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Voyage au Sénégal pendant les années 1784 et 1785 D’aprés les mémoires de Lajaille, ancien officier de la Marine française contenant des recherches sur la Géographie, la Navigation et le Commerce de la côte occidentale d’Afrique depuis le cap Blanc jusqu’à la rivière de Serralione Avec des notes sur la situation de cette partie de l’Afrique jusqu’en l’an X (1801 & 1802) Par Pierre Labarthe Orné d’une très belle Carte gravée par P. F. Tardieu.
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Publié par Dentu, an X (1802)
Avertissement.
L’Afrique, particulièrement vers la fin du dix-huitième siècle, a fixé l’attention des amis des arts et des sciences. Buffon pensait que cette contrée renferme peut-être plus de richesses que l’Amérique, sous les mêmes latitudes. Lalande, dans un mémoire sur le même sujet, a étendu les bornes de nos connaissances. Parmi les Anglais, le major Rennel a donné des éclaircissements sur la géographie de l’intérieur de l’Afrique ; chaque partie enfin de cette intéressante contrée, devient l’objet de la curiosité des voyageurs, des recherches des savants, des spéculations des négociants, et des méditations des philosophes.
Le Sénégal, qui nous occupe, mérite d’être connu pour les productions précieuses qu’il renferme.
Si l’on remonte à la conquête qu’en ont faite les Portugais, vers l’an 1447 on verra que le commerce a été le but des navigateurs qui ont fréquenté cette côte. Peu d’auteurs, si l’on en excepte Labat, Demanet et Adanson, ont fait connaître ce pays sous des rapports avantageux ; mais leurs ouvrages remontent à des époques déjà reculées ; le plus ancien est de a 1728 et le plus récent de 1768.
Depuis, nous avons conquis le Sénégal sur les Anglais ; le commerce a tour-à-tour été soumis à des privilèges exclusifs, et affranchi des entraves qui le gênaient. La traite des noirs, qui pendant longtemps a fait le principal objet des échanges au Sénégal, est abolie ; mais tandis que la France a proclamé là liberté des nègres, les Anglais exercent cette traite, sans concurrence de notre part, sur les rives de la Gambie et sur les côtes d’Afrique jusqu’au cap Negro, c’est-à-dire dans un espace de douze cents lieues. Ils font par-là fleurir leurs possessions en Amérique, refluer leurs richesses vers la métropole.
Quelles que soient les vue ultérieures du Gouvernement français, relativement au mode de remplacement des noirs, le Sénégal doit encore intéresser nos armateurs, par l’extraction de la gomme, des cuirs, de l’or, de la cire, du morfil, etc.
C’est donc un service à rendre au commerce, que de lui offrir les moyens de faire, sur ces côtes, des opérations sûres, de connaître les points où les échanges peuvent avoir lieu, ainsi que les marchandises les plus favorables pour la traite.
Le voyage que l’on publie en ce moment, peut être regardé comme le recueil le plus complet sur la géographie, la navigation et le commerce de la partie de la côte occidentale d’Afrique, renfermée entre le cap Blanc et la rivière de Serralione.
L’auteur a été à portée de consulter les mémoires de Lajaille, ancien officier de la marine française, chargé par le Gouvernement, en 1784 et 1785, de reconnaître cette étendue des cotes.
Il a eu d’ailleurs à sa disposition, les manuscrits déposés dans les bureaux du ministère de la Marine et des Colonies. Il s’est fait un devoir de consulter les hommes les plus instruits sur toutes les branches de l’administration coloniale ; et s’il n’avait craint de blesser leur modestie, il aurait la même satisfaction à les nommer, qu’il en éprouve à leur attribuer le degré d’intérêt dont ses recherches sont susceptibles.
