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De la dignité et de l’accroissement des sciences (trad. La Salle)

Francis Bacon · 1799 · Free in the US

179,575 words · about 12 h 35 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Language
French
Published
1799
Length
179,575 words · about 12 h 35 min
Sections
26 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (26)
  1. Front matter under 1 min
  2. Livre 1 about 1 h 48 min
  3. Livre 2 about 17 min
  4. Chapitre 1 about 3 min
  5. Chapitre 2 about 10 min
  6. Chapitre 3 about 3 min
  7. Chapitre 4 about 4 min
  8. Chapitre 5 about 2 min
  9. Chapitre 6 about 3 min
  10. Chapitre 7 about 9 min
  11. Chapitre 8 about 2 min
  12. Chapitre 9 about 1 min
  13. Chapitre 10 about 3 min
  14. Chapitre 11 about 3 min
  15. Chapitre 12 about 2 min
  16. Chapitre 13 about 7 min
  17. Exemple 1 about 19 min
  18. Exemple 2 about 10 min
  19. Exemple 3 about 7 min
  20. Livre 3 about 1 h 12 min
  21. Livre 4 about 1 h 7 min
  22. Livre 5 about 1 h 9 min
  23. Livre 6 about 1 h 46 min
  24. Livre 7 about 59 min
  25. Livre 8 about 2 h 34 min
  26. Livre 9 about 17 min

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Exemples du pour et du contre.

Livre 1

Sous l’ancienne loi, monarque plein de bonté, on distinguoit des offrandes volontaires et des sacrifices journaliers : les derniers étaient prescrits par le rituel ; les premiers étoient le fruit d’une pieuse allégresse. Je pense que les sujets doivent quelque chose de semblable à leurs souverains ; je veux dire que chacun ne leur doit pas seulement le tribut de son emploi, mais de plus, des gages de son amour. Or, j’ose espérer que je ne manquerai pas au premier de ces devoirs. Quant au second, j’ai été quelque peu embarrassé sur le choix que j’avois à faire ; et, tout examiné, j’ai cru devoir préférer un sujet qui se rapportât plutôt à l’excellence de votre personne, qu’aux affaires de votre couronne.

