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Histoire de ma vie (Sand, Calmann-Levy 1855) — 2

George Sand · 1902 · Free in the US

115,727 words · about 8 h 6 min to read

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Author
George Sand
Language
French
Published
1902
Length
115,727 words · about 8 h 6 min
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Digital text
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1800 — 1810

01

LETTRE PREMIÈRE

ARMÉE D’ITALIE, LIBERTÉ, ÉGALITÉ.

Dupont, lieutenant général, au citoyen Dupin, adjoint à l’état-major de l’aile droite de l’armée.

Je désire, mon cher Dupin, qu’aussitôt la réception de cette lettre, vous vous rendiez à Bercello. Vous y prendrez des renseignements sur les moyens de passage qui existent sur le Pô, depuis Crémone jusqu’à ce point. Vous y préviendrez l’administration de Bercello de l’arrivée d’un corps de troupes faisant partie de l’aile droite, ainsi que l’administration de Guastalla, afin qu’elles s’occupent de la subsistance de ces troupes, dont la force n’est pas encore déterminée, mais qui pourront s’élever à deux mille hommes sur chacun de ces deux points.

Vous descendrez le fleuve jusqu’à la hauteur de Borgo-Forte, et vous vous porterez jusqu’à San Benedetto, prenant sur votre route les renseignements les plus précis sur le nombre et la position des bacs et autres moyens de passage.

Vous tâcherez de découvrir la force et la position des postes autrichiens sur la rive gauche du fleuve. Vous vous assurerez s’ils ont un pont de bateaux à Borgo-Forte ou ailleurs. Vous vous instruirez de la position générale de leur armée, et de la force de la garnison de Mantoue.

Après avoir rempli très rapidement ces différentes instructions, vous vous rendrez à Bologne, ou à mon quartier général si j’ai quitté cette place.

Vous prendrez avec vous un gendarme de l’escorte des bagages, et je vous autorise à prendre sur votre route les escortes de troupes qui vous seraient nécessaires.

Il est essentiel de savoir si les Autrichiens font des mouvements de troupes qui annoncent des desseins hostiles. Si vous pouvez vous procurer quelques bons espions, employez-les ou adressez-les-moi.

Salut et amitié,

Je présume que cette lettre vous trouvera à Parme.

Je t’envoie cette lettre du général, ma bonne mère, pour me faire pardonner un peu, non pas mon silence, que, pour mon compte, je ne me pardonne guère, mais pour écarter un peu tes reproches et tes suppositions. Tu vois qu’en somme je ne me conduis pas de manière à perdre l’estime et la confiance, puisque j’ai été choisi sur six adjoints pour remplir une mission délicate et qui ne se confie point au premier venu. Cette preuve de mon activité et de ma conscience à faire mon métier te fera plaisir, je le sais ; mais excusera-t-elle mon silence d’un mois à Milan ? Ah ! que tu es fine, ma bonne mère ! Tu as deviné, sans que je t’en aie dit un seul mot, que j’avais été dans cette maudite Capoue, sous l’empire d’une terrible préoccupation ! Ne m’interroge pas trop, je t’en prie. Il y a des choses qu’on aime mieux raconter qu’écrire. Que veux-tu ! Je suis dans l’âge des émotions vives, et je ne suis pas coupable de les ressentir. J’ai été enivré, mais j’ai souffert aussi. Pardonne-moi donc, et souviens-toi que j’ai quitté Milan avec joie, avec une ardente volonté de me consacrer aux devoirs de mon emploi. Plus tard je te raconterai tout de sang-froid, car déjà j’ai retrouvé dans l’agitation de mon métier le calme de mon esprit. Je me suis acquitté de mon mieux de la commission du général. J’ai parcouru en trois jours toute la ligne. Je suis arrivé hier, et le soir même j’ai eu la satisfaction de voir mon rapport, dont le général a été très content, envoyé tout vif au général en chef. Ce n’est pas là servir en machine, et j’aime la guerre quand j’en comprends les mouvements et la pensée. C’est pour moi comme une belle partie d’échecs, au lieu que pour le pauvre soldat c’est un grossier jeu de hasard. Il est vrai que bien des êtres qui me valent sous d’autres rapports sont forcés de passer leur vie dans des fatigues obscures que n’embellit jamais le plaisir de comprendre et de savoir. Je les plains, et je partagerais leurs souffrances, si, en les partageant, je pouvais les adoucir. Mais il n’en serait rien ; et puisque l’éducation m’a donné quelque lumière, ne dois-je pas à mon pays, dont j’ai embrassé la défense avec ardeur, de mettre à son service la petite capacité de ma cervelle, aussi bien que l’activité de mes membres ? M. de La Tour d’Auvergne, ce héros que je pleure, fut de mon avis quand je lui parlai ainsi : il me trouva tout aussi bon patriote que lui-même, malgré mon grain d’ambition et tes sollicitudes maternelles. Sa modestie m’a fait surtout une impression que je n’oublierai jamais, et que toute ma vie je me proposerai pour modèle. La vanité gâte le mérite des plus belles actions. La simplicité, un silence délicat sur soi-même en rehaussent le prix et font aimer ceux qu’on admire. Hélas, il n’est plus ! il a trouvé une mort glorieuse et digne de lui. Tu ne le maudis plus maintenant, et tu le regrettes avec moi !

