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DE LA SAGESSE DES ANCIENS
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assandre, selon les poëtes, fut aimée d’Apollon, et, tout en éludant les désirs de ce dieu, elle ne laissa pas d’entretenir ses espérances, jusqu’à ce qu’elle eût extorqué de lui le don de la divination (la faculté de prédire l’avenir). Mais, sitôt qu’elle fut en possession de ce qu’elle avoit voulu obtenir par cette longue dissimulation, elle rejeta toutes ses prières, et le rebuta ouvertement. Le dieu ne pouvant révoquer le don qu’il lui avoit fait ; mais, indigné d’avoir été joué par cette femme artificieuse, et brûlant du désir de se venger, y joignit une condition qui en fit pour elle un vrai
car, en lui laissant la faculté de
prédire avec justesse, il lui ôta celle de persuader ; en sorte que, depuis cette époque malgré la vérité de ses prédictions, personne n’y ajoutoit foi : disgrace qu’elle éprouva dans une infinité d’occasions, et sur-tout relativement à la ruine de sa patrie qu’elle avoit su prédire, sans que personne eût daigné l’écouter ou la croire.
Cette fable paroît avoir été imaginée pour montrer l’inutilité des conseils les plus sages, donnés avec une généreuse liberté mais mal-à-propos et sans les ménagemens nécessaires elle semble désigner ces individus d’un caractère âpre, difficile et opiniâtre, qui ne veulent point se soumettre à Apollon, ou au dieu de l’harmonie, ne prenant ni le ton, ni le mode, ni la mesure des personnes et des choses (qui, dans leurs discours ne savent régler ni leur ton ni leur style, sur la disposition des auditeurs), en un mot, qui ne savent point chanter sur un ton pour les oreilles savantes, et sur un autre ton pour les oreilles novices ; qui, enfin, semblent ignorer qu’il est un temps pour parler, et un temps pour se taire car, quoique les gens de ce caractère aient toutes les connoissances et toute l’énergie requises pour donner un conseil salutaire et courageux ; cependant, malgré tous leurs talens et tout leur zèle, comme ils manquent de la dextérité nécessaire pour manier les esprits, rarement ils réussissent à persuader ce qu’ils conseillent, et ils ont peu d’aptitude pour les affaires ; ils sont même nuisibles à ceux avec qui ils se lient, et dont ils se font écouter ; ils hâtent la ruine de leurs amis, et alors enfin, je veux dire lorsque le mal auquel ils ont eux-mêmes contribué par la roideur et l’âpreté de leur caractère, est consommé et sans remède, ils passent pour des oracles, pour de grands prophètes, pour des hommes qui ont la vue longue. C’est ce dont on vit un exemple frappant en la personne de Caton d’Utique. Ce Romain prévit
que la ruine de sa patrie seroit l’effet de deux causes ; savoir, d’abord la conspiration de César et de Pompée, puis leur mésintelligence. Son génie élevé vit cette catastrophe long-temps avant l’événement, et sa prédiction fut une espèce d’oracle. Mais ce malheur qu’il sut prévoir de si loin, il ne sut pas le prévenir ; il fut même assez imprudent pour y contribuer, et son âpreté hâta la ruine de sa patrie : observation judicieuse qu’a faite Cicéron lui-même avec cette élégance qui lui étoit propre. Caton, disoit-il, est un personnage d’un grand sens, cependant il ne laisse pas de nuire quelquefois à la république ; il nous parle comme si nous vivions dans la république de Platon, et non dans cette lie (ce marc) de Romulus.
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Junon, indignée de ce que Jupiter avoit engendré, de lui-même et sans le concours de son épouse, Pallas qui étoit sortie toute armée de son cerveau, fatigua long-temps, par ses prières, tous les dieux et toutes les déesses, afin qu’ils la missent aussi en état d’enfanter sans la coopération de Jupiter. Les dieux, vaincus par ses importunités, ayant consenti à sa demande, elle ébranla la terre jusques dans ses fondements ; secousse qui donna naissance à Typhon, monstre d’une stature immense et de l’aspect le plus terrible un serpent fut chargé de le nourrir. Lorsqu’il fut grand, il déclara aussi-tôt la guerre à Jupiter. Dans ce combat, le dieu fut vaincu, et tomba au pouvoir du géant, qui, l’ayant mis sur ses épaules, le porta dans une région obscure et fort éloignée ; puis il lui coupa tous les nerfs des pieds et des mains, et, après l’avoir ainsi mutilé, il le laissa dans ce triste état : mais ensuite Mercure eut l’adresse de dérober au géant les nerfs de Jupiter, et les rendit à ce dieu. Jupiter, ayant ainsi recouvré toutes ses forces, attaqua de nouveau le monstre ; il le blessa d’abord d’un coup de foudre, et du sang qui coula de la blessure qu’il lui fit, naquirent quantité de serpens ; alors enfin, il lança contre lui le mont Etna, et, l’écrasant de cette masse énorme, il le tint immobile, état où il est encore.
