Read here

Consuelo (Hetzel, illustré 1855)

George Sand · 1855 · Free in the US

343,870 words · about 24 h 5 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1855 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Consuelo_(Hetzel,_illustré_1855)&action=history). · Wikisource contributors

Text from Wikisource and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
George Sand
Language
French
Published
1855
Length
343,870 words · about 24 h 5 min
Sections
107 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (107)
  1. Notice about 4 min
  2. Chapitre 01 about 6 min
  3. Chapitre 02 about 14 min
  4. Chapitre 03 about 8 min
  5. Chapitre 04 about 10 min
  6. Chapitre 05 about 17 min
  7. Chapitre 06 about 8 min
  8. Chapitre 07 about 9 min
  9. Chapitre 08 about 11 min
  10. Chapitre 09 about 5 min
  11. Chapitre 10 about 9 min
  12. Chapitre 11 about 9 min
  13. Chapitre 12 about 8 min
  14. Chapitre 13 about 18 min
  15. Chapitre 14 about 15 min
  16. Chapitre 15 about 9 min
  17. Chapitre 16 about 12 min
  18. Chapitre 17 about 17 min
  19. Chapitre 18 about 13 min
  20. Chapitre 19 about 10 min
  21. Chapitre 20 about 17 min
  22. Chapitre 21 about 11 min
  23. Chapitre 22 about 8 min
  24. Chapitre 23 about 11 min
  25. Chapitre 24 about 12 min
  26. Chapitre 25 about 11 min
  27. Chapitre 26 about 13 min
  28. Chapitre 27 about 10 min
  29. Chapitre 28 about 21 min
  30. Chapitre 29 about 13 min
  31. Chapitre 30 about 17 min
  32. Chapitre 31 about 11 min
  33. Chapitre 32 about 7 min
  34. Chapitre 33 about 6 min
  35. Chapitre 34 about 9 min
  36. Chapitre 35 about 8 min
  37. Chapitre 36 about 18 min
  38. Chapitre 37 about 13 min
  39. Chapitre 38 about 10 min
  40. Chapitre 39 about 13 min
  41. Chapitre 40 about 14 min
  42. Chapitre 41 about 14 min
  43. Chapitre 42 about 6 min
  44. Chapitre 43 about 10 min
  45. Chapitre 44 about 11 min
  46. Chapitre 45 about 17 min
  47. Chapitre 46 about 9 min
  48. Chapitre 47 about 13 min
  49. Chapitre 48 about 11 min
  50. Chapitre 49 about 10 min
  51. Chapitre 50 about 14 min
  52. Chapitre 51 about 14 min
  53. Chapitre 52 about 12 min
  54. Chapitre 53 about 10 min
  55. Chapitre 54 about 22 min
  56. Chapitre 55 about 16 min
  57. Chapitre 56 about 15 min
  58. Chapitre 57 about 12 min
  59. Chapitre 58 about 17 min
  60. Chapitre 59 about 13 min
  61. Chapitre 60 about 16 min
  62. Chapitre 61 about 24 min
  63. Chapitre 62 about 11 min
  64. Chapitre 63 about 9 min
  65. Chapitre 64 about 12 min
  66. Chapitre 65 about 10 min
  67. Chapitre 66 about 10 min
  68. Chapitre 67 about 14 min
  69. Chapitre 68 about 19 min
  70. Chapitre 69 about 14 min
  71. Chapitre 70 about 16 min
  72. Chapitre 71 about 18 min
  73. Chapitre 72 about 30 min
  74. Chapitre 73 about 14 min
  75. Chapitre 74 about 11 min
  76. Chapitre 75 about 19 min
  77. Chapitre 76 about 12 min
  78. Chapitre 77 about 13 min
  79. Chapitre 78 about 12 min
  80. Chapitre 79 about 14 min
  81. Chapitre 80 about 12 min
  82. Chapitre 81 about 8 min
  83. Chapitre 82 about 15 min
  84. Chapitre 83 about 11 min
  85. Chapitre 84 about 12 min
  86. Chapitre 85 about 13 min
  87. Chapitre 86 about 19 min
  88. Chapitre 87 about 29 min
  89. Chapitre 88 about 18 min
  90. Chapitre 89 about 14 min
  91. Chapitre 90 about 13 min
  92. Chapitre 91 about 12 min
  93. Chapitre 92 about 19 min
  94. Chapitre 93 about 17 min
  95. Chapitre 94 about 17 min
  96. Chapitre 95 about 18 min
  97. Chapitre 96 about 16 min
  98. Chapitre 97 about 21 min
  99. Chapitre 98 about 17 min
  100. Chapitre 99 about 17 min
  101. Chapitre 100 about 17 min
  102. Chapitre 101 about 20 min
  103. Chapitre 102 about 22 min
  104. Chapitre 103 about 14 min
  105. Chapitre 104 about 15 min
  106. Chapitre 105 about 16 min
  107. Conclusion about 10 min

