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Fin de la table.
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I. De la vérité.
Q’est-ce que la vérité, disoit Pilite ironiquement et sans vouloir attendre la réponse ? On ne voit que trop de gens qui se plaisent dans une sorte de vertige, et qui, regardant comme une esclavage la nécessité d’avoir des opinions et des principes fixes, veulent jouir d’une entière liberté dans leurs pensées, ainsi que dans leurs actions. Cette secte de philosophes, qui faisoit profession de douter de tout, est éteinte depuis longtemps ; mais on trouve encore assez d’esprits vagues et incertains qui semblent être atteints de la même manie, mais sans avoir autant de nerf et de substance que ces anciens sceptiques. Cependant ce qui a accrédité et consacré tant de mensonges, ce ne sont ni les difficultés qu’il faut surmonter pour découvrir la vérité, ni le travail opiniâtre qu’exige cette recherche, ni cette espèce de joug qu’elle semble imposer à l’esprit quand on l’a trouvée, mais un amour naturel, quoique dépravé pour le mensonge même. Parmi les philosophes les plus modernes de l’école grecque, il en est un qui s’est spécialement occupé de cette question, et qui a en vain cherché pourquoi les hommes ont une prédilection si marquée pour le mensonge, lorsqu’il ne leur procure ni plaisir, comme ceux des poëtes, ni profit, comme ceux des marchands, mais semblent l’aimer pour lui-même. Pour moi, penserois-je de même, qu’un jour trop éclatant est moins favorable aux illusions du théâtre, que la lumière plus foible des bougies et des flambeaux ? La vérité, dans tout son éclat, est aussi moins favorable aux prestiges, à l’étalage et à la pompe théâtrale de ce monde, que sa lumière un peu adoucie par le mensonge. La , toute précieuse qu’elle paroît, n’a peut-être qu’un prix comparable à celui d’une perle que le grand jour fait valoir, et non égal à celui d’un brillant ou d’un escarboucle qui joue davantage aux lumières. Quoi qu’il en soit, il n’est pas douteux qu’un peu de fiction alliée avec la vérité ne fasse toujours plaisir. Ôter des âmes humaines les vaines opinions, les fausses estimations, les fantômes séduisans, et toutes ces chimériques espérances dont elles se paissent, ce seroit peut-être les livrer à l’ennui, au dégoût, à la mélancholie et au découragement. Un des plus grands docteurs de l’église (dont la sévérité nous paroît toutefois un peu outrée) qualifie la poésie de vin des démons, parce que les illusions dont elle remplit l’imagination occasionnent une sorte d’ivresse ; et cependant la poésie n’est encore que l’ombre du mensonge. Mais le mensonge vraiment nuisible, ce n’est pas celui qui effleure l’esprit humain, et qui ne fait, pour ainsi dire, qu’y passer, mais celui qui y pénètre plus profondéinent, et qui s’y fixe ; en un mot, celui dont nous parlions d’abord. Quelque idée que les hommes puissent se faire du vrai et du faux, dans la dépravation de leurs jugemens et de leurs affections, la vérité, qui est seule juge d’elle-même, nous apprend que la recherche, la connoissance et le sentiment de la vérité, qui en sont comme le désir, la vue et la jouissance, sont le plus grand bien qui puisse être accordé à l’homme. La première chose que Dieu créa, dans les jours de la formation de l’univers, ce fut la lumière des sens ; et la dernière, celle de la raison : mais son œuvre perpétuelle, œuvre propre au jour du sabat, c’est l’illumination même de l’esprit humain : d’abord, il répandit la lumière sur la face de la matière, ou du chaos ; puis, sur la face de l’homme qu’il venoit de former ; enfin, il répand éternellement la lumière la plus pure et la plus vive dans les âmes de ses élus. Ce poëte qui a su donner quelque relief à la dernière et à la plus dégradante de toutes les sectes, n’a pas laissé de dire, avec l’élégance qui lui est propre : un plaisir assez doux, c’est celui d’un homme qui, du haut d’un rocher où il est tranquillement assis, contemple un vaisseau battu par la tempête. C’en est un également doux, de voir d’une tour élevée, deux armées se livrant bataille dans une vaste plaine, et la victoire incertaine passant de l’une à l’autre alternativement. Mais il n’est point de plaisir comparable à celui du sage qui, des hauteurs de la vérité (hauteurs qu’aucune autre ne commande, et où règne perpétuellement un air aussi pur que serein), abaisse ses tranquilles regars sur les opinions mensongères et les tempêtes des passions humaines ; pourvu toutefois, devoit-il ajouter, qu’un tel spectacle n’excite en nous qu’une indulgente commisération, et non l’orgueil ou le dédain. Certes, tout mortel qui, animé du feu divin de la charité, et reposant sur le sein de la providence, n’a d’autre pôle, d’autre pivot que la vérité, a dès ce monde un avant-goût de la céleste béatitude.