Ce voyage offre des observations sur la situation, l’étendue, le climat, le sol, les animaux, les productions végétales, les mines d’or, les rivières, baies et caps de ces contrées ; les rapports politiques avec les princes maures et nègres ; l’histoire et le gouvernement de ces peuples, leur religion, leurs mœurs, leurs usages ; les états des marchandises les plus usitées pour la traite de la gomme, de l’or, du morfil, soit dans la rivière du Sénégal, soit le long de la côte jusqu’à Serralione, soit dans l’intérieur des terres jusqu’à Galam et Bambouk, pays des mines d’or. On y fait connaître la manière de compter et d’opérer les échanges, la valeur des denrées et marchandises d’importation et d’exportation.
Cet ouvrage présente en outre le tableau comparatif des exportations de la gomme, depuis 1784 jusqu’en l’an 7 (1799) ; celui de l’introduction des noirs dans nos Colonies de l’Amérique, depuis 1763 jusques et compris 1789 ; l’état du commerce de France avec nos possessions coloniales pendant le même espace de temps ; une notice historique du commerce d’Afrique sous le régime du privilège. Il est suivi d’une Appendice contenant des réflexions sur les avantages et les inconvénients des Compagnies exclusives, ou de là concurrence. Ceux pour qui l’histoire naturelle a des attraits, liront avec empressement l’opinion de Buffon sur l’utilité d’un voyage dans l’intérieur de l’Afrique ; et ce qui donne un nouveau prix aux observations de ce naturaliste, c’est qu’elles sont inédites, étant restées jusqu’à ce jour enfermées dans le dépôt des Colonies.
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Pierre Labarthe
Voyage au Sénégal.
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1 janvier 1784 • Lettre première.
Brest, 1 janvier 1784
Sur le point de quitter la France pour visiter la côte occidentale d’Afrique, mon âme éprouve tous les sentiments divers ; je laisse un ami sincère que je ne reverrai peut-être jamais ; pourrai-je l’oublier, lui qui s’est chargé de mon éducation, qui a formé mon cœur, encore plus par les exemples que par les préceptes ! Combien je vais vous regretter ! Ma seule consolation sera de me retracer le souvenir de vos bontés, de lire et relire les instructions que vous m’avez remises en partant. Oui, je remplirai vos desirs ; vous voulez un compte exact de ce que je verrai. Vous exigez que je vous retrace la position des lieux, les mœurs, les usages des peuples de la brûlante Afrique ; comptez sur mon zèle et ma bonne volonté. Si je réussis, je devrai mes succès à vos soins, et si la reconnaissance a quelques droits sur vous, je mérite bien le titre de votre ami.
Adieu.
1 janvier 1784 • Lettre II
Brest, 1 janvier 1784
Je comptais, Madame, trouver une lettre de vous dans le lieu de mon embarquement : je ne puis croire que vous m’ayez déjà oublié. Oui je recevrai avant mon départ, des nouvelles de celle qui a fait naître en moi les plus douces affections. Il n’est plus ce temps où nous partagions nos études, où vous excitiez en moi une touchante émulation. Avec quelle avidité nous parcourions les livres de voyages ! J’aimais à voir la préférence que vous donniez aux relations sur l’Afrique ; et lorsque, la carte sous les yeux, noua parcourions cette vaste région, je me plaisais à vous voir fixer particulièrement votre attention sur les livres qui vont être le but de mes recherches.
Que ne puis-je vous accompagner, me disiez-vous ? Non, Madame, ce n’est pas à votre sexe à franchir les mers ; tranquille sous un climat tempéré, vous goûterez un jour le bonheur que vos vertus vous promettent, et moi, agité sous un ciel brûlant, je parcourrai ces régions peu connues dans l’espoir d’être, à votre exemple, utile à mes semblables.
J’ai l’honneur d’être avec respect…
15 janvier 1784 • Lettre III
Brest, le 15 janvier 1784
Je vous remercie de la lettre de recommandation que vous avez bien voulu me procurer pour M. Delajaille, commandant la corvette la Bayonnaise, à bord de laquelle je dois m’embarquer.