D’ailleurs, tu persistes à détester tous les héros. Comme je n’en suis pas encore un, je ne crains rien pour le présent. Mais est-ce que tu me défends d’aspirer à le devenir ? Je serais capable d’y renoncer si tu me menaçais de ne plus m’aimer, et d’aller planter des choux en guise de lauriers dans les carrés de ton jardin. Mais j’ai bon espoir que tu t’habitueras à mon ambition, et que je trouverai moyen de me la faire pardonner.

J’ai traversé les États du duc de Parme et je me suis cru en 88. Des fleurs de lis, des armes, des livrées, des cha- peaux sous le bras, des talons rouges. Ma foi, cela paraît bien drôle aujourd’hui. On nous regardait dans les rues comme des animaux extraordinaires. Il y avait dans leurs regards un mélange d’effroi, de scandale, de haine, tout à fait comique. Ils ont tous les préjugés, la sottise et la poltronnerie de nos royalistes de Paris. Notre commissaire des guerres, jeune homme tout à fait aimable, passa la soirée dans une des grandes maisons de l’endroit, et nous raconta que la conversation avait roulé tout le temps sur l’arbre généalogique de chaque famille des États du duc. Pour se divertir, il leur a dit qu’il y avait dans la ville un petit-fils du maréchal de Saxe, et qu’il servait la République. Il y eut un long cri d’horreur et de stupéfaction dans l’assemblée. On n’en revenait pas, et encore n’osa-t-on pas dire devant ce jeune homme tout ce qu’on pensait d’une pareille abomination. J’en ai bien ri.

J’ai été voir dans cette bonne ville de Parme l’académie de peinture et l’immense théâtre dans le goût des anciens cirques, bâti par Farnèse. On n’y a pas joué depuis deux siècles ; il tombe en ruines. Mais il est encore admirable. À Bologne j’ai vu la galerie San-Pietri, une des plus belles collections de l’Italie. Il y a les plus beaux ouvrages de Raphaël, du Guide, du Guerchin et des Carrache. Je fus aussi visiter la tour penchée, qui a cent quarante pieds de haut, et surplombe sa base de neuf pieds ; puis la sainte Madone, espèce de planche peinte, à ce qu’ils croient, par saint Luc. Les Bolonais ont une telle vénération pour elle, qu’il n’arrive rien d’heureux à vingt lieues à la ronde qu’on ne lui en attribue le mérite. Ils lui ont bâti une superbe église sur la première pointe de l’Apennin. On y arrive par une galerie fort belle, d’une lieue et demie d’étendue. Ce sont de grandes arcades régulières, bâties par les riches particuliers qui désirent aller en paradis. Les architectes en ont fait un objet de spéculation. Ils en ont élevé qu’ils ont revendues très cher aux gens qui, à l’article de la mort, pressés de gagner la miséricorde céleste, se pressent d’en passer par toutes les conditions. C’est fort édifiant !