Continue:

Notice

CONSUELO

-

Ce long roman de Consuelo, suivi de la Comtesse de Rudolstadt et accompagné, lors de sa publication dans la Revue indépendante, de deux notices sur Jean Ziska et Procope le Grand, forme un tout assez important comme appréciation et résumé de mœurs historiques. Le roman n’est pas bien conduit. Il va souvent un peu à l’aventure, a-t-on dit ; il manque de proportion. C’est l’opinion de mes amis, et je la crois fondée. Ce défaut, qui ne consiste pas dans un décousu, mais dans une sinuosité exagérée d’événements, a été l’effet de mon infirmité ordinaire : l’absence de plan. Je le corrige ordinairement beaucoup quand l’ouvrage, terminé, est entier dans mes mains. Mais la grande consommation de livres nouveaux qui s’est faite de 1835 à 1845 particulièrement, la concurrence des journaux et des revues, l’avidité des lecteurs, complice de celle des éditeurs, ce furent là des causes de production rapide et de publication pour ainsi dire forcée. Je m’intéressais vivement au succès de la Revue indépendante, fondée par mes amis Pierre Leroux et Louis Viardot, continuée par mes amis Ferdinand François et Pernet. J’avais commencé Consuelo avec le projet de ne faire qu’une nouvelle. Ce commencement plut, et on m’engagea à le développer, en me faisant pressentir tout ce que le dix-huitième siècle offrait d’intérêt sous le rapport de l’art, de la philosophie et du merveilleux, trois éléments produits par ce siècle d’une façon très-hétérogène en apparence, et dont le lien était cependant curieux et piquant à établir sans trop de fantaisie.

Dès lors, j’avançai dans mon sujet, au jour le jour, lisant beaucoup et produisant aussitôt, pour chaque numéro de la Revue (car on me priait de ne pas m’interrompre), un fragment assez considérable.

Je sentais bien que cette manière de travailler n’était pas normale et offrait de grands dangers ; ce n’était pas la première fois que je m’y étais laissé entraîner ; mais, dans un ouvrage d’aussi longue haleine et appuyé sur tant de réalités historiques, l’entreprise était téméraire. La première condition d’un ouvrage d’art, c’est le temps et la liberté. Je parle ici de la liberté qui consiste à revenir sur ses pas quand on s’aperçoit qu’on a quitté son chemin pour se jeter dans une traverse ; je parle du temps qu’il faudrait se réserver pour abandonner les sentiers hasardeux et retrouver la ligne droite. L’absence de ces deux sécurités, crée à l’artiste une inquiétude fiévreuse, parfois favorable à l’inspiration, parfois périlleuse pour la raison, qui, en somme, doit enchaîner le caprice, quelque carrière qui lui soit donnée dans un travail de ce genre.

Ma réflexion condamne donc beaucoup cette manière de produire. Qu’on travaille aussi vite qu’on voudra et qu’on pourra : le temps ne fait rien à l’affaire ; mais entre la création spontanée et la publication, il faudrait absolument le temps de relire l’ensemble et de l’expurger des longueurs qui sont précisément l’effet ordinaire de la précipitation. La fièvre est bonne, mais la conscience de l’artiste a besoin de passer en revue, à tête reposée, avant de les raconter tout haut, les songes qui ont charmé sa divagation libre et solitaire.

Je me suis donc presque toujours abstenue depuis, d’agir avec cette complaisance mal entendue pour les autres et pour soi, et mes amis se sont aperçus d’une seconde manière, plus sobre et mieux digérée, dont je m’étais fait la promesse à moi-même, en courant à travers champs après la voyageuse Consuelo. Je sentais là un beau sujet, des types puissants, une époque et des pays semés d’accidents historiques, dont le côté intime était précieux à explorer ; et j’avais regret de ne pouvoir reprendre mon itinéraire et choisir mes étapes, à mesure que j’avançais au hasard, toujours frappée et tentée par des horizons nouveaux.