Pour moi, en m’occupant fréquemment de Votre Majesté comme je le dois, et oubliant, pour un instant, vos vertus et les dons de votre fortune, je suis frappé du plus grand étonnement, lorsque je considère en vous ces facultés que vous possédez au degré le plus éminent, et que les philosophes qualifient d’intellectuelles ; je veux dire, cette étendue de génie qui embrasse tant et de si grandes choses, cette tenue de mémoire, cette vivacité de conception, cette pénétration de jugement ; enfin, cet ordre et cette facilité d’élocution qui vous distinguent. Toutes ces grandes qualités me rappellent sans doute ce dogme de Platon : que la science n’est autre chose qu’une réminiscence ; que l’ame humaine, rendue à sa lumière native que la caverne du corps avoit comme éclipsée, naturellement toutes les vérités : c’est ce dont, sans contredit, l’on voit un exemple frappant dans Votre Majesté, dont l’esprit est si prompt à prendre feu à la plus légère occasion qui l’excite, et à la moindre étincelle de la pensée d’autrui qui vient à briller ; car, de même que l’écriture dit du plus sage des rois, qu’il eut un cœur semblable au sable de la mer, dont la masse est immense, et dont néanmoins les parties sont si déliées ; c’est ainsi que l’Être suprême a doué Votre Majesté d’une complexion d’esprit admirable, qui, tout en embrassant les plus grands objets, saisit aussi les plus petits, et n’en laisse échapper aucun ; quoique, dans l’ordre naturel, il paroisse très difficile, ou plutôt impossible, qu’un même instrument exécute les plus grands et les moindres ouvrages. Quant à votre élocution, elle me rappelle ce que Tacite dit de César Auguste : Auguste, dit-il, eut cette éloquence naturelle et soutenue qui sied à un prince. Certes, si nous y faisons bien attention, toute diction laborieuse ou affectée, ou trop imitative, quelques beautés qu’elle puisse avoir d’ailleurs, a je ne sais quoi de servile et qui ne sent pas son homme libre ; mais quant à votre diction, elle est toute royale, coulant comme de source, et néanmoins comme l’exige l’ordre naturel distribuée en ses ruisseaux, pleine de douceur et de facilité ; telle, en un mot, que, n’imitant qui que ce soit, elle est elle-même inimitable. Et comme dans les choses qui concernent soit votre royaume, soit votre maison, la vertu semble rivaliser avec la fortune ; les mœurs les plus pures avec la plus heureuse administration ; vos espérances d’abord si patiemment et si sagement contenues, avec l’heureux événement qui vous a mis si à propos au comble de vos vœux ; la sainte foi du lit conjugal, avec la belle lignée qui est l’heureux fruit de cette union ; un amour pour la paix si religieux et si convenable à un prince chrétien, avec une disposition toute semblable dans les princes vos voisins, qui tous conspirent si heureusement au même but : ainsi on voit s’élever entre les éminentes facultés de votre entendement, une sorte d’émulation et de rivalité, dès qu’on vient à comparer celles que vous ne devez qu’à la nature et qui sont en vous comme infuses, avec les richesses de l’érudition la plus variée et la connoissance d’un grand nombre d’arts ; avantages que vous ne devez qu’à vous-même. Et il ne seroit pas facile de trouver, depuis l’ère chrétienne, un autre monarque qu’on pût comparer à Votre Majesté pour la culture et la variété des lettres divines et humaines. Parcoure qui voudra la suite des rois et des empereurs, il sera forcé d’être de mon sentiment. Communément les rois croient avoir fait quelque chose de grand, si, en ne cueillant que la fleur de l’esprit des autres, ils peuvent ainsi avoir une teinte de chaque genre de connoissances, et s’attacher quelque peu à l’écorce de la science ; ou enfin s’ils savent tout au moins aimer les Lettrés et les avancer. Mais un roi, et un roi né tel, avoir puisé aux sources de l’érudition, en être lui-même une source, c’est ce qui tient presque du miracle. Et ce qu’on admire de plus dans Votre Majesté, c’est que, dans ce trésor de votre esprit, les lettres sacrées se trouvent réunies avec les lettres profanes ; en sorte que, semblable à Hermès le Trismégiste, une triple gloire vous distingue ; savoir : la puissance du roi, l’illumination du prêtre, et la science du philosophe. Ainsi, comme vous l’emportez de beaucoup sur tous les autres souverains par ce genre de mérite qui est proprement à vous, il est juste que non-seulement il fasse le sujet de l’admiration du siècle présent, ou que la lumière de l’histoire le fasse connoître à la postérité ; mais encore qu’il soit gravé sur quelque solide monument qui puisse tout à la fois manifester la puissance d’un grand roi, et retracer l’image d’un monarque si éminemment savant.

Ainsi, pour revenir à mon dessein, je n’ai trouvé aucun présent plus digne de vous qu’un traité tendant à ce but. Un tel sujet se divise naturellement en deux parties. Dans la première, qui est la moins essentielle, et que pourtant nous n’avons garde d’oublier tout-à-fait, nous traiterons de l’excellence et de la dignité des sciences et des lettres en toutes circonstances, et en même temps du mérite de ceux qui, avec autant d’intelligence que d’ardeur, travaillent à leur avancement. Quant à la dernière partie, qui est la plus importante, elle exposera ce qu’en ce genre on a fait et terminé jusqu’ici ; elle touchera de plus les parties qui paroissent avoir été omises et avoir besoin d’être suppléées. À l’aide de ces indications, quoique je n’ose mettre à part et choisir moi-même tel ou tel objet, pour le recommander spécialement à Votre Majesté, je puis du moins, en faisant passer sous vos yeux un si grand nombre d’objets et si variés, éveiller vos pensées royales, et vous exciter à fouiller dans les trésors de votre propre esprit, et à en tirer, d’après l’impulsion de votre propre magnanimité et la direction de votre propre sagesse, ce qui s’y trouva de meilleur, pour reculer les limites des sciences et des arts.