Toutes ces beautés classiques et religieuses ne m’ont pas empêché d’apprécier à Bologne l’excellence des mortadelles. Ne pouvant t’en envoyer, j’ai choisi pour toi une agate en camée qui m’a paru très belle, quoique ce ne soit pas un antique, et que, comme M. Jourdain, je ne sache pas très bien ce que cela signifie. Adieu, ma bonne mère, aime-moi, gronde-moi, pourvu que tes lettres soient bien longues, car je n’en trouve jamais assez.

Rester un mois et demi sans m’entretenir avec mes bons amis, mes bons frères ! n’est-ce pas là la chose la plus bizarre, la plus ridicule, la plus impardonnable qu’il soit possible d’imaginer ?… Cependant, si l’infortune a quelques droits sur les cœurs généreux, écoute, mon cher René, le récit de mes malheurs.

Le général Dupont est nommé lieutenant général commandant la droite de l’armée. Nous partons de Milan pour nous rendre à notre quartier général. À moitié chemin le général m’envoie reconnaître les avant-postes autrichiens sur le Pô, depuis l’embouchure de l’Oglio jusqu’à celle de la Chiesa et du Mincio. Je remplis de mon mieux cette mission. Je reviens à Bologne avec les détails les plus précis sur les positions et les forces de l’ennemi. Le général envoie mon rapport au général en chef. On forme le plan d’attaque d’après mes renseignements. Je dois conduire une colonne sur un des points que j’ai reconnus. Le coup est brillant et hardi… Vous allez entendre parler de moi !… La trêve va expirer ; je brûle de tomber sur les Autrichiens. Nous partons de Bologne pour nous rendre à Guastalla, petite ville sur le Pô. Le jour de l’expiration de la trêve, nous allons reconnaître les avant-postes ennemis : le général annonce à tous les chefs que nous sommes en temps de guerre : c’est le lendemain que nous devons attaquer. Nous attendons le courrier qui doit nous en confirmer l’ordre. Il arrive, mon cœur fait tic tac. Puis, je me dis : c’est pour demain ! Je vois déjà mon nom dans le journal et je saute de joie. Cependant le paquet est décacheté, on lit !… Pas du tout ! C’est une maudite prolongation d’armistice que tous les cinq cents diables emportent !

Depuis cette époque, nous sommes le bec dans l’eau, bercés tantôt de la paix, tantôt de la guerre, et fort ennuyés de tous ces retards. … Maman m’écrit que tu vas retourner passer l’hiver à Paris. Si nous ne nous battons pas à cette époque, j’irai peut-être t’y embrasser, et tu cours grand risque d’être étouffé dans cette entrevue. Car je t’aime d’une fière force et je ne suis pas une mazette. De sorte que si je t’embrasse de toutes mes forces et de toute ma tendresse, tu es un homme mort. Adieu, mon cher René, j’embrasse toi et Auguste, je présente mes respects à madame René et à madame Auguste, ainsi qu’à notre bonne maman de Courcelles, et, pour me servir de ses expressions, dis-lui que le hussard, tout extravagant qu’il est, ne cesse de penser aux bontés qu’elle voulait bien avoir pour lui. Embrasse aussi ma petite nièce Emma. Elle sera sûrement aussi étonnée d’entendre parler de moi qu’elle l’était de me voir entrer chez toi si bruyamment. Ne me tiens pas rigueur. Écris-moi.

