01
Au bout de quatre ou cinq jours, Anna, remarquant que j’étais silencieuse et absorbée, et que j’allais à l’église tous les soirs, me dit d’un air stupéfait : « Ah çà, mon cher Calepin, qu’est-ce à dire ? on jurerait que tu deviens dévote ! — C’est fait, mon enfant, lui répondis-je tranquillement. — Pas possible ? — Je t’en donne ma parole d’honneur. — Eh bien, reprit-elle après avoir réfléchi un instant, je ne te dirai rien pour t’en détourner. Je crois que ce serait inutile. Tu es une nature passionnée, je l’ai toujours pensé. Je ne pourrai pas te suivre sur ce terrain-là. Je suis une nature plus froide, je raisonne. J’envie ton bonheur, je t’approuve de ne point hésiter ; mais je ne crois pas que jamais j’arrive à la foi aveugle. Si ce miracle s’opérait pourtant, je ferais comme toi, j’en conviendrais sincèrement. — M’aimeras-tu moins ? lui demandai-je. — À présent tu t’en consolerais aisément, reprit-elle. La dévotion absorbe et dédommage de tout. Mais comme j’ai pour ta sincérité la plus parfaite estime, je resterai ton amie quoi qu’il arrive. » Elle ajouta d’excellentes paroles encore, et se montra toujours pleine de raison, d’affection et d’indulgence pour moi.
Sophie ne prit pas beaucoup garde à mon changement. La diablerie passait de mode. Ma conversion lui portait le dernier coup. Peut-être étions-nous toutes également ennuyées de notre inaction, sans nous l’être avoué les unes aux autres. D’ailleurs Sophie était un diable mélancolique, et parfois elle avait de courts accès de dévotion mêlés de profondes tristesses qu’elle ne voulait ni expliquer ni avouer.
Celle que je craignais le plus d’affliger était Fannelly. Elle m’épargna la peine de lui refuser de courir davantage avec elle, elle me prévint. « Eh bien, ma tante, me dit-elle, te voilà donc rangée ? Soit ! Si tu t’en trouves bien j’en serai heureuse, et si cela te fait plaisir je me rangerai aussi. Je suis capable de devenir dévote pour faire comme toi et pour être toujours avec toi. »
Elle l’eût fait comme elle le disait, cette généreuse et abondante nature, si cela eût dépendu d’un mouvement de son cœur. Mais ses idées n’avaient pas la fixité et l’exclusivisme des miennes. D’ailleurs parmi les diables il n’y en avait que deux, Anna et moi, qui fussent susceptibles de ce qu’on appelait une conversion. Les autres n’avaient jamais protesté, elles n’étaient pas pieuses parce qu’elles étaient dissipées ; mais elles croyaient quand même, et du jour où la diablerie cessa elles furent plus régulières dans leurs exercices de piété, sans devenir dévotes exaltées pour cela.
Anna était esprit fort. C’était bien le mot pour elle, qui avait de l’esprit tout de bon et de la force dans la volonté. Pour moi, que l’on qualifiait d’esprit fort aussi, je n’avais ni force ni esprit. Il n’y avait de fort en moi que la passion, et quand celle de la religion vint à éclater, elle dévora tout dans mon cœur ; rien dans mon cerveau ne lui fit obstacle.
J’ai dit qu’Anna aussi se jeta dans la piété après son mariage, mais tant qu’elle resta au couvent elle garda son incrédulité. Ma ferveur me rendit probablement moins agréable pour elle, et quoiqu’elle eût la générosité de ne me le faire jamais sentir, je fus naturellement entraînée vers d’autres intimités, comme je le dirai bientôt.
J’étais restée liée avec Louise de la Rochejaquelein. Elle était encore à la petite classe, parce qu’elle était plus jeune que nous, mais elle était toujours beaucoup plus raisonnable et plus instruite que moi. Je la rencontrai dans les cloîtres peu de jours après ma conversion, et ce fut la seule personne dont j’eus la curiosité de saisir la première impression. Comme elle n’était ni diable, ni bête, ni fervente, son jugement était une chose à part.
« Eh bien, me dit-elle, es-tu toujours aussi désœuvrée, aussi tapageuse ? — Que penserais-tu de moi, lui dis-je, si je t’apprenais que je me sens enflammée par la religion ? — Je dirais, me répondit-elle, que tu fais bien, et je t’aimerais encore plus que je ne t’aime. » Elle m’embrassa avec une grande effusion de cœur et n’ajouta aucun autre encouragement, voyant sans doute à mon air que j’irais plus loin que ses conseils.