À l’entrée de la première partie, pour nétoyer le chemin, et comme pour commander le silence, afin que ces témoignages que nous rendons de la dignité des Lettres, puissent, malgré le murmure des objections tacites, se faire entendre aisément, j’ai résolu de commencer par délivrer les Lettres de l’opprobre et du mépris dont l’ignorance s’efforce de les couvrir : l’ignorance, dis-je, qui se montre et se décèle sous plus d’une forme ; savoir : dans la jalousie des Théologiens, dans le dédain des Politiques, et dans les erreurs même des Lettrés. J’entends les premiers dire que la science est de ces choses qu’il ne faut adopter qu’avec mesure et avec précaution ; que le trop grand désir de savoir fut le premier péché de l’homme et la cause de sa chûte ; qu’aujourd’hui même je ne sais quoi de vénéneux qu’y a glissé le serpent , y demeure attaché, vu que partout où elle entre, elle occasionne une enflure. La science enfle, disent-ils ; Salomon lui-même témoigne qu’il est de ce sentiment, lorsqu’il dit : la composition des livres est un travail sans fin : la grande lecture est l’affliction de la chair ; et ailleurs : avec une grande sagesse se trouve toujours une grande indignation ; qui augmente sa science, augmente ses douleurs. St. Paul, ajoutent-ils, nous donne le même avertissement, en disant : ne nous laissons point abuser par une vaine philosophie ; bien plus, disent-ils encore, l’expérience même atteste que les plus savans hommes ont été les coryphées de l’hérésie ; que les siècles les plus savans ont été enclins à l’athéisme ; ils disent enfin que la contemplation des causes déroge à l’autorité de la cause première.

Mais qu’il est facile de montrer la fausseté de cette assertion ; et de faire voir combien elle est mal fondée ! En effet, qui ne voit que ceux qui parlent ainsi, oublient que ce qui causa la chute de l’homme, ce ne fut point cette science naturelle, pure et première-née, à la lumière de laquelle, lorsque les animaux furent amenés devant l’homme dans le paradis, il leur imposa des noms analogues à leur nature ; mais cette science orgueilleuse du bien et du mal, dont il eut l’ambition de vouloir s’armer pour secouer le joug de Dieu et ne recevoir de loi que de lui-même ? Or, certes il n’est point de science, quelque grandeur, quelque volume qu’on puisse lui supposer, qui enfle l’esprit, attendu que rien ne peut l’emplir, encore moins le distendre, sinon Dieu même et la contemplation de Dieu. Aussi Salomon, parlant des deux principaux sens qui fournissent des matériaux à l’invention (la vue et l’ouïe), nous dit-il : l’œil ne se rassasie point de voir, ni l’oreille, d’entendre. Que s’il n’y a point de réplétion, il s’ensuit que le contenant est plus grand que le contenu. Car c’est l’idée qu’il nous donne de la science elle-même et de l’esprit humain, dont les sens sont comme les émissaires, par ces mots qu’il place à la fin de son calendrier, de ses éphémérides, où il marque le temps de chaque chose concluant ainsi : Dieu a tout ordonné, pour que chaque chose fût belle en son temps : il a gravé aussi dans leur esprit l’image du monde même ; cependant l’homme ne peut concevoir entièrement l’œuvre que Dieu exécute depuis le commencement jusqu’à la fin ; paroles par lesquelles il fait entendre assez clairement que Dieu a fait l’ame humaine semblable à un miroir capable de réfléchir le monde entier ; n’ayant pas moins soif de cette connoissance, que l’œil n’a soif de la lumière ; et non-seulement curieuse de contempler la variété et les vicissitudes des temps, mais non moins jalouse de scruter et de découvrir les immuables décrets et les loix inviolables de la nature. Et quoiqu’il semble insinuer, par rapport à cette souveraine économie de la nature, qu’il désigne par ces mots : l’œuvre que Dieu exécute depuis le commencement jusqu’à la fin, que l’homme ne peut la découvrir, cependant cela n’ôte rien à l’entendement humain, et ne doit s’entendre que des obstacles que rencontre la science, tels que la courte durée de la vie, le peu d’accord des études, la manière infidelle et inexacte de transmettre les sciences, et une infinité d’autres inconvéniens qui enlacent l’industrie humaine. Car ailleurs il nous apprend assez clairement qu’aucune partie de l’univers n’est étrangère aux recherches de l’homme, lorsqu’il dit : l’esprit de l’homme est comme le flambeau de Dieu, flambeau à l’aide duquel il découvre les secrets les plus intimes. Si donc telle est l’immense capacité de l’esprit humain, il est manifeste que nous n’avons rien à redouter de la quantité de la science, quelque grande qu’elle puisse être, ni lieu de craindre qu’elle occasionne quelque enflure ou quelque excès ; et que, s’il est quelque danger à redouter, c’est seulement de la part de la qualité, laquelle quelque foible que puisse être la dose, ne laisse pas, si on la prend sans antidote, d’avoir je ne sais quoi de malin, de vénéneux pour l’esprit humain et qui le remplit de vent. Cet antidote, ce parfum, qui, mêlé avec la science, la tempère et la rend très salubre, c’est la charité. C’est même ce que l’apôtre joint au passage déjà cité, en disant : la science enfle, mais la charité édifie : à quoi se rapporte également bien ce qu’il dit ailleurs : quand je parlerois toutes les langues des anges et des hommes, si je n’ai la charité, je ne suis plus qu’un airain sonnant, qu’une cymbale retentissante. Non que ce soit quelque chose de si grand de parler les langues des anges et des hommes ; mais parce que, si tous ces talens sont séparés de la charité, et ne sont pas dirigés vers le bien commun du genre humain, ils produiront plutôt une vaine gloire, que des fruits solides. Quant à ce qui regarde la censure de Salomon, relativement à l’excès dans la lecture ou la composition des livres ; le tourment d’esprit qui résulte de la science, et cet avertissement de St. Paul, de ne nous pas laisser abuser par une vaine philosophie ; si on prend ces passages dans leur véritable sens, ils marquent très distinctement les vraies limites où la science humaine doit être circonscrite, de manière cependant qu’il lui est libre d’embrasser la totalité de la nature des choses, sans que rien la restreigne ; car ces limites sont au nombre de trois :