Il y a dans Consuelo et dans la Comtesse de Rudolstadt, des matériaux pour trois ou quatre bons romans. Le défaut, c’est d’avoir entassé trop de richesses brutes dans un seul. Ces richesses me venaient à foison dans les lectures dont j’accompagnais mon travail. Il y avait là plus d’une mine à explorer, et je ne pouvais résister au désir de puiser un peu dans chacune, au risque de ne pas classer bien sagement mes conquêtes.

Tel qu’il est, l’ouvrage a de l’intérêt et, contre ma coutume quand il s’agit de mes ouvrages, j’en conseille la lecture. On y apprendra beaucoup de choses qui ne sont pas nouvelles pour les gens instruits, mais qui, par leur rapprochement, jettent une certaine lumière sur les préoccupations et, par conséquent, sur l’esprit du siècle de Marie-Thérèse et de Frédéric, de Voltaire et de Cagliostro : siècle étrange, qui commence par des chansons, se développe dans des conspirations bizarres, et aboutit, par des idées profondes, à des révolutions formidables !

Que l’on fasse bon marché de l’intrigue et de l’invraisemblance de certaines situations ; que l’on regarde autour de ces gens et de ces aventures de ma fantaisie, on verra un monde où je n’ai rien inventé, un monde qui a existé et qui a été beaucoup plus fantastique que mes personnages et leurs vicissitudes : de sorte que je pourrais dire que ce qu’il y a de plus impossible dans mon livre, est précisément ce qui s’est passé dans la réalité des choses.

Chapitre 01

« Oui, oui, Mesdemoiselles, hochez la tête tant qu’il vous plaira ; la plus sage et la meilleure d’entre vous, c’est… Mais je ne veux pas le dire ; car c’est la seule de ma classe qui ait de la modestie, et je craindrais, en la nommant, de lui faire perdre à l’instant même cette rare vertu que je vous souhaite…

— In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti, chanta la Costanza d’un air effronté.

— Amen, chantèrent en chœur toutes les autres petites filles.

— Vilain méchant ! dit la Clorinda en faisant une jolie moue, et en donnant un petit coup du manche de son éventail sur les doigts osseux et ridés que le maître de chant laissait dormir allongés sur le clavier muet de l’orgue.

— À d’autres ! dit le vieux professeur, de l’air profondément désabusé d’un homme qui, depuis quarante ans, affronte six heures par jour toutes les agaceries et toutes les mutineries de plusieurs générations d’enfants femelles. Il n’en est pas moins vrai, ajouta-t-il en mettant ses lunettes dans leur étui et sa tabatière dans sa poche, sans lever les yeux sur l’essaim railleur et courroucé, que cette sage, cette docile, cette studieuse, cette attentive, cette bonne enfant, ce n’est pas vous, signora Clorinda ; ni vous, signora Costanza ; ni vous non plus, signora Zulietta ; et la Rosina pas davantage, et Michela encore moins…

— En ce cas, c’est moi… — Non, c’est moi… — Pas du tout, c’est moi ? — Moi ! — Moi ! s’écrièrent de leurs voix flûtées ou perçantes une cinquantaine de blondines ou de brunettes, en se précipitant comme une volée de mouettes crieuses sur un pauvre coquillage laissé à sec sur la grève par le retrait du flot. »

Le coquillage, c’est-à-dire le maestro (et je soutiens qu’aucune métaphore ne pouvait être mieux appropriée à ses mouvements anguleux, à ses yeux nacrés, à ses pommettes tachetées de rouge, et surtout aux mille petites boucles blanches, raides et pointues de la perruque professorale) ; le maestro, dis-je, forcé par trois fois de retomber sur la banquette après s’être levé pour partir, mais calme et impassible comme un coquillage bercé et endurci dans les tempêtes, se fit longtemps prier pour dire laquelle de ses élèves méritait les éloges dont il était toujours si avare, et dont il venait de se montrer si prodigue. Enfin, cédant comme à regret à des prières que provoquait sa malice, il prit le bâton doctoral dont il avait coutume de marquer la mesure, et s’en servit pour séparer et resserrer sur deux files son troupeau indiscipliné. Puis avançant d’un air grave entre cette double haie de têtes légères, il alla se poser dans le fond de la tribune de l’orgue, en face d’une petite personne accroupie sur un gradin. Elle, les coudes sur ses genoux, les doigts dans ses oreilles pour n’être pas distraite par le bruit, étudiait sa leçon à demi-voix pour n’être incommode à personne, tortillée et repliée sur elle-même comme un petit singe ; lui, solennel et triomphant, le jarret et le bras tendus, semblable au berger Pâris adjugeant la pomme, non à la plus belle, mais à la plus sage.

