Chapitre 1
NOUVELLE
(1855 — 1857)
J’ai dit que mon amitié avec Dmitri m’avait ouvert un nouvel horizon sur la vie, sur son but, sur les relations entre les hommes. J’acquis dès lors la conviction que la destinée des hommes est dans l’aspiration vers la perfection morale et que ce perfectionnement est facile, possible, indéfini. Mais je ne jouissais encore que de la découverte des idées nouvelles découlant de cette considération et de l’élaboration d’un plan d’avenir brillant, moral, actif, et ma vie suivait toujours le même ordre mesquin, confus, oisif.
Ces idées vertueuses, échangées en des avec mon ami préféré, Dmitri, le merveilleux Mitia, comme je me le nommais parfois à moi-même en chuchotant, ne plaisaient qu’à mon esprit et non à mon cœur. Mais, à un certain moment, ces idées m’apparurent avec une force nouvelle de révélation morale, au point que je fus effrayé en songeant combien de temps j’avais perdu, et qu’aussitôt, à l’instant même, je voulus appliquer ces idées dans ma vie avec la ferme résolution de ne les trahir jamais.
C’est ce moment qui marque, pour moi, le commencement de ma jeunesse.
J’avais alors près de dix-sept ans. Les professeurs continuaient à venir chez moi. Saint-Jérôme suivait mes études, et machinalement, sans grande ardeur, je me préparais à l’Université. En dehors des études, mes occupations consistaient en rêves et réflexions solitaires, vagues, en exercices de gymnastique, pour devenir le premier athlète du monde, en des promenades sans but défini à travers toutes les chambres et surtout dans le corridor des chambres de bonnes, en des contemplations de mon propre individu devant le miroir, bien que je m’en éloignasse toujours avec un sentiment pénible de tristesse et même de dégoût. Mon visage, comme je le savais, non seulement n’était pas joli, mais je ne pouvais pas même me berner des consolations ordinaires en pareil cas : je ne pouvais pas dire que mon visage fût , intelligent ou noble. Il n’avait rien d’expressif : les traits les plus ordinaires, grossiers et même laids ; les yeux petits, gris, surtout quand je me regardais dans le miroir, étaient plutôt sots que spirituels. Énergique, il l’était encore moins, et bien que je fusse grand et très fort pour mon âge, tous les traits de mon visage étaient mous, veules, indécis. Il n’avait même aucune noblesse ; au contraire, il rappelait celui des simples moujiks ; et mes mains, et mes pieds, trop grands à cette époque, me causaient une véritable honte.
Chapitre 2
L’année de mon entrée à l’Université, Pâques tombait très tard, en avril, de sorte que les examens étaient fixés à la semaine de Quasimodo, et que pendant la semaine sainte, je devais me préparer à la communion et achever ma préparation à l’examen.
Le temps, après la fonte de la neige, que Karl Ivanovitch appelait « le fils vient après le père », était depuis trois jours doux, calme, clair. Dans les rues, on ne voyait plus un flocon de neige ; le pavé brillant, des ruisselets rapides avaient remplacé la boue épaisse. Sur les toits, les dernières gouttes brillaient au soleil ; dans le jardin, les bourgeons se gonflaient aux arbres ; dans la cour, un petit sentier sec menait à l’écurie devant le tas de fumier gelé ; près du perron, entre les pierres, verdissaient des mousses.