Cette fable paroît avoir été imaginée pour montrer les vicissitudes de la destinée des princes, ainsi que les causes et le remède de ces révoltes qui s’élèvent quelquefois dans les monarchies. Car, c’est avec raison qu’on pense que les rois sont (ou doivent être) unis à leurs peuples comme Jupiter à Junon, et par une sorte de lien conjugal ; mais, trop souvent corrompus par la longue habitude du commandement, ils le font dégénérer en tyrannie ils attirent à eux toute l’autorité ; ils foulent aux pieds les privilèges et les droits de tous les ordres de l’état ; ils dédaignent les avis de leur sénat (du conseil d’état, et en Angleterre ceux du parlement) c’est-à-dire, qu’ils exercent un pouvoir arbitraire, voulant que leurs ordres les moins réfléchis soient exécutés sur-le-champ, et que leur caprice ait force de loi : puis, les peuples, indignés d’une telle conduite et las de l’oppression, tâchent d’enfanter aussi sans la coopération du prince se créant d’eux-mêmes quelque chef, et lui déférant le commandement ; cette insurrection a ordinairement pour cause les instigations et les sollicitations des grands, qui, une fois coalisés, tentent de soulever le peuple ; soulèvement d’où résulte, dans l’état, une sorte de gonflement figuré dans cette fable par l’enfance de Typhon. Cette agitation croit et est, en quelque manière, nourrie par la
innée et le mécontentement du peuple ; disposition qui est le serpent le plus dangereux pour les rois puis, lorsque les rebelles ont rassemblé toutes leurs forces et pris toutes leurs mesures, la révolte éclate et dégénère en guerre ouverte. Or ces insurrections étant la source d’une infinité de maux, soit pour les peuples, soit pour les rois, c’est avec raison qu’elles sont ici représentées par la monstrueuse effigie de Typhon. Les cent têtes de ce monstre figurent la division et la multiplicité des pouvoirs ;
ses gueules enflammées désignent les incendies ; ces serpens qui lui servent de ceinture ou de collier, indiquent les maladies pestilentielles qui régnent alors, sur-tout durant les sièges ; ses mains de fer se rapportent aux massacres ; les serres d’aigle sont l’image des rapines et des vexations ; enfin, les plumes dont tout son corps est couvert, représentent les bruits inquiétans qui se répandent alors, ainsi que les nouvelles fâcheuses et les vaines terreurs dont ces bruits sont la source. Quelquefois le parti insurgent prend tellement le dessus que les rois, emportés, pour ainsi dire par les rebelles, sont forcés d’abandonner le siège de leur empire et leurs principales villes, de rassembler autour d’eux le peu de forces qui leur restent, et de se retirer dans quelque province éloignée et peu connue, après avoir perdu leurs trésors et leur autorité, qui sont leurs deux principaux nerfs. Cependant, quelque temps après, pour peu qu’ils supportent leur disgrace avec une sage , ils recouvrent leurs nerfs par l’industrie et la dextérité de Mercure, je veux dire que, par de sages édits, par leur affabilité, par des discours gracieux et populaires, ils regagnent peu à peu l’affection de leurs sujets, qui ensuite paient avec joie les contributions ; et c’est ainsi que l’autorité du prince reprend une nouvelle vigueur. Cependant les princes les plus prudens et les plus circonspects se gardent bien de tenter souvent la fortune en pareille circonstance, et de risquer des batailles ; ils tâchent seulement de ruiner la réputation des rebelles par quelque exploit mémorable. Si cette tentative est couronnée par le succès, les rebelles, étant découragés et abattus par cette grande blessure, et commençant à redouter la vengeance du prince, tout le feu qui leur reste, s’exhale en vains murmures figurés dans cette fable par le sifflement des serpens : ensuite désespérant tout-à-fait de leur fortune, et perdant entièrement courage, ils commencent à se disperser en fuyant ; et alors enfin, il est temps pour les rois de les écraser, en jetant sur eux le mont Etna, c’est-à-dire, de tomber sur eux avec toute la masse des forces du royaume.