Mary revint d’Angleterre ou d’Irlande dans ce temps-là. Elle avait grandi de toute la tête, sa figure avait pris une expression encore plus mâle, et ses manières étaient plus que jamais celles d’un garçon naïf, impétueux et insouciant. Elle rentra à la petite classe et y ressuscita si bien la diablerie que ses parents la reprirent au bout de quelques mois. Elle se moqua impitoyablement de ma dévotion, et quand nous nous rencontrions, elle me poursuivait des sarcasmes les plus comiques. Elle ne me fâcha pourtant jamais, car elle avait de l’esprit de bon aloi, c’est-à-dire de l’esprit sans amertume et une raillerie qui divertissait trop pour pouvoir blesser. Je raconterai dans la suite de mes mémoires comment nous nous sommes retrouvées vers l’âge de quarante ans, nous aimant toujours et nous retraçant avec plaisir nos jeunes années.
Mais me voici arrivée à un moment où il faut que je parle un peu de moi isolément, car ma ferveur me fit, pendant quelques mois, une vie solitaire et sans expansion apparente.
Ma conversion subite ne me donna pas le temps de respirer. Tout entière à mon nouvel amour, j’en voulus savourer toutes les joies. Je fus trouver mon confesseur pour le prier de me réconcilier officiellement avec le ciel. C’était un vieux prêtre, le plus paternel, le plus simple, le plus sincère, le plus chaste des hommes, et pourtant c’était un jésuite, un père de la foi, comme on disait depuis la Révolution. Mais il n’y avait en lui que droiture et charité. Il s’appelait l’abbé de Prémord et confessait la moindre partie du troupeau ; l’abbé de Villèle, qui était le directeur en titre de la communauté et des pensionnaires, ne pouvant suffire à tout.
On nous envoyait à confesse, bon gré, mal gré, tous les mois, usage détestable qui violentait la conscience et condamnait à l’hypocrisie celles qui n’avaient pas le courage de la résistance.
« Mon père, dis-je à l’abbé, vous savez bien comment je me suis confessée jusqu’ici, c’est-à-dire que vous savez que je ne me suis pas confessée du tout. Je suis venue vous réciter une formule d’examen de conscience qui court la classe et qui est la même pour toutes celles qui viennent à confesse, contraintes et forcées. Aussi ne m’avez-vous jamais donné l’absolution, que je ne vous ai jamais demandée non plus. Aujourd’hui je vous la demande et je veux me repentir et m’accuser sérieusement. Mais je vous avoue que je ne sais pas comment m’y prendre, parce que je ne me souviens d’aucun péché volontaire ; j’ai vécu, j’ai pensé, j’ai cru comme on me l’avait enseigné. Si c’était un crime de nier la religion, ma conscience, qui était muette, ne m’a avertie de rien. Pourtant je dois faire pénitence, aidez-moi à me connaître et à voir en moi-même ce qui est coupable et ce qui ne l’est pas.
— Attendez, mon enfant, me dit-il. Je vois que ceci est une confession générale, comme on dit, et que nous aurons beaucoup à causer. Asseyez-vous. » Nous étions dans la sacristie, j’allai prendre une chaise et lui demandai s’il voulait m’interroger. « Non pas, me dit-il, je ne fais jamais de question : voici la seule que je vous adresserai. Avez-vous donc l’habitude de chercher vos examens de conscience dans les formulaires ? — Oui, mais il y a bien des péchés que je ne sais pas avoir commis, car je n’y comprends rien. — C’est bien, je vous défends de jamais consulter aucun formulaire et de chercher les secrets de votre conscience ailleurs qu’en vous-même. À présent, causons. Racontez-moi simplement et tranquillement toute votre existence, telle que vous vous la rappelez, telle que vous la concevez et la jugez. N’arrangez rien, ne cherchez ni le bien ni le mal de vos actions et de vos pensées, ne voyez en moi ni un juge ni un confesseur, parlez-moi comme à un ami. Je vous dirai ensuite ce que je crois devoir encourager ou corriger en vous dans l’intérêt de votre salut, c’est-à-dire de votre bonheur en cette vie et en l’autre. »
Ce plan me mit bien à l’aise. Je lui racontai ma vie avec effusion, moins longuement que je ne l’ai fait ici, mais avec assez de détails et de précision cependant pour que ce récit durât plus de trois heures. L’excellent homme m’écouta avec une attention soutenue, avec un intérêt paternel ; plusieurs fois je le vis essuyer ses larmes, surtout quand j’arrivai à la fin et que je lui exposai simplement comment la grâce m’avait touchée au moment où je m’y attendais le moins.
