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Gueule-Rouge, 80 chevaux

Maurice Leblanc · 1902 · Free in the US

44,510 words · about 3 h 7 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: PD-US · Published in 1902 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Gueule-Rouge,_80_chevaux&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Language
French
Published
1902
Length
44,510 words · about 3 h 7 min
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37 reader sections
Text
Digital text
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Public domain in the United States

 

Contents (37)
  1. Front matter under 1 min
  2. Préface about 2 min
  3. I about 6 min
  4. II about 5 min
  5. III about 4 min
  6. 02 about 9 min
  7. 03 about 4 min
  8. 04 about 6 min
  9. 05 about 4 min
  10. 06 about 5 min
  11. 07 about 4 min
  12. 08 about 6 min
  13. 09 about 5 min
  14. 10 about 5 min
  15. 11 about 5 min
  16. 12 about 6 min
  17. 13 about 5 min
  18. 14 about 5 min
  19. 15 about 6 min
  20. 16 about 6 min
  21. 17 about 4 min
  22. 18 about 5 min
  23. 19 about 6 min
  24. 20 about 6 min
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  26. 22 about 5 min
  27. 23 about 6 min
  28. 24 about 4 min
  29. 25 about 5 min
  30. 26 about 7 min
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Les dates correspondent à la parution dans L’Auto

Préface

« …Voici toute la nature qui s’unit à l’espace et l’emplit de joie et d’éclat. Je reçois tout cela d’un coup, en pleine figure, comme une vague de parfums, de formes et de couleurs. »

La phrase est de Maurice Leblanc lui-même. Je la lui emprunte parce que je n’en trouverais pas d’autre qui pût rendre avec plus de vigueur et de clarté la sensation qui vient de me fouetter en ouvrant Gueule-Rouge, 80-Chevaux, la nouvelle œuvre de Vie offerte au public par l’écrivain de l’Œuvre de Mort…

Voici toute la nature, en effet… Voici quarante contes qui se déploient comme une gerbe de force, d’amour et de sang. Ils sont plus étroitement unis que les chapitres d’un roman ; la Vie les noue. Elle passe en eux, page à page, phrase à phrase, mot à mot, d’un bout à l’autre bout du livre, de son titre dévorant : Gueule-Rouge, à son cri de la fin : « La Vie est bonne ! » Elle les embrasse de ses tentacules frémissants. Elle les brutalise, les bouleverse, les excite, les caresse, les fait rugir ou gémir, comme un belluaire s’amuse de ses fauves. Ou encore, elle les attendrit. Elle leur donne l’onction des larmes ou les éclabousse de gouttes rouges. Mais elle est toujours là, souriante, féroce, voluptueuse, tragique.

Maurice Leblanc est un possédé de la Vie. Il a reçu l’hostie sanglante. La Vie est toute en lui. Jamais il ne la blasphème. Loyale ou perverse, douce ou monstrueuse, il l’adore également, parce qu’elle est la Vie. Il l’adore pour sa frénésie autant que pour son silence, il l’adore pour tout ce que nous savons d’elle, et pour tout ce que nous n’en saurons jamais. Il l’adore dans son épouvante et dans son mystère, dans la morsure effroyable de Gueule Rouge, et dans l’énigme parée d’amour qui l’attend aux ruines de Buoux. Il va jusqu’à se prosterner devant les « demi-dieux, maîtres des grands secrets », les grands secrets qui se cachent aux ténèbres des moteurs, et sa génuflexion est à peine ironique. Elle serait tout à fait sincère s’il n’y avait pas de gens de lettres dans l’Olympe automobile. Mais, sur l’épiderme du confrère, Maurice Leblanc se fait les ongles : égratigner, c’est encore du mouvement, c’est encore de la Vie.

La vie ! oui, tel est l’autre grand secret dont Maurice Leblanc s’affirme le maître, tel est le secret de la passion qu’il nous communique. Son génie n’est pas un génie « littéraire ». Il déteste la phrase plastique, la phrase qui coquette et qui roucoule, la phrase qui se module pour l’écœurant plaisir de l’ouïe. Il n’écrit pas pour écrire, il écrit pour faire jaillir de la vie. Il n’écrit pas, il plante sa plume dans des artères, et la vie vermeille gicle. Il n’écrit pas ; c’est pour cela qu’il est de la race des plus robustes écrivains.