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Les poëtes ont feint que Jupiter, indigné de la barbarie et de la férocité des Cyclopes, les précipita dans le Tartare, et les condamna ainsi à une éternelle prison ; mais la déesse Tellus (la terre) lui persuada de les élargir, et de les employer à fabriquer ses foudres. Le dieu ayant suivi ce conseil, ces Cyclopes se mirent aussi-tôt à fabriquer des foudres et autres instrumens de terreur, en travaillant sans relâche et avec un bruit menaçant. Mais dans la suite des temps Jupiter, irrité contre Esculape, fils d’Apollon, parce qu’il avoit ressuscité un homme par le pouvoir de son art, mais comme il cachoit avec d’autant plus de soin cette colère (qui, n’étant excitée que par une action très-louable en elle-même et qui avoit été célébrée comme elle méritoit de l’être, lui paroissoit injuste à lui-même), il déchaîna contre lui par ses secrètes instigations, les Cyclopes, qui obéirent aussi-tôt à ses ordres, et fulminèrent Esculape. Apollon tira vengeance de ce meurtre, en les perçant de ses flèches, sans que Jupiter s’y opposât.
Cette fable paroît désigner allégoriquement ta conduite de certains rois ; car quelquefois les princes de ce caractère châtient et dépouillent de leurs emplois des ministres cruels et sanguinaires ; mais ensuite, abusés par les conseils de Tellus, c’est-à-dire par des conseils peu généreux et peu honorables soit pour ceux qui les donnent, soit pour ceux qui les suivent, ils rappellent ces ministres disgraciés, et les emploient dans les occasions où ils croient avoir besoin d’exacteurs impitoyables et de sévères exécuteurs de leurs volontés. Ces derniers qui sont cruels de leur nature, et de plus aigris par le souvenir de leur disgrâce, ne manquent pas d’exécuter de tels , avec tout le zèle et toute la diligence possibles ; mais, comme ils manquent ordinairement de prudence, et se hâtent trop d’exercer ce dangereux office, pour se remettre en faveur, tôt ou tard, excités par la connoissance qu’ils ont des intentions du prince, mais sans avoir reçu des ordres précis à ce sujet, ils se rendent coupables de quelque barbare exécution qui excite l’indignation universelle ; alors les princes, pour décliner l’odieux attaché à de telles actions, le rejetent sur ces ministres, les abandonnant tout-à-fait et les laissent ainsi exposés au ressentiment, aux délations et à la vengeance des parens ou des amis de ceux contre lesquels ils ont exercé leur cruauté ; enfin, ils les livrent à la haine publique et alors tout le peuple applaudissant, par de bruyantes acclamations, à la conduite du prince, qui semble n’avoir d’autre but que celui de faire justice, et faisant mille vœux pour sa prospérité, ces ministres de terreur subissent, quoiqu’un peu tard, la peine qu’ils ont méritée.
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Narcisse, suivant les poètes devint célèbre par ses graces et sa beauté mais l’éclat de ses avantages extérieurs étoit terni par de continuels dédains et par un orgueil insupportable. Ainsi, n’aimant que lui-même, il menoit une vie solitaire, parcourant les forêts, et ne s’adonnant qu’à la chasse avec un fort petit nombre de compagnons auxquels il tenoit lieu de tout. La nymphe Echo le suivoit aussi en tous lieux. Un jour, las de la chasse, et poussé par sa destinée, il vint se reposer, vers le milieu du jour, près d’une fontaine dont les eaux étoient claires et limpides y ayant apperçu sa propre image, il ne se lassoit point de la considérer, et il en devint tellement amoureux que, forcé de tenir ses regards fixés sur cet objet si cher, il s’affoiblit peu à peu et tomba dans un mortel engourdissement. Après sa mort, les dieux le métamorphosèrent en cette fleur qui porte son nom, qui paroît s’épanouir au commencement du printemps, et qui est consacrée aux dieux infernaux, tels que Pluton, Proserpine et les Euménides.