C’était un vrai jésuite que l’abbé de Prémord, et en même temps un honnête homme, un cœur sensible et doux. Sa morale était pure, humaine, vivante pour ainsi dire. Il ne poussait pas au mysticisme, il prêchait terre à terre avec une grande onction et une grande bonhomie. Il ne voulait pas qu’on s’absorbât dans le rêve anticipé d’un monde meilleur au point d’oublier l’art de se bien conduire dans celui-ci ; voilà pourquoi je dis que c’était un vrai jésuite, malgré sa candeur et sa vertu.
Quand j’eus fini de causer, je lui demandai de me juger et de me choisir les points où j’étais coupable, afin que, m’agenouillant devant lui, j’eusse à les rappeler en confession et à m’en repentir pour mériter une absolution générale. Mais il me répondit : « Votre confession est faite. Si vous n’avez pas été éclairée plus tôt de la grâce, ce n’est pas votre faute. C’est à présent que vous pourriez devenir coupable si vous perdiez le fruit des salutaires émotions que vous avez éprouvées. Agenouillez-vous pour recevoir l’absolution, que je vais vous donner de tout mon cœur. »
Quand il eut prononcé la formule sacramentelle, il me dit : « Allez en paix, vous pouvez communier demain. Soyez calme et joyeuse, ne vous embarrassez pas l’esprit de vains remords, remerciez Dieu d’avoir touché votre cœur ; soyez toute à l’ivresse d’une sainte union de votre âme avec le Sauveur. »
C’était me parler comme il fallait ; mais on verra bientôt que ce saint quiétisme ne suffisait pas à l’ardeur de mon zèle et que j’étais cent fois plus dévote que mon confesseur ; ceci soit dit à la louange de ce digne homme ; il avait atteint, je crois, l’état de perfection et ne connaissait plus les orages d’un prosélytisme ardent. Sans lui, je crois bien que je serais ou folle, ou religieuse cloîtrée à l’heure qu’il est. Il m’a guérie d’une passion délirante pour l’idéal chrétien. Mais en cela fut-il chrétien catholique, ou jésuite homme du monde ?
Je communiai le lendemain, jour de l’Assomption, 15 août. J’avais quinze ans et n’avais pas approché du sacrement depuis ma première communion à La Châtre. C’était dans la soirée du 4 août que j’avais ressenti ces émotions, ces ardeurs inconnues que j’appelais ma conversion. On voit que j’avais été droit au but ; j’étais pressée de faire acte de foi et de rendre, comme on disait, témoignage devant le Seigneur.
Ce jour de véritable première communion me parut le plus beau de ma vie, tant je me sentis pleine d’effusion et en même temps de puissance dans ma certitude. Je ne sais pas comment je m’y prenais pour prier. Les formules consacrées ne me suffisaient pas, je les lisais pour obéir à la règle catholique, mais j’avais ensuite des heures entières où, seule dans l’église, je priais d’abondance, répandant mon âme aux pieds de l’Éternel, et, avec mon âme, mes pleurs, mes souvenirs du passé, mes élans vers l’avenir, mes affections, mes dévouements, tous les trésors d’une jeunesse embrasée qui se consacrait et se donnait sans réserve à une idée, à un bien insaisissable, à un rêve d’amour éternel.
C’était puéril et étroit dans la forme, cette orthodoxie où je me plongeais, mais j’y portais le sentiment de l’infini. Et quelle flamme ce sentiment n’allume-t-il pas dans un cœur vierge ! Quiconque a passé par là sait bien que nulle affection terrestre ne peut donner de pareilles satisfactions intellectuelles. Ce Jésus, tel que les mystiques l’ont interprété et refait à leur usage, est un ami, un frère, un père, dont la présence éternelle, la sollicitude infatigable, la tendresse, la mansuétude infinie ne peuvent se comparer à rien de réel et de possible ; je n’aime pas que les religieuses en aient fait leur époux. Il y a là quelque chose qui doit servir d’aliment au mysticisme hystérique, la plus répugnante des formes que le mysticisme puisse prendre. Cet amour idéal pour le Christ n’est sans danger que dans l’âge où les passions humaines sont muettes. Plus tard il prête aux aberrations du sentiment et aux chimères de l’imagination troublée. Nos religieuses anglaises n’étaient pas mystiques du tout, heureusement pour elles.