« Consuelo ? l’Espagnole ? » s’écrièrent tout d’une voix les jeunes choristes, d’abord frappées de surprise. Puis un éclat de rire universel, homérique, fit monter enfin le rouge de l’indignation et de la colère au front majestueux du professeur.

La petite Consuelo, dont les oreilles bouchées n’avaient rien entendu de tout ce dialogue, et dont les yeux distraits erraient au hasard sans rien voir, tant elle était absorbée par son travail, demeura quelques instants insensible à tout ce tapage. Puis enfin, s’apercevant de l’attention dont elle était l’objet, elle laissa tomber ses mains de ses oreilles sur ses genoux, et son cahier de ses genoux à terre ; elle resta ainsi pétrifiée d’étonnement, non confuse, mais un peu effrayée, et finit par se lever pour regarder derrière elle si quelque objet bizarre ou quelque personnage ridicule n’était point, au lieu d’elle, la cause de cette bruyante gaîté.

« Consuelo, lui dit le maestro en la prenant par la main sans s’expliquer davantage, viens là, ma bonne fille, chante-moi le Salve Regina de Pergolèse, que tu apprends depuis quinze jours, et que la Clorinda étudie depuis un an. »

Consuelo, sans rien répondre, sans montrer ni crainte, ni orgueil, ni embarras, suivit le maître de chant jusqu’à l’orgue, où il se rassit et, d’un air de triomphe, donna le ton à la jeune élève. Alors Consuelo, avec simplicité et avec aisance, éleva purement, sous les profondes voûtes de la cathédrale, les accents de la plus belle voix qui les eût jamais fait retentir. Elle chanta le Salve Regina sans faire une seule faute de mémoire, sans hasarder un son qui ne fût complétement juste, plein, soutenu ou brisé à propos ; et suivant avec une exactitude toute passive les instructions que le savant maître lui avait données, rendant avec ses facultés puissantes les intentions intelligentes et droites du bonhomme, elle fit, avec l’inexpérience et l’insouciance d’un enfant, ce que la science, l’habitude et l’enthousiasme n’eussent pas fait faire à un chanteur consommé : elle chanta avec perfection. « C’est bien, ma fille, lui dit le vieux maître toujours sobre de compliments. Tu as étudié avec attention et tu as chanté avec conscience. La prochaine fois tu me répéteras la cantate de Scarlati que je t’ai enseignée.

— Si Signor professore, répondit Consuelo. À présent je puis m’en aller ?

— Oui, mon enfant. , la leçon est finie. »

Consuelo mit dans un petit panier ses cahiers, ses crayons, et son petit éventail de papier noir, inséparable jouet de l’Espagnole aussi bien que de la Vénitienne, et dont elle ne se servait presque jamais, bien qu’elle l’eût toujours auprès d’elle. Puis elle disparut derrière les tuyaux de l’orgue, descendit avec la légèreté d’une souris l’escalier mystérieux qui ramène à l’église, s’agenouilla un instant en traversant la nef du milieu, et, au moment de sortir, trouva auprès du bénitier un beau jeune seigneur qui lui tendit le goupillon en souriant. Elle en prit ; et, tout en le regardant droit au visage avec l’aplomb d’une petite fille qui ne se croit point et se ne sent point encore femme, elle mêla son signe de croix et son remercîment d’une si plaisante façon, que le jeune seigneur se prit à rire tout à fait. Consuelo se mit à rire aussi ; et tout à coup, comme si elle se fût rappelé qu’on l’attendait, elle prit sa course, et franchit le seuil de l’église, les degrés et le portique en un clin d’œil.

Cependant le professeur remettait pour la seconde fois ses lunettes dans la vaste poche de son gilet, et s’adressant aux écolières silencieuses : « Honte à vous ! mes belles demoiselles, leur disait-il. Cette petite fille, la plus jeune d’entre vous, la plus nouvelle dans ma classe, est seule capable de chanter proprement un solo ; et dans les chœurs, quelque sottise que vous fassiez autour d’elle, je la retrouve toujours aussi ferme et aussi juste qu’une note de clavecin. C’est qu’elle a du zèle, de la patience, et ce que vous n’avez pas et que vous n’aurez jamais, toute tant que vous êtes, de la conscience !

— Ah ! voilà son grand mot lâché ! s’écria la Costanza dès qu’il fut sorti. Il ne l’avait dit que trente-neuf fois durant la leçon, et il ferait une maladie s’il n’arrivait à la quarantième.