C’était ce moment singulier du printemps qui agit le plus fortement sur l’âme des hommes : le soleil brille, mais sans chaleur ; de petits ruisseaux et des flaques ; la fraîcheur parfumée dans l’air, et les cieux d’un bleu tendre, avec de longs nuages diaphanes. Je ne sais pourquoi, mais il me semble que dans la grande ville l’influence de cette période où naît le printemps est encore plus sensible et plus forte, — on voit moins, mais on pressent davantage. J’étais debout près de la fenêtre ; sur le parquet de cette salle de classe qui m’ennuyait horriblement, le soleil du matin, à travers les doubles vitres, projetait ses rayons, où voltigeaient des poussières. J’étais occupé à résoudre sur le tableau noir une longue équation d’algèbre. D’une main, je tenais une « Algèbre » de Franker, déchirée, et de l’autre, un petit morceau de craie avec lequel j’avais déjà sali mes mains, mon visage et les coudes de mon habit. Nikolaï, en tablier, les manches retroussées, enlevait avec un ciseau le mastic de la fenêtre et redressait les clous du châssis qui s’ouvrait sur le jardin. Mon attention fut distraite par son travail et par le bruit qu’il faisait. En outre, j’étais de très mauvaise humeur. Rien ne me réussissait : une faute que je fis au commencement des calculs m’obligea à tout recommencer ; deux fois, je laissai tomber la craie. Je sentais que mon visage et mes mains étaient sales ; l’éponge était perdue quelque part, et le bruit fait par Nikolaï me portait vivement sur les nerfs. Je voulais me fâcher, grogner ; je jetai la craie, l’algèbre, et me mis à marcher dans la chambre. Mais je me souvins que nous devions nous confesser aujourd’hui, et qu’il me fallait abstenir de tout péché ; subitement, revenu à une disposition d’esprit particulière, douce, je m’approchai de Nikolaï.
— Laisse-moi t’aider, Nikolaï, — dis-je en essayant de donner à ma voix l’intonation la plus aimable.
L’idée que j’agissais bien en domptant mon dépit pour obliger Nikolaï, augmentait encore en moi cet état d’esprit bienveillant.
Le mastic était enlevé, les clous redressés, mais Nikolaï avait beau tirer de toutes ses forces, le châssis ne cédait pas.
« En tirant avec lui — pensai-je — si le cadre se détache tout d’un coup, alors ce sera un péché et il ne faudra plus travailler aujourd’hui. »
Le châssis glissa de côté et sortit.
— Où le porter ? — demandai-je.
— Permettez, je m’en arrangerai moi-même — répondit Nikolaï visiblement étonné et même, à ce qu’il me sembla, mécontent de mon zèle : — Il ne faut pas confondre, parce que là-bas, dans le cabinet noir, ils sont numérotés.
— Je le numéroterai — dis-je en soulevant le cadre.
Il me sembla que si le cabinet noir eût été à deux verstes de là et que le cadre eût pesé deux fois plus, j’eusse été très heureux. J’aurais voulu m’exténuer de fatigue pour rendre ce service à Nikolaï. Quand je revins dans la chambre, les petites briques et les petites pyramides de sel étaient déjà enlevées du rebord de la fenêtre, et par la fenêtre ouverte, Nikolaï chassait avec un plumail le sable et les mouches endormies. L’air frais et parfumé pénétrait dans la chambre et déjà l’emplissait. Par la fenêtre on percevait le bruit de la ville, et dans le jardin, le pépiement des moineaux.
Tous les objets étaient vivement éclairés, la chambre s’égayait, un petit vent léger de printemps soulevait les feuillets de mon algèbre et les cheveux de Nikolaï. Je m’approchai de la fenêtre, et m’y asseyant, je me penchai vers le jardin et me mis à rêver.
Un sentiment nouveau, extraordinairement puissant et agréable, pénétra subitement mon âme. La terre humide où se montraient çà et là des herbes jaunes aux pointes verdies, les ruisselets brillants sous le soleil et qui entraînaient de minuscules mottes de terre et des petits morceaux de bois, les rameaux et les bourgeons gonflés des lilas, se juste sous les fenêtres, le pépiement effaré des petits oiseaux qui s’agitaient dans le buisson, le mur de clôture noir, mouillé de neige fondue, et principalement l’air humide et parfumé, le soleil joyeux, me disaient nettement quelque chose de nouveau et de beau que je ne saurais rendre tel qu’il se révélait à moi, mais que j’exprimerai de mon mieux : tout cela me parlait de la beauté, du bonheur, de la vertu, et me les montrait comme faciles à atteindre, et possibles pour moi, comme inséparables, et même comme ne formant en trois qu’une seule et même chose.
