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Histoire de la vie et de la mort (trad. Lasalle)

Francis Bacon · 1799 · Free in the US

64,507 words · about 4 h 31 min to read

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Language
French
Published
1799
Length
64,507 words · about 4 h 31 min
Sections
15 reader sections
Text
Digital text
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Public domain in the United States

 

Contents (15)
  1. Préambule about 6 min
  2. 1 about 6 min
  3. 2 about 9 min
  4. 3 about 16 min
  5. 4 about 19 min
  6. 5 about 5 min
  7. 6 about 48 min
  8. 7 about 4 min
  9. 8 about 7 min
  10. 8-1 about 59 min
  11. 8-2 about 28 min
  12. 8-3 about 12 min
  13. 9 about 17 min
  14. 10 about 6 min
  15. 11 about 30 min

Continue:

Préambule

L’art est long et la vie est courte, disoit Hippocrate, en tête d’un de ses plus beaux traités ; cette plainte s’est fait entendre dans tous les temps ; il semble donc que nous, qui tendons de toutes nos forces à la perfection de tous les arts, nous soyons obligés, pour être fidèles à notre plan, de nous occuper de celui qui a pour objet la prolongation de la vie humaine, en implorant la faveur du grand Être qui est la double source de la vie et de la vérité.

La vie humaine, il est vrai, n’étant qu’un tissu de maux et d’erreurs, prolonger sa vie n’est trop souvent que prolonger ses misères en multipliant ses fautes ; et aux yeux de tout mortel qui qu’à l’éternité, quelques années de plus sont à peine un véritable gain. Cependant une plus longue vie étant aussi un moyen de pratiquer plus long-temps la vertu, un tel avantage, aux yeux mêmes d’un chrétien, n’est rien moins que méprisable. Enfin, il ne seroit pas difficile de prouver, par des exemples tirés de l’ancien et du nouveau testament, qu’une vie très longue ayant été accordée à de saints personnages, à titre de récompense, peut par conséquent être regardée comme le premier des biens. Mais comment parvenir à ce but ? Cette seconde question n’est pas aussi facile à résoudre que la première ; et elle l’est d’autant moins, que, pour l’éclaircir, il faut d’abord détruire les préventions produites par ces principes faux et ces règles trop vantées sur lesquelles on se fonde ordinairement ; car toutes ces assertions du troupeau des médecins, sur l’humide radical et sur la chaleur naturelle, ne sont pas moins illusoires que séduisantes ; et les éloges excessifs donnés aux préservatifs ou chymiques, commencent par bercer de chymériques espérances ceux auxquels ils en imposent, et finissent par tromper leur attente.

Or, l’objet propre de cette recherche n’est pas ce genre de mort qui est occasionné par la suffocation, la putréfaction, ou les différentes espèces de maladies, sujet qui appartient à l’histoire médicinale, mais seulement celui qui a pour cause cette décomposition graduelle, cette atrophie, ou ce dessèchement qui est le lent effet de la vieillesse. Cependant la mort proprement dite, je veux parler de ce qui se passe à l’instant précis où la vie s’éteint totalement, et qui peut être produit par tant de causes différentes, tant extérieures qu’intérieures (causes qui, malgré leur extrême diversité, ne laissent pas d’avoir quelque chose de commun, et de conduire à la mort par des routes assez semblables) ; ce sujet, dis-je, nous paroît avoir quelque relation avec celui que nous allons traiter, mais nous le réserverons pour la fin.