Cette fable paroît avoir pour objet le tour d’esprit de ces individus, qui, infatués de leur beauté, ou de quelqu’autre avantage qu’ils doivent à la seule nature, et non à leur propre industrie, s’aiment excessivement, et sont, pour ainsi dire, amoureux d’eux-mêmes. Assez ordinairement les hommes de ce caractère n’aiment point à paroître en public, et ont de l’éloignement pour les affaires ; car, dans la société et dans une vie plus active ils auroient à essuyer, ou des affronts, ou des négligences, toutes disgraces qui pourroient les troubler et les décourager : aussi mènent-ils presque toujours une vie retirée, timide et solitaire contens d’une petite société toute composée de personnes qui les cajolent, qui défèrent toujours à leur sentiment, applaudissent à tous leurs discours, et sont comme leurs échos. Mais, enflés de ces continuels applaudissemens, gâtés par ces cajoleries, et rendus presque immobiles par cette admiration qu’ils ont pour eux-mêmes, ils deviennent excessivement paresseux, et tombent dans une sorte d’engourdissement qui les rend incapables de toute entreprise dont l’exécution demande un peu de vigueur et d’activité. C’est avec autant de jugement que d’élégance que les poëtes ont choisi une fleur printanière pour image des individus dont nous parlons. En effet, les hommes de ce caractère ont une certaine fleur de talent, et acquièrent un peu de célébrité durant leur jeunesse mais, dans l’âge mûr, ils trompent l’attente de leurs admirateurs, et ces grandes espérances qu’on avoit conçues d’eux. C’est dans le même esprit que les poètes ont feint que cette fleur est consacrée aux dieux infernaux, les hommes atteints de cette maladie n’étant propres à rien or, tout ce qui de soi-même ne donne aucun fruit, mais passe et s’efface à , comme la trace du vaisseau qui sillonne les ondes, étoit consacré par les anciens aux ombres et aux dieux infernaux.
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Dans un grand nombre de fables ou de fictions poétiques, il est fait mention de ce serment unique, par lequel les dieux se lioient, lorsqu’ils vouloient faire une promesse irrévocable. En faisant ce serment, ils n’attestoient aucune puissance céleste et ne juroient par aucun des attributs divins, mais seulement par le Styx fleuve des enfers qui, faisant plusieurs révolutions autour du noir empire de Pluton, l’environnoit comme une ceinture à plusieurs doubles. Cette formule de serment étoit toujours employée seule, et on ne la joignoit jamais à aucune autre, pour lui donner plus de force et la rendre inviolable ; car la peine décernée contre ceux qui la violoient, étant celle que les dieux le plus ; savoir, celle d’être exclus du banquet des dieux, pendant un certain nombre d’années, elle formoit une sanction suffisante.
Cette fable paroit avoir pour objet les conventions et les traités des princes ; car on est malheureusement trop fondé à observer, à ce sujet, que ces traités quelque solemnels qu’ils puissent être et de quelque serment qu’ils soient appuyés, ont si peu de stabilité, qu’on doit plutôt regarder ces sermens comme une espèce de cérémonial et de formalité destinée à en imposer au vulgaire, que comme une sûreté et une garantie qui puisse assurer l’exécution de ces traités. Osons dire plus, dans les cas mêmes où les liens de la parenté (qui sont comme la sanction de la nature) et des services mutuels, se joignent à ces sermens, le tout paroît à la plupart des princes insuffisant pour balancer leurs ambitieuses prétentions, et pour ne pas céder aux prérogatives licencieuses de la souveraineté.