« Comment ai-je pu ne pas comprendre combien j’ai été mauvais jusqu’à présent, et comment je pourrai être bon et heureux dans l’avenir ? » me dis-je : — « Il faut immédiatement se hâter de devenir un autre homme et commencer à vivre autrement ». Cependant, malgré cela, je restai encore longtemps assis sur la fenêtre, rêvant et ne faisant rien. Vous est-il arrivé, l’été, par un temps sombre et pluvieux, d’aller dormir dans la journée, et vous éveillant au coucher du soleil, d’ouvrir les yeux, et dans le cadre élargi de la fenêtre, sous le store de toile qui ondule au vent, d’apercevoir de côté, l’allée des tilleuls mouillés de pluie et de couleur violette et le petit sentier humide du jardin éclairé par les rayons obliques, clairs ; d’entendre subitement dans le jardin le cri joyeux des oiseaux, d’apercevoir dans l’échancrure de la fenêtre les qui tournoient, transparents au soleil, et, respirant le parfum de l’air après la pluie, de penser : « Comment n’avoir pas honte de dormir en une pareille soirée ? » Et aussitôt de courir au jardin jouir de la vie. Si cela vous est arrivé, vous connaissez le sentiment si vif que j’éprouvais à ce moment.
Chapitre 3
« Aujourd’hui je me confesse, je me purifie de tous mes péchés » — pensai-je, « et je n’en commettrai plus jamais… » (À ce moment je me souvins de tous les péchés qui me tourmentaient le plus.) Chaque dimanche, sans exception, j’irai à l’église, et après, pendant une heure entière, je lirai les évangiles ; ensuite, sur l’argent que je recevrai chaque mois, quand je serai à l’université, je donnerai deux roubles et demi (un dixième) aux pauvres, et de façon que nul ne le sache ; et je ne donnerai pas aux mendiants, mais je chercherai les pauvres orphelins et les vieillards dont personne ne s’occupe.
« J’aurai ma chambre à part (celle de Saint-Jérôme probablement) et je l’arrangerai moi-même, et je la tiendrai dans la plus remarquable propreté ; du domestique je n’exigerai pour moi aucun travail, car c’est un homme comme moi. Après, j’irai chaque jour à l’Université, à pied (si l’on me donne une voiture je la vendrai et l’argent sera aussi pour les pauvres). Je ferai tout, ponctuellement. (Ce qu’était ce « tout », à cette époque je ne pouvais nullement le définir, mais je le comprenais vivement et je sentais ce « tout » de la vie intellectuelle, morale, irréprochable.) Je rédigerai mes cours, et même j’étudierai à l’avance les questions, si bien qu’en première année, je serai le premier et j’écrirai ma thèse. En deuxième année, je saurai déjà tout, et je pourrai passer directement en troisième, de sorte qu’à dix-huit ans, je sortirai de l’université, licencié avec le numéro un et deux médailles d’or ; ensuite je passerai l’examen de magister, ensuite celui de docteur, et je serai le premier savant de la Russie… Même en Europe, je pourrai être le premier savant… Eh bien ! Et après ? » me demandai-je. Mais arrivé là, je me rappelai que ces rêves étaient entachés d’orgueil, — un péché que je devrais avouer le soir même au confesseur, et je revins à mes premières réflexions. « Pour préparer mes cours j’irai à pied, sur la montagne des Moineaux ; là, je choisirai un petit endroit sous un arbre, et j’étudierai. Parfois j’emporterai quelque chose à manger, du fromage ou des gâteaux de chez Pedotti, ou autre chose. Je me reposerai et ensuite je lirai un bon livre, ou je dessinerai les paysages environnants, ou je jouerai d’un instrument quelconque (décidément, j’apprendrai la flûte). Puis, elle viendra aussi se promener sur la Montagne des Moineaux, et un jour elle s’approchera de moi et me demandera qui je suis. Je la regarderai