Tout ce qui peut, en se réparant par degrés, subsister dans sa première intégrité, peut, par cela seul, être éternel comme le feu des vestales. En conséquence les médecins et les philosophes voyant que les corps animés pouvoient réparer, par voie d’alimentation, leurs pertes continuelles, et en quelque manière se refaire par cette voie ; que néanmoins ils ne possédoient cette faculté que durant un certain temps, et que, vieillissant peu à peu, ils finissoient par mourir, ne trouvèrent d’autre moyen pour rendre raison de cette mort inévitable, que de supposer, dans le corps animal, je ne sais quel humor radical primitif et inné, qui n’étoit pas susceptible d’une réparation totale et proprement dite, mais qui se réparoit seulement en partie par une sorte d’apposition incomplette, même dès l’enfance ; opération qui devenoit de plus en plus imparfaite, par le simple effet de l’âge, et qui, à force de décroître, finissoit par se réduire à rien ; toutes idées superficielles, et qui prouvent assez qu’ils avoient fort mal approfondi ce sujet ; car le corps de l’animal, durant l’adolescence et la jeunesse, se répare complètement et dans toutes ses parties. Nous devons dire même que la quantité de matière de ces parties va en augmentant, et leur qualité, en s’améliorant de plus en plus, pendant un certain temps ; ensorte que, par rapport à la matière, la réparation pourroit être éternelle, si le mode de cette réparation étoit toujours le même ; mais la vérité est qu’elle devient de plus en plus défectueuse ; dès l’âge où le corps commence à s’affoiblir, cette réparation n’est rien moins qu’uniforme, certaines parties réparant assez bien leurs pertes, tandis que d’autres ne réparent les leurs que difficilement et incomplètement ; déchet qui va toujours en augmentant ; en sorte que, dès cette époque, le corps humain commence à subir une espèce de supplice semblable à celui de Mézence, les parties vivantes mourant par leurs embrassemens avec les parties mortes ; je veux dire que les parties les plus s’affoiblissent d’abord, et périssent enfin, parce qu’elles sont unies et entrelacées avec les parties moins réparables. Car, même dans le déclin de la vie, les esprits, le sang, la chair, la graisse, réparent aisément leurs portes, au lieu que les parties plus sèches ou plus poreuses, telles que les membranes, ou toutes les tuniques, les nerfs, les artères, les veines, les os, les cartilages, et même la plupart des viscères ; enfin, presque toutes les parties organiques, se réparent plus difficilement et toujours avec quelque déchet. Or, ces parties mêmes dont nous venons de parler, et qui doivent concourir par leur action à la réparation des parties qui, de leur nature, sont réparables, perdant peu à peu leur force et leur activité deviennent ainsi de moins en moins capables d’exercer les fonctions qui leur sont propres. D’où il arrive qu’en très peu de temps toutes les parties de l’édifice se dégradent assez rapidement (même les parties qui ont naturellement la faculté de réparer leurs pertes), parce que les ou instrumens de réparation s’affoibllssant par degrés elles ne peuvent plus elles-mêmes se réparer aisément ou complètement, mais diminuent et s’affoiblissent peu à peu, jusqu’à l’époque où elles sont entièrement détruites. Or, si la vie du corps humain est ordinairement astreinte à une période limitée et assez courte, c’est parce que l’action de l’esprit (semblable à une flamme douce) qui en consume sans cesse la substance ; cette action, dis-je, combinée avec celle de l’air extérieur, qui dessèche aussi cette substance, en en suçant et en pompant pour ainsi dire, l’humor, finit par détruire tout cet appareil d’organes, d’instrumens, de machines dont le corps n’est que l’assemblage, et le rend ainsi inhabile aux fonctions réparatoires. Telles sont les voies réelles, les véritables causes de la mort naturelle, et celles qui doivent fixer toute notre attention. Car, enfin, comment un

mortel à qui les voies de la nature seroient inconnues, pourroit-il prévenir son action, ralentir sa marche, et quelquefois même la faire rétrograder ?