Vous tous qui vous développez dans l’harmonie du geste, dans la beauté de la Force, relisez Gueule-Rouge. Cette lecture, c’est une heure d’émotion, d’émotion physique tant elle est ardente. Et d’émotion consolante aussi, car elle clame avec Maurice Leblanc qu’« il y a quelque chose de plus fort que la haine, de plus fort que l’orgueil, que la jalousie, que l’amour même : c’est la Vie, la Vie adorable, unique et précieuse. »

I

- Le comte de Caorches n’était heureux que quand sa femme ne l’était point. Or, voici que Régine, pour la première fois depuis son mariage avec ce monstre odieux que ses parents l’avaient forcée d’épouser, voici que Régine ne semblait plus aussi malheureuse. Et le comte souffrait le martyre.

Oui, un monstre que ce Caorches, sorte de gnome effarant, à tête énorme, presque bossu, cagneux, puissant de muscles, une façon de Quasimodo, mais redoutable, sournois, haineux et âpre.

Dès l’enfance, il terrifiait par sa laideur farouche et sa cruauté les jeunes paysans de cette rude contrée basque où s’érigeait, entre les bras d’un torrent, le donjon seigneurial des Caorches. À dix ans, sans raison, par ce même instinct de meurtre qui lui faisait étrangler des bêtes à pleines mains frissonnantes, il tuait son jeune frère d’un coup de couteau — d’où cet effroyable nom de Caïn sous lequel on le désignait dans le pays. Caïn de Caorches ! syllabes rugueuses, mots évocateurs et troublants qui s’appliquaient bien à cet être de légende et de malédiction…

Orphelin à vingt ans, prodigieusement riche, Caorches mena l’existence barbare d'un noble du moyen-âge, chassant, galopant à travers plaines et bois, ravageant les moissons, traitant ses fermiers des vassaux taillables et corvéables à merci, réglant ses comptes à coups de bâton ou à poignées d’or, brutalisant les femmes, honni de tous — image de Satan devant qui les dévotes se signaient et murmuraient des prières.

Vivre auprès d’un tel homme et lui appartenir, c’était un supplice d’enfer. Si stupide qu’il fût, Caorches ne s’illusionna pas sur les sentiments qu’il pouvait inspirer à Régine. Du premier jour, il la tint prisonnière dans son château, la séparant du monde entier, fou d’amour, mais d’un amour qu’il lui était impossible de manifester autrement que par de la haine.

Il n’avait d’autre idée qué de la torturer, d’autre joie que ses larmes. Tout ce qui indiquait en elle de la souffrance et du désespoir, la répulsion même qu’il lui inspirait, le tremblement nerveux qui la secouait à son approche, tout cela le délectait comme des hommages à sa toute-puissance.

Geôlier infatigable et soupçonneux, il avait renoncé aux chevauchées qui l’éloignaient trop longtemps du château, et s’était commandé une automobile, une voiture formidable, disproportionnée, monstrueuse comme lui difforme et stupéfiante, une chose de fer, rouge-sang, toute en longueur, et creusée, un peu sur la droite et très en arrière, d’un siège unique, ce qui lui donnait un air borgne et inquiétant.

Chaque jour, au galop de ces 80-chevaux, il dévorait en une heure les vingt-cinq ou trente lieues qui étaient devenues pour ainsi dire nécessaires à son appétit de mouvement et d’activité. Et repu d’espace, ivre de vitesse et de tumulte, il revenait en toute hâte s’enfermer auprès de sa victime. Ah ! l’angoisse de Régine quand elle entendait sur la grand’route les hurlements de la bête !

Et voici qu’elle n’était plus malheureuse ! La pâle et maladive créature reprenait des couleurs. La vie fleurissait en elle de nouveau. Elle souriait. Quelle fureur le jour où Caorches le surprit, ce premier sourire ! Il bondit sur elle et la saisit de ses doigts crispés. Elle sourit encore. Il la regarda longtemps, avec stupéfaction, puis peu à peu desserra son étreinte. Il ne comprenait pas.