Ce qui est d’autant moins étonnant, qu’il est toujours facile aux princes de pallier, par une infinité de prétextes spécieux, leur cupidité, leur ambition et leur mauvaise foi, attendu qu’ils ne voient au-dessus d’eux aucune puissance à laquelle ils soient forcés de rendre compte de leurs actions. Aussi a-t-on raison de dire que la garantie proprement dite et la vraie sanction de ces traités n’est rien moins qu’une puissance céleste mais la nécessité (la seule qui soit respectée des puissances de ce monde), le danger imminent de leurs états et l’utilité réciproque ; car la plus élégante image de la nécessité, c’est le Styx, fleuve redoutable que tout mortel doit passer et ne repassera jamais. Ce fut aussi la seule divinité que l’Athénien Iphicrate voulut avoir pour garant d’un traité ; et comme cet illustre personnage est le seul qui ait osé dire hautement ce que tant d’autres pensoient secrètement, il ne sera pas inutile de rapporter ici ses propres paroles voyant les Lacédémoniens imaginer et proposer une infinité de précautions et de sanctions, pour assurer l’exécution d’un traité : Vous, ne pouvez, leur dit-il, ô Lacédémoniens ! vous donner des liens assez forts, et nous donner une sûreté suffisante, qu’en nous faisant voir clairement que vous nous avez mis entre les mains des moyens suffisans pour vous mettre hors d’état de nous nuire, dans le cas même où vous seriez tentés de le faire. Ainsi, soit qu’on ôte aux princes la faculté de nuire, soit qu’ils courent risque de se perdre tout-à-fait en violant leurs traités, soit enfin qu’ils craignent que la diminution de leur territoire, de leurs revenus, du produit de leurs douanes, ou des pensions que leur paient d’autres princes, soit une conséquence de ces infractions dans tous ces cas, dis-je, on peut regarder leurs traités comme garantis par une sanction aussi forte que s’ils juroient par le Styx ; car alors ils craignent véritablement d’être exclus de la table des dieux, figure que les anciens employoient pour représenter les droits, les honneurs, les avantages et les prérogatives de la souveraineté, telles que l’affluence des biens de toute espèce et le bonheur qui y sont naturellement attachés.
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La lune, suivant la fable, aima le berger Endymion ; mais ce commerce étoit d’une nature singulière et tout-à-fait extraordinaire. Car, tandis que ce berger dormoit dans une certaine grotte percée par la seule nature dans les rochers de Lathmos, la lune descendoit de la sphère supérieure, et s’offroit d’elle-même aux caresses de l’aimable berger endormi, puis remontoit dans les cieux. Néanmoins ce sommeil et ce repos ne nuisoient à la fortune d’Endymion ; tandis qu’il dormoit, son troupeau, par le pouvoir de la déesse son amante, engraissoit et multiplioit à vue d’œil en sorte qu’aucun berger du canton n’avoit des troupeaux comparables aux siens, soit pour le nombre, soit pour la beauté.
Cette fable paroit destinée à donner une juste idée des inclinations, des goûts et des mœurs des souverains ; car ces princes ayant l’esprit rempli de pensées affligeantes, et disposé au soupçon, n’admettent pas aisément dans leur familiarité la plus intime, les personnages curieux et pénétrans, dont l’ame est, pour ainsi dire, toujours éveillée et attaquée d’une sorte d’insomnie ; mais ils préfèrent des hommes d’un caractère plus paisible, plus complaisans, disposés à se prêter à tous leurs caprices, insoucians à l’égard des mœurs de leur maître, qui ont toujours l’air de tout ignorer, de ne s’appercevoir de rien et qui semblent être endormis ; enfin, en qui ils trouvent une déférence aveugle plutôt qu’une complaisance étudiée. C’est en faveur des hommes de ce caractère, que les princes veulent bien se relâcher de leur majesté, descendre de leur hauteur, comme la lune descendoit de la sphère supérieure en faveur d’Endymion, et se débarrasser de ce masque imposant qu’ils sont obligés de porter continuellement, et qui est pour eux une sorte de fardeau ; enfin, c’est avec eux qu’ils aiment à vivre dans la plus étroite familiarité, et qu’ils croient pouvoir le faire sans danger. C’étoit ce qu’on observoit sur-tout dans Tibère-César, prince d’un caractère extrêmement difficile, qui n’avoit pour favoris que des hommes qui, à la vérité, connoissoient très bien tous ses vices, mais qui dissimuloient cette connoissance avec une sorte d’obstination et d’insensibilité : observation qu’on a faite également sur , roi de France, prince très circonspect et très artificieux ; et ce n’est pas au hazard que les poëtes dans cette fable, font mention de cette grotte où dormoit Endymion ; car assez ordinairement les favoris de cette espèce ont, dans certains lieux retirés, des maisons de plaisance où ils invitent leur maître à se rendre, pour se délasser, en se mettant à son aise, et se déchargeant tout-à-fait du poids de sa fortune. On doit observer aussi que la plupart de ces favoris insoucians font très bien leurs affaires, et tirent de cette familiarité du prince des avantages très réels. Il se peut, à la vérité, que leur maître ne les élève point aux grandes dignités ; mais, comme il a pour eux une affection sincère, et ne les aime pas seulement en vue de l’utilité et des services qu’il peut tirer d’eux, il verse sur eux une infinité de graces d’une autre espèce ; et, par sa munificence, il ne tarde pas à les enrichir.