Cet officier m’a fait l’accueil le plus obligeant ; il m’a invité à me tenir prêt, attendu que nous ne tarderions pas à mettre à la voile.
18 janvier 1784 • Lettre IV
Brest, le 18 janvier 1784
Je reçois, heureusement à temps, la caisse de livres que vous m’avez envoyée.
Je ne puis trop vous remercier d’y avoir ajouté quelques cartes géographiques. En attendant le moment de partir, je m’occupe d’un plan de lecture pendant la traversée.
J’ai fait emplette de quelques bons instruments de mathématiques.
Au nombre des passagers se trouvent M. de Repentigny, qui va prendre le commandement du Sénégal, et M. Bailly, qui se rend à la même destination pour y remplir les fonctions’ d’ordonnateur.
On m’a parlé de M. Destanches, capitaine au bataillon des volontaires d’Afrique, dont on vante les talents comme ingénieur.
Je ferai en sorte de lier connaissance avec lui, et de mettre à profit les conseils qu’il pourra me donner.
Adieu.
20 janvier 1784 • Lettre V
A bord de la Bayonnaise, le 20 janvier 1784
Après quelques jours d’attente, nous touchons au moment du départ. Les vents sont est-sud-est. Je vous écris sans doute pour la dernière fois d’Europe. Faites agréer mes tendres hommages à Madame ***. L’immensité des mers va bientôt me séparer de tout ce qui m’est cher ; conservez moi votre amitié.
12 février 1784 • Lettre VI
A bord de la Bayonnaise, mouillage du cap Blanc, le 12 février 1784.
Je profite d’un bâtiment américain qui fait son retour en France, pour me rappeler à votre souvenir.
Partis de Brest le 21 janvier, nous n’étions pas à vingt-cinq lieues d’Ouessant, que nous fûmes contrariés par des vents de sud-ouest. La corvette fatigua prodigieusement ; elle reçut plusieurs coups de mer, dont un seul l’engagea pendant trois ou quatre minutes ; mais à force de lutter contre les contrariétés, nous parvînmes à les vaincre.
Bientôt nous dépassâmes l’île Madère.
Le commandant manœuvra pour prendre connaissance des Canaries.
Le 8 février, nous vîmes l’île Forta-Ventura.
Aux approches du cap Boyador, nous eûmes à lutter contre la tendance des courants.
Pour doubler le cap, M. Delajaille fit porter au sud-ouest un quart ouest ; puis ayant dirigé sa route au sud-est, nous vîmes la terre à cinq ou six lieues ; tandis que, d’après les calculs d’estime, nous croyons-en être à vingt et une lieues.
Je demandai la cause d’une erreur aussi considérable. Peut-être, me dit un marin à qui je m’adressai, doit-on. l’attribuer à la force des courants ; peut- être aussi la côte est-elle portée trop à l’est sur les cartes. Je me contentai d’une réponse qui annonce des lumières de la part de son auteur, puisqu’il sait douter.
Ce qui m’a inspiré l’estime la plus vraie pour M. Delajaille, c’est l’attention et les soins qu’il a apportés dans ses reconnaissances. Le journal qu’il a tenu serait du plus grand secours pour les navigateurs. Il a bien voulu me le communiquer : je crois vous faire plaisir d’en extraire ce qui peut vous intéresser sous le rapport de la géographie et de la navigation.
"Pour tourner le cap Barbas, dit M. Delajaille, je fis sonder de deux heures en deux heures, et l’on trouva depuis trente-cinq brasses, au large, jusqu’à cinquante brasses, à une lieue et demie de terre. Je m’en approchai à une lieue, sans trouver moins de vingt brasses, ce qui prouve la non-existence du banc entre le cap Barbas et le cap Blanc, auquel lès cartes donnent trois Lieues de projection dans l’ouest. On distingue bien parfaitement un banc de sable très-près de la surface, et qui règne tout le long et à une demi-lieue de la côte, dont la direction est nord-nord est et sud-sud-ouest, jusqu’au cap Corveiro ; elle rentre ensuite vers le sud et forme une petite baie d’une demi-lieue de profondeur, qui se termine au cap Blanc, dont la latitude est de 20 d. 50 min.