Actuellement, si nous passons de la vérité philosophique, ou théologique, à la vérité pratique, ou plutôt à la bonne foi et à la sincérité dans les affaires, nous ne pourrons douter (et c’est une maxime incontestable pour ceux mêmes qui s’en écartent à chaque instant), qu’une conduite franche et toujours droite ne soit ce qui donne le plus d’élévation et de dignité à la nature humaine ; et que la fausseté, dans le commerce de la vie, ne soit semblable à ces métaux vils qu’on allie avec l’or, et qui, eu le rendant plus facile à travailler, en diminue la valeur. Toutes ces voies obliques et tortueuses assimilent l’homme au serpent qui rampe, parce qu’il ne sait pas marcher. Il n’est point de vice plus honteux et plus dégradant que celui de la perfidie, ni de rôle plus humiliant que celui d’un menteur ou d’un fourbe pris sur le fait. Aussi Montagne, cherchant la raison pour laquelle un démenti est un si grand affront, résout ainsi cette question avec son discernement ordinaire. Si l’on y fait bien attention, dit-il, qu’est-ce qu’un menteur, sinon un homme bravache devant Dieu, et poltron devant les hommes ? En effet, mentir n’est-ce pas braver Dieu même, et plier lâchement devant les hommes ? Enfin, pour donner une juste idée de ]’énormité des crimes tenant du mensonge et de la fausseté, disons que ce vice, en comblant la mesure des iniquités humaines, sera comme la trompette qui appellera sur les hommes le jugement de Dieu : car il est écrit que le Sauveur du monde, à son dernier avènement, ne trouvera plus de bonne foi sur la terre.
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II. De la mort.
Les hommes craignent la mort, comme les enfans craignent les ténèbres ; et, ce qui renforce l’analogie, les terreurs de la première espèce sont aussi augmentées dans les hommes faits, par ces contes effrayans dont on les berce. et Nul doute que de profondes méditations sur la mort, envisagée comme conséquence du péché (originel), et comme passage à une autre vie, ne soit une occupation pieuse et utile au salut ; mais la crainte de la mort, envisagée comme un tribut qu’il faut payer à la nature, n’est qu’une foiblesse, Et même dans les méditations religieuses sur ce sujet, il entre quelquefois de la superstition et de la puérilité : par exemple, dans un de ces livres que les moines méditent pour se préparer à la mort, on lit ce qui suit : si la plus légère blessure faite au doigt peut causer de si vives douleurs, quel horrible supplice doit-ce être que la mort, qui est la corruption ou la dissolution du corps tout enttier ? Conclusion pitoyable, attendu que la fracture ou la dislocation d’un seul membre cause de plus grandes douleurs que la mort même, les parties les plus essentielles à la vie n’étant pas les plus sensibles. C’est donc un mot très ju- dicieux que celui de l’écrivain qui a dit, en parlant simplement en philosophe et en homme du monde : l’appareil de la mort est plus terrible que la mort même : en effet, les gémissemens, les convulsions, la pâleur du visage, des amis désolés, une famille en pleurs, le lugubre appareil des obsèques, voilà ce qui rend la mort si terrible.