– Belle merveille que cette Consuelo fasse des progrès ! dit la Zulietta. Elle est si pauvre ! elle ne songe qu’à se dépêcher d’apprendre quelque chose pour aller gagner son pain.

— On m’a dit que sa mère était une Bohémienne, ajouta la Michelina, et que la petite a chanté dans les rues et sur les chemins avant de venir ici. On ne saurait nier qu’elle a une belle voix ; mais elle n’a pas l’ombre d’intelligence, cette pauvre enfant ! Elle apprend par cœur, elle suit servilement les indications du professeur, et puis ses bons poumons font le reste.

– Qu’elle ait les meilleurs poumons et la plus grande intelligence par-dessus le marché, dit la belle Clorinda, je ne voudrais pas lui disputer ces avantages s’il me fallait échanger ma figure contre la sienne.

— Vous n’y perdriez déjà pas tant ! reprit Costanza, qui ne mettait pas beaucoup d’entraînement à reconnaître la beauté de Clorinda.

– Elle n’est pas belle non plus, dit une autre. Elle est jaune comme un cierge pascal, et ses grands yeux ne disent rien du tout ; et puis toujours si mal habillée. Décidément c’est une laideron.

– Pauvre fille ! c’est bien malheureux pour elle, tout cela : point d’argent, et point de beauté !

C’est ainsi qu’elles terminèrent le panégyrique de Consuelo, et qu’elles se consolèrent en la plaignant, de l’avoir admirée tandis qu’elle chantait.

Chapitre 02

Ceci se passait à Venise il y a environ une centaine d’années, dans l’église des Mendicanti, où le célèbre maestro Porpora venait d’essayer la répétition de ses grandes vêpres en musique, qu’il devait y diriger le dimanche suivant, jour de l’Assomption. Les jeunes choristes qu’il avait si vertement gourmandées étaient des enfants de ces scuole, où elles étaient instruites aux frais de l’État, pour être par lui dotées ensuite, soit pour le mariage, soit pour le cloître, dit Jean-Jacques Rousseau, qui admira leurs voix magnifiques vers la même époque, dans cette même église. Lecteur, tu ne te rappelles que trop ces détails, et un épisode charmant raconté par lui à ce propos dans le livre des Confessions. Je n’aurai garde de transcrire ici ces adorables pages, après lesquelles tu ne pourrais certainement pas te résoudre à reprendre les miennes ; et bien autant ferais-je à ta place, ami lecteur. J’espère donc que tu n’as pas en ce moment les Confessions sous la main, et je poursuis mon conte.

Toutes ces jeunes personnes n’étaient pas également pauvres, et il est bien certain que, malgré la grande intégrité de l’administration, quelques-unes se glissaient là, pour lesquelles c’était plutôt une spéculation qu’une nécessité de recevoir, aux frais de la République, une éducation d’artiste et des moyens d’établissement. C’est pourquoi quelques-unes se permettaient d’oublier les saintes lois de l’égalité, grâce auxquelles on les avait laissées s’asseoir furtivement sur les mêmes bancs que leurs pauvres sœurs. Toutes aussi ne remplissaient pas les vues austères que la République avait sur leur sort futur. Il s’en détachait bien quelqu’une de temps en temps, qui, ayant profité de l’éducation gratuite, renonçait à la dot pour chercher ailleurs une plus brillante fortune. L’administration, croyant que cela était inévitable, avait quelquefois admis aux cours de musique les enfants des pauvres artistes dont l’existence nomade ne permettait pas un bien long séjour à Venise. De ce nombre était la petite Consuelo. Née en Espagne, et arrivée de là en Italie en passant par Saint-Petersbourg, Constantinople, Mexico, ou Arkangel ou par toute autre route encore plus directe à l’usage des seuls Bohémiens.

Bohémienne, elle ne l’était pourtant que de profession et par manière de dire ; car de race, elle n’était ni Gitana ni Indoue, non plus qu’Israélite en aucune façon. Elle était de bon sang espagnol, sans doute mauresque à l’origine, car elle était passablement brune, et toute sa personne avait une tranquillité qui n’annonçait rien des races vagabondes. Ce n’est point que de ces races-là je veuille médire. Si j’avais inventé le personnage de Consuelo, je ne prétends point que je ne l’eusse fait sortir d’Israël, ou de plus loin encore ; mais elle était formée de la côte d’Ismaël, tout le révélait dans son organisation. Je ne l’ai point vue, car je nai pas encore cent ans, mais on me l’a affirmé, et je n’y puis contredire. Elle n’avait pas cette pétulance fébrile interrompue par des accès de langueur apathique qui distingue les zingarelle. Elle n’avait pas la curiosité insinuante et la mendicité tenace d’une ebbrea indigente. Elle était aussi calme que l’eau des lagunes, et en même temps aussi active que les gondoles légères qui en sillonnent incessamment la face.