Ainsi la recherche actuelle a deux objets principaux : l’un est la consomption du corps humain, ou l’action déprédatrice exercée sur sa substance ; l’autre est sa réparation ou réfection ; deux effets que nous envisagerons en vue d’empêcher l’un, autant du moins qu’il sera possible, et de renforcer l’autre. Or, le premier de ces deux effets doit être attribué et rapporté principalement à l’action combinée de l’esprit et de l’air extérieur ; les deux agens qui exercent ces déprédations dont nous parlons, Le second se rapporte à tout l’appareil d’instrumens et de mouvemens nécessaires pour l’alimentation ; d’où résulte la réparation. La première partie de cette double recherche, je veux dire celle qui a pour objet la consomption, est, à bien des égards, commune aux corps animés et aux corps inanimés. Car tous ces effets, que l’esprit inné qui réside dans tous les corps tangibles, soit morts, soit vivans, et l’air ambiant, produisent sur les corps inanimés, ils les produisent ou tendent à les produire aussi sur les corps animés avec cette différence toutefois que l’effet de cette double action est tantôt détruit ou affoibli ; tantôt augmenté et renforcé par celle de l’esprit vital qui se trouve de plus dans les derniers ; l’expérience et l’observation prouvant assez qu’il est une infinité de corps inanimés qui, sans aucune espèce de réparation, ne laissent pas d’être d’une fort longue durée : au lieu que sans l’alimentation et la réparation qui en est l’effet, les corps animés dépérissent et s’éteignent aussi-tôt, à peu près comme le feu. Ainsi, la recherche dont nous sommes occupés a deux parties ; car on peut envisager le corps humain d’abord comme inanimé et non alimenté puis comme animé et alimenté. Après ces observations préliminaires, passons aux différens points de considération qu’embrasse cette recherche.

1

I.

1. Première recherche sur la nature de la durabilité et de la non-durabilité, envisagée soit dans les corps inanimés, soit dans les végétaux ; recherche qui ne doit être ni trop détaillée, ni trop méthodique, mais faite d’une manière serrée, sommaire, et comme en passant.

2. Autre recherche sur la dessiccation, la dissolution insensible, et la consomption des corps inanimés et des végétaux, ainsi que sur les modes et les causes de ces effets ; recherche qui doit aussi avoir pour objet les causes qui peuvent empêcher ou retarder la dessiccation, la dissolution, la consomption des corps, et tout ce qui peut les maintenir dans une parfaite intégrité ; enfin, tons les moyens d’assouplir, d’amollir, et de faire, en quelque manière, reverdir les corps, lorsqu’ils commencent à se dessécher.

Cette dernière recherche ne doit pas non plus être trop détaillée ni trop exacte, ces points de considération appartenant proprement à la précédente. Ils ne sont qu’accessoires dans celle-ci, et n’y peuvent servir qu’à donner quelques lumières relativement à la prolongation et à la restauration de la vie, dans les animaux, où l’on observe des phénomènes fort analogues (comme nous l’avons déjà dit), un peu différenciés toutefois par l’esprit qui les anime. De cette recherche sur les corps inanimés et sur les végétaux, nous passerons à celle qui a pour objet les animaux, l’homme excepté.

3. Troisième recherche, ayant pour objet la longue ou la courte durée de la vie des animaux, ainsi que les causes, conditions ou circonstances qui peuvent contribuer a l’une on à l’autre.

Or, comme on peut distinguer deux sortes de durée, savoir : celle des corps qui se conservent dans leur identité absolue, et celle des corps qui subsistent par voie de réparation ; la première n’ayant lieu que dans les corps inanimés ; et la dernière, qui a lieu dans les animaux et les végétaux, étant le produit de l’alimentation, on tournera en conséquence ses recherches vers l’alimentation et son méchanisme ; en un mot, vers son mode, commun et constant ; tous points qui ne doivent pas non plus être trop approfondis dans cet article, vu qu’ils appartiennent proprement à ceux où l’on traite de l’assimilation et de l’alimentation, mais qui ne doivent être ici que légèrement touchés, ainsi que les précédens.