Nous mouillâmes à une lieue de ce cap.
A quinze lieues sud du cap Blanc est l’île d’Arguin, sur laquelle les Portugais bâtirent un fort dans le quinzième siècle.
Ce fort, successivement possédé par les Hollandais, les Français, les Prussiens, fut accordé à la Compagnie du Sénégal, par un traité conclu à la Haye, le 13 février 1727. On faisait autrefois à ce comptoir un commerce assez considérable de gomme extraite des forêts de gommiers dont est couverte la rive droite de la rivière de Saint-Jean, qui en est peu éloignée.
La Compagnie en fît démolir les fortifications, à la même époque de 1727 ; et elle avait attiré les Maures, pour la vente de la gomme de cette partie de la côte, à un lieu appelé lescale du Desert, peu distant de l’île Saint-Louis au Sénégal.
Le traité de 1768 ayant maintenu les Anglais dans la possession du Sénégal, on agita la question de savoir s’ils avaient le commerce exclusif à Arguin ; mais la conquête du Sénégal
en 1779 et le traité de Versailles levèrent toute difficulté à cet égard ; Arguin resta nécessairement lié au pays conquis.
L’île d’Arguin est susceptible de recevoir un établissement de pêcherie. Les Hollandais nous en ont donné l’exemple pendant le temps qu’ils l’ont possédée ; ils surent, malgré sa stérilité, en tirer un parti utile.
On trouve sur les bancs qui l’avoisinent, une espèce de grosses morues propres à être salées ou séchées.
L’île d’Arguin abonde en tortues qui sont très utiles pour les équipages, ainsi que pour les convalescents.
Je ne terminerai pas cette lettre sans parler d’un spectacle nouveau pour moi, et qui m’a fait éprouver un vrai plaisir.
En traversant le Tropique, nous vîmes plusieurs oiseaux de couleur blanchâtre, dont la queue est formée d’une seule plume longue ; leur vol est toujours fort élevé ; les marins les appellent les oiseaux du Tropique.
C’est dans ces mêmes passages que nous vîmes le poisson volant ; il a la forme du hareng ; il a de chaque côté deux nageoires fort longues, qui ressemblent à des ailes. On a remarqué qu’il ne peut voler qu’autant que ses ailes sont humides ; en sorte qu’il est forcé de replonger souvent pour les humecter de nouveau.
Le dauphin est ardent à donner la chasse au poisson volant ; il épie l’instant où il retombe pour s’en saisir. Le dauphin ne ressemble en aucune manière à la figure que les peintres lui donnent.
18 février 1784 • Lettre VII
A bord de la Bayonnaise, le 18 février 1784
En quittant le cap Blanc, le 14 février 1784, nous portâmes au sud-ouest de la boussole. Cette route, suivant toutes les cartes, devait nous éloigner du grand banc, que Bellin place sud-sud-est et nord-nord-ouest ; mais M. Delàjaille ayant trouvé depuis trente à quinze brasses, il fut obligé de se répandre dans l’ouest.
Cet officier nous a rappelé qu’en 1770 M. de Vaudreuil, commandant une division, trouva les mêmes brasseyages.
Des navigateurs trop confiants s’y sont trouvés compromis, notamment deux bâtiments marchands, dans la dernière guerre, et, une goélette en 1783 ; en sorte que M. Delajaille s’est décidé, d’après sa propre expérience, à placer le banc au sud-ouest un quart sud du cap Blanc, et cette position a l’avantage d’indiquer aux navigateurs une route plus sûre et exempte de danger, dans leur trajet du cap Blanc à Portendic.