ainsi, tristement, et je dirai que je suis le fils d’un prêtre et que je ne me sens heureux qu’ici, et seul, tout à fait seul. Elle me tendra la main, dira quelque chose et s’asseoira près de moi. Et nous irons là chaque jour, et nous serons amis, et je l’embrasserai… Non, ce n’est pas bien. Au contraire, à partir d’aujourd’hui, je ne regarderai plus les femmes, je n’irai jamais, jamais, dans la chambre des servantes, même je tâcherai de ne pas passer devant, et dans trois ans, je sortirai de tutelle et je me marierai, il le faut absolument. Je ferai le plus d’exercices possibles, chaque jour de la gymnastique, si bien qu’à vingt-cinq ans, je serai plus fort que Rappo. Le premier jour, je tiendrai un demi-poud à bras tendu et pendant cinq minutes ; le jour suivant, vingt-et-une livres, le troisième jour vingt-deux et ainsi de suite, jusqu’à ce que je porte quatre pouds dans chaque main ; je serai plus fort que tous les domestiques, et s’il prenait fantaisie à quelqu’un de m’offenser ou de parler mal d’elle, je le prendrais comme cela, simplement par la poitrine, d’une main, je le soulèverais à deux archines de terre et je le tiendrais pour qu’il sente seulement ma force, puis je le laisserais ; mais cependant, cela non plus n’est pas bien : — alors, non, je ne lui ferais pas de mal, je prouverais seulement que moi… »
Qu’on ne me fasse pas reproche de ce que les rêves de ma jeunesse sont aussi puérils que ceux de l’enfance et de l’adolescence. Je suis convaincu que s’il m’est réservé d’atteindre l’extrême vieillesse, si je deviens un vieillard de soixante-dix ans, mes rêves seront aussi enfantins qu’à présent. Je rêverai de quelque belle Marie, qui m’aimera, moi, vieillard édenté, comme elle a aimé Mazeppa. Je rêverai que mon fils, faible d’esprit, par un hasard quelconque, tout d’un coup est devenu ministre, ou que spontanément, j’aurai des quantités de millions. Je suis convaincu que pas un être humain, quel que soit son âge, n’est privé de ce pouvoir bienfaisant et consolateur du rêve. Mais sauf leur trait général d’impossibilité et de magie, les rêves de chaque homme et de chaque âge ont leurs caractères différents. Dans cette période que je prends pour limite de l’adolescence et de la jeunesse, quatre sentiments faisaient le fond de mes rêves : l’amour delle, de la femme imaginaire dont je rêvais toujours de la même façon et qu’à chaque instant j’espérais rencontrer quelque part. Elle, c’était un peu Sonitchka, un peu Macha, la femme de Vassili, au moment où elle lavait le linge dans le baquet, et un peu une femme dont un collier de perles entourait le cou blanc et que j’avais vue au théâtre, il y avait très longtemps, dans une loge voisine de la nôtre. Le deuxième sentiment, c’était l’amour de l’amour. Je voulais que tous me connussent et m’aimassent. Je voulais prononcer mon nom, Nikolaï Irteniev, et que tous en fussent frappés, et m’entourant, me remerciassent pour quelque chose. Le troisième sentiment, c’était l’espoir d’un bonheur extraordinaire, ambitieux, espoir si fort et si tenace qu’il atteignait parfois jusqu’à la folie. J’étais si convaincu qu’avant peu, grâce à un hasard extraordinaire, je deviendrais l’homme le plus riche et le plus célèbre du monde entier, que je me surprenais sans cesse dans l’attente troublante de quelque chose d’heureux, de magique. Il me semblait toujours que cela commençait, que j’allais atteindre tout ce que peut désirer un homme et partout et toujours, je me hâtais, supposant que cela commençait là-bas où je n’étais pas. Le quatrième sentiment, et le principal, c’était le dégoût de moi-même et le regret, mais le regret