De la recherche sur les animaux, et en général sur tous les corps susceptibles d’alimentation, on passera à celle qui envisage l’homme même ; et comme c’est notre principal sujet, l’analyse doit y être plus détaillée, plus précise, plus sévère dans tous ses points, et aussi complète qu’il est possible.

4. Quatrième recherche sur la longue ou courte durée de la vie des hommes, considérés dans les différens âges du monde, dans les différentes régions, sous les différens climats, dans les différens lieux de leur naissance et de leur domicile.

5. Cinquième recherche, ayant pour objet la longue ou courte durée de la vie des hommes des différentes nations, hordes, races, familles, etc. (où elle peut être, en quelque manière, regardée comme héréditaire) ; à quoi il faut joindre les relations de cette durée aux différentes complexions, constitutions, habitudes de corps, statures, etc. durée qui doit aussi être envisagée relativement au mode, à la mesure et au temps de l’accroissement de la taille, sur-tout en hauteur ; enfin, par rapport à la structure et à la conformation du corps.

6. Sixième recherche sur la longue ou courte durée de la vie des hommes, envisagée par rapport au temps de la naissance ; recherche où il faut toutefois laisser de côté les observations astrologiques, comme celles des signes, des constellations, etc. en se bornant aux observations les plus communes en ce genre, s’il s’en trouve de telles, et aux faits les mieux constatés ; par exemple, à ce qui concerne la naissance au terme de sept, de huit, de neuf ou de dix mois ; durant la nuit ou durant le jour ; dans telle saison, dans tel mois de l’année.

7. Septième recherche, ayant pour objet la durée de la vie des hommes, envisagée comme dépendante de leurs alimens, de leur régime, de leurs exercices, et d’autres causes semblables ; car, pour ce qui concerne les qualités de l’air dans lequel ils vivent, c’est un point qui se rapporte proprement à celles des articles précédens, où il est question du lieu de leur domicile.

8. Huitième recherche, ayant pour objet la longue on courte durée de la vie des hommes, envisagée comme étant l’effet de leurs occupations habituelles, de leur genre de vie, de leurs affections ou passions, et d’autres causes accidentelles de cette nature.

9. Neuvième recherche, ayant pour objet spécial les médicamens ou préservatifs, auxquels on attribue ordinairemont la propriété de prolonger la vie.

10. Dixième recherche, qui a pour objet les signes ou pronostics qu’on peut former sur la longue ou courte durée de la vie des individus ; non pas ceux qui annoncent une mort prochaine (sujet qui appartient proprement à l’histoire médicinale) mais ceux qui se manifestent, et qui peuvent être observés, même dans l’état de santé, soit qu’ils fassent partie des signes physionomiques proprement dits, ou qu’ils se rapportent à toute autre classe.

Jusqu’ici cette recherche sur la longue ou courte durée de la vie humaine est, en quelque manière, confuse et sans méthode, sans art ; il est donc nécessaire d’y joindre une recherche plus méthodique, tendant plus directement à la pratique, et procédant par indications de buts particuliers, de fins spéciales. Ces indications, prises en général sont de trois espèces. Nous entrerons dans de plus grands détails sur ce sujet et nous donnerons les subdivisions de ces trois genres, lorsque nous nous occuperons de la recherche même, après en avoir dénombré les différons points. Ces trois vues générales sont, 1°. d’empêcher la consomption ; 2°. de perfectionner le mode de la réparation ; 3°. de renouveler et de rajeunir ce qui à vieilli.

11. Première recherche, relative aux moyens de préserver le corps humain de l’action des causes tendantes à le dessécher et à consumer sa substance, ou du moins relative à ceux qui peuvent ralentir le progrès de ces causes, et diminuer toute disposition de cette nature.

12. Seconde recherche, ayant pour objet tout le procédé et le progrès caché de l’alimentation (d’où résulte la réparation du corps humain) ; en vue de la rendre aussi parfaite qu’il est possible, et sans aucun déchet.