1. Ne plaçons pas tellement notre félicité dans la science, que l’oubli de notre mortalité se glisse dans notre ame.

2. Ne faisons pas un tel usage de la science, qu’elle ne produise pour nous que de l’inquiétude, au lieu de cette tranquillité d’ame qu’elle doit produire.

3. N’espérons pas de pouvoir, par la seule contemplation de la nature, atteindre à la parfaite intelligence des mystères divins.

Quant au premier point, Salomon s’explique très clairement dans un autre passage du même livre, lorsqu’il dit : j’ai assez compris que la sagesse est aussi éloignée de la folie, que la lumière l’est des ténèbres : le sage a des yeux à la tête ; l’insensé va errant dans les ténèbres ; mais en même temps j’ai appris que la nécessité de mourir est commune à tous deux. Quant au second point, il est certain qu’aucune anxiété, aucun trouble d’esprit ne résulte naturellement de la science, si ce n’est accidentellement ; car toute science et toute (qui est le germe de la science), est agréable par elle-même ; mais lorsque nous en déduisons des conséquences qui, appliquées avec peu de justesse à nos propres affaires, engendrent de lâches terreurs ou des désirs immodérés, alors enfin naît ce tourment et ce trouble d’esprit dont nous parlons ; car c’est alors que la science n’est plus une lumière sèche, comme l’exigeoit cet Héraclite si obscur, lorsqu’il disoit : lumière sèche, excellent esprit, elle n’est désormais qu’une lumière humide, et comme trempée dans les humeurs des passions.