se confondant à un tel point avec l’espoir du bonheur, qu’il n’avait plus rien de triste. Il me semblait si facile, si naturel de me détacher de tout le passé transformé, d’oublier tout ce qui était et de ma vie avec des relations tout à fait nouvelles, que le passé ne me pesait pas, ne me liait pas. Je trouvais même du plaisir à ce dégoût du passé et je tâchais de le voir plus sombre qu’il n’était. Plus la masse des souvenirs du passé était noire, plus le présent s’en détachait pur et clair, et plus vives devenaient les nuances de l’arc-en-ciel de l’avenir. Cette voix du regret et du désir passionné de perfection, fut la principale sensation nouvelle de cette époque de mon développement moral et servit de base à mon opinion sur moi-même, sur les autres et sur l’univers. Voix bénie, consolante, qui tant de fois, dans les moments tristes où l’âme se soumettait en silence à la puissance du mensonge et de la dépravation de la vie, se révoltait spontanément et audacieusement contre toute injustice, qui dénonçait le passé, qui indiquait, en le faisant aimer, le point lumineux du présent, et promettait, pour l’avenir, le bien et le bonheur, — voix tendre et consolante, cesseras-tu jamais de résonner ?
Chapitre 4
Pendant ce printemps, papa fut rarement à la maison. Mais quand cela lui arrivait, il était très gai, tapotait sur le piano ses airs favoris, faisait de petits yeux tendres et inventait sur nous tous et sur Mimi des plaisanteries dans le genre de celles-ci : « Le prince héritier des Grouzines a rencontré Mimi à la promenade et en est devenu si amoureux qu’il vient de présenter une requête au synode afin d’obtenir le divorce » ; — ou bien : « On me nomme attaché à l’ambassade de Vienne » ; — et il nous disait tout cela de l’air le plus sérieux ; il effrayait Katenka avec les araignées dont elle avait une peur terrible ; il était très aimable avec nos amis Doubkov et Nekhludov, et sans cesse il racontait à nous et à nos hôtes ses projets pour l’année suivante.
Bien que ses plans changeassent presque chaque jour et qu’ils fussent toujours contradictoires, il était si entraînant que nous l’écoutions attentivement et Lubotchka, sans remuer les paupières, regardait, bec ouvert, les lèvres de papa, pour ne pas perdre une seule de ses paroles. Tantôt son plan était de nous faire rester à Moscou à l’Université, et de partir, lui, avec Lubotchka, en Italie pour deux années ; tantôt d’acheter une propriété au sud de la Crimée et d’y séjourner chaque été ; tantôt d’aller vivre à Pétersbourg avec toute sa famille, etc. Mais outre sa gaieté extraordinaire, ces derniers temps, se montrait en papa, un changement, qui m’étonnait beaucoup. Il s’était fait faire un costume à la mode. L’habit olive, le pantalon à sous-pieds, et par dessus une longue redingote qui lui allait très bien ; souvent il employait de bons parfums quand il allait dans le monde et surtout chez une dame dont Mimi ne parlait jamais sans un soupir et sans une expression du visage qui signifiait : « Pauvres orphelins ! La malheureuse passion ! Heureusement quelle n’est pas là », etc. Je savais par Nikolaï, puisque papa ne nous parlait jamais de ses affaires de jeu, qu’il avait été remarquablement heureux cet hiver, qu’il avait gagné beaucoup, beaucoup, puis placé son argent dans le Lombard et qu’au printemps, il ne voulait plus jouer ; c’est sans doute par crainte de ne pouvoir se retenir qu’il voulait aller le plus vite possible à la campagne. Il décida même, sans attendre mon entrée à l’Université, de partir pour Pétrovskoié avec les fillettes aussitôt après Pâques ; moi et Volodia nous irions les rejoindre.