13. Troisième recherche, sur les moyens d’évacuer tout ce qui a vieilli, et d’y substituer une substance toute nouvelle ; recherche qui envisage également les moyens d’amollir et d’humecter toutes les parties desséchées et durcies.

Or, comme il est difficile de bien connoître les routes qui conduisent à la mort, sans avoir au préalable bien scruté, bien examiné et bien reconnu le siège, le domicile, on plutôt l’antre même de la mort, on doit encore faire une recherche expresse sur ce sujet, non pas toutefois sur tous les genres de mort indistinctement, mais seulement sur ceux qui sont l’effet de la simple privation, d’une simple défaillance (ou d’un déficit) ; en laissant de côté toutes les morts violentes, celles de la première espèce étant les seules qui se rapportent à l’atrophie de la vieillesse, à cette consomption lente et graduelle qui est le simple effet de l’âge et du temps.

14. Cinquième recherche sur l’article {sur l’instant même) ou les préliminaires de la mort, et sur toutes les routes qui y conduisent : (bien entendu qu’il ne s’agit ici que de celles qui sont l’effet d’une simple défaillance, et non déterminées par des causes violentes).

Enfin, conne il est nécessaire de con- noître le caractère distinctif et la forme ou cause essentielle de la vieillesse, but auquel on parviendra, si l’on saisit avec précision les différences existantes entre la jeunesse et la vieillesse, par rapport à toutes les fonctions, et en général à l’état et à l’habitude du corps, cette différence étant comme le tronc d’où part cette vaste ramification d’effets, qui est notre objet actuel, il ne faut pas non plus négliger cette recherche.

N’épargnez aucun soin ni aucune expérience, pour connoître les différences caractéristiques de ces deux âges, par rapport à l’état total du corps et aux facultés de toute espèce ; recherche qui doit aussi avoir pour but de savoir s’il n’est pas quelque faculté humaine qui subsiste dans la vieillesse même et sans aucun déchet.

2

NATURE DE LA DURABILITÉ.

HISTOIRE

1. Les métaux sont de si longue durée, qu’on n’a jamais pu déterminer, par l’observation, la mesure de cette durée ; quand ils se dissolvent (spontanément), cette dissolution qui n’est que superficielle, est le simple effet de cette rouille que le temps leur fait contracter, et non celui d’une perspiration, deux causes qui n’ont aucune prise sur l’or.

2. Quoique le mercure soit fluide et susceptible d’être aisément volatilisé par l’action du feu, néanmoins nous ne connoissons aucun fait qui prouve que ce métal soit sujet à être consumé par le laps de temps, sans le secours du fou, et à contracter la rouille.

3. Les pierres, sur-tout les plus dures, et une infinité d’autres fossiles, sont aussi de très longue durée, même lors- qu’ils demeurent exposés à l’air, à plus forte raison lorsqu’ils sont renfermés dans le sein de la terre. Cependant on voit des pierres à la surface desquelles se forme une sorte de nitre, qui est comme leur rouille. Les pierres précieuses et les crystaux l’emportent sur les métaux mêmes par la durée, en observant toutefois que les corps de la première classe perdent, à force de temps, un peu de leur brillant et de leur éclat.

4. On s’est assuré, par l’observation, que les pierres exposées au nord se corrodent et se dégradent plus vite que celles qui sont exposées au midi. C’est ce qu’on observe sur-tout dans les pyramides, les obélisques, les temples et autres grands édifices. Au contraire, le fer, exposé au midi, se rouille plus vite, comme on en peut juger par les barreaux, ou les grillages qu’on met souvent aux fenêtres ; ce qui est d’au- tant moins étonnant que, dans la putréfaction (genre de décomposition auquel la rouille doit être rapportée), l’humidité accélère la dissolution ; au lieu qu’une dissolution sèche est accélérée par la sécheresse même.