Il est bon d’observer à ce sujet qu’il n’est point, dans le cœur de l’homme, de passion si foible qu’elle ne puisse surmonter la crainte de la mort : la mort n’est donc pas un ennemi si redoutable, puisque l’homme a toujours en lui de quoi la vaincre : le désir de la vengeance triomphe de la mort ; l’amour la méprise ; l’honneur y aspire ; le désespoir s’y réfugie ; la peur la devance ; la foi l’embrasse avec une sorte de joie. Et même, si nous devons en croire l’histoire romaine, après que l’empereur Othon se fut donné la mort, la compassion, qui est la plus foible de toutes les afflictions humaines, engagea quelques-uns de ceux qui lui étoient le plus attachés, à suivre son exemple ; résolution, dis-je, qu’ils prirent par pure compassion pour leur chef, et comme la seule digne de ses partisans. À ce genre de motif Sénèque ajoute l’ennui, la satiété et le dégoût. Mépriser la mort, dit ce philosophe, il n’est pas besoin pour cela de courage ni de désespoir, c’est assez d’être las de faire et refaire, depuis si long-temps, les mêmes choses, et d’être ennuyé de vivre.
Un fait également digne d’attention, c’est le peu d’altération que l’approche de la mort produisit dans l’âme forte et généreuse de certains personnages qui ne se démentirent pas même dans ces derniers momens, et furent dignes d’eux-mêmes jusqu’à la fin. Par exemple, les derniers mots de César Auguste furent une espèce de compliment : Livie, dit-il à son épouse, adieu, et souvenez-vous de notre mariage. Tibère, mourant, dissimulait encore : déjà, dit Tacite, ses forces l’abandonnaient ; mais la dissimulation restoit. Vespasien mourut en raillant ; et, sur sa chaise (percée), se sentant mourir peu à peu : eh ! dit-il, je crois que je deviens un Dieu. Les dernières paroles de Galba furent une espèce de sentence : soldat, si tu crois ma mort utile au peuple romain, frappe ; puis il tendit la gorge de son assassin. Septime-Sévère mourut en expédiant une affaire : approchez, dit-il, et finissons cela, pour peu qu’il me reste encore quelque chose à faire. Il en fut de même de beaucoup d’autres personnages. Les Stoïciens se donnent trop de soins pour exciter les hommes à mépriser la mort, et tous leurs préparatifs ne font que la rendre plus terrible ; j’aime mieux celui qui a dit que la mort est la dernière fonction et le dernier acte ou le dénouement de la vie. Il est aussi naturel de mourir que de naître, et l’homme naissant souffre peut-être plus que l’homme mourant. Ce- lui qui meurt au milieu d’un grand dessein dont il est profondément occupé, ne sent pas plus la mort que le guerrier qui est frappé mortellement dans la chaleur d’un combat. L’avantage propre de tout grand bien auquel on aspire, et qui remplit l’âme, est d’ôter le sentiment de la douleur et de la mort même. Mais heureux, mille fois heureux celui qui, ayant atteint à un objet vraiment digne de ses espérances et de son attente, peut, en mourant, chanter comme Siméon : Nunc dimittis, etc. Un autre avantage de la mort, c’est d’ouvrir au grand homme mourant le temple de mémoire, en éteignant tout-à-fait l’envie. Ce même homme que tous envient, dit Horace, si-tôt qu’il aura fermé les yeux, tous l’aimeront.
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III. De l’unité (de sentiment) dans l’église chrétienne.