Heureuse, souriante… c’était là une de ces choses que son cerveau obscur ne pouvait s’expliquer.

Comment se faisait-il qu’elle osât sourire, qu’elle eût la force, l’idée même de sourire ? Il en conçut une inquiétude sourde, et presque du respect, comme s’il admirait sa femme d’avoir échappé miraculeusement à sa tyrannie. À son tour, il était dominé. Ce sourire… ce sourire… Parfois il lui venait l’envie de s’agenouiller quand elle souriait ainsi, et de joindre les mains pour qu’un peu de ce sourire descendit jusqu’à lui. Il lui semblait qu’il en serait mort de bonheur et d’extase.

Or, un dimanche, alors que la fête du village voisin avait attiré tous les domestiques, Caorches se disposait à sortir en automobile, quand il aperçut de la terrasse un paysan qui cherchait à se dissimuler parmi les roseaux, sur l’autre rive du torrent. Caorches descendit jusqu’aux anciens remparts et franchit une poterne basse. Arrivé près de l’homme sans que celui-ci s’en fût avisé, il le surprit qui faisait des signes du côté du château.

Il se retourna. Régine était à une fenêtre et répondait aux signaux.

L’homme prit une pierre, y fixa ostensiblement une lettre qu’il tenait en main et ramena le bras en arrière pour la lancer. D’un bond, Caorches sauta sur lui, le renversa, l’étourdit d’un coup de poing et s’empara de la lettre.

Il tremblait tellement qu’il eut du mal à la décacheter, à la déplier, à la lire… Elle contenait ces mots :

« Tout est prêt. Cent mètres avant la butte d’Escalaire, sur la route qu’il est obligé de suivre. Dès qu’il sera sorti, prends la fuite. Le messager te conduira. La chose faite, je te rejoindrai ».

Caorches resta un instant sans com- prendre. Mais l’homme remua près de lui. Il le saisit à la gorge :

— Parle… sinon !…

L’homme parla. Caorches apprit ceci : tous les jours, durant sa promenade en automobile, Régine, sans souci d’être vue, en présence des domestiques, ouvrait la porte du château au baron de Gervoise.

— Mais aujourd’hui ! cria Caorches… qu’y a-t-il aujourd’hui ? Tout est prêt… quoi ? La butte d’Escalaire ? Parle… sinon…

— Cent mètres avant, au bord de votre route ordinaire, nous avons scié un arbre, le grand hêtre, vous savez… Quand on vous verra venir de loin, l’arbre s’abattra en travers de la route… Vous ne verrez pas, vous… il y a un tournant… et alors, après le tournant…

Soudain Caorches se leva. Et Régine ? Régine qui, de sa fenêtre, avait assisté à la lutte…

Il se mit à courir éperdument. L’idée que sa femme s’était peut-être enfuie le bouleversait. Elle lui échapperait ! il ne pourrait se venger ! Ah ! cette vengeance qui, tout à coup, lui apparaissait comme la fin du supplice abominable qu’il endurait !

Il avait fait le tour des remparts et approchait de la porte.

— Régine, criait-il, comme si son appel eût dû paralyser les efforts de la malheureuse… Régine… Régine !

Au même moment, elle sortait du château en toute hâte.

Elle revint sur ses pas, épouvantée, Aussitôt il la rejoignit, et sa main pesante s’abattit sur elle.

Il la tenait ! il la tenait ! elle était à lui, sa proie, sa chose ! Qu’allait-il en faire ? Ah ! il regardait autour de lui, d’un air de triomphe, et il la regarda aussi, courbée en deux, à peine vêtue, les cheveux en désordre, et si pâle, si effroyablement pâle !

Saisi de rage, il se pencha, prêt au meurtre. Mais non, c’était trop doux, cette mort ! Sa haine exigeait davantage. Il fallait que le complice eût sa part du châtiment… tout au moins qu’il y assistât… ou même qu’il en fût l’instrument…

Il poussa un cri de joie : il avait trouvé. Et, sans songer seulement qu’elle pût lui échapper, il courut aux remises, prit des cordes, des traits, et revint vers sa victime. Elle n’avait point bougé, morte de peur, incapable de résistance.