5. Quant aux végétaux (nous ne parlons ici que de ceux qui sont hors de terre), les souches et les troncs des arbres les plus durs, ou le bois et les matériaux qu’on en tire peuvent durer plusieurs siècles. Mais on observe quelque inégalité, à cet égard, entre les différentes parties du tronc ; par exemple, dans certains arbres ou arbrisseaux creux, tels que le sureau (ou le bambou), le milieu est occupé par une moelle ou pulpe très molle, et les parties extérieures sont beaucoup plus dures ; mais, dans les arbres solides et pleins, tels que le chêne, l’intérieur (ce qu’on appelle le cœur de l’arbre) est ce qui dure le plus.

6. Les feuilles et les fleurs des plantes, ainsi que leurs tiges sont de très courte durée. Elles se décomposent peu à peu et se résolvent en poussière, à moins qu’elles ne se putréfient ; les racines durent davantage.

7. Les os des animaux sont de très longue durée, comme on le voit dans les charniers et les reliquaires. Il en est de même des cornes et des dents ; on en voit des exemples dans l’ivoire et dans les dents de cheval marin.

8. Les peaux et le cuir sont aussi de très longue durée, comme le prouve celle du parchemin des anciens manuscrits : le papier peut aussi durer plusieurs siècles ; mais il le cède, à cet égard, au parchemin.

9. Les corps, qui ont été exposés à l’action du feu, tels que le verre et la brique, durent beaucoup. Les viandes, les fruits, et en général les substances cuites, se conservent plus long-temps que les substances crues ; et ce n’est pas seulement parce que cette coction les de la putréfaction, c’est encore parce qu’après l’émission de l’humor aqueux, l’humor huileux, qui reste, se conserve mieux.

10. L’eau est, de tous les liquides, celui que l’air absorbe le plus vite ; l’huile, au contraire, ne s’évapore que très lentement, comme on l’observe non-seulement dans ces liquides isolés, mais même dans les matières (les compo- sés), dont ils font partie : par exemple, du papier imbibé d’eau, et qui acquiert, par ce moyen, un foible degré de transparence, redevient presque aussi-tôt blanc et opaque, l’humor aqueux s’exhalant promptement sous la forme de vapeur. Au contraire, le papier huilé conserve long-temps sa transparence, l’huile dont il est imbibé ne s’exhalant point, ou presque point. Aussi voit-on que les faussaires ont soin de mettre sur la signature qu’ils veulent contrefaire un papier huilé, et viennent ainsi à bout de la calquer fort exactement.

11. Toutes les gommes sont de fort longue durée ; il en est de même du miel et de la cire.

12. Mais le plus ou le moins de constance ou d’instabilité des causes qui agissent sur les corps, ne contribue pas moins que la nature même de leur substance, ou de celles qui agissent sur eux, à leur conservation ou à leur dissolution. Par exemple, les bois et les pierres sont, toutes choses égales, de plus longue durée, lorsqu’ils demeurent perpétuellement plongés dans l’eau ou dans l’air, que lorsqu’ils sont tantôt mouillés ou simplement humectés, et tantôt exposés à l’air sec. Enfin les pierres employées dans les édifices durent davantage, lorsqu’on a soin de les poser de manière que leurs différentes faces soient tournées vers les mêmes points du monde qu’elles regardoient dans la carrière : qui s’applique aux végétaux transplantés.

S.

1. Prenons pour première base une proposition qu’on peut regarder comme un principe certain ; savoir : Que, dans tout corps tangible, réside un esprit ou une substance pneumatique, couverte, enveloppée et comme revêtue des parties tangibles ; que cet esprit est la première cause de toute dissolution et de toute consomption ; qu’en conséquence, le vrai préservatif contre ces deux inconvéniens est la détention de l’esprit.