Comme elle grandissait beaucoup, et que sa mère était fort misérable, elle portait toujours ses robes trop courtes d’une année ; ce qui donnait à ses longes jambes de quatorze ans, habituées à se montrer en public, une sorte de grâce sauvage et d’allure franche qui faisait plaisir et pitié à voir. Si son pied était petit, on ne le pouvait dire, tant il était mal chaussé. En revanche, sa taille, prise dans des corps devenus trop étroits et craqués à toutes les coutures, était svelte et flexible comme un palmier, mais sans forme, sans rondeur, sans aucune séduction. La pauvre fille n’y songeait guère, habituée qu’elle était à s’entendre traiter de guenon, de cédrat, et de moricaude, par les blondes, blanches et replètes filles de l’Adriatique. Son visage tout rond, blême et insignifiant, n’eût frappé personne, si ses cheveux courts, épais et rejetés derrière ses oreilles, en même temps que son air sérieux et indifférent à toutes les choses extérieures, ne lui eussent donné une certaine singularité peu agréable. Les figures qui ne plaisent pas perdent de plus en plus la faculté de plaire. L’être qui les porte, indifférent aux autres, le devient à lui-même, et prend une négligence de physionomie qui éloigne de plus en plus les regards. La beauté s’observe, s’arrange, se soutient, se contemple, et se pose pour ainsi dire sans cesse dans un miroir imaginaire placé devant elle. La laideur s’oublie et se laisse aller. Cependant il en est de deux sortes : l’une qui souffre et proteste sans cesse contre la réprobation générale par une habitude de rage et d’envie : ceci est la vraie, la seule laideur ; l’autre, ingénue, insouciante, qui prend son parti, qui n’évite et ne provoque aucun jugement, et qui gagne le cœur tout en choquant les yeux : c’était la laideur de Consuelo. Les personnes généreuses qui s’intéressaient à elle regrettaient d’abord qu’elle ne fût pas jolie ; et puis, se ravisant, elles disaient, en lui prenant la tête avec cette familiarité qu’on n’a pas pour la beauté : « Eh bien, toi, tu as la mine d’une bonne créature ; » et Consuelo était fort contente, bien qu’elle n’ignorât point que cela voulait dire : « Tu n’as rien de plus. »

Cependant le jeune et beau seigneur qui lui avait offert de l’eau bénite resta auprès de la coupe lustrale, jusqu’à ce qu’il eût vu défiler l’une après l’autre jusqu’à la dernière des scolari. Il les regarda toutes avec attention, et lorsque la plus belle, la Clorinda, passa près de lui, il lui donna l’eau bénite avec ses doigts, afin d’avoir le plaisir de toucher les siens. La jeune fille rougit d’orgueil, et passa outre, en lui jetant ce regard, mêlé de honte et d’audace, qui n’est l’expression ni de la fierté ni de la pudeur.

Dès qu’elles furent rentrées dans l’intérieur du couvent, le galant patricien revint sous la nef, et abordant le professeur qui descendait plus lentement de la tribune : « Par le corps de Bacchus ! vous allez me dire, mon cher maître, s’écria-t-il, laquelle de vos élèves a chanté le Salve Regina.

— Et pourquoi voulez-vous le savoir, comte Zustiniani ? répondit le professeur en sortant avec lui de l’église.

— Pour vous en faire mon compliment, reprit le patricien. Il y a longtemps que je suis, non-seulement vos vêpres, mais jusqu’à vos exercices ; car vous savez combien je suis dilettante de musique sacrée. Eh bien, voici la première fois que j’entends chanter du Pergolèse d’une manière aussi parfaite ; et quant à la voix, c’est certainement la plus belle que j’aie rencontrée dans ma vie.

— Par le Christ ! je le crois bien ! répliqua le profeseur en savourant une large prise de tabac avec complaisance et dignité.