La religion étant le principal lien de la société humaine, il est à souhaiter, pour cette société, que la religion elle-même soit resserrée par l’étroit lien de la véritable unité. Les dissensions et les schismes, en matière de religion, étoienţ un fléau inconnu aux païens. La raison de cette différence est que le paganisme étoit plutôt composé de rites et de cérémonies relatives au culte des dieux, que de dogmes positifs et d’une croyance fixe. Car on devine assez ce que pouvoit être cette foi des païens, dont l’église n’avoit pour docteurs et pour apôtres que des poëtes. Mais l’Écriture sainte, en parlant des attributs du vrai Dieu, dit de lui que c’est un Dieu jaloux. Aussi son culte ne souffre ni mélange ni alliage. Nous croyons donc pouvoir nous permettre un petit nombre de réflexions sur cet important sujet de l’unité de l’église, et nous tâcherons de faire des réponses satisfaisantes à ces trois questions : quels seroient les fruits de cette unité ? Quelles en sont les vraies limites ? Enfin, par quels moyens pourroit-on la rétablir ?
Quant aux fruits de cette unité, outre qu’elle seroit agréable à Dieu (ce qui doit être la fin dernière et le but de tous les buts), elle procureroit deux avantages principaux, dont l’un regarde ceux qui sont encore aujourd’hui hors de l’église, et l’autre est propre à ceux qui se trouvent déjà dans son sein. À l’égard du premier, de tous les scandales possibles, les plus grands et les plus manifestes sont sans contredit les schismės et les hérésies ; scandales pires que celui-même qui nait de la corruption des mœurs. Car il en est, à cet égard, du corps spirituel de l’église, comme du corps humain, où une blessure et une solution de continuité est souvent un mal plus dangereux que la corruption des humeurs : en sorte qu’il n’est point de cause plus puissante pour éloigner de l’église ceux qui sont hors de son sein, et pour en bannir ceux qui s’y trouvent déjà, que les atteintes données à l’unité. Ain8i ; quand les sentimens étant excessivement partagés, on entend l’un crier : le voilà dans le désert, et l’autre dire : non, non, le voici dans le sanctuaire ; c’est-à-dire, quand les uns cherchent le Christ dans les conciliabules des hérétiques, et les autres sur la face extérieure de l’église ; alors on doit avoir l’oreille perpétuellement frappée de ces paroles des saintes Écritures : gardez-vous de sortir. L’apôtre des gentils, dont le ministère et la vocation étoit spécialement consacré à introduire dans l’église ceux qui se trouvoient hors de son sein, s’exprimoit ainsi en parlant aux fidèles : si un païen, ou tout autre infidèle, entrant dans votre église, vous entendoit parler ainsi différentes langues, que penseroit-il de vous ? Ne vous prendroit-il pas pour autant d’insensés ? Certes, les athées ne sont pas moins scandalisés, lorsqu’ils sont étourdis par le fracas des disputes et des controverses sur la religion. Voilà ce qui les éloigne de l’église, et les porte à tourner en ridicule les choses saintes. Quoiqu’un sujet aussi sérieux que celui-ci semble exclure toute espèce de badinage, je ne puis m’empêcher de rapporter ici un trait de ce genre, qui peut donner une juste idée des mauvais effets de ces disputes théologiques. Un plaisant de profession a inséré dans le catalogue d’une bibliothèque imaginaire, un livre portant pour titre : cabrioles et singeries des hérétiques. En effet, il n’est point de secte qui n’ait quelque attitude ridicule et quelque singerie qui lui soit propre et qui la caractérise ; extravagance qui, en choquant les hommes charnels ou les politiques dépravés, excite leur mépris et les enhardit à tourner en ridicule les saints mystères.
À l’égard de ceux qui se trouvent déjà dans le sein de l’église, les fruits qu’ils peuvent retirer de son unité, sont tous compris dans ce seul mot, la paix ; ce qui renferme une infinité de biens : car elle établit et affermit la foi ; elle allume le feu divin de la charité. De plus, la paix de l’église semble distiller dans les consciences mêmes, et y faire régner cette sérénité qui règne au dehors. Enfin, elle engage ceux qui se contentoient d’écrire ou de lire des controverses et des ouvrages polémiques, à tourner leur attention vers des traités qui respirent la piété et l’humilité.