Alors il l’empoigna par ses jupes, la traîna jusqu’à l’automobile, puis, la soulevant, il l’étendit tout de son long sur l’avant de la voiture, et il la ficela à même le monstre, le dos contre l’écorce d’acier, les bras tordus et repliés de chaque côté, et la tête, la pauvre tête aux cheveux épars, la tête renversée et libre, en dehors, devant la gueule même du monstre, entre ses dents, comme un trophée !

Un tour de manivelle, la bête trembla, sursauta, impatiente et tumultueuse. D’un élan, Caorches bondit sur elle et la lâcha à travers l’espace.

Et ils s’en allèrent ainsi sur la route mystérieuse, dans le crépuscule blême d’un jour d’hiver. Caorches hurlait de rire, et de toute sa puissance, surexcitait la bête affolée, et elle redoublait d’efforts, ardente, fiévreuse, indomptable. On eût dit qu’elle partageait son désir, qu’elle était de moitié dans sa vengeance, et qu’elle avait hâte, elle aussi, d’arriver à l’obstacle, de s’y briser, et d’y jeter le maître impitoyable qui l’asservissait à sa volonté.

Et ils allaient tous deux, les deux monstres, ils allaient vers la mort, ivres de vitesse, exaspérés de haine, triomphants, comme s’ils se croyaient protégés par cette pauvre tête qui ballottait devant eux, par ce corps de femme, fragile et tendre, qui s’offrait aux premiers chocs ainsi qu’une sirène attachée à la proue d’un navire.

À l’horizon, la butte d’Escalaire… Ils en approchaient. Un hêtre tomba, qui barra la route de son tronc dur et lisse…

II

- La série d’accidents étranges qui frappa si vivement, l’an dernier, l’imagination populaire et l’indisposa contre l’automobile ne trouva sa véritable signification que peu à peu, lorsque les similitudes apparurent et que les faits, reliés les uns aux autres, se groupèrent en un faisceau de preuves éclatantes, irrécusables.

Notons-en le détail. Tout d’abord ceci, que la presse relata sans commentaires :

« 15 mars. — Aux environs de Rodez, un enfant qui gardait des troupeaux, assis au bord de la route, a été écrasé par une automobile. »

Huit jours plus tard, de Nancy :

« Les époux Verdun, maraîchers, qui se tenaient à côté de leur voiture, ont été pris en écharpe par une automobile lancée à toute vitesse. La mort a été instantanée. »

Trois semaines après :

« La Charité. — Une automobile de très grande dimension qui traversait hier, à une allure de train express, notre petite ville, a renversé deux jeunes filles. On ne peut attribuer cette catastrophe qu’à une maladresse inconcevable du conducteur, puisque les deux victimes causaient sur le seuil même de leur maison… »

Ici, première indication sur les proportions de la voiture, puis remarque sur la singularité de l’événement.

Nous continuons :

« Gonfreville. — Notre jolie bourgade a été le théâtre d’un drame vraiment inexplicable. Depuis de longues années le même mendiant, bien connu de tous les habitants, s’installe chaque dimanche au coin de l’église, où il exerce son métier lucratif. Hier, une automobile qui passait sur la place a fait un crochet inattendu et, venant raser le mur de l’église, à écrasé notre malheureux concitoyen. Chauffeur et voiture se sont enfuis aussitôt. »

Cette fois l’attention publique s’éveilla. Il y avait décidément entre ces divers accidents une corrélation trop extraordinaire pour n’être pas prise en considération. On fit des rapprochements. On discuta.

Coup sur coup, deux nouveaux faits : à Évreux, le jour du marché, trois paysans furent renversés, broyés. Une heure après, aux portes de Chartres, une petite voiture où se trouvaient une dame et ses deux enfants était prise de biais et réduite en morceaux…

La vérité éclata. À Évreux, comme à Chartres, il y avait eu des témoins. Tous s’accordèrent sur l’aspect de l’automobile dont ils décrivirent la longueur excessive, l’avant démesuré et la couleur rouge — rouge ardent, dirent-ils, rouge de sang. Tous enfin avaient été frappés de sa manœuvre anormale, exécutée volontairement, aurait-on dit, tellement les personnes atteintes étaient en dehors de la ligne naturelle que suivait la voiture.