C’est pour le coup que nous venons de faire une belle équipée ! Nous venons de rompre la trêve comme de jolis garçons que nous sommes. En trois jours nous nous sommes emparés de la Toscane et de la belle et délicieuse ville de Florence. M. de Sommariva, ses fameuses troupes, ses terribles paysans armés, tout a fui à notre approche, et nous sommes des enfonceurs de portes ouvertes.

Avec le général Dupont, commandant l’expédition, nous avons traversé l’Apennin à la tête de l’avant-garde, et maintenant nous nous reposons délicieusement sous les oliviers, les orangers, les citronniers et les palmiers qui bordent les rives de l’Arno. Cependant les Toscans insurgés se sont retranchés dans Arezzo, et tiennent en échec le général Mounier, l’un de nos généraux de division. Mais nous venons d’y envoyer du canon, et bientôt tout sera terminé.

Il n’y a rien de comique comme notre entrée à Florence. M. de Sommariva avait envoyé à notre rencontre plusieurs parlementaires, chargés de nous assurer de sa part qu’il allait désarmer les paysans qu’il avait soulevés, et qu’il nous priait de nous arrêter ; mais que si nous persistions à entrer dans Florence, il se ferait tuer sur les remparts. C’était bien parler ; mais, en dépit de ses promesses et de ses menaces, nous continuâmes notre marche. Arrivés à quelques milles de Florence, le général Dupont envoie le général Jablonowski avec un escadron de chasseurs pour reconnaître si l’ennemi défend en effet la place. Moi, qui me trouvais là assez désœuvré, je suis le général Jablonowski. Nous arrivons militairement par quatre, le sabre en main, au grand trot. Point de résistance, nous entrons dans la ville, personne pour nous arrêter. Au coin d’une rue, nous nous trouvons nez à nez avec un détachement de cuirassiers autrichiens. Nos chasseurs veulent les sabrer. L’officier autrichien s’avance vers nous chapeau bas, et nous dit que, lui et son piquet formant la garde de police, il est obligé de se retirer des derniers. Une si bonne raison nous désarme, et nous le prions poliment d’aller rejoindre bien vite le reste de l’armée autrichienne et toscane, qui se repliait sur Arezzo. Nous arrivons sur la grande place où les députés du gouvernement viennent nous rendre leurs devoirs. J’établis le quartier général dans le plus beau quartier et le plus beau palais de la ville. Je retourne vers le général Dupont. Nous faisons une entrée triomphale, et voilà une ville prise.

Le soir même, on illumine le grand Opéra, on nous garde les plus belles loges, on nous envoie de bonnes berlines pour nous y traîner, et nous voilà installés en maîtres. Le lendemain, il nous restait à prendre deux forts, garnis chacun de dix-huit pièces de canon et d’un obusier. Nous envoyons dire aux deux commandants que nous allons leur fournir toutes les voitures nécessaires à l’évacuation de leurs garnisons. Frappés d’une si terrible sommation, ils se rendent sur-le-champ, et nous voilà maîtres des deux forts. Cette capitulation nous a fait tant rire, que nous étions tentés de nous imaginer que les Autrichiens s’entendaient avec nous. Il paraît cependant qu’il n’en est rien.

Ils ont emporté et embarqué à Livourne la fameuse Vénus, et les deux plus belles filles de Niobé. J’ai été ce matin à la galerie. Elle est remplie d’une immense quantité de statues antiques toutes superbes. J’ai vu le fameux torse, la Vénus à la coquille, le Faune, le Mercure, et force empereurs et impératrices de Rome. Cette ville fourmille de beaux édifices et regorge de chefs-d’œuvre. Les ponts, les quais et les promenades sont un peu distribués comme à Paris ; mais elle a cet avantage d’être située dans un vallon admirable d’aspect et de fertilité. Ce ne sont que villas charmantes, allées de citronniers, forêts d’oliviers : juge comme tout cela nous paraît joli au sortir des Apennins !