Quant aux limites de l’unité, il importe, avant tout, de les bien placer Or, on peut, à cet égard, donner dans deux excès opposés ; car les uns, animés d’un faux zèle, semblent repousser toute parole tendant à une pacification : eh quoi ! Jéhu est-il un homme de paix ? Qu’y a-t-il de commun entre la paix et toi ? Viens et suis-moi. La paix n’est rien moins que le but des hommes de ce caractère ; il ne s’agit pour eux que de faire prédominer telle opinion et telle secte qui la soutient. D’autres, au contraire, semblables aux Laodicéens, plus tièdes sur l’article de la religion, et s’imaginant qu’on pourroit, à l’aide de certains tempéramens, de certaines propositions moyennes, et participant des opinions contraires, concilier avec dextérité les points en apparence les plus contradictoires, semblent ainsi vouloir se porter pour arbitres entre Dieu et l’homme. Mais il faut éviter également ces deux extrêmes ; but auquel on parviendroit, en expliquant, déterminant, d’une manière nette et intelligible pour tous, en quoi précisément consiste cette alliance dont le Sauveur a stipulé lui-même les conditions, par ces deux sentences ou clauses qui, à la première vue, semblent contradictoires : celui qui n’est pas avec nous, est contre nous : celui qui n’est pas contre nous, est avec nous ; c’est-à-- dire, si l’on avoit soin de séparer et de bien distinguer les points fondamentaux et essentiels de la religion, d’avec ceux qui ne doivent être regardés que comme des opinions vraisemblables et de simples vues, ayant pour objet l’ordre et la discipline de l’église. Tel de nos lecteurs sera tenté de croire que nous ne faisons ici que remanier un sujet trivial, rebattu, et proposer inutilement des choses déjà exécutées ; mais ce seroit une erreur ; car ces distinctions si nécessaires, si on les eût faites avec plus d’impartialité, elles auroient été plus généralement adoptées.
J’essaierai seulement de donner, sur cet important sujet, quelques vues proportionnées à ma foible intelligence. Il est deux espèces de controverses qui peuvent déchirer le sein de l’église, et qu’il faut éviter également ; l’une a lieu lorsque le point qui est le sujet de la dispute étant frivole et de peu d’importance, il ne mérite pas qu’on s’échauffe, comme on le fait, en le discutant ; la dispute n’ayant alors pour principe que l’esprit de contradiction. Car, à la vérité, comme l’un des Pères de l’église l’a observé, la tunique du Christ étoit sans couture ; mais le vêtement de l’église étoit bigarré de différentes couleurs ; et il donne à ce sujet le précepte suivant : qu’il y ait de la variété dans ce vêtement, mais sans déchirure ; car l’unité et l’uniformité sont deux choses très différentes. L’autre genre de controverse a lieu lorsque le point qui est le sujet de la discussion étant de plus grande importance, on l’obscurcit à force de subtilités, en sorte que, dans les argumens allégués de part et d’autre, on trouve plus d’esprit et d’adresse, que de substance et de solidité. Souvent un homme qui a de la pénétration et du jugement, entendant deux ignorans disputer avec chaleur, s’aperçoit bientôt qu’ils sont au fond du même avis, et qu’ils ne diffèrent que par les expressions, quoique ces deux hommes, abandonnés à eux-mêmes, ne puissent parvenir à s’accorder à l’aide d’une bonne définition. Or, si, malgré la très légère différence qui peut se trouver entre les jugemens humains, un homme peut avoir assez d’avantage, à cet égard, sur d’autres hommes, pour faire sur eux une telle observation, il est naturel de penser que Dieu, qui, du haut des cieux, scrute tous les cours et lit dans tous les esprits, voit encore plus souvent une même opinion dans deux assertions où les hommes, dont le jugement est si foible, croient voir deux opinions différentes, et qu’il daigne accepter l’une et l’autre également. St. Paul nous donne une très juste idée des controverses de ce genre et de leurs effets, par l’avertissement et le précepte qu’il offre à ce même sujet : évitez, dit-il, ce profane néologisme qui donne lieu à tant d’altercations, et ces vaines disputes de mots qui usurpent le nom de science. Les hommes se créent à eux-mêmes des oppositions et des sujets de dispute où il n’y en a point : disputes qui n’ont d’autre source que cette trop grande disposition à imaginer de nouveaux termes, dont on fixe la signification de manière qu’au lieu d’ajuster les mots à la pensée, c’est au contraire la pensée qu’on ajuste aux mots.