L’enquête que l’on entreprit aussitôt sur les premiers accidents révéla de nombreux détails dont la similitude était évidente. Il devint hors de doute que le petit berger, les deux maraîchers, les deux jeunes filles, les paysans d’Évreux et la dame de Chartres, avaient été tués dans des conditions analogues, par un procédé rigoureusement identique.

Était-il permis de supposer qu’il y avait eu dessein établi, préméditation dans l’accomplissement d’actes semblables ? Presque simultanément, quatre nouvelles victimes s’ajoutèrent aux précédentes. Les circonstances étaient les mêmes : écart brusque de la voiture qui renverse, tue et s’enfuit. La certitude s’imposait.

On se souvient de l’émoi qui souleva l’opinion. D’un bout à l’autre de la France, ce fut une explosion de colère, et un besoin avide de savoir, de pénétrer cet épouvantable mystère. Car enfin, si l’on avait recueilli certains renseignements sur l’automobile, il n’y en avait que de très vagues sur celui qui la conduisait.

Seul, il était toujours seul, voilà ce que l’on savait. Dans le nuage de poussière qui l’enveloppait, dans l’élan vertigineux de sa course, on apercevait une sorte d’être vêtu de fourrure, accroupi, immobile à l’arrière de sa longue voiture. Les uns le disaient bossu. Des paysans prétendaient que cette soi-disant fourrure n’était autre que sa toison naturelle qu’il y avait là, non un homme, mais un monstre, une bête fauve… Inévitablement l’imagination des foules devait s’emparer de ce personnage pour en grossir les traits, le symboliser, et en faire une figure de légende.

Il y prêtait d’ailleurs singulièrement. D’où venait-il ? Qui était-il ? Quel était son but ?

Et puis, où se cachait-il ? Il ne pouvait du matin jusqu’au soir, et du soir au matin, rouler sur les grand’routes. Si fantastique qu’il fût, il mangeait, buvait, dormait, alimentait sa voiture, achetait de l’essence, de l’huile… Où ? Comment ? Personne ne l’avait encore vu, et personne, malgré les efforts individuels, les investigations des gendarmeries, l’attention vigilante de tout un pays, ne connaissait encore exactement l’automobile, ne l’avait contemplée à l’état de repos, stationnaire.

Lui, cependant, on finit par le voir. Un bûcheron raconta qu’il avait été abordé, en forêt d’Andaine, par un individu con- trefait, de taille exiguë et hideux de visage, et que, sur sa prière, il avait été jusqu’au bourg voisin chercher deux bidons d’essence. L’individu l’avait payé de sa peine à louis d’or. Plusieurs dépositions du même genre se produisirent. La plus importante provint d’un fermier de la Beauce. Il déclara que le sieur Gruel avait reçu une très grosse somme pour location de sa grange pendant huit jours à un individu possesseur d’une automobile. Interrogé, le sieur Gruel nia, mais ne put indiquer la source de l’argent que l’on trouva entre ses mains.

Dès lors la légende s’affirma : l’homme était fabuleusement riche, et c’est par monceaux d’or qu’il récompensait les services ou s’assurait la complicité momentanée de tel passant rencontré. Il se terrait dans quelque coin, au fond des forêts, en sortait peu pour ne pas multiplier les chances d’être surpris, accumulait çà et là des réserves de vivres, des provisions d’essence… puis soudain, à intervalles irréguliers, une apparition, deux, trois, quatre victimes, comme foudroyées par un éclair… et puis le silence, la vision évanouie…

« Gueule-Rouge », tel fut le nom du monstre, et l’on qualifiait de la sorte aussi bien l’être monstrueux qui s’ingéniait à tuer que la bête monstrueuse qui frappait de mort.

Gueule-Rouge ! Gueule-de-Sang ! Gueule-de-Mort ! Le pâtre la vit à travers ses landes, et le montagnard au flanc de ses rochers. Elle mordit le chemineau qui suit le bord des routes blanches, happa le gamin qui joue dans le ruisseau des petites villes, dévora les gars et les filles qui reviennent de la fête en se tenant par la main. Elle effleura les grandes cités, Bordeaux, Marseille, Lille, de son baiser sanglant. Elle hurla dans Paris… Oui, en plein jour… sur les boulevards… quelque chose qui passa, qui tua… Gueule-Rouge !