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Les géans, qui étoient enfans de la terre, firent la guerre à Jupiter et aux autres dieux mais ils furent vaincus et écrasés par la foudre. Puis la terre irritée par l’effet de la colère même des dieux, et voulant tirer vengeance de la défaite de ses fils enfanta la renommée, qui doit en conséquence être regardée comme leur sœur puînée et posthume, suivant cette fiction d’un poëte célèbre.
La terre irritée par la colère des dieux, l’enfanta, dit-on après Cée et Encelade.
Voici quel paroît être le sens de cette fable. La terre représente la nature séditieuse du vulgaire ou du peuple qui, étant presque toujours mécontent de ceux qui gouvernent, soupire après les innovations. Cette mauvaise disposition, lorsque l’occasion paroît favorable, enfante, pour ainsi dire, les rebelles et les séditieux, qui trament des complots, et se coalisent pour attaquer les souverains et les détrôner. Puis, lorsque le parti insurgent est abattu, et la révolte étouffée, cette même nature de la populace, qui applaudit en secret aux perturbateurs des états, et qui ne peut endurer le repos, enfante des bruits séditieux, des murmures, des médisances, des plaintes et des libelles, qui circulent pour décréditer le gouvernement et le rendre odieux ; en sorte que les discours et les déportemens des rebelles semblent être d’une même extraction, d’une même race, et ne différer tout au plus que par le sexe ; les actions étant mâles, et les paroles femelles.
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Cette indiscrète curiosité qui va épiant les secrets d’autrui, et qui assez ordinairement est peu scrupuleuse dans le choix des moyens qu’elle emploie pour les découvrir, est allégoriquement figurée dans deux fables inventées par les anciens savoir, dans la fable d’Actéon et dans celle de Penthée. Actéon étant survenu par hazard, lorsque Diane étoit au bain, et l’ayant vue tout-à-fait nue, elle le métamorphosa en cerf, et il fut mis en pièces par les chiens mêmes qu’il avoit nourris. Penthée voulant voir, par ses propres yeux, les sacrifices secrets et les orgies de Bacchus, monta sur un arbre, pour satisfaire sa curiosité, en punition de laquelle il fut attaqué de frénésie. Or la démence de Penthée étoit de telle nature, que tous les objets lui paroissant doubles, il voyoit deux soleils, deux villes de Thèbes, etc. en sorte que lorsqu’il vouloit aller à Thèbes, il croyoit voir d’un autre côté une autre ville de Thèbes ; ce qui le faisoit revenir sur ses pas ; et trompé par cette illusion, il ne faisoit qu’aller et venir, monter et descendre, n’ayant plus ni de but fixe ni de repos. C’est ce que dit le poëte Horace.
Semblable à Penthée, appercevant la troupe des Euménides, et voyant deux soleils, deux Thèbes, etc.
La première de ces deux fables a pour objet les secrets des princes, et la seconde, les mystères de la religion ; car ceux qui sont parvenus à découvrir les secrets des princes, sans avoir été admis dans leur conseil, et contre leur volonté, sont assurés de leur devenir odieux. Aussi n’ignorant pas que leur maître, indisposé contre eux, épie les occasions et cherche des prétextes pour les perdre ils mènent une vie timide comme les cerfs, et tout leur fait ombrage. Trop souvent aussi leurs propres domestiques, pour faire leur cour au prince, les accusent, et contribuent à leur perte. Car, lorsqu’un homme ayant encouru la haine du prince, sa disgrace devient publique, il trouve dans ses propres domestiques autant de traîtres qui se joignent à ses ennemis, et il éprouve le sort d’Actéon
Le malheur de Penthée est d’une autre nature ; lorsque l’homme prenant un essor téméraire et oubliant trop aisément sa condition de mortel, veut, du haut de la nature et de la philosophie (hauteur représentée, dans cette fable, par cet arbre sur lequel Penthée monta) découvrir les divins mystères, sa témérité est punie par une incertitude et une irrésolution perpétuelle ; car, la lumière de la nature et la lumière divine étant très différentes, les hommes dont nous parlons, croient voir deux soleils. En quoi ils ressemblent à Penthée, s’imaginant voir deux villes de Thèbes ; car Thèbes, dans la fable que nous expliquons représente les buts, les fins des actions humaines, cette ville étant alors la résidence, l’asyle de Penthée : d’où il arrive qu’en toutes circonstances, flottant dans une incertitude et une irrésolution perpétuelle, ils ne savent de quel côté tourner leurs pas, et ne font que tournoyer, ou aller et venir, en s’abandonnant, sans réflexion, aux soudaines impulsions de leur esprit, et en cédant toujours à l’impression du moment.