L’été se passa pour moi dans la plus complète béatitude. Je communiais tous les dimanches et quelquefois deux jours de suite. J’en suis revenue à trouver fabuleuse et inouïe l’idée matérialisée de manger la chair et de boire le sang d’un Dieu ; mais que m’importait alors ? Je n’y songeais pas, j’étais sous l’empire d’une fièvre qui ne raisonnait pas et je trouvais ma joie à ne pas raisonner. On me disait : « Dieu est en vous, il palpite dans votre cœur, il remplit tout votre être de sa divinité ; la grâce circule en vous avec le sang de vos veines ! » Cette identification complète avec la Divinité se faisait sentir à moi comme un miracle. Je brûlais littéralement comme sainte Thérèse ; je ne dormais plus, je ne mangeais plus, je marchais sans m’apercevoir du mouvement de mon corps ; je me condamnais à des austérités qui étaient sans mérite, puisque je n’avais plus rien à immoler, à changer ou à détruire en moi. Je ne sentais pas la langueur du jeûne. Je portais autour du cou un chapelet de filigrane qui m’écorchait, en guise de cilice. Je sentais la fraîcheur des gouttes de mon sang, et au lieu d’une douleur c’était une sensation agréable. Enfin je vivais dans l’extase, mon corps était insen- sible, il n’existait plus. La pensée prenait un développement insolite et impossible. Était-ce même la pensée ? Non, les mystiques ne pensent pas. Ils rêvent sans cesse, ils contemplent, ils aspirent, ils brûlent, ils se consument comme des lampes, et ils ne sauraient se rendre compte de ce mode d’existence, qui est tout spécial et ne peut se comparer à rien.
Je crains donc d’être peu intelligible pour ceux qui n’ont pas subi cette maladie sacrée, car je me rappelle l’état où j’ai vécu durant quelques mois sans pouvoir bien me le définir à moi-même.
J’étais devenue sage, obéissante et laborieuse, cela va sans dire. Il ne me fallut aucun effort pour cela. Du moment que le cœur était pris, rien ne me coûtait pour mettre mes actions d’accord avec ma croyance. Les religieuses me traitèrent avec une grande affection, mais, je dois le dire, sans aucune flatterie et sans chercher, par aucun des moyens de séduction qu’on reproche aux communautés religieuses d’exercer envers leurs élèves, à m’inspirer plus de ferveur. Leur dévotion était calme, un peu froide peut-être, digne et même fière. Hormis une seule, elles n’avaient ni le don ni la volonté du prosélytisme entraînant, soit que cette réserve tînt à l’esprit de leur ordre ou au caractère britannique, dont elles ne se départaient point.
Et puis, quelles remontrances, quelles exhortations eût-on pu m’adresser ? J’étais si entière dans ma foi, si logique dans mon enthousiasme ! Jamais de tiédeur, jamais d’oubli, jamais de relâchement possible à un esprit enfiévré comme était le mien. La corde était trop tendue pour se détendre d’elle-même, elle se serait plutôt brisée.
Marie Alicia continua d’être angéliquement bonne avec moi. Elle ne m’aima pas davantage après ma conversion qu’elle n’avait fait auparavant, et ce fut une raison pour moi d’augmenter d’affection pour elle. En goûtant la douceur de cette amitié maternelle si pure et si soutenue, je savourais la perfection de cette âme d’élite qui me chérissait si bien pour moi-même, puisqu’elle avait aimé la pécheresse, l’enfant ingouverné et ingouvernable, autant qu’elle aimait la convertie, l’enfant soumis et rangé.