A trente lieues au sud d’Arguin, on découvre un groupe d’îles, dont la principale est celle de Tider. Entre cette dernière île et le cap Mirik, est l’embouchure de la rivière Saint-Jean-, son cours est peu connu. Nos marins, contenus par la perfidie des Maures, n’ont pas osé risquer de la remonter.
Le 15 février, nous eûmes connaissance du cap Mirik. M. Delajaille en détermina la latitude par 18 degrés 51 minutes, au lieu de 18 degrés 15 minutes, ainsi qu’il est placé sur la carte de Bellin. Cette nouvelle position diminuait de quatre lieues la distance du cap Blanc au cap Mirik. En longeant la côte, on découvre la petite baie de Tindal, qui se trouve fermée par un banc de sable, à l’exception d’un passage étroit à son extrémité nord. Puis on découvre Portendic, rade foraine.
Il se fait dans ce lieu un commerce assez considérable de gomme. Pbrtendic avait été acquis des Maures par là Compagnie du Sénégal, le 29 juillet 1717. Cette acquisition fut confirmée le 6 mars 1728, par un nouveau traité fait avec Alichandoura et Borali, chefs de la tribu maure qui la possédait dans le principe. Il y avait un fort, qui fut démoli en 1727 ; la traite fut attirée ensuite à l’escale du Désert.
Les Anglais se sont réservés, par le traité de paix de 1783, de commercer à Portendic, ainsi qu’à la rivière Saint-Jean, sans toutefois pouvoir y former d’établissement. L’adhésion que le gouvernement français a donnée à cette mesure, nous prive de près de six cents milliers de gomme, que les Anglais traitent dans cette rade.
Le 18 février, nous arrivâmes au Sénégal ; nous mouillâmes à une lieue de la barre, par huit brasses et demie, sur un bon fond de vase.
M. Delajaille place le fort du Sénégal par 15 degrés 53 minutes de latitude, et 18 degrés 51 minutes de longitude occidentale du méridien de Paris.
L’embouchure du fleuve étant fermée par une barre inaccessible aux grands bâtiments, nous vîmes venir de petits bateaux destinés à nous la faire passer.
Nous arrivâmes bientôt à l’île Saint-Louis, principal établissement du Sénégal, et située à cinq lieues de l’embouchure.
Cette île qui a environ une demi-lieue de superficie, s’étend du nord au sud, et forme une espèce de banc allongé, à une petite distance de la partie très étroite de la côte qui sépare le fleuve de la mer.
Le sol plat, aride et peu élevé dessus du niveau du fleuve, ne permet pas de s’y livrer à la culture ; on y voit réussir seulement quelques jardins dans la saison des pluies. Le climat, constamment mal sain est cependant moins dangereux dans la basse saison, qui commence en décembre et finit en mai, et qui est ainsi appelée, parce que les eaux du fleuve sont basses dans cet intervalle.
Les maladies sont plus fréquentes pendant le reste de l’année, qu’on nomme la haute saison, à cause des débordements ; et se réduisent à deux espèces, la dysenterie et la fièvre maligne.
Il n’y a jamais eu de médecins au Sénégal : on n’y a fait passer que des chirurgiens, plus ou moins exercés, dans leur art. Cependant, ou la médecine est vaine et futile, ou le premier soin devrait être de charger des hommes de l’art d’observer l’influence du climat sur la santé des habitants un médecin habile découvrirait-il dans les productions mêmes du pays, ou dans un régime analogue aux localités, les moyens de prévenir des maladies aussi funestes, et de s’en garantir. Déjà on a reconnu que, pour purifier l’air pendant la mauvaise saison, il était utile de brûler de la gomme arabique, production exclusivement accordée au sol du Sénégal par la nature. On a également observé que le palmier produit une espèce de vin très rafraîchissant, lorsqu’il est nouvellement fait. Malheureusement on le tire de la grande terre, et lorsqu’il arrive à l’île Saint-Louis, il est corrompu et devient très pernicieux pour ceux qui en boivent.