Or, il y a aussi deux espèces de paix et d’unité qu’on doit regarder comme fausses ; l’une est celle qui a pour fondement une ignorance implicite ; car toutes les couleurs s’accordent, ou plutôt se con- fondent dans les ténèbres. L’autre est celle qui a pour base l’assentiment direct, formel et positif à deux opinions contradictoires sur les points essentiels et fondamentaux ; la vérité et l’erreur sur des points de cette nature, peuvent être comparés au fer et à l’argile dont étoient composés les doigts des pieds de la statue que Nabuchodonosor vit en songe ; on peut bien les faire adhérer l’une à l’autre, mais il est impossible de les incorporer ensemble.
Quant aux moyens et aux dispositions dont l’unité peut être l’effet, les hommes, en s’efforçant de rétablir ou de maintenir cette unité, doivent bien prendre garde de donner atteinte aux loix de la charité, ou de violer les loix fondamentales de la société humaine. Il est, parmi les chrétiens, deux sortes d’épées ; l’une, spirituelle, et l’autre, temporelle ; épées dont chacune ayant sa destination et sa place, ne doit, en conséquence, être employée qu’à propos à maintenir la religion. Mais, dans aucun cas, on ne doit employer la troisième ; savoir, celle de Mahomet. Je veux dire qu’il ne faut jamais propager la religion par la voie des armes, ni violenter les consciences par de persécutions, hors les cas d’un scandale manifeste, de blasphèmes horribles, ou de conspiration contre l’état, combinées avec des hérésies. Beaucoup moins encore doit-on, dans les mêmes vues et sous le même prétexte, fomenter des séditions, autoriser des conjurations, susciter des révoltes, mettre l’épée dans les mains du peuple, ou employer tout autre moyen de cette nature, et tendant à la subversion de toute espèce d’ordre et de gouvernement. Car tout gouvernement légitime a été par Dieu même. Employer ces odieux, moyens, c’est heurter la première table (de la loi) contre la seconde ; et, en considérant les hommes comme chrétiens, oublier que ces chrétiens sont des hommes. Le poëte Lucrèce, ne pouvant supporter l’horrible action d’Agamemnon, sacrifiant sa propre fille, s’écrie, dans son indignation : tant la religion a pu inspirer d’atrocité ! Mais qu’auroit-il dit du massacre de la Saint-Barthelemi, de la conspiration des poudres, etc, si ces horribles attentats avoient été commis de son temps ? De telles horreurs l’auroient rendu cent fois plus épicurien et plus athée qu’il n’étoit. Car, comme dans les cas mêmes où l’on est obligé d’employer l’épée au service de la religion, on ne doit le faire qu’avec la plus grande circonspection ; c’est une mesure abominable que de mettre cette arme entre les mains de la populace. Abandonnons de tels moyens aux Anabaptistes et autres furies de cette trempe. Ce fut sans doute un grand blasphème que celui du démon, lorsqu’il dit : je m’élèverai, et je serai semblable au Trés-Haut. Mais un blasphème encore plus grand, c’est de présenter, pour ainsi dire, Dieu sur la scène, et de lui faire dire : je descendrai, et je deviendrai semblable au prince des ténèbres. Seroit-ce donc un sacrilège plus excusa- ble, de dégrader la cause de la religion, et de s’abaisser à commettre ou à conseiller, sous son nom, des attentats aussi exécrables que ceux dont nous parlons ; comme assassinats de princes, boucherie d’un peuple entier, subversion des états et des gouvernemens, etc. ne seroit-ce pas faire, pour ainsi dire, descendre le Saint-Esprit, non sous la forme d’une colombe, mais sous celle d’un vautour ou d’un corbeau, et hisser (hausser) sur le pacifique vaisseau de l’église, l’odieux pavillon qu’arborent sur leurs bâtimens des pirates et des assassins ? Ainsi, il est de toute nécessité que l’église, s’armant