Volodia, pendant tout l’hiver, et même au printemps, était l’inséparable du Doubkov (avec Dmitri il commençait à être un peu en froid). Leurs principaux plaisirs, comme j’en pouvais juger par les conversations que j’entendais, consistaient à boire sans cesse du champagne, à aller en traîneau sous les fenêtres d’une demoiselle dont, à ce qu’il me semblait, ils étaient amoureux tous deux, et à danser en vis-à-vis, non plus à des bals d’enfants, mais à de vrais bals. Cette dernière circonstance, malgré l’affection que Volodia et moi avions l’un pour l’autre, nous désunit beaucoup. Nous sentions trop la différence entre un garçon pour qui l’on fait venir encore des professeurs, et l’homme qui danse à de grands bals, pour nous confier l’un à l’autre nos pensées.
Katenka était déjà tout à fait grande, elle lisait une foule de romans et l’idée qu’elle pouvait bientôt se marier ne me semblait déjà plus une plaisanterie ; mais, bien que Volodia fût grand lui aussi, ils ne s’entendaient pas, et même, à ce qu’il me semble, ils se dédaignaient réciproquement. En général, quand Katenka était seule à la maison, rien ne l’intéressait sauf les romans et le plus souvent, elle s’ennuyait, et quand venaient des étrangers, elle devenait très vive, très aimable et faisait de tels yeux que je ne pouvais nullement comprendre ce qu’elle voulait exprimer ainsi. Mais plus tard, lorsqu’elle m’eût dit, dans une conversation, que la seule coquetterie permise aux jeunes filles est celle des yeux, je pus m’expliquer ces grimaces des yeux, étranges et peu naturelles, et qui, il me semble, n’étonnaient nullement les autres. Lubotchka commençait aussi à porter la robe presque longue, de sorte que ses pieds de canard se voyaient à peine, mais elle était toujours aussi pleurnicheuse. Maintenant elle ne rêvait plus d’épouser un hussard, mais un chanteur ou un musicien et dans cette intention elle s’occupait très sérieusement de la musique.
Saint-Jérôme, prévenu qu’il ne resterait à la maison que jusqu’à la fin de mes examens, avait trouvé une place chez un certain comte et depuis lors, nous regardait tous avec dédain. Il était rarement à la maison, commençait à fumer des cigarettes, ce qui était alors le comble de l’élégance, et avec une carte qu’il tenait près des lèvres, sifflotait sans cesse des airs grivois. Mimi, de jour en jour, devenait plus morne, on aurait dit qu’à dater de l’époque où nous commencions à être grands, des personnes et des choses elle n’attendait rien de bon.