La troisième règle demande une discussion un peu plus exacte, et ce ne serait pas assez de la toucher en passant ; car, s’il est quelque mortel qui, de la seule contemplation, des choses sensibles et matérielles, espère tirer assez de lumières pour dévoiler la nature, ou la volonté divine, voilà l’homme qui se laisse abuser par une vaine philosophie. En effet, la contemplation de la nature, quant aux créatures elles-mêmes, produit la science ; mais quant à Dieu, l’admiration seulement, qui est une sorte de science, mutilée. Aussi est-ce un mot d’un grand sens que celui de ce Platonicien, qui a dit que le sens humain ressemble au soleil qui dévoile le globe terrestre, mais en voilant le globe céleste et les étoiles. C’est ainsi que les sens manifestent les choses naturelles, et couvrent d’un voile les choses divines ; et c’est par cette raison même que, dans ce petit nombre des plus savans, quelques-uns sont tombés dans l’hérésie, lorsque, portés sur les ailes de cire des sens, ils ont voulu s’élever aux choses divines ; car s’il est question de ceux qui présument que trop de science fait pencher vers l’athéisme, et que l’ignorance des causes secondes enfante une religieuse déférence pour la première, je les interpellerois volontiers par cette question de Job : faut-il donc mentir en faveur de Dieu, et convient-il, pour se rendre agréable à lui, de tenir des discours artificieux ? Il est évident que, dans le cours ordinaire de la nature, Dieu ne fait rien que par les causes secondes. Or, s’ils vouloient nous persuader le contraire, ce seroit alors soutenir une pure imposture en faveur de Dieu ; et ce ne seroit autre chose qu’immoler à l’auteur de toute vérité, l’immonde victime du mensonge. Bien plus, il est hors de doute, et c’est ce qu’atteste l’expérience, quand on ne fait encore que goûter de la philosophie, elle peut porter à l’athéisme : mais l’a-t-on, pour ainsi dire, bue à longs traits, alors elle ramène à la religion ; car à l’entrée de la philosophie, lorsque les causes secondes, comme étant plus voisines des sens s’insinuent dans l’esprit humain ; que l’esprit même s’y arrête et y fait un trop long séjour, l’oubli de la cause première peut s’y glisser. Mais, si, poursuivant sa route, on envisage la suite, la dépendance mutuelle, l’enchaînement des causes secondes, et le tout ensemble des œuvres de la Providence, alors, conformément à la mythologie des poëtes, on croira aisément que l’anneau le plus élevé de la chaîne naturelle est attaché au pied du trône de Jupiter.

En un mot, qu’on n’aille pas, affectant une sobriété et une modération qui seroit déplacée, s’imaginer qu’on peut faire de trop grands progrès dans les livres, soit des Écritures, soit des créatures, par la théologie ou la philosophie. Mais qu’au contraire les hommes s’éveillent et s’élancent courageusement dans les deux routes, sans crainte d’y faire trop de chemin ; prenant garde seulement de ne pas faire usage de la science pour satisfaire leur orgueil, mais dans un esprit de charité ; non pour faire un vain étalage, mais pour en tirer une véritable utilité. Qu’enfin distinguant avec soin ces deux doctrines, la théologie et la philosophie, ils prennent garde de mêler et de confondre imprudemment leurs eaux.

Passons maintenant aux reproches que les Politiques font aux lettres. Les arts, disent-ils, énervent les ames, et les rendent inhabiles aux travaux glorieux de l’art militaire. Dans l’état politique, ils corrompent les esprits, en les rendant ou trop curieux par cette grande diversité d’objets à laquelle ils les accoutument, ou trop roides par la rigueur des règles qu’ils prescrivent, ou trop superbes par la grandeur imposante des exemples qu’ils y proposent, ou trop étrangers à leur siècle par la disparité de ces mêmes exemples ; ou tout au moins, d’une manière ou de l’autre, ils détournent les esprits des affaires et de l’action, en leur inspirant peu-à-peu l’amour de la retraite et du repos : ils introduisent dans les républiques le relâchement de la discipline, en rendant chacun plus prompt à disputer qu’à obéir. Aussi, ajoutent-ils, voyons-nous que Caton le censeur, lorsqu’il vit la jeunesse romaine accourant de toutes parts vers le philosophe Carnéade, qui étoit venu à Rome en qualité de député, attirée par la douceur et la majesté de son éloquence ; Caton, dis-je, d’accord sur ce point avec les plus sages mortels, fut d’avis, en plein sénat, d’expédier les affaires qui l’avoient amené, et de renvoyer au cet homme dangereux, de peur qu’infectant et fascinant les esprits, il n’introduisît, sans qu’on s’en apperçût, de pernicieuses nouveautés dans les mœurs et les coutumes de la patrie. C’est cette même raison qui portoit Virgile (lequel ne faisait pas difficulté de préférer la gloire de sa patrie à ses propres goûts) à séparer les arts politiques des arts littéraires, et à réclamer les premiers pour les Romains, en abandonnant les derniers aux Grecs, comme il le dit dans ces vers si connus.