Quelle angoisse nous opprima tous ! Il semblait qu’une menace perpétuelle et inévitable nous guettait, frappant ici, frappant là, au hasard. Gueule-Rouge était partout. Il y en avait cent, il y en avait mille, qui, toutes à la fois, poursuivaient leur œuvre de destruction.

On la traqua, on se ligua. Sur son passage supposé, annoncé par dépêche d’une commune à l’autre, on tendit des cordes. En vain ! Elle évitait tous les pièges, bifurquant, rebroussant chemin, s’aventurant même dans les sentiers, disparaissant…

Et au Nord, au Sud, à l’Orient et à l’Occident, le monstre galopait, comme un vainqueur sur le champ du carnage. Il s’amusait et ricanait. Il s’exerçait aux tours d’adresse, cueillant ses victimes, ainsi que l’on cueille des fleurs au talus des chemins.

Il allait, cauchemar effarant, bête de proie, qui tuait pour tuer, force stupide et implacable qui évoquait dans les cerveaux troublés des visions de conquérant barbare, ivre, fou, d’un Attila, fléau de Dieu !…

III

- On eût dit que la ville entière s’était concentrée sur la jolie promenade dont elle a le si juste orgueil, la ville entière et les milliers d’étrangers qui affluent de toutes parts, amoureux de sa beauté, de son luxe, de la mer bleue qui la décore, du merveilleux soleil qui la baigne aux tristes jours d’hiver.

C’était la grande semaine d’automobile. Ce jour-là se disputaient les épreuves du kilomètre et du mille, sur la longue route qui suit la courbe harmonieuse de la baie,

D’un côté, adossées à la mer, se succédaient les tribunes. De l’autre, contre les hôtels, la foule était massée, noire, grouillante, contenue par une mince palissade à claire-voie, que des soldats gardaient de place en place.

Du tumulte, de la joie, des rires, des exclamations, du mouvement, des allées et venues, et puis des minutes de silence, pas un geste, la vie est comme suspendue… c’est la course qui se poursuit, une automobile qui passe.

Est-ce bien une automobile ? On ne peut distinguer aucune ligne précise, aucun détail de forme. On voit une chose qui passe, voilà tout, une chose vague, de couleur indéterminée.

On n’a pas l’impression qu’elle roule, qu’elle est adhérente à la terre, mais qu’elle se meut à une certaine distance du sol. Et de là vient qu’on ne redoute pas trop un écart de cette chose, tellement il semble qu’elle est indépendante de celui qui la conduit, de ce fragile petit être dont le cerveau pourrait si facilement se détraquer et la main se raidir. Non, lui-même n’est qu’une partie de la chose, esclave comme elle, dirigé comme elle, et tout cela obéit à une volonté extérieure, à la puissance primitive qui l’a lancé comme le canon lance l’obus, et qui, de loin, le maintient, par des lois mathématiques, dans une direction rigoureuse, inflexible, dont il ne lui est pas permis de s’écarter.

On penserait plutôt, si l’on avait le loisir de penser, à la possibilité d’une explosion. À tel point déterminé de son vol, ou par suite d’accident, la chose éclaterait, comme éclate l’obus. Et l’angoisse nous étreint. Il va se produire un événement, une catastrophe. Il n’est pas admissible que rien ne se produise…

Mais rien ne s’est produit, ni cette fois ni les autres. On respire plus à l’aise. Le programme s’interrompt un instant. Il y a de la joie encore, et des rires, et des exclamations. À l’extrémité des tribunes, une musique joue un air d’allégresse. Des officiels se promènent sur la route soigneusement goudronnée, couleur d’asphalte.