Madame Eugénie, qui m’avait toujours traitée avec une indulgence qu’on taxait de partialité, devint plus sévère en même temps que je devenais plus raisonnable. Je ne péchais plus que par distraction, et elle me rabrouait un peu durement pour cela, quelque involontaires que fussent mes fautes. Un jour même que, perdue dans mes rêveries pieuses, je n’avais pas entendu un ordre qu’elle me donnait, elle m’infligea sans miséricorde la punition du bonnet de nuit. Le bonnet de nuit à sainte Aurore (les diables m’appelaient ainsi en riant) ! Ce fut un cri de surprise et un murmure de stupeur dans toute la classe : « Vous voyez bien, disait-on, cette femme bizarre et contredisante aime les diables, et depuis que celui-ci est tombé dans le bénitier, elle ne peut plus le souffrir ! » Le bonnet de nuit ne m’affecta pas, j’avais la conscience de mon innocence, et je sus même gré à madame Eugénie de ne m’avoir pas épargnée plus qu’elle n’eût fait d’une autre en pareil cas. Je ne pensai pas qu’elle m’aimait moins, car elle me prouvait sa préférence comme en cachette. Si j’étais souffrante ou triste, elle venait le soir dans ma cellule m’interroger froidement, d’un ton railleur même ; mais c’était de sa part beaucoup plus que de la part de toute autre, cette sollicitude enjouée, cette démarche de venir à moi qu’elle n’a jamais faite pour aucune autre que je sache. Je n’éprouvais pas le besoin de lui ouvrir mon cœur comme avec Marie Alicia, mais j’étais sensible à la part d’affection qu’elle pouvait me donner et je baisais avec reconnaissance sa main longue, blanche et froide.
Ce fut au milieu de ma première ferveur que je contractai une amitié qui fut trouvée encore plus bizarre que celle que je portais à madame Eugénie, mais qui m’a laissé les plus doux et les plus chers souvenirs.
Dans la liste de nos religieuses, j’ai nommé une sœur converse, sœur Hélène, dont je me suis réservé de parler amplement quand j’aurais atteint la phase de mon récit où son existence se mêle à la mienne ; m’y voici arrivée.
Un jour que je traversais le cloître, je vois une sœur converse assise sur la dernière marche de l’escalier, pâle, mourante, baignée d’une sueur froide. Elle était placée entre deux seaux fétides qu’elle descendait du dortoir et qu’elle allait vider. Leur pesanteur et leur puanteur avaient vaincu son courage et ses forces. Elle était pâle, maigre, en chemin de devenir phthisique. C’était Hélène, la plus jeune des converses, consacrée aux fonctions les plus pénibles et les plus repoussantes du couvent. À cause de cela, elle était un objet de dégoût pour les pensionnaires recherchées. On eût frémi de s’asseoir auprès d’elle, on évitait même de frôler son vêtement.
Elle était laide, d’un type commun, marquée de taches de rousseur sur un fond terne et comme terreux. Et cependant cette laideur avait quelque chose de touchant ; cette figure calme dans la souffrance avait comme une habitude et une insouciance du malheur qu’on ne comprenait pas bien au premier abord et qu’on eût pu prendre pour une indifférence grossière, mais qui se révélait quand on avait lu dans son âme, et dont chaque indice venait confirmer le poème obscur et rude de sa pauvre vie. Ses dents étaient les plus belles que j’aie jamais vues, blanches, petites, saines et rangées comme un collier de perles. Quand on se souhaitait une beauté idéale, on parlait des yeux d’Eugenia Yzquierdo, du nez de Maria Dormer, des cheveux de Sophie et des dents de Sister Helen.
Quand je la vis ainsi défaillante, je courus à elle, comme de juste ; je la soutins dans mes bras ; je ne savais que faire pour la secourir. Je voulais monter à l’ouvroir, appeler quelqu’un. Elle retrouva ses forces pour m’en empêcher, et, se levant, elle voulut reprendre son fardeau et continuer son ouvrage ; mais elle se traînait d’une si piteuse façon, qu’il ne me fallut pas beaucoup de vertu pour m’emparer de ses seaux et pour les emporter à sa place. Je la retrouvai, le balai à la main et se dirigeant vers l’église. « Ma sœur, lui dis-je, vous vous tuez. Vous êtes trop malade pour travailler aujourd’hui. Laissez-moi l’aller dire à Poulette pour qu’elle envoie quelqu’un nettoyer l’église, et vous irez vous coucher. – Non, non ! dit-elle en secouant sa tête courte et obstinée, je n’ai pas besoin d’aide ; on peut toujours ce qu’on veut, et je veux mourir en travaillant. – Mais c’est un suicide, lui dis-je, et Dieu vous défend de chercher la mort, même par le travail. – Vous n’y entendez rien, reprit-elle. J’ai hâte de mourir, puisqu’il faut que je meure. Je suis condamnée par les médecins. Eh bien, j’aime mieux être réunie à Dieu dans deux mois que dans six. »
Je n’osai pas lui demander si elle parlait ainsi par ferveur ou par désespoir, je lui demandai seulement si elle voulait consentir à ce que je l’aidasse à nettoyer l’église, puisque c’était l’heure de ma récréation. Elle y consentit en me disant : « Je n’en ai pas besoin, mais il ne faut pas empêcher une bonne âme de faire acte de charité. »
Elle me montra comment il fallait s’y prendre pour cirer le parquet de l’arrière-chœur, pour épousseter et frotter à la serge les stalles des nonnes. Ce n’était pas bien difficile, et je fis un côté de l’hémicycle pendant qu’elle faisait l’autre ; mais, toute jeune et forte que j’étais, le travail me mit en nage, tandis qu’elle, endurcie à la fatigue et déjà remise de son évanouissement, avec l’air d’une mourante et l’apparente lenteur d’une tortue, elle vint à bout de sa tâche plus vite et mieux que moi.