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Cette fable, dont Orphée est le sujet, et qui est assez connue, mais qui n’a pas encore été interprétée avec assez d’exactitude dans toutes ses parties, paroît être l’image de la philosophie, prise en totalité ; car tout ce qui concerne ce personnage, vraiment divin, versé dans tous les genres d’harmonie, attirant et subjuguant tout par la douceur de ses accords, s’applique naturellement à lit philosophie. En effet, les travaux d’Orphée l’emportent sur ceux d’Hercule, comme les œuvres de la sagesse, sur celles de la valeur, par l’importance, l’étendue et la durée de leurs effets.
Orphée, dit cette fable, ne pouvant se consoler de la perte d’une épouse tendrement aimée, qui avoit été enlevée par une mort prématurée, et se fiant au pouvoir de sa lyre, conçut le hardi dessein de descendre aux enfers, pour supplier les mânes (les divinités du noir séjour) de lui rendre sa compagne, et son espérance ne fut pas trompée. Car, Orphée ayant appaisé les mânes par la suave mélodie de ses chants et de sa lyre, il lui fut permis d’emmener son épouse, mais à condition qu’elle le suivroit par derrière, et qu’avant d’arriver aux limites communes du noir empire, et de celui de la lumière, il auroit l’attention de ne la pas regarder. Mais Orphée, vaincu par son amour et son inquiétude, au moment où la condition étoit près d’être remplie, ayant eu l’imprudence de se retourner, son épouse fut ramenée précipitamment dans les enfers, et il la perdit pour toujours. Dès cet instant, s’abandonnant à la mélancholie, et prenant toutes les femmes en aversion, il se retira dans des lieux solitaires, où ses chants et sa lyre produisant d’aussi puissans effets que dans les enfers, il attira d’abord à lui les animaux de toute espèce, même les plus féroces ; en sorte que, dépouillant leur instinct, perdant leur férocité et leur avidité, le desir de l’accouplement, en un mot, tous leurs appétits naturels, et subjugués par la douce mélodie de ses chants et de sa lyre, ils se rassembloient autour de lui, des spectateurs sur un théâtre, et se tenoient ensemble paisiblement, attentifs seulement à ces sons enchanteurs. Ce ne fut pas tout : tel fut, dans ces lieux, le pouvoir et l’influence de la musique, que les arbres et les pierres mêmes s’ébranlant et se mettant en mouvement, vinrent se poser et se ranger autour de lui dans le plus bel ordre. Il excita par ses brillans succès l’admiration de tous ses contemporains ; mais ensuite les femmes de Thrace, pleines de l’esprit du dieu Bacchus, et poussées par une religieuse fureur, accourant dans ces mêmes lieux, embouchèrent leur terrible cornet, dont les sons rauques et éclatans couvrirent ceux de la lyre d’Orphée, et en détruisirent tout l’effet. Alors l’harmonie, qui étoit l’unique lien de cet ordre admirable et de cette société universelle, étant tout-à-fait troublée, et tous les animaux retournant à leur naturel, ils recommencèrent à se poursuivre et à se combattre les uns les autres, tandis que les arbres et les rochers, ces places où ils s’étoient posés avec ordre, se dispersoient également. Enfin, Orphée lui-même fut mis en pièces par ces femmes furieuses, et ses membres furent dispersés dans les champs. L’Hélicon, fleuve consacré aux muses, fut si affligé de cette mort, que dérobant ses eaux à la lumière, il prit son cours sous terre, et ne reparut que dans d’autres lieux.