Le siége du commerce et de l’administration attire dans cette île une peuplade assez nombreuse de mulâtres et de nègres libres ; ils chérissent infiniment leur séjour, et entretiennent une quantité d’esclaves, dont ils ne font rien, et qu’ils ne vendent qu’à la dernière extrémité. Ils subsistent par le fruit de la traite qu’ils vont faire au haut du fleuve, dans la saison convenable, soit de vivres, soit d’objets de commerce. Les Européens les emploient principalement à servir des embarcations d’un port à l’autre.
Il y a plusieurs îles voisines du chef-lieu. Quelques personnes assurent qu’elles sont susceptibles de la culture du tabac, du coton et même du froment. Cependant elles sont restées jusqu’à présent incultes et inhabitées. À la vérité, on a remarqué que ces îles sont trop inondées et trop sujettes aux vicissitudes de la mobilité du terrain, dans le temps de la crue des eaux, pour qu’on puisse y entreprendre des établissements durables et utiles.
La seule dont on pourrait tirer quelque avantage est celle de Babagué, située près l’embouchure de la rivière. Cette île étant un peu plus élevée que les autres, et par conséquent moins sujette aux inondations du fleuve, serait propre à recevoir le surplus de population de l’île Saint-Louis.
Le commerce avec les naturels du pays est le principal motif qui puisse amener les Européens dans cet établissement. La traite des noirs, de la gomme, de l’or et du morfil, ont fait dans tous les temps, le principal objet des échanges.
Nous avons trouvé ici M. Dumontet, gouverneur ; il a été remplacé, à notre arrivée, par M. de Repentigny.
À peine débarqué, j’ai appris que le rappel de M. Dumontet est dû aux plaintes portées par le commerce, contre son administration. Il est accusé de s’être livré à des spéculations personnelles dont la concurrence avec les opérations des armateurs de la métropole nuisait aux succès de ces derniers. Je ne cherche point a pressentir ce qui sera décidé, non nostrum inter vos… D’ailleurs, vous en apprendrez l’issue avant moi ; les pièces de la procédure seront envoyées à Versailles.
Après avoir mis à son poste le nouveau gouverneur du Sénégal, M. Delajaille a reçu des ordres ultérieurs, qui ont pour objet de reprendre possession de Gorée(a) et du comptoir d’Albreda sur la rivière de Gambie. Il doit visiter ensuite les îles Bissagots, les îles des Idoles ou de Loss et la rivière de Serralione.
Je regrette infiniment de ne pouvoir l’accompagner. Mon séjour ici ne sera pas, j’ose le croire, sans intérêt ; puisque je serai à portée de prendre des renseignements sur l’établissement principal, avant de passer aux comptoirs secondaires. M. Delajaille d’ailleurs m’a fait espérer de me communiquer ses observations à son retour.
12 avril 1784 • Lettre IX
Fort Louis, le 12 avril 1784.
Pour satisfaire à vos désirs, j’ai pris les renseignements les plus exacts sur la direction du cours du Sénégal, que les géographes ont longtemps confondu avec le Niger ; sur la traite de la gomme, sur les peuples qui habitent les rives du Sénégal, et sur les établissements qu’on rencontre en remontant le fleuve.
L’embouchure du Sénégal dans l’Océan est, comme je l’ai dit, fermée par une barre de sable et de vase que le courant entraîne vers la mer et que le flot repousse. Elle laisse cependant une passe qui permet l’entrée aux barques et petits bâtiments pontés. Elle varie de situation et est toujours dangereuse à passer.
C’est à cinq lieues au-dessus que sont l’île et le fort Saint-Louis, dont je vous ai parlé dans ma précédente lettre.
Le Sénégal se divise en plusieurs bras avant de se perdre dans la mer. Il court d’abord pendant vingt-cinq lieues, nord et sud, parallèlement à la côte. Sa direction change ensuite, et à quelques sinuosités près, elle devient est et ouest.