de sa doctrine et de ses augustes décrets ; les princes, de leur épée ; enfin, les hommes éclairés, du caducée de la théologie et de la philosophie morale ; tous se concertent et se coalisent pour condamner et livrer à jamais au feu de l’enfer toute action de cette nature, ainsi que toute doctrine tendant à la justifier ; et c’est ce qu’on a déjà fait en grande partie. Nul doute que, dans toute délibération sur le fait de la religion, on ne doive avoir présent à l’esprit cet avertissement et ce conseil de l’apôtre : la colère de l’homme ne peut accomplir la justice divine.
Nous terminerons cet article par une observation mémorable d’un des saints Pères ; observation qui renferme aussi un aveu très ingénu : ceux, dit-il, qui soutiennent qu’on doit violenter les consciences, sont eux-mêmes intéressés à parler ainsi ; et ce dogme abominable n’est pour eux qu’un moyen de satisfaire leurs odieuses passions.
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IV. De la vengeance.
La vengeance est une sorte de justice sauvage et barbare. Plus elle est naturelle, plus les loix doivent prendre peine à l’extirper. Car, à la vérité, la première injure offense la loi, mais la vengeance semble la destituer tout-à-fait et se mettre à sa place. Au fond, en se vengeant, on n’est tout au plus que l’égal de son ennemi ; au lieu qu’on lui pardonnant, on se montre supérieur à lui : pardonner, faire grâce, c’est le rôle et la prérogative d’un prince. La vraie gloire de l’homme, a dit Salomon, c’est de mépriser les offenses. Le passé n’est plus, il est irrévocable, et c’est assez pour les sages que de penser au présent et à l’avenir. Ainsi, s’occuper trop du passé c’est perdre son temps et se tourmenter inutilement. Personne ne fait une injure pour l’injure même, mais pour le plaisir, le profit, ou l’honneur qu’il espère en retirer. Ainsi, pourquoi m’irriterois-je contre un autre homme, de ce qu’il aime plus son individu que le mien ? Mais supposons même un homme d’un mauvais naturel qui m’offense sans aucun but et par pure méchanceté ; eh bien ! pourquoi m’en fâcherois-je ? C’est apparemment que cet homme est de la nature des épines et des ronces qui piquent et égratignent, parce qu’elles ne peuvent faire autrement. La sorte de vengeance la plus excusable, est celle qu’on tire des injures auxquelles les loix ne remédient point. Mais alors il faut donc se venger avec une certaine prudence, et de manière à ne pas encourir la peine portée par la loi ; autrement votre ennemi aura toujours l’avantage sur vous, et vous recevrez deux coups au lieu d’un. Il est des personnes qui méprisent une vengeance obscure, et qui veulent que leur ennemi sache d’où lui vient le coups ; cette sorte de vengeance est certainement la plus généreuse, car alors on peut croire que, si l’offensé se venge, c’est moins pour goûter le plaisir de la vengeance et de rendre le coup, que pour obliger l’offenseur à se repentir. Mais les coups d’une âme lâche et perfide ressemblent aux flèches tirées pendant la nuit. Certain mot de Cosme de Medicis, duc de Florence, au sujet des amis perfides ou négligens, a je ne sais quoi d’austère et de désolant ; les torts de cette espèce lui sembloient impardonnables. La loi divine, disoit-il, nous conmande de pardonner à nos ennemis, mais elle ne nous commande point de pardonner à nos amis. Mais Job parloit dans un meilleur esprit, lorsqu’il disoit : n’est-pas de la main de Dieu que nous tenons tous les biens dont nous jouissons ? Ne devons-nous pas accepter de la même main les maux que nous souffrons ? Il en doit être de même des amis qui nous abandonnent ou nous trahissent. Tout homme qui médite une vengeance ne fait que rouvrir sa plaie, que le temps seule auroit fermée.