Quand je vins pour dîner, je ne trouvai à la salle à manger que Mimi, Katenka, Lubotchka et Saint-Jérôme : papa n’était pas à la maison et Volodia, qui préparait son examen dans sa chambre avec ses camarades, avait demandé à dîner chez lui. En général, dans ces derniers temps, Mimi occupait à table la place principale, personne d’entre nous n’avait de respect pour elle et le dîner perdait beaucoup de son charme. Ce n’était plus, comme du temps de maman ou de grand’mère, une sorte de cérémonie réunissant à heure fixe toute la famille, et partageant la journée en deux parties. Nous nous permettions d’arriver en retard, au deuxième plat, de boire du vin dans les grands verres (Saint-Jérôme lui-même nous en donnait l’exemple), de nous vautrer sur nos chaises, de nous lever avant la fin du repas et d’autres licences du même genre. Dès lors, le dîner cessait d’être comme avant une quotidienne et joyeuse solennité de famille. C’était autre chose à Pétrovskoié, quand, à deux heures, tous habillés pour le dîner nous nous asseyions au salon et devisions gaiement en attendant cette heure solennelle. Juste au moment où la pendule de l’office se déclanchait pour sonner deux heures, avec la serviette sur le bras, le visage digne et un peu sévère, à pas lents, entrait Foca : « Le dîner est servi ! » prononçait-il gravement et à voix haute, et tous, la mine gaie et satisfaite, les grandes personnes devant, les enfants derrière, au bruit des jupons empesés et du craquement des bottes et des souliers, en parlant à mi-voix, allaient s’asseoir aux places désignées à chacun. C’était aussi une autre affaire à Moscou : tous, en causant à voix basse, debout devant la table, dressée au salon, attendaient grand’mère à qui Gavrilo était parti annoncer que le dîner était servi ; — tout à coup la porte s’ouvre, on entend le froufrou de la robe, les plis traînants, et grand’mère, son bonnet à rubans, d’un violet particulier, légèrement de travers, en souriant ou en jetant des regards obliques, sévères (selon l’état de sa santé), pénètre dans la chambre. Gavrilo se précipite vers sa chaise, il se fait un bruit de sièges, et tandis qu’on se sent courir dans le dos, un frisson — annonçant l’appétit, on prend sa serviette raide, encore humide, on mange une bouchée de pain, et, avec une avidité impatiente et joyeuse, en se frottant les mains sous la table, on regarde l’assiette de soupe fumante que le maître d’hôtel remplit en suivant l’ordre des dignités de l’âge et des attentions de grand’mère.
Maintenant je n’éprouvais plus ni joie ni émotion en venant dîner.
Le bavardage de Mimi, de Saint-Jérôme ; celui des fillettes, sur les affreuses bottes du professeur de langue russe, sur les robes à volants des princesses Kornakov, etc., bavardage qui m’inspirait, surtout envers Lubotchka et Katenka, un franc mépris que je n’essayais même pas de dissimuler, ne me distrayait pas de mon nouvel et vertueux état d’esprit. J’étais extraordinairement doux ; en souriant je les écoutais d’un air particulièrement aimable ; je demandais respectueusement qu’on me passât le kvass, et je cédais à Saint-Jérôme qui me corrigeait une phrase prononcée pendant le dîner, en faisant remarquer « qu’il vaut mieux dire je puis que je peux ». Cependant je dois avouer qu’il m’était un peu désagréable que personne n’accordât une attention spéciale à ma douceur et à ma vertu. Après le dîner, Lubotchka me montra un papier où étaient inscrits tous ses péchés ; je trouvai que c’était bien, mais qu’il était encore mieux d’inscrire tous ses péchés dans son âme et que « ce n’était pas ça ».
— Pourquoi pas ça ? — demanda Lubotchka.
— Oui, c’est bien aussi ; mais tu ne me comprendras pas. — Et je suis monté chez moi en disant à Saint-Jérôme que je voulais travailler un peu, mais en réalité, afin d’écrire pour moi-même et pour toute ma vie, puisqu’avant la confession il me restait une heure et demie, l’ordre de mes devoirs et de mes occupations, pour exposer sur le papier le but de ma vie et les règles selon lesquelles je devais agir sans m’en écarter jamais.
Chapitre 5
Je pris une feuille de papier et avant tout je voulus me mettre à dresser la liste de mes devoirs et de mes occupations pour l’année suivante. Il fallait régler le papier. Mais comme je n’avais pas de règle, je me servis du dictionnaire latin, en conduisant la plume le long du gros livre que je baissais ensuite : il en résulta qu’au lieu d’une ligne, je fis sur le papier une longue tache d’encre ; en outre, le dictionnaire étant moins large que le papier, la ligne se couchait au coin souple du volume. Je pris une autre feuille de papier et en changeant de place le dictionnaire, je la réglai tant bien que mal. Je divisai mes devoirs en trois groupes : les devoirs envers moi-même, les devoirs envers le prochain, et les devoirs envers Dieu. Je commençai par écrire les premiers, mais ils étaient si nombreux et se subdivisaient en tant de catégories qu’il fallut tout d’abord écrire « Règles de vie » et ensuite dresser ma liste. Je pris six feuilles de papier, j’en fis un cahier et j’écrivis en haut « Règles de vie ».