2. L’esprit peut être détenu (retenu dans l’intérieur) par deux espèces de causes ; savoir, ou par une forte compression, je veux dire, par toute cause qui le resserre dans les limites d’un corps comme dans une prison, ou par une sorte de détention spontanée. Cette dernière peut avoir lieu aussi dans deux espèces de cas ; savoir, lorsque l’esprit a peu d’activité et de force pénétrante, ou lorsque l’air ambiant le sollicite moins à se porter au dehors, et à s’exhaler. Ainsi, il est deux espèces de corps durables ; savoir, les substances dures et les substances huileuses (oléagineuses). L’effet propre de la dureté est de resserrer et de contenir l’esprit ; celui des substances oléagineuses est, en partie, de le rendre moins irritable et de calmer ses mouvemens ; en partie, d’empêcher que l’air ne le sollicite à l’émission ; car l’air est consubstantiel (analogue) à l’eau, et la flamme l’est à l’huile. Nous terminerons ici notre recherche sur la nature de la durabilité et de la non-durabilité, envisagées dans les corps inanimés.

E.

13. Les plantes herbacées, de nature froide, sont de courte durée et meurent au bout d’une année, tant la racine que la tige : de ce genre sont la laitue, le pourpier, même le froment et toute espèce de bled. Il est, toutefois, dans cette classe même, quelques plantes qui vi- vent trois ou quatre ans, telles que la violette, le fraisier, la pimprenelle, la prime-vère, l’oseille etc. ; mais la bourrache et la buglosse, deux plantes si semblables tant qu’elles végètent ne différent cependant pas peu par rapport à la durée, la bourrache étant annuelle, et la buglosse plus vivace.

14. Mais, parmi les plantes herbacées, ou les arbustes, de nature chaude, il en est beaucoup qui subsistent pendant un assez grand nombre d’années. On peut ranger dans cette classe l’hyssope, le thym, la sauge, la sariette, certaine espèce de marjolaine, la mélisse, l’absynthe, la germandrée etc. Le fenouil, dont la tige meurt promptement, se reproduit par ses racines ; quant au basilic et à la marjolaine odoriférante, ces plantes végéteroient assez long-temps si elles n’avoient point à supporter l’hiver aussi voit-on que plantées ou semées dans un lieu bien couvert et un peu chaud, elles sont plus vivaces. On s’est assuré par l’expérience, qu’une bordure d’hyssope (du genre de celles auxquelles on donne différentes figures, et, qui servent d’ornement dans les jardins), pour peu qu’on ait soin de la tailler deux fois par an, peut durer jusqu’à quarante ans.

15. Les arbustes, arbrisseaux, ou arbres de petite taille, vivent jusqu’à soixante ans, quelques-uns même deux fois plus.

La vigne peut aussi vivre soixante ans, et, quoique vieille, elle ne laisse pas de rapporter. Le romarin, placé dans un lieu convenable, parvient aussi à la soixantième année, mais l’acanthe et le lierre parviennent quelquefois à la centième année. Il n’est pas aussi facile de déterminer la durée du buisson épineux (de la ronce) ; parce que ses scions s’inclinant vers la terre, y reprennent et poussent de nouvelles racines, ce qui fait qu’on ne peut démêler les jeunes d’avec les vieux.

16. Parmi les arbres de haute taille, les plus vivaces sont le chêne, l’yeuse, le frêne sauvage, l’orme, le hêtre, le châtaignier, le plane (ou platane), le figuier ruminal, le lotos, l’olivier, sauvage ou cultivé, le palmier, le mûrier, etc. Quelques arbres de cette classe vivant jusqu’à huit cents ans, et même les moins vivaces parvenant à la deux-centième année.

17. Mais les arbres résineux et qui exhalent une odeur forte, tels que le cyprès, le sapin, le pin, le buis et le genièvre, sont, quant à leur bois, et à la matière qu’on en tire, de plus longue durée que ceux dont nous parlions au commencement du n°. précédent, mais un peu moins vivaces, quant à leur végétation ; cependant le cèdre vit presque autant que ceux dont nous parlions à la fin du même n°. à quoi peut contribuer sa haute taille et son grand volume.