Ça ira bien pourvu que ça dure, mais je crois que nous marcherons du côté de Ferrare si les hostilités recommencent avec les Autrichiens. Alors nous abandonnerons ces belles contrées pour retourner aux rives arides du Pô.

Tu vois, ma bonne mère, que je cours de la belle manière. Je ne veux point quitter le général Dupont, il me veut du bien. Je jouis ici de l’amitié et de la considération de ceux avec qui je vis. Le général a trois aides de camp. Le troisième est Merlin, fils du directeur. Il était aide de camp de Bonaparte, et a fait avec lui les campagnes d’Égypte. Il est capitaine dans mon régiment ; sa sœur avait épousé notre colonel peu de temps avant qu’il fût tué. Bonaparte, ne gardant plus que des aides de camp chefs de brigade, nous l’a envoyé au retour de la campagne de l’armée de réserve. C’est un fort bon enfant. Moi, je suis l’officier de correspondance attaché immédiatement au général, logeant et vivant avec lui. Je suis devenu décidément l’homme de confiance pour les missions délicates et rapides. Nous avons un état-major composé de plusieurs officiers, mais qui ne vivent point avec nous. Notre société se compose de Merlin, Morin, Decouchy, Barthélemy, frère du directeur, George La Fayette et moi. C’est avec George La Fayette que je suis le plus lié. C’est un jeune homme charmant, plein d’esprit, de franchise et de cœur. Il est sous-lieutenant au 11 régiment de hussards, et commande trente hussards de notre escorte. Nous formons ce qu’on appelle la bande joyeuse. Madame de La Fayette et sa fille sont maintenant à Chenonceaux. Notre liaison s’accroît tout naturellement de cette liaison de nos parents. Tu devrais bien y aller faire un tour. Ce voyage te distrairait, et tu en as grand besoin, ma pauvre mère. Le séjour de Nohant, depuis que je n’y suis plus, te paraît sombre. Cette idée m’afflige. Je serais le plus heureux du monde si tu ne t’ennuyais point. Nous faisons, La Fayette et moi, les plus jolis projets de réunion pour quand la paix sera venue. Nous nous voyons à Chenonceaux avec nos bonnes mères, n’ayant d’autre soin que celui de les divertir et de les dédommager des inquiétudes que nous leur avons données. Tu vois que nous conservons des idées et des sentiments humains, malgré la guerre et le carnage. Je parle bien souvent de toi avec Georges, qui me parle aussi de sa mère. Quelque bonne qu’elle puisse être, tu dois être encore meilleure et au-dessus de toute comparaison. Quant à père Deschartres, en toutes choses il est incomparable ; et puisque le voilà maire de Nohant, je le salue jusqu’à terre et l’embrasse de tout mon cœur.

02

Deux jours après ma dernière lettre (que je t’écrivis à notre second retour à Florence), le général Dupont m’envoya à Rome porter des dépêches au pape et au commandant en chef des troupes napolitaines. Je partis avec un de nos camarades nommé Charles His, Parisien, homme d’esprit et ami du général Dupont. Nous arrivâmes à Rome après trente-six heures de marche. Malgré toutes les peurs qu’on avait voulu nous faire de la fureur du peuple contre le nom français, nous ne trouvâmes qu’un extrême étonnement de voir deux Français arriver seuls et en uniforme au milieu d’une nation hostile. Notre entrée dans la ville éternelle fut très comique. Tout le peuple nous suivait en foule, et si nous eussions voulu, durant notre séjour, nous montrer pour de l’argent, nous eussions fait fortune. La curiosité était telle, que tout le monde courait après nous dans les rues. Nous nous sommes convaincus que les Romains sont les meilleures gens du monde, et que les exactions commises par certains dilapidateurs nous avaient seules attiré leur inimitié. Nous n’avons qu’à nous louer de leurs procédés envers nous.