Les vengeances entreprises pour une cause commune sont presque toujours heureuses, comme le prouvent assez les succès des conjurations formées pour venger la mort de Jules-César, celle de Pertinax et celle de Henri , roi de France. Mais il n’en est pas de même des vengeances particulières : disons plus, les hommes vindicatifs, dont la destinée est semblable à celle des sorciers, commencent par faire beaucoup de malheureux, et finissent par l’être eux-mêmes.
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V. De l’adversité.
Une des plus belles pensées de Sénèque, pensée d’une grandeur et d’une élévation vraiment stoïque, c’est celle-ci : les biens attachés à la prospérité ne doivent exciter que nos désirs ; mais les biens propres à l’adversité doivent exciter notre admiration. Certes, si l’on doit qualifier de miracle tout ce qui com- mande à la nature, c’est surtout dans l’adversité qu’on en voit. Une autre pensée encore plus haute que celle dont nous venons de parler, et même trop haute pour un païen, c’est la suivante : le plus grand et le plus beau spectacle c’est de voir réunies, dans un même individu, la fragilité d’un homme et la sécurité d’un Dieu. Cette pensée auroit mieux figuré dans la poésie, genre auquel semblent appartenir ces sentimens si élevés ; et la vérité est, que les poëtes n’ont pas tout-à-fait négligé ce noble sujet ; car c’est cette sécurité même qui semble être figurée par une fiction assez étrange des anciens poëtes ; fiction qui renferme quelque mystère, et qui se rapporte visiblement à une disposition de l’âme très analogue à celle du vrai chrétien ; les poëtes, dis-je, ont feint qu’Hercule, dans l’expédition entreprise pour délivrer Prométhée (qui représente la nature humaine), traversa l’océan dans un vase d’argile : allégorie qui peint assez vivement ce courage qu’inspire le chris- tianisme, et qui met l’homme en état de cingler, dans le vaisseau d’une chair fragile, sur l’océan orageux de cette vie, et de braver les tempêtes innombrables des passions humaines. Mais, pour user d’un langage moins relevé, disons simplement que la vertu propre à la prospérité est la tempérance, et la vertu propre à l’adversité est la force d’âme, la plus héroïque des vertus morales. La prospérité est le genre de bénédiction proposée par l’ancien testament, mais l’adversité est celle que propose le nouveau, comme une marque plus spéciale de la faveur divine. Et même, dans l’ancien testament, on voit que David joue sur sa harpe autant d’airs lugubres que de gais, et que le pinceau du Saint-Esprit s’est beaucoup plus exercé à peindre les afflictions de Job ; que les éclatantes prospérités de Salomon. On peut observer aussi, dans les ouvrages de peinture ou de broderie, qu’un sujet gai sur un fonds triste et obscur est plus agréable qu’un sujet triste sur un fonds gai et éclatant. Or, ce que nous disons du plaisir des yeux, il faut l’appliquer aux plaisirs du cœur. La vertu à cet égard est semblable à ces substan- ces odorantes qui, étant broyées ou brûlées, exhalent un parfum plus suave ; car la prospérité découvre mieux les vices, et l’adversité les vertus.
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