Et tout à coup, une rumeur lointaine… Le bourdonnement des voix s’apaise… On se regarde. C’est le silence anxieux, qui précède l’orage, quand un peu de vent s’élève et remue les feuilles des arbres. Qu’y a-t-il ? Quelqu’un sait peut-être ? On devine un mouvement du côté de l’Ouest, à l’endroit où la foule est moins compacte, et où les gens peuvent voir ce qui se prépare en dehors de la fête… la menace du danger… le danger… mais quoi ? On entend un grondement…

Soudain un grand cri, puis des cris encore, des personnes qui se sauvent… et puis une voix plus perçante qui domine le tumulte… Gueule-Rouge !

Et une chose arrive, un éclair sillonne l’espace, une masse rouge jaillit, s’enfonce, pénètre au cœur même de la foule…

Cette fois l’obus a dévié, l’écart s’est produit à gauche, l’obstacle de chair a été éventré, creusé par le boulet. Le trou est fait, énorme, affreux, ravin de sang encombré de cadavres, grouillant de blessés, où l’on agonise, où l’on hurle de douleur, où l’on gémit, où l’on meurt.

Et tout au bout, Gueule-Rouge se cabre, s’efforce, mord, heurte un mur et s’écrase.

Gueule-Rouge ! elle est là, inerte, inoffensive. On se précipite. Près d’elle un être ignoble se débat, le front crevé d’une large entaille d’où le sang coule. Il se crispe et se tord sur lui-même dans des convulsions. Et sa plainte est un rire, un rire de fou.

On cherche à le saisir. Mais désespérément il s’accroche à Gueule-Rouge, il la flatte, il la caresse, il l’entoure de ses deux bras, et dans un dernier sursaut de vie, avec des ricanements et des hoquets, il bégaie :

— C’est moi, oui, Caïn de Caorches… C’est moi, Gueule-Rouge… la bête… le monstre. Ah ! ce qu’on a ri tous deux ! Les hommes, les femmes, les enfants, on les visait… on tirait… pan… ça se cassait comme des pipes… En a-t-on cassé, hein, Gueule-Rouge ?… Ah ! il le fallait, il fallait tuer… tout le monde devait mourir, n’est-ce pas ?… Régine était bien morte… ma Régine à moi… Ah ! me rappelle… c’était hier, vous savez… ce matin… il y a un grand hêtre sur la route… près de la butte… le voyez-vous là-bas… il barre le chemin… Et Régine est là, entre les dents de Gueule-Rouge… Pauvre Régine !… Et moi je vais tout doucement pour la voir mourir… pour l’entendre mourir… tout doucement… Voilà le hêtre… le voilà !… Ah ! j’entends la tête qui craque… je sens la tête qui craque… Régine… ma Régine…

02

CONTES DU SOLEIL ET DE LA PLUIE

-

J’étais heureuse, tu le sais, Thérèse, toi, ma meilleure amie. J’aimais bien mon mari. La situation de Charles, son nom et sa fortune me valaient dans le monde une place que plus d’une enviait. Ma vie était conforme à mes goûts et à mes rêves. Il n’y avait dans l’avenir que certitude et sécurité.

Or, hier… Mon Dieu, quand je pense que tout ce bonheur existait encore hier, et qu’aujourd’hui, je ne sais rien, je ne vois rien, j’ignore où je vais et vers qui je vais !

À l’heure dite, , dont la famille a loué cette année le château voisin du nôtre, attendait en automobile devant les marches du perron. — Tu te rappelles Bertrand d’Argense, n’est-ce pas, qui m’a fait la cour cet hiver, mais une cour discrète, sans apparence de passion, accidentelle pour ainsi dire, en somme un de ces flirts comme nous en avons toutes et qui n’engagent à rien. — Je montai près de lui, un peu craintive, car c’était ma première sortie. Mon mari s’installa dans le tonneau avec le mécanicien. Mais, au dernier moment, Charles s’aperçut qu’il avait oublié son portefeuille, et il redescendit, suivi du mécanicien.

Autour de nous, pour assister à notre départ, il y avait mes tantes et mes cousines, le père et la mère de Charles, et quelques amis. On s’entendait à peine, tellement le bruit de la machine couvrait les voix. Elle haletait, comme une énorme bête, impatiente et furieuse d’être enchaînée.

Quelques minutes passèrent. L’attente m’énervait. Je murmurai :

— Comme il est long !

resta silencieux, agacé sans doute aussi de ce retard. Puis je sentis qu’il me regardait, et cela me mit mal à l’aise. Il dit :

— Si nous partions sans lui ?