En remontant le fleuve cinq lieues au-dessus du coude où sa direction change, et à vingt-cinq lieues de l’île Saint-Louis, on trouve 1escale du Désert. Ce lieu aride et réellement désert est renommé pour la traite de la gomme qu’on y fait avec les Maures.
A soixante lieues, toujours en remontant le fleuve, est une île assez grande, nommée lîle à Morphil, sur la pointe de laquelle la Compagnie française fit construire, en 1743, un fort qu’on appelle fort de Podor. Cette escale est également importante par la traite de la gomme.
Il y a encore deux autres escales appelées du Coq et du Terrier-Rouge, où les Maures apportent leur récolte. Ces dernières sont situées dans le voisinage de Podor.
La gomme que l’on nomme arabique, est une substance muqueuse et résineuse, nécessaire aux manufactures. Elle découle d’arbres appelés gommiers. Les Maures la récoltent pour la vendre aux Européens ; C’est une "branche de commerce d’autant plus précieuse, qu’elle est en quelque sorte exclusive en faveur des possesseurs du Sénégal. La gomme que l’on tire du Levant ne forme pas la cinquantième partie de la consommation de l’Europe.
Les Maures recueillent particulièrement la gomme dans les trois forêts de Sahel, Lebiar et Alfatak, situées au nord de l’île Saint-Louis. On trouve plusieurs bouquets de gommiers détachés de ces forêts, dans divers autres points du Sénégal.
La récolte de la gomme a lieu au mois de mars ; elle est comme celle de tous les fruits, sujette à des variations, et la traite se ressent de la disette ou de l’abondance. On a cependant remarqué que les gommiers ne manquent jamais deux années de suite.
La consommation habituelle de cette drogue dans, toute l’Europe, est évaluée à mille tonneaux du poids de deux mille livres chaque. La Compagnie française en traitait jadis chaque année douze cents quintaux maures.
Notre traite s’élève aujourd’hui de douze à quinze cents milliers(i).
Nous pouvions en tirer jusqu’à deux millions de livres pesant, sans la faute que nous avons faite par le traité de paix de 1783, de permettre aux Anglais d’aller à Portendic, qui est un point de la côte à quarante lieues au-dessus de la rivière du Sénégal.
D’après l’évaluation approximative des marchandises de traite dont la France peut fournir une partie, la gomme doit être évaluée valoir de douze à quinze sous la livre sur les lieux, et le prix de vente en France de quarante à quarante-cinq sous, en temps de paix. Il faut donc regarder cette branche presque exclusive de commerce, comme étant de trois millions annuellement.
Trois tribus de Maures indépendantes, ayant chacune leur chef possèdent le pays où sont situées les forêts de gommiers. Ces Maures parlent la langue arabe ; ils sont eux-mêmes Arabes d’origine ; ils forment comme eux un peuple pasteur et nomade. Ils n’ont point d’habitations fixes ; ils campent en troupes ; on appelle Adouar leurs camps ou villages ambulants ; ils y restent tant qu’ils trouvent aux environs des pâturages, suffi- sans pour leurs bestiaux ; leur religion est le mahométisme. Cette religion est prêchée. par des Maures que les nègres du Sénégal nomment Serins, et que nous appelons Maraboux.
On regarde en général les Maraboux comme formant une tribu particulière. Adonnés au commerce, ils ont trouvé plus de sûreté dans les préjugés religieux que dans leur courage ; leurs armes sont des chapelets et l’Alcoran ; ils affectent un zèle outré, ils passent pour les docteurs de la loi. Ce titre leur acquiert une vénération générale et leur procure l’avantage de voyager avec sécurité dans les déserts de l’intérieur de l’Afrique.
Les trois tribus maures fixées au nord du Sénégal, sont celles de Trarzas,d’Aulade-el-Hagi et d’Ebraquana.
Les Trarzas occupent le pays compris entre Arguin, la rivière Saint-Jean et le Sénégal. Ce pays s’étend des bords de la mer jusqu’à quarante lieues dans les terres.