Ces mots étaient écrits de travers, si irrégulièrement que je me demandai longtemps si je ne devais pas les recopier, et longtemps je me tourmentai à regarder la liste déchirée et ce vilain en-tête. Dans mon âme, tout est si beau et si net, pourquoi est ce si laid sur le papier et en général dans la vie, quand je veux y réaliser quelque chose de ce que pense ?…
— Le confesseur est arrivé, veuillez descendre écouter les prières, » — m’annonça Nikolaï.
Je cachai le cahier dans la table, je jetai un coup d’œil sur le miroir, je redressai mes cheveux, ce qui, selon moi, me donnait un air rêveur, et je descendis au divan, où déjà, sur la table, étaient une image de Dieu et des bougies allumées. En même temps que moi, papa entra par l’autre porte. Le confesseur, un vieux moine aux cheveux blancs, au visage sévère, bénit papa. Papa baisa sa main courte, large et sèche ; je fis de même.
— Appelez Voldemar — dit papa. — Où est-il ? Mais non, à l’Université, il se prépare à la communion.
— Il travaille avec le prince, dit Katenka en regardant Lubotchka. Lubotchka rougit subitement, se renfrogna et feignant quelque malaise, sortit de la chambre. Je la suivis. Elle s’arrêta au salon, et au crayon, elle ajouta quelque chose sur le papier.
— Quoi, tu as encore fait un nouveau péché ? lui demandai-je.
— Non, ce n’est rien, comme ça, répondit-elle en rougissant.
À ce moment, on entendit de l’antichambre la voix de Dmitri, qui disait adieu à Volodia.
— Voilà, pour toi tout est tentation — dit Katenka en entrant dans la chambre et s’adressant à Lubotchka.
Je ne pouvais comprendre ce qui se passait avec ma sœur : elle était si confuse que des larmes perlèrent de ses yeux, et sa confusion arrivant au second degré se transformait en dépit contre elle-même et contre Katenka, qui évidemment l’agaçait.
— On voit bien que tu es une étrangère (rien ne blessait davantage Katenka que ce mot « étrangère », et c’est précisément dans cette intention que l’employait Lubotchka) devant un tel sacrement — continuait-elle en s’emportant — tu me troubles exprès… tu devrais comprendre que c’est loin d’être une plaisanterie.
— Sais-tu, Nikolenka, ce qu’elle a écrit ? — répartit Katenka, blessée d’avoir été appelée étrangère : — elle a écrit…
— Je ne t’aurais jamais crue si méchante ! — cria Lubotchka toute troublée, en nous quittant : — En un tel moment, et exprès, être sans cesse induite en péché !… Je ne t’ennuie pas avec tes sentiments et tes souffrances !…
Chapitre 6
Distrait par ces réflexions et par d’autres du même genre, je retournai au divan, alors que tous y étaient déjà réunis, et que, debout, le confesseur se préparait à lire la prière précédant la confession.
Mais, dès que, au milieu du silence général, retentit la voix expressive et sévère du moine lisant la prière, et que surtout, s’adressant à nous, il prononça les paroles : Avouez tous vos péchés sans honte, sans détour, sans justification et votre âme se purifiera devant Dieu, et si vous cachez quelque chose, ce sera un grand péché, chez moi reparut le sentiment de crainte respectueuse que j’avais éprouvé le matin à la pensée de l’auguste sacrement que j’allais recevoir. J’éprouvais même du plaisir à avoir conscience de cet état, et je m’efforcais de le retenir en arrêtant toutes les idées qui me revenaient en tête et en m’évertuant à avoir peur de quelque chose.
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The end
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