— Dites-moi donc le nom de la créature céleste qui m’a jeté dans de tels ravissements. Malgré vos sévérités et vos plaintes continuelles, on peut dire que vous avez fait de votre école une des meilleures de toute l’Italie ; vos chœurs sont excellents, et vos solos fort estimables ; mais la musique que vous faites exécuter est si grande, si austère, que bien rarement de jeunes filles peuvent en faire sentir toutes les beautés…

— Elles ne les font point sentir, dit le professeur avec tristesse, parce qu’ ne les sentent point elles-mêmes ! Pour des voix fraîches, étendues, timbrées, nous n’en manquons pas, Dieu merci ! mais pour des organisations musicales, hélas ! qu’elles sont rares et incomplètes !

— Du moins vous en possédez une admirablement douée : l’instrument est magnifique, le sentiment parfait, le savoir remarquable. Nommez-la-moi donc.

— N’est-ce pas, dit le professeur en éludant la question, qu’elle vous a fait plaisir ?

— Elle m’a pris au cœur, elle m’a arraché des larmes, et par des moyens si simples, par des effets si peu cherchés, que je n’y comprenais rien d’abord. Et puis, je me suis rappelé ce que vous m’avez dit tant de fois en m’enseignant votre art divin, ô mon cher maître ! et pour la première fois, moi j’ai compris combien vous aviez raison.

— Et qu’est-ce que je vous disais ? reprit encore le maestro d’un air de triomphe.

— Vous me disiez, répondit le comte, que le grand, le vrai, le beau dans les arts, c’était le simple.

— Je vous disais bien aussi qu’il y avait le brillant, le cherché, l’habile, et qu’il y avait souvent lieu d’applaudir et de remarquer ces qualités-là ?

— Sans doute ; mais de ces qualités secondaires à la vraie manifestation du génie, il y a un abîme, disiez-vous. Eh bien, cher maître ! votre cantatrice est seule d’un côté, et toutes les autres sont en deçà.

— C’est vrai, et c’est bien dit, observa le professeur se frottant les mains.

— Son nom ? reprit le comte.

— Quel nom ? dit le malin professeur.

— , per Dio santo ! celui de la sirène ou plutôt de l’archange que je viens d’entendre.

— Et qu’en voulez-vous faire de son nom, seigneur comte ? répliqua le Porpora d’un ton sévère.

— Monsieur le professeur, pourquoi voulez-vous m’en faire un secret ?

— Je vous dirai pourquoi, si vous commencez par me dire à quelles fins vous le demandez si instamment.

— N’est-ce pas un sentiment bien naturel et véritablement irrésistible, que celui qui nous pousse à connaître, à nommer et à voir les objets de notre admiration ?

— Eh bien, ce n’est pas là votre seul motif ; laissez-moi, cher comte, vous donner ce démenti. Vous êtes grand amateur, et bon connaisseur en musique, je le sais : mais vous êtes, par-dessus tout, propriétaire du théâtre San-Samuel. Vous mettez votre gloire, encore plus que votre intérêt, à attirer les plus beaux talents et les plus belles voix d’Italie. Vous savez bien que nous donnons de bonnes leçons ; que chez nous seulement se font les fortes études et se forment les grandes musiciennes. Vous nous avez déjà enlevé la Corilla ; et comme elle vous sera peut-être enlevée au premier jour par un engagement avec quelque autre théâtre, vous venez rôder autour de notre école, pour voir si nous ne vous avons pas formé quelque nouvelle Corilla que vous vous tenez prêt à capturer… Voilà la vérité, monsieur le comte : avouez que j’ai dit la vérité.

— Et quand cela serait, cher maestro, répondit le comte en souriant, que vous importe, et quel mal y trouvez-vous ?

— J’en trouve un fort grand, seigneur comte ; c’est que vous corrompez, vous perdez ces pauvres créatures.

— Ah çà, comment l’entendez-vous, farouche professeur ? Depuis quand vous faites-vous le père gardien de ces vertus fragiles ?

— Je l’entends comme il faut, monsieur le comte, et ne me soucie ni de leur vertu, ni de leur fragilité ; mais je me soucie de leur talent, que vous dénaturez et que vous avilissez sur vos théâtres, en leur donnant à chanter de la musique vulgaire et de mauvais goût. N’est-ce point une désolation, une honte de voir cette Corilla, qui commençait à comprendre grandement l’art sérieux, descendre du sacré au profane, de la prière au badinage, de l’autel au tréteau, du sublime au ridicule, d’Allegri et de Palestrina à Albinoni et au barbier Apollini ?

— Ainsi vous refusez, dans votre rigorisme, de me nommer cette fille, sur laquelle je ne puis avoir des vues, puisque j’ignore si elle possède d’ailleurs les qualités requises pour le théâtre ?