Le saint père nous a reçus avec les marques les moins équivoques d’amitié et de considération, et nous repartons ce matin pour l’armée extrêmement satisfaits de notre voyage. Nous avons vu tout ce qu’il est possible d’admirer, tant en antiques qu’en modernes. Comme j’ai un grand goût pour les escalades, je me suis amusé à grimper en dehors de la boule de la coupole de Saint-Pierre. Quand j’ai été redescendu, on m’a dit que presque tous les Anglais qui venaient à Rome en faisaient autant, ce qui n’a pas laissé de me convaincre de la sagesse de mon entreprise.

Adieu, ma bonne mère, on m’appelle pour monter en voiture. Adieu, Rome ! Je t’embrasse de toute mon âme.

Tu as dû voir, ma bonne mère, au style prudent de ma dernière lettre, que je t’écrivais avec la certitude d’être lu une demi-heure après par le secrétaire d’État, monsignor Consalvi, qui, avec un petit air de confiance et d’amitié, ne laissait pas de nous espionner de tout son pouvoir. Nous n’étions pourtant allés à Rome que pour porter deux lettres : l’une au pape, pour lui demander la mise en liberté des personnes détenues pour opinions politiques, et l’autre au commandant en chef des forces napolitaines, pour qu’il notifiât à son gouvernement que nous redemandions le général Dumas et M. Dolomieu, et que, dans le cas d’un refus, les baïonnettes françaises étaient toutes prêtes à faire leur office. Quoique nous ne fussions absolument que des porteurs de dépêches, on nous crut envoyés pour exciter une insurrection et armer les jacobins. Dans cette belle persuasion, on nous campa sur le dos deux officiers napolitains qui, sous prétexte de nous faire respecter, ne nous quittaient non plus que nos ombres. On nous entoura de pièges et d’espions, on fit renforcer la garnison ; le bruit courut parmi le peuple que les Français allaient arriver. C’était une rumeur du diable. Le roi de Sardaigne, qui était à Naples, se sauva sur-le-champ en Sicile. Le secrétaire d’État tremblait de nous voir dans Rome. Il nous répétait sans cesse, pour nous faire peur, qu’il craignait que nous ne fussions assassinés, et qu’il serait prudent à nous de quitter nos uniformes. Nous lui répondions qu’aucune espèce de crainte ne pouvait nous décider à changer de costume, et que, quant aux assassins, nous étions plus méchants qu’eux, que le premier qui nous approcherait était un homme mort. Pour nous effrayer davantage, on fit arrêter avec ostentation le soir, à notre porte, des gens armés de grands poignards fort bêtes. Nous vîmes bien que tout cela était une comédie, et nous n’en restâmes pas moins à attendre paisiblement la réponse du roi de Naples, que M. de Damas, général en chef, nous disait devoir arriver incessamment. Nous restâmes douze jours à les attendre, et pendant ce temps nous vînmes à bout par notre conduite et nos manières de nous attirer la bienveillance générale. Nous reçûmes et rendîmes la visite de tous les ambassadeurs. Nous fîmes une visite d’après-midi au pape. C’est là que mon grand uniforme et celui de mon camarade, qui est aussi dans les hussards, firent tout leur effet. Le pape, dès que nous entrâmes, se leva de son siège, nous serra les mains, nous fit asseoir à sa droite et à sa gauche. Puis nous eûmes avec lui une con- versation très grave et très intéressante sur la pluie et le beau temps. Au bout d’un quart d’heure, après qu’il se fut bien informé de nos âges respectables, de nos noms et de nos grades, nous lui présentâmes nos respects : il nous serra la main de nouveau, en nous demandant notre amitié, que nous eûmes la bonté de lui accorder, et nous nous séparâmes fort contents les uns des autres. Il était temps, car je commençais à pouffer de rire de nous voir, mon camarade et moi, deux vauriens de hussards, assis majestueusement à la droite et à la gauche du pape. C’eût été un vrai Calvaire s’il y eût eu un bon larron.