La forêt de Sahel se trouve dans cet arrondissement. Le chef de cette tribu est un descendant d’Alichandora, dont le nom est célèbre dans les relations de ces pays incultes.
La tribu d’Aulad-el-Hagi possède les terres à l’est et au nord-est de la précédente : la forêt de Lebiar en dépend.
La troisième tribu, appelée Ebraquana, s’étend à l’est de celle Aulad-el-Hagi : elle renferme dans ses possessions la forêt d’Alfatak.
Les Maures Bracknas(b) font partie de la tribu Ebraquana.
Ces tribus sont souvent en guerre, l’objet de ces guerres est la possession de quelques pâturages on de la récolte de la gomme. Ils se servent d’armes à feu et de poignards. Ils préfèrent les fusils fins à deux coups. Ils choisissent les plus légers. Leurs forces consistent principalement dans leur cavalerie. Il est rare qu’ils se rassemblent plus de trois mille hommes. Ils font également des courses sur les états des princes nègres leurs voisins, dont les habitations sédentaires et sans défense les exposent aux irruptions des Maures. Les fruits de leurs victoires consistent dans l’enlèvement des bestiaux et la vente des vaincus faits esclaves.
Ces tribus regardent le roi de Maroc comme leur schérif ; mais l’éloignement des états de ce prince assure l’indépendance de ces hordes errantes. .
Les Maures mettent leur gomme dans des balles de peau ; ils l’apportent sur le dos de leurs chameaux et de leurs bœufs aux escales du Désert et de Podor, dans les mois d’avril et de mai. Les Maures vendent leur gomme au quantar.
Anciennement le poids commun du quantar était évalué de 1800 à 2000 livres pesant ; maintenant il est porté à 2400.
Des traiteurs(a) se rendent, de leur côté, à ces escales ; ils y apportent des objets d’échange qui consistent principalement en eaux-de-vie, toiles, quincaillerie et verroterie. (b)
Lorsque la vente de la gomme est favorable à Portendic, les Trarzas, plus voisins de cette rade que les autres tribus, y portent une partie de leur récolte, et alors la vente faiblit à l’escale du Désert ; mais elle se soutient mieux à Podor, au Coq et au Terrier-Rouge, où s’apportent les gommes recueillies dans les forêts de Lebiar et d’Alfatak.
Les Maures n’ont aucun établissement sur le Sénégal. Les nègres occupent principalement les terres qui sont au sud. Je parlerai, dans la lettre suivante des différentes nations qui Habitent les rives de ce fleuve.
15 Mai 1784 • Lettre X
Sénégal, 15 Mai 1784.
Les pays dans lesquels les Français ont pénétré, en remontant le fleuve du Sénégal, sont les royaumes d’Hoval, des Foules et de Galam.
Le royaume d’Hoval (Oualo en langue du pays) s’étend environ trente lieues du nord au sud, le long de la mer, et à quarante dans l’intérieur des terres.
Le roi s’appelle brac. On lui donne ce nom par titre de distinction.
L’île Saint-Louis et celles qui l’avoisinent sont renfermées dans les états de ce prince. On remarque entr’autres l’île de Babagué, l’île de Saure, celle de Thiunk, l’île aux Bois. Au-dessus sont les îles Bouksar et de Bifeche, formées par la division du bras du Sénégal. Cette dernière est boisée et offre des savanes où paissent de nombreux troupeaux.
A dix lieues au-dessus de l’île Bifeche, après avoir dépassé l’escale du Désert, on rencontre la rivière portugaise, située sur la rive gauche du fleuve : c’est un marigot, ou canal naturel, de cinq lieues de longueur, qui communique au lac de Panier-Foule, dans lequel refluent, avec abondance les eaux du Sénégal, lors de 1a saison des pluies.
Les bords de ce lac, étant fertilisés par ces débordements, produisent du riz, du maïs et autres grains en abondance. Il est environné d’une grande quantité de villages de nègres.
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