Souviens toi, ô Romain ! qu’à toi seul appartient de donner des loix à l’univers, tels seront les seuls arts dignes de toi. Nous voyons aussi qu’Anytus, accusateur de Socrate, pour premier chef d’accusation, lui reprochoit que, par la force et la variété de ses discours et de ses disputes, il ébranloit dans les jeunes esprits l’autorité et la vénération due aux loix et aux coutumes de la patrie ; que, pour tout métier, il professoit un art dangereux, pernicieux même, et tel que, qui le posséderoit bien, se verroit en état de ressusciter la plus mauvaise cause, et d’accabler la vérité même sous l’appareil et le poids de son éloquence.

Mais ces accusations, et toutes celles de même trempe, respirent plutôt je ne sais quelle gravité affectée, que la candeur de la vérité ; et c’est l’expérience qui atteste que, comme ce furent précisément les mêmes hommes, ce furent aussi précisément les mêmes temps qu’on vit fleurir par la gloire des exploits militaires, et par celle des arts libéraux. Et quant à ce qui regarde les hommes, choisissons pour exemple ce noble couple de capitaines, Alexandre le grand et Jules César, dictateur ; l’un, disciple d’Aristote ; et l’autre, rival de Cicéron en éloquence. Ou, si l’on aime mieux envisager des Lettrés qui soient devenus grands capitaines, que de grands capitaines qui soient devenus Lettrés, nous trouvons sous notre main Epaminondas thébain, et Xénophon athénien, deux personnages dont l’un fut le premier qui ruina la puissance des Spartiates ; et l’autre, le premier qui fraya le chemin aux Grecs pour renverser la monarchie des Perses. Or, ce mariage des armes et des lettres est encore plus frappant dans les temps que dans les personnages ; et cela en proportion qu’un objet, tel qu’un siècle tout entier, l’emporte par sa grandeur sur un seul individu. Car ce furent les mêmes, absolument les mêmes temps, qui, chez les Égyptiens, les Assyriens, les Perses, les Grecs et les Romains, furent tout à la fois les plus renommés pour la gloire militaire, et les plus illustrés par les lettres ; ensorte que les plus graves écrivains, les philosophes les plus profonds et les plus grands capitaines ont vécu dans le même siècle : et pouvoit-il en être autrement, vu que dans l’homme la vigueur du corps et celle de l’esprit mûrissent presque en même temps ; si ce n’est que celle-là précède de quelque peu ? De même, dans les républiques, la gloire militaire et la gloire littéraire, dont la première répond au corps, et la dernière à l’ame, sont contemporaines, ou se suivent de fort près.

Au reste, que l’érudition soit plutôt un obstacle qu’un secours en politique, c’est ce qui n’est rien moins que probable. Car nous convenons tous que c’est une sorte de témérité de confier le soin de son corps et de sa santé à ces médecins empyriques, qui vont sans cesse vantant un petit nombre de remèdes qui, selon eux, sont autant de panacées, et auxquels ils se fient tellement, qu’il n’est rien que, dans cette confiance, ils n’osent tenter ; quoiqu’ils ne connoissent ni les causes des maladies, ni le tempérament du malade, ni les dangers qu’annoncent les symptômes, ni la vraie méthode curative. Nous voyons tomber dans la même méprise ceux qui, pour la défense de leurs causes et la conduite de leurs procès, se reposent sur certains plus versés dans la pratique que dans les livres de droit, et à qui il est si facile de fermer la bouche à la première difficulté qui se rencontre, et qui est hors du chemin battu de leur expérience. De même on ne peut que s’exposer au plus grand danger, en confiant à certains conseillers empyriques le destin des états. Au contraire, à peine peut-on, citer un seul exemple d’une république dont l’administration ait été malheureuse, lorsque de savans hommes étoient assis au timon. Car, quoique les Politiques soient dans l’usage de décorer les Lettrés de l’épithète de pédans, cependant l’histoire qui est la seule maîtresse de vérité, fait foi par plus d’un exemple, que des princes encore en tutele l’ont emporté de beaucoup sur des princes adultes, par cette cause-là même, dont les Politiques font aux lettres un sujet de reproche, parce qu’alors l’état étoit gouverné par des pédagogues. Qui ne sait que, durant ces cinq premières années si vantées, de Néron, tout le poids des affaires portoit sur Sénèque son pédagogue. Ce fut aussi à Misithée son pédagogue, que Gordien le jeune dut les dix années d’un règne glorieux. Et l’administration d’Alexandre-Sévère ne fut pas moins heureuse durant sa minorité, temps où les femmes gouvernoient tout, mais d’après les conseils de ses précepteurs. Il y a plus : tournons les yeux vers l’administration pontificale, et nommément vers celle de et de Sixte-Quint nos contemporains, lesquels, au commencement de leur règne, étoient regardés comme des moines tout-à-fait novices dans les affaires ; nous trouverons que les actes des papes de cette classe sont ordinairement plus mémorables que les actes de ceux qui, ayant été élevés dans les affaires et nourris dans les cours des princes, se sont ensuite élevés à la papauté. Car, quoique ceux qui ont consumé la plus grande partie de leur vie dans la culture des lettres soient moins versatiles, moins souples, moins prestes à saisir les occasions et à s’accommoder aux circonstances, genre d’habileté auquel se rapporte ce que les Italiens appellent des raisons d’état ; genre de moyens dont détestait jusqu’au nom, ayant coutume de dire que c’étoient de pures inventions d’hommes pervers, et diamétralement opposées la religion et aux vertus morales ; et ce qui fait une ample compensation, c’est que ceux qui méprisent toutes ces rubriques marchent avec autant de promptitude que de facilité, par la route sûre et bien applanie de la religion, de la justice de l’honnêteté et des vertus morales ; route telle que ceux qui ont le courage de s’y tenir constamment, n’ont pas plus besoin de ces autres remèdes, qu’un corps en santé n’a besoin de médecine.D’ailleurs,