Le lendemain nous fûmes présentés chez la duchesse Lanti. Il y avait un monde énorme. J’y rencontrai le vieux chevalier de Bernis et le jeune Talleyrand, aide de camp du général Damas. Je renouvelai connaissance avec M. de Bernis, et je me mis à causer avec lui de Paris et du monde entier. Ma liaison avec ces deux personnages fit un grand effet dans l’esprit des Romains et des Romaines, et c’est à cela seulement qu’ils voulurent bien reconnaître que nous n’étions pas des brigands venus pour mettre le feu aux quatre coins de la ville éternelle.

La manière dont nous nous gobergions leur donna aussi une grande idée de notre mérite. Le général Dupont nous avait donné beaucoup d’argent pour représenter dignement la nation française, et nous nous en acquittâmes le mieux du monde. Nous avions voitures, loges, chevaux, concerts chez nous et dîners fins. On ne nous traitait plus que d’excellences. C’était fort divertissant, et nous avons si bien fait que nous revenons sans un sou. Cette fois nous avons servi la patrie fort commodément, mais nous laissons aux Romains une grande admiration pour notre magnificence, et aux pauvres une grande reconnaissance pour notre libéralité. Ce dernier point est aussi un plaisir de prince, et c’est le plus doux, à coup sûr.

Le secrétaire d’État nous décocha la gracieuseté de nous envoyer le plus savant antiquaire de Rome pour nous montrer toutes les merveilles. J’en ai tant vu que j’en suis hébété. Tous les originaux de nos beaux ouvrages, et puis toutes les vieilles masures devant lesquelles il est de bon ton de se pâmer d’aise. J’avoue qu’elles m’ont fort ennuyé, et qu’en dépit de l’enthousiasme des vieux Romains, je préfère Saint-Pierre de Rome à tous ces amas de vieilles briques. J’ai pourtant vu avec intérêt la grotte de la nymphe Égérie et les débris du pont sur lequel se battit Horatius Coclès, brave officier de hussards dans son temps.

Enfin la nouvelle de la reprise des hostilités vint mettre un terme à nos grandeurs. Nous écrivîmes à M. de Damas que le désir de rejoindre nos drapeaux ne nous permettait pas d’attendre plus longtemps la réponse du roi de Naples, et nous partîmes accompagnés de nos deux surveillants, les deux officiers napolitains, qui ne nous quittèrent qu’à nos avant-postes. M. de Damas, en nous faisant les adieux les plus aimables, nous avait remerciés de la manière dont nous nous étions comportés.

Nous venons d’arriver à Bologne après trois jours et trois nuits de marche, et pendant qu’on attelle nos chevaux, je m’entretiens avec toi. Le général Dupont est de l’autre côté du Pô. Demain je serai près de lui. Maintenant j’espère que nous irons à Venise. Cela dépendra de nos succès. Quant à moi, j’ai la certitude que nous battrons partout l’ennemi. Notre nom porte avec lui l’épouvante depuis la bataille de Marengo.

On parle cependant vaguement d’un nouvel armistice, et les armées n’ont encore fait aucun mouvement directement hostile.

Ma bonne mère, que je regrette donc que nous n’ayons pas vu Rome ensemble ! Tu sais que dans mon enfance c’était notre rêve ! À tout ce que je voyais de beau, je pen- sais à toi, et mon plaisir était diminué par la pensée que tu ne le partageais pas. Adieu, je t’aime et t’embrasse de toute mon âme. On m’appelle pour monter en voiture. Je voudrais toujours causer avec toi, et je vais ne penser qu’à toi de Bologne à Casal-Maggiore.

J’embrasse l’ami Deschartres. Dis-lui que j’ai vu les ruines des maisons d’Horace et de Virgile, et le buste de Cicéron, et que j’ai dit à ces mânes illustres : « Messieurs, je vous ai expliqués avec mon ami Deschartres, et vos œuvres sublimes m’ont valu plus d’un « Travaillez donc, vous rêvez ! »

Un immense jardin botanique m’a rappelé aussi mon cher précepteur, et si, comme un sot que je suis, je n’y ai rien trouvé d’intéressant en pétales, tiges et étamines, du moins j’y ai trouvé le souvenir de mon ancien et véritable ami. Plante-t-il toujours beaucoup de choux ? Je décoiffe ma bonne et je l’embrasse de tout mon cœur.