Voici quel paroît être le vrai sens de cette fable : on doit observer d’abord que les chants d’Orphée et les sons de sa lyre ont deux effets et deux buts diffférens ; l’un, d’appaiser les mânes ; l’autre, d’attirer les animaux, les arbres, etc. le premier se rapportant visiblement à la philosophie naturelle, et le dernier à la philosophie morale et politique ; car le but le plus élevé de la philosophie est de rétablir entièrement les choses corrompues, en les ramenant à leur premier état, ou de les conserver dans leur état actuel, en les préservant de toute dissolution, ou du moins en retardant leur , ce qu’on peut regarder comme le premier et le plus foible degré de l’effet à produire. Or, si une telle entreprise n’est pas impossible, il est évident qu’on ne peut l’exécuter que par une judicieuse combinaison des substances et des forces contraires de la nature, habilement tempérées les unes par les autres, combinaison élégamment figurée par les doux accords et la savante harmonie de la lyre d’Orphée. Cependant une telle entreprise étant toute hérissée de difficultés, rarement les tentatives, en ce genre, sont heureuses. La cause de ces mauvais succès n’est autre, selon toute apparence, que la précipitation la minutieuse exactitude, la pesante assiduité et le désir excessif d’être instruit avant le temps ; d’où il arrive que la philosophie, après avoir ainsi manqué le but, affligée avec raison de l’impuissance de ses efforts, se tourne vers les choses humaines, et subjuguant les ames par la douceur de l’éloquence et par la force de la persuasion, y insinue l’amour de la vertu, de la justice et de la paix, engage les hommes à se réunir, pour ne plus former qu’un seul corps, à subir le joug sacré des loix, à se soumettre à l’autorité d’un gouvernement, à réprimer la violence de leurs passions, à écouter les sages maximes que la philosophie leur enseigne, et à les suivre pour leur propre utilité. Lorsque ces leçons de la philosophie fructifient, des édifices s’élèvent, des villes sont fondées, des champs ensemencés, des arbres plantés ; travaux élégamment figurés par ces arbres et ces pierres qui viennent se poser et se ranger avec ordre autour d’Orphée. C’est encore avec beaucoup de jugement et de méthode que l’inventeur de cette fable suppose que les philosophes ne se sont occupés de la formation ou de la conservation des sociétés humaines, qu’après avoir entrepris de restaurer entièrement ou de rajeunir un corps mortel, et avoir enfin manqué tout-à-fait le but ; car c’est une considération plus sérieuse et un sentiment plus profond de l’inévitable nécessité de mourir, qui excite les hommes à aspirer, avec tant d’ardeur, à un autre genre d’éternité, en éternisant leur nom par des actions, des productions ou des services qui laissent un long souvenir ; c’est encore avec fondement que le poëte feint qu’Orphée, après avoir, sans retour, perdu son épouse, eut de l’aversion pour les femmes et le mariage ; car les douceurs du mariage et les tendres sollicitudes attachées à la paternité, sont autant d’obstacles qui détournent les hommes des hautes entreprises, et les empêchent de rendre à leur patrie ces services mémorables dont nous venons de parler, parce qu’alors, contens de se perpétuer par leur race et leur postérité, ils sont moins jaloux de s’immortaliser par de grandes actions. Cependant, quoique les œuvres de la sagesse politique tiennent le premier rang parmi les choses humaines, leurs effets ne s’étendent que sur certaines contrées, ils n’ont qu’une durée limitée, et la période, ou leur influence, est circonscrite, une fois révolue, tout s’efface pour jamais ; car, après que les empires, soit royaumes, soit républiques, ont fleuri et prospéré pendant un certain temps, la paix y est troublée par des révoltes, des séditions, des guerres : au bruit des armes, les loix se taisent, et les hommes retournant à leurs inclinations dépravées, les champs sont ravagés et les villes renversées ; peu de temps après, si ces fureurs sont de quelque durée, les lettres mêmes et la philosophie sont tellement déchirées, qu’il n’en reste plus que quelques fragmens, dispersés comme les débris d’un naufrage, et où se trouvent quelques planches, sur lesquelles se sauvent un petit nombre de vérités précieuses, et alors règne l’ignorance avec la barbarie ; l’Hélicon dérobant ses eaux à la lumière, et coulant sous terre ; cependant, en conséquence de la vicissitude naturelle des choses humaines au bout d’un certain temps, ces eaux se font jour encore à la surface et y coulent de nouveau, mais dans d’autres lieux, et pour d’autres nations.
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The end
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