le cours de la vie d’un seul homme ne peut fournir assez d’exemples pour régler la conduite d’une vie entière, pas même celle d’un seul homme ; car, de même qu’il arrive quelquefois que le petit-fils ou l’arrière-petit-fils ressemble plus à son aïeul ou à son bisaïeul qu’à son père, de même aussi il n’est pas rare que les affaires présentes quadrent mieux avec les exemples très anciens, qu’avec les exemples plus modernes. Enfin, l’esprit d’un seul homme le cède autant à la vaste étendue des lettres prises en entier, que les revenus d’un particulier le cèdent au trésor public.

Si l’on accorde que ces dépravations et ces obstacles que les Politiques imputent aux lettres, aient quelque influence et quelque réalité, il faut convenir pourtant que dans chaque circonstance, la science fournit plus de remèdes qu’elle ne cause de maux. En effet, accordons que les lettres, par une certaine force cachée, jettent l’esprit dans l’incertitude et la perplexité. D’un autre côté, il est hors de doute qu’elles nous apprennent comment nous pouvons nous dégager de la foule de nos pensées ; jusqu’à quel point il faut délibérer, et quel est le moment où il faut prendre un parti. De plus, elles apprennent comment l’on peut, en attendant, suspendre ses desseins et tirer les choses en longueur. Accordons aussi qu’elles rendent les esprits plus roides et plus difficiles ; mais en même temps elles nous apprennent à distinguer les choses qui sont appuyées sur des démonstrations, de celles qui ne sont fondées que sur des conjectures, et elles ne nous font pas moins connoître l’usage des distinctions et des exceptions, que la solidité des règles et des principes. Accordons encore qu’elles séduisent les esprits et les dévoient par l’inégalité ou la disparité des exemples. Je ne sais trop ce qui en est ; mais je sais assez qu’elles ne nous font pas moins connoître la force des circonstances, que le peu d’exactitude des comparaisons, et que les distinctions à faire dans les applications : ensorte qu’à tout prendre, elles corrigent plus les esprits, qu’elles ne les dépravent ; et ces remèdes-là, les lettres les insinuent, les font, pour ainsi dire, entrer par toutes les portes, à l’aide de cette abondante variété d’exemples qu’elles fournissent. En effet, considérez les fautes de Clément , si bien décrites par Guichardin, qui semble avoir toujours vécu avec lui ; ou les de Cicéron, qu’il a lui-même tracées au vif de sa propre main dans ses lettres à Atticus, et vous tâcherez de vous préserver tout-à-fait de l’inconstance et des fréquens changemens de résolution. Jetez les yeux sur les fautes de Phocion, et vous aurez en horreur l’excessive opiniâtreté. Si vous lisez la fable d’Ixion, vous bannirez de votre cœur les espérances excessives, vous efforçant de dissiper toutes ces vapeurs tous ces nuages. Enfin, si l’on envisage Caton d’Utique, l’on se gardera bien d’émigrer, pour ainsi dire, aux antipodes de son pays, et de marcher en sens, contraire de son siècle.