Je me mis à rire, mais ayant levé les yeux, j’eus un frisson. Il ne riait pas, lui ; sa figure avait une expression étrange, et comme un air d’égarement. Il était penché sur moi ainsi que sur une proie. Sa main chercha la mienne. Il répéta, d’une voix altérée :

— Si nous partions ? Si je vous enlevais ? Oui, oui, vous êtes si belle, je vous aimerais tant !… la vie serait si délicieuse !

Ma gorge se serra, un vent de folie passait sur cet homme, j’eus la vision soudaine, complète, de ce qu’il pouvait faire, de ce qu’il allait faire peut-être en un geste de démence, et je m’écriai, éperdue :

— Charles ! Charles ! viens-tu ? Dépêche-toi…

Il me regarda encore en silence, il regarda mes lèvres, mes mains, mes épaules, il regarda jusqu’au fond de mes yeux épouvantés, balbutia mon nom comme s’il cherchait à l’apprendre : Régine, Régine… puis violemment, en trois gestes résolus, tourna des choses, en leva et en baissa d’autres… Nous étions partis…

Partis ! Des appels derrière nous, la voix de Charles qui domine, les arbres du parc contre lesquels nous allons certainement nous jeter, et la grille surtout, la grille si étroite et que nous ne pourrons franchir… Oh ! j’ai peur ! À peine s’il ralentit et nous voilà dehors…

— Mais vous êtes fou ! lui dis-je, mais vous êtes fou !

Et dans un sursaut de révolte, je prends son bras pour l’arrêter. Un écart brusque… nous frôlons le mur de la ferme, à droite, puis revenons à gauche brutalement, éventrant une haie. Alors je me cache la tête entre les mains, toute courbée sur moi-même, et je ne bouge plus.

Une heure peut-être, oui, une heure a dû s’écouler de la sorte, dans cet engourdissement peureux. Je ne veux pas ouvrir les yeux, je ne veux pas réfléchir, je ne veux pas prendre conscience de l’événement invraisemblable que le hasard a produit, je ne veux pas voir… Et cependant, comme je vois bien, comme je vois clairement de mes deux yeux clos l’espace qui vole autour de moi ! Il n’y a ni arbres, ni prairies, ni champs, ni maisons, ni route, il n’y a que de l’espace, en dessus et en dessous, d’un côté et de l’autre, à l’infini, de l’espace où je suis emportée par quelque miracle incompréhensible.

Et c’est le bruit de l’espace que j’entends, ce bruit à la fois si proche et si lointain, tantôt courroucé et tantôt joyeux, paisible et surexcité, qui s’enfle, s’exaspère, se contient, et s’apaise, et s’immobilise, puis gronde, siffle, chante, se repose, se détire, repart avec des plaintes déchirantes de sirène, et s’endort en un ronflement monotone et continu. Et je suis dans ce bruit et dans cet espace comme dans une prison de rêve, une prison illimitée d’où je ne puis m’évader.

J’y songe un instant, je songe à cette fuite scandaleuse dont il est impossible que mon mari et les autres ne me croient pas complice, et je cherche les mots à dire et les gestes à faire pour m’échapper. Mais autour de moi, gardienne agile qui m’enferme dans un cercle de vide plus infranchissable qu’une enceinte de murs, court la vitesse, la vitesse désordonnée, illogique et formidable.

Et puis… et puis… oh ! Thérèse, je l’avoue, tout cela est d’une douceur qui me pénètre à la longue. Je n’ai plus ni colère ni révolte. Je voudrais seulement le supplier.

J’ai ouvert les yeux et je l’ai regardé. Il n’a pas remué depuis le départ. Il fixe l’horizon, le buste droit, les mains au volant. Son visage, si doux à l’ordinaire, est dur, presque mauvais à force de tension et de volonté implacable. Quelle est sa pensée secrète ? A-t-il un but ? Où me mène-t-il ? Est-ce contre lui-même qu’il lutte, contre ses propres hésitations et son incertitude, ou bien contre moi dont il attend les reproches et les larmes ?

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