— Je m’y refuse absolument.

— Et vous pensez que je ne le découvrirai pas ?

— Hélas ! vous le découvrirez, si telle est votre détermination : mais je ferai tout mon possible pour vous empêcher de nous l’enlever.

— Eh bien, maître, vous êtes déjà à moitié vaincu ; car je l’ai vue, je l’ai devinée, je l’ai reconnue, votre divinité mystérieuse.

— Oui da ? dit le maître d’un air méfiant et réservé ; en êtes-vous bien sûr ?

— Mes yeux et mon cœur me l’ont révélée, et je vais vous faire son portrait pour vous en convaincre. Elle est grande : c’est, je crois, la plus grande de toutes vos élèves ; elle est blanche comme la neige du Frioul, et rose comme l’horizon au matin d’un beau jour ; elle a des cheveux dorés, des yeux d’azur, un aimable embonpoint, et porte au doigt un petit rubis qui m’a brûlé en effleurant ma main comme l’étincelle d’un feu magique.

— Bravo ! s’écria le Porpora d’un air narquois. Je n’ai rien à vous cacher, en ce cas ; et le nom de cette beauté, c’est la Clorinda. Allez donc lui faire vos offres séduisantes ; donnez lui de l’or, des diamants et des chiffons. Vous l’engagerez facilement dans votre troupe, et elle pourra peut-être vous remplacer la Corilla ; car le public de vos théâtres préfère aujourd’hui de belles épaules à de beaux sons, et des yeux hardis à une intelligence élevée.

— Me serais-je donc trompé, mon cher maître ? dit le comte un peu confus ; la Clorinda ne serait-elle qu’une beauté vulgaire ?

— Et si ma sirène, ma divinité, mon archange, comme il vous plaît de l’appeler, n’était rien moins que belle ? reprit le maître avec malice.

— Si elle était difforme, je vous supplierais de ne jamais me la montrer, car mon illusion serait trop cruellement détruite. Si elle était seulement laide, je pourrais l’adorer encore ; mais je ne l’engagerais pas pour le théâtre, parce que le talent sans la beauté n’est parfois qu’un malheur, une lutte, supplice pour une femme. Que regardez-vous, maestro, et pourquoi vous arrêtez-vous ainsi ?

— Nous voici à l’embarcadère où se tiennent les gondoles, et je n’en vois aucune. Mais vous, comte, que regardez-vous ainsi par là ?

— Je regarde si ce jeune gars, que vous voyez assis sur les degrés de l’embarcadère auprès d’une petite fille assez vilaine, n’est point mon protégé Anzoleto, le plus intelligent et le plus joli de nos petits plébéiens. Regardez-le, cher maestro, ceci vous intéresse comme moi. Cet enfant a la plus belle voix de ténor qui soit dans Venise ; il a un goût passionné pour la musique et des dispositions incroyables. Il y a longtemps que je veux vous parler de lui et vous prier de lui donner des leçons. Celui-là, je le destine véritablement à soutenir le succès de mon théâtre, et dans quelques années, j’espère être bien récompensé de mes soins. Holà, Zoto ! viens ici, mon enfant, que je te présente à l’illustre maître Porpora.

Anzoleto tira ses jambes nues de l’eau, où elles pendaient avec insouciance tandis qu’il s’occupait à percer d’une grosse aiguille ces coquillages qu’on appelle poétiquement à Venise fiori di mare. Il avait pour tout vêtement une culotte fort râpée et une chemise assez fine, mais fort déchirée, à travers laquelle on voyait ses épaules blanches et modelées comme celles d’un petit Bacchus antique. Il avait effectivement la beauté grecque d’un jeune faune, et sa physionomie offrait le mélange singulier, mais bien fréquent dans ces créations de la statuaire païenne, d’une mélancolie rêveuse et d’une ironique insouciance. Ses cheveux crépus, bien que fins, d’un blond vif un peu cuivré par le soleil, se roulaient en mille boucles épaisses et courtes autour de son cou d’albâtre. Tous ses traits étaient d’une perfection incomparable ; mais il y avait, dans le regard pénétrant de ses yeux noirs comme l’encre, quelque chose de trop hardi qui ne plut pas au professeur. L’enfant se leva bien vite à la voix de Zustiniani, jeta tous ses coquillages sur les genoux de la petite fille assise à côté de lui, et tandis que celle-ci, sans se déranger, continuait à les enfiler et à les entremêler de petites perles d’or, il s’approcha, et vint baiser la main du comte, à la manière du pays.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…