Le lendemain était un jour de fête ; il n’y en avait pas pour elle, puisque tous les jours exigeaient les mêmes soins domestiques. Le hasard me la fit rencontrer encore comme elle allait faire les lits au dortoir. Il y en avait trente et quelques. Elle me demanda d’elle-même si je voulais l’aider, non pas qu’elle voulût être soulagée de son travail, mais parce que ma société commençait à lui plaire. Je la suivis par un mouvement de complaisance qui eût été bien naturel, quand même je n’aurais pas été poussée par le dévouement religieux qui inspire l’amour de la peine. Quand l’ouvrage fut terminé, et abrégé de moitié par mon concours, il nous resta quelques instants de loisir, et la sœur Hélène, s’asseyant sur un coffre, me dit : « Puisque vous êtes si complaisante, vous devriez bien m’enseigner un peu de français, car je n’en peux pas dire un mot, et cela me gêne avec les servantes françaises que j’ai à diriger. — Cette demande de votre part me réjouit, lui dis-je. Elle me prouve que vous ne songez plus à mourir dans deux mois, mais à vous conserver le plus longtemps possible. — Je ne veux que ce que Dieu voudra, reprit-elle. Je ne cherche pas la mort, je ne l’évite pas. Je ne peux pas m’empêcher de la désirer, mais je ne la demande pas. Mon épreuve durera tant qu’il plaira au Seigneur. — Ma bonne sœur, lui dis-je, vous êtes donc bien sérieusement malade ? — Les médecins prétendent que oui, répondit-elle, et il y a des moments où je souffre tant que je crois qu’ils ont raison. Mais, après tout, je me sens si forte qu’ils pourraient bien se tromper. Allons ! qu’il en soit comme Dieu voudra ! »
Elle se leva en ajoutant : « Voulez-vous venir ce soir dans ma cellule ? vous me donnerez la première leçon. »
J’y consentis à regret, mais sans hésiter. Cette pauvre sœur m’inspirait, malgré moi, de la répugnance, non pas elle, mais ses vêtements, qui étaient immondes et dont l’odeur me causait des nausées. Et puis, j’aimais bien mieux mon heure d’extase, le soir à l’église, que l’ennui de donner une leçon de français à une personne fort peu intelligente et qui ne savait que fort mal l’anglais.
