nombre, la grandeur, la forme, le repos, le mouvement ; nous découvrons également que tout ce qui est mû l’est par un autre, que certaines choses ont en elles-mêmes leur mouvement et leur repos, comme les animaux ; et de ces mouvements des corps dont nos sens nous instruisent, nous arrivons à la connaissance des moteurs spirituels, comme de l’effet on arrive à la cause.

Tout le monde sensible, quant à ces trois genres, entre donc dans notre âme par l’appréhension. Cependant tous ces objets, qui sont extérieurs, y pénètrent non en leur propre nature, mais en leurs images. Ces images se forment d’abord dans un lieu intermédiaire et distinct ; de là elles passent en nos organes extérieurs, qui les transmettent au sens intérieur, et celui-ci les conduit jusqu’à la puissance intellectuelle, qui les saisit. Ainsi les images de tout ce qui nous arrive du dehors, ayant d’abord pris naissance dans ce lieu intermédiaire, et étant transportées en nos organes, la faculté compréhensive de notre âme se retourne sur elles et les embrasse sans exception.

Quand l’objet que nous avons ainsi embrassé nous convient, le plaisir en suit la perception. Le sens se réjouit en cet objet ou à cause de sa beauté lorsqu’il lui est arrivé par la vue, ou à cause de sa suavité lorsqu’il le perçoit par l’odorat et par l’ouïe, ou à cause de ses effets salutaires lorsque c’est le goût et le toucher proprement dit qui agissent.

Or, tout plaisir veut être renfermé en des proportions qui lui conviennent ; mais chaque chose exigeant

qu’on tienne compte de sa forme, de sa vertu et de son action, selon qu’elle se rapporte au principe d’où elle émane, au milieu vers lequel elle passe, et à la fin vers laquelle elle tend, il s’ensuit que ces proportions doivent être considérées en tout objet à raison de sa forme, et alors elles s’appellent beauté ; car la beauté c’est l’équilibre parfait de plusieurs choses, ou autrement l’accord des parties entre elles joint à la suavité du coloris. En second lieu, ces proportions doivent s’étendre à la vertu ou puissance de l’objet, de façon que cette vertu dans son action ne déborde point l’âme qui la renferme, et alors il y a suavité, car le sens s’attriste dans les choses extrêmes et il se réjouit dans les moyennes. En troisième lieu, les proportions doivent exister dans l’action de l’objet et dans l’impression qui en résulte : ce qui a lieu quand cette action remplit complètement le besoin de celui qui la subit, et alors il se fait sentir quelque chose de salutaire et de fortifiant ; c’est surtout par le toucher et le goût qu’on l’éprouve. C’est ainsi que l’image des choses délectables entre du dehors en notre âme pour la réjouir selon la triple manière qui leur est propre.

Après qu’on a embrassé les objets et qu’on les a goûtés, on les discerne, et ce discernement ne consiste pas seulement à reconnaître s’ils sont blancs ou noirs, ce qui ne regarde que le sens extérieur ; s’ils sont nuisibles ou bienfaisants, ce qui ne se rapporte qu’au sens intérieur ; mais encore à se rendre raison de la joie qu’ils produisent. Dans cet acte on recherche

donc la cause de la délectation perçue par les sens en l’objet ; on examine pourquoi il est beau, suave et bienfaisant, et l’on trouve que c’est parce qu’il y a proportion d’égalité entre ces trois choses. Cette raison d’égalité est la même dans un objet grand que dans un petit ; elle est indépendante des dimensions ; ce qui passe ne l’entraîne point à sa suite, et les mouvements ne sauraient l’altérer. Les lieux, le temps et le changement ne font rien sur elle, et ainsi elle est immuable, sans limites, éternelle et entièrement spirituelle.

Le discernement est donc l’acte qui fait entrer en la puissance intellectuelle, en faisant abstraction de tout le reste, l’objet extérieur perçu par les sens, C’est ainsi que tout ce monde doit entrer dans notre âme par la porte des sens en suivant les trois opérations dont nous venons de parler.

Tels sont les vestiges à l’aide desquels nous pouvons contempler notre Dieu. Chacune des choses saisies par notre esprit étant une image véritable de l’objet qui lui donne naissance, et cette image, une fois imprimée en nous, nous conduisant par cette impression à la connaissance de son principe ou de son objet lui-même, tout cela nous montre clairement que la lumière éternelle doit, comme tout objet, engendrer également une image ou une splendeur qui lui soit égale, consubstantielle et coéternelle. Or, cette image, cette ressemblance parfaite, cette splendeur de la gloire, cette expression réelle de la substance, du Dieu invisible et présent partout avec la puissance

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