Quant à ceux qui pensent que les lettres amollissent l’ame, par la douceur du repos et de la retraite, ils nous étonneront fort s’ils parviennent à nous faire voir que ces talens qui accoutument l’esprit à une perpétuelle agitation, sont les patrons de l’indolence ; on seroit au contraire fondé à soutenir que, de toutes les espèces d’hommes, il n’en est point qui aime les affaires pour les affaires mêmes, si ce n’est les Lettrés ; car les uns aiment les affaires et les occupations en vue du gain, comme les mercenaires aiment le travail en vue du salaire. Les autres ont la gloire pour but : tandis qu’ils travaillent, ils vivent, pour ainsi dire, dans les yeux d’autrui, toujours esclaves de leur réputation, qui s’évanouiroit sans cela. D’autres aspirent à la puissance, et ne recherchent que cette prérogative que donne la fortune, pour récompenser leurs amis et se venger de leurs ennemis. Il en est qui, en travaillant, ne pensent qu’à exercer telle de leurs facultés dont ils sont amoureux, pour se féliciter plus souvent à ce titre et se sourire à eux-mêmes. D’autres enfin, pour atteindre tel ou tel but qu’ils se proposent : ensorte que, ce qu’on dit ordinairement des glorieux, que leur courage est dans les yeux de ceux qui les regardent, on peut l’appliquer à tous les hommes de cette trempe ; dans tous ces travaux auxquels ils se condamnent, dans tous ces mouvemens qu’ils se donnent, ils ne paroissent avoir d’autre but que celui de s’attirer les applaudissemens des autres, ou de s’applaudir à eux-mêmes. Les Lettrés sont les seuls qui se délectent dans leurs affaires et leurs occupations, les regardant comme des actions conformes à leur nature, et non moins salutaires à l’ame que l’exercice l’est au corps, n’envisageant que la chose même, et non ses émolumens ; en sorte qu’ils sont de tous les hommes les plus infatigables, pourvu que ce qui les occupe soit de nature à fixer, à remplir l’ame en proportion de sa dignité. S’il s’en trouve qui, très ardens à la lecture, deviennent mous et lâches dès qu’il s’agit de mettre la main à l’œuvre, ce défaut, on ne doit pas l’attribuer aux lettres, mais à une certaine foiblesse, à une certaine mollesse de corps et d’ame. Ce sont des hommes de cette espèce que désigne Sénèque lorsqu’il dit : il en est qui aiment tellement l’ombre, que tout ce qui est exposé au jour leur paraît trouble. Vous en trouverez peut-être qui, se connoissant bien à cet égard, s’adonnent aux lettres ; mais ce n’est pas la science elle-même qui donne et qui enfante un tel caractère. Que si quelqu’un n’en voulant pas démordre, disoit encore que les lettres consument trop de temps et un temps qui pourroit être mieux employé à autre chose ; je dis qu’il n’est point d’homme tellement obsédé par les affaires, qu’il n’ait ses heures de loisir, en attendant le retour des heures de travail et le reflux de l’action, à moins qu’il ne soit prodigieusement lent à expédier, ou que, par une ambition peu honorable, il ne tâche de s’emparer de toutes sortes d’affaires. Reste donc à savoir en quoi et comment il faut employer ces heures de loisir qu’on aura su se ménager : sera-ce aux études ou aux voluptés, à exercer son génie on à se donner du bon temps ? Ici se place très bien la réponse que fit Démosthènes à Eschine, homme adonné aux voluptés. Celui-ci lui objectant, par forme de reproche, que ses harangues sentoient la lampe : sans doute, répondit-il, elles la sentent ; mais encore y a-t-il grande différence entre ce que toi et moi faisons à la lumière de cette lampe. Il n’est donc nullement à craindre que les lettres donnent l’exclusion aux affaires ; tout au contraire elles garantissent l’ame de l’oisiveté et de la volupté, qui, sans cela, ne manquent guère de s’y insinuer, peu-à-peu, an double préjudice des lettres et des affaires.

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