Qu’il y a longtemps, ma bonne mère, que je n’ai eu le plaisir de m’entretenir avec toi ! Tu vas me dire : À qui la faute ? En vérité, ce n’est pas trop la mienne. Depuis que nous sommes à Asola, nous ne faisons que courir pour reconnaître les postes ennemis. À peine rentrés, nous trouvons une société bruyante et joyeuse dont les rires et les ébats se prolongent bien avant dans la nuit. On se couche excédé de fatigue, et le lendemain on recommence. Tu vas me gronder et me dire que je ferais sagement de me coucher de bonne heure. Mais si tu étais de la trempe d’un soldat, tu saurais que la fatigue engendre l’excitation et que notre métier n’amène le sang-froid que quand le danger est présent. En toute autre circonstance, nous sommes fous, et nous avons besoin de l’être.

Et puis, j’avais à te dire une bonne nouvelle, dont je viens seulement d’avoir la certitude. Morin me l’avait annoncée comme très prochaine, et le général vient de me la confirmer, en me faisant cadeau d’un brevet d’aide-de-camp, d’un plumet jaune et d’une belle écharpe rouge à franges d’or.

Ainsi me voilà aide de camp du lieutenant général Dupont, et c’est ainsi qu’il faut me qualifier sur l’adresse de tes lettres, pour qu’elles me parviennent plus vite. Le nouveau règlement lui accorde trois aides de camp. Me voilà enfin dans un poste charmant, considéré, estimé, aimé… Oui ! aimé d’une bien aimable et bien charmante femme, et il ne me manque pour être parfaitement heureux ici que ta présence… Il est vrai que c’est beaucoup !

Tu sauras donc que, comme la lieutenance Dupont et la division Watrin sont réunies ici, nous formons tous les soirs des réunions dans lesquelles madame Watrin, éclatante de jeunesse et de beauté, brille comme une étoile. Pourtant ce n’est pas elle ! Une étoile d’un feu plus doux luit pour moi.

Tu sais qu’à Milan j’ai été amoureux. Tu l’as deviné, parce que je ne te l’ai pas dit. Je croyais parfois être aimé, et puis je voyais ou je croyais voir que je ne l’étais pas. Je cherchais à m’étourdir, je partis, n’y voulant plus songer.

Cette femme charmante est ici, et nous nous parlions peu. Nous nous regardions à peine. J’avais comme du dépit, quoique ce ne soit guère dans ma nature. Elle me montrait de la fierté, quoiqu’elle ait le cœur tendre et passionné. Ce matin, pendant le déjeuner, on entendit tirer au loin le canon. Le général me dit de monter aussitôt à cheval et d’aller voir ce qui se passait. Je me lève, et en deux sauts je dégringole l’escalier et cours à l’écurie. Au moment de monter à cheval je me retourne et vois derrière moi cette chère femme, rouge, embarrassée, et jetant sur moi un long regard exprimant la crainte, l’intérêt, l’amour… J’allais répondre à tout cela en lui sautant au cou, mais au milieu de la cour c’était impossible. Je me bornai à lui serrer tendrement la main en sautant sur mon noble coursier, qui, plein d’ardeur et d’audace, fit trois caracoles magnifiques en s’élançant sur la route. Je fus bientôt au poste d’où partait le bruit. J’y trouve les Autrichiens repoussés dans une escarmouche qu’ils étaient venus engager avec nous. J’en revins porter la nouvelle au général. Elle était encore là. Ah ! comme je fus reçu ! et comme le dîner fut riant, aimable ! comme elle eut pour moi de délicates attentions !

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