18. Le frêne, espèce d’arbre dont la pousse est prompte et vigoureuse, peut vivre cent ans et plus ; âge auquel par- viennent aussi quelquefois la férule, l’érable, le cormier ; mais le peuplier, le tilleul, le saule, le sycomore et le noyer, sont moins vivaces.

19. Le pommier, le poirier, le prunier, le grenadier, le citronnier, le néflier, le cornouiller et le cerisier, peuvent parvenir jusqu’à la cinquantième ou la soixantième année, sur-tout lorsqu’on a soin de les débarrasser de cette mousse dont quelques-unis se trouvent revêtus.

20. Généralement parlant, et toutes choses égales d’ailleurs, le volume total des arbres et des autres végétaux a quelque relation et quelque proportion avec leur durée, les plus grands étant ordinairement les plus vivaces ; durée qui est aussi assez communément proportionnelle à leur solidité et à la consistance de leur matière. De plus, les arbres qui portent des glands ou des noix, vivent ordinairement plus que ceux qui portent des fruits ou des baies. De même les arbres tardifs, soit quant à leurs fruits, soit relativement à la pousse et à la chûte de leurs feuilles, sont de plus longue durée que les arbres précoces, sous l’un ou l’autre de ces trois rapports. Enfin les arbres sauvages végètent plus long-temps que les arbres cultivés ; et ceux qui portent des fruits acides, sont plus vivaces que ceux qui donnent des fruits doux.

S.

1. Il est, par rapport à l’alimentation et à la rénovation, une différence sensible entre les plantes et les animaux ; différence qu’Aristote a judicieusement observée ; savoir, que le corps des animaux est circonscrit dans certaines limites, a des dimensions déterminées ; et que, passé cette époque, où il a acquis tout le volume propre à son espèce, les alimens peuvent bien le conserver et le continuer ; mais que dès-lors il ne reçoit plus aucun accroissement très sensible (du moins en hauteur), et n’acquiert plus aucune partie nouvelle, si l’on en excepte les cheveux et les ongles qu’on peut regarder comme des excrémens ; d’où il s’ensuit nécessairement que les sucs des animaux vieillissent plutôt ; au lieu que les arbres, qui poussent périodiquement de nouvelles branches, de nouveaux scions, de nouvelles feuilles, de nouveaux fruits, ont toujours un certain nombre de parties nouvelles, savoir celles mêmes dont nous venons de parler ; et, comme toute substance, encore verte, neuve, adolescente, attire les sucs alimentaires avec plus de force et d’activité que celle qui a déjà commencé à se dessécher, une conséquence nécessaire de ce renouvellement, est que le tronc même, par lequel ces sucs alimentaires sont obligés de passer pour se porter dans les branches, s’en appropriant une partie, reçoit ainsi une nourriture plus abondante et plus active ; ce qui le ranime et le fortifie : conséquence d’autant plus évidente, qu’elle est confirmée, d’une manière très sensible, par une autre observation (que n’a pas faite Aristote, qui n’a pas non plus expliqué le premier fait aussi clairement que nous venons de le faire) ; je veux dire que, dans les haies, les taillis et les arbres élagués, cette attention de retrancher ou d’accourcir quelques branches, ou quelques scions, en fortifie le tronc ou la tige, et rend l’un ou l’autre plus vivace.

3

1. Le feu, ou une chaleur très forte dessèche certaines substances, et liquéfie les autres, comme l’observe le poëte.

Il fait voir comment l’action d’un seul et même feu durcit le limon et liquéfie la cire.

Ce feu, dis-je, ou cette chaleur dessèche la terre, les pierres, le bois, les étoffes, les peaux et toutes les matières qui ne sont pas susceptibles de devenir liquides ou fluides. Mais l’un ou l’autre liquéfie les métaux, les gommes, le beurre, le suif et autres matières semblables.

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