Je m’y résignai pourtant, et, le soir venu, j’entrai pour la première fois dans la cellule de sœur Hélène. Je fus agréablement surprise de la trouver d’une propreté exquise et toute parfumée de l’odeur du jasmin qui montait du préau jusqu’à sa fenêtre. La pauvre sœur était propre aussi ; elle avait sa robe de serge violette neuve ; ses petits objets de toilette bien rangés sur une table attestaient le soin qu’elle prenait de sa personne. Elle vit dans mes yeux ce qui me préoccupait. « Vous voilà étonnée, me dit-elle, de trouver propre et même recherchée sous ce rapport une personne qui remplit sans chagrin les plus viles fonctions. C’est parce que j’ai horreur de la saleté et des mauvaises odeurs que j’ai accepté gaiement ces fonctions-là. Quand je suis arrivée en France, j’ai été révoltée de voir des chenets ternes et des serrures rouillées. Chez nous, on se mirait dans le bois des meubles et dans la ferrure des moindres ustensiles. J’ai cru que je ne m’habituerais jamais à vivre dans un pays où l’on était si négligent. Mais pour faire de la propreté, il faut toucher à des choses malpropres. Vous voyez bien que mon goût devait me faire prendre l’état qui m’a suggéré l’envie de faire mon salut. »
Elle dit tout cela en riant ; car elle était gaie comme les personnes d’un grand courage. Je lui demandai ce qu’elle était avant d’être religieuse, et elle se mit à me raconter son histoire en mauvais anglais, dans un langage simple et rustique dont il me serait impossible de rendre la grandeur et la naïveté. Je ne l’essayerai pas, mais voici la substance de son récit :
« Je suis une montagnarde écossaise ; mon père est un paysan aisé chargé d’une nombreuse famille. C’est un homme bon et juste, mais aussi rude dans sa volonté que courageux pour son travail. Je gardais ses troupeaux, je ne m’épargnais pas aux soins du ménage et à la surveillance de mes petits frères et sœurs, qui m’aimaient tendrement ; je les aimais de même. J’étais heureuse, j’aimais la campagne, les prés, les animaux. Il ne me semblait pas que je pusse vivre renfermée, ne fût-ce que dans une ville ; je ne pensais pas beaucoup à mon salut. Un sermon que j’entendis changea toutes mes idées et m’inspira un si grand désir de plaire à Dieu que je n’eus plus ni plaisir ni repos dans ma famille. Ce sermon prêchait le renoncement, la mortification. Je me demandai ce que je pouvais faire de plus agréable à Dieu et de plus cruel pour moi-même, et je trouvai que quitter la campagne, perdre ma liberté, me séparer pour toujours de ma famille, serait un véritable martyre pour moi. Aussitôt j’y fus résolue. J’allai trouver le prêtre qui avait prêché et je lui dis que j’avais la vocation. Il ne voulut pas me croire et me conduisit à l’évêque, afin que cet homme savant dans la religion examinât si ma vocation était véritable. L’évêque me demanda si j’étais malheureuse chez mes parents, si j’étais dégoûtée de mon pays, de mon état, si enfin j’avais quelque sujet de dépit ou de colère, pour quitter comme cela tout ce qui me retenait chez nous. Je lui répondis que dans ce cas-là ma vocation ne serait pas grande, et que je n’y croyais que parce qu’elle m’imposait les plus grands sacrifices que je pusse m’imaginer. Quand l’évêque m’eut bien interrogée sans me trouver en défaut, il me dit : « Oui, vous avez une grande vocation, mais il faut obtenir le consentement de vos parents. »
« Je retournai chez nous et je parlai d’abord à mon père ; mon père me dit que si je retournais seulement voir les prêtres, il me tuerait. « Eh bien, lui dis-je, j’y retournerai, vous me tuerez, et j’irai au ciel plus tôt : c’est tout ce que je demande. » Ma mère et mes tantes pleurèrent, et, voyant que je ne pleurais pas, elles me reprochèrent de ne pas les aimer. Cela me fit beaucoup de peine, comme vous pouvez croire, mais c’était le commencement de mon martyre, et puisque je ne pouvais pas me faire couper par morceaux ou brûler vive pour l’amour de Dieu, je devais me contenter d’avoir le cœur brisé et me réjouir dans cette épreuve. Je ne fis donc que sourire aux larmes de mes parents, parce que je souffrais plus qu’eux encore et que j’étais contente de souffrir.
« Je retournai voir le prêtre et l’évêque ; mon père me maltraita, m’enferma dans ma chambre, et quand vint le jour où je voulus partir pour entrer en religion, il m’attacha avec des cordes au pied d’un lit. Plus on me faisait de peine et de mal, plus je souhaitais qu’on m’en fît. Enfin ma mère et une de mes tantes, voyant que mon père était furieux et craignant qu’il ne me fît mourir, essayèrent de le faire consentir à mon départ. « Eh bien, dit-il, qu’elle parte tout de suite, mais qu’elle emporte ma malédiction. »
« Il vint me détacher, et quand je voulus me mettre à ses genoux et l’embrasser, il me repoussa, refusa de me dire adieu et sortit. Il avait bien du chagrin, mon pauvre père ! Il prit son fusil : on aurait dit qu’il allait se tuer. Mes frères aînés le suivirent, et quand je fus seule avec les femmes et les enfants, tous se mirent à genoux autour de moi pour me faire renoncer à mon sacrifice. Et moi je riais, et je disais : « Encore, encore ! vous ne me ferez jamais souffrir autant que je le souhaite. »
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The end
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