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Vie et mémoires de Marie Wollstonecraft Godwin

William Godwin · 1802 · Free in the US

38,889 words · about 2 h 43 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
William Godwin
Language
French
Published
1802
Length
38,889 words · about 2 h 43 min
Sections
3 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (3)
  1. Front matter about 1 h 22 min
  2. Préface du Traducteur about 4 min
  3. Texte about 1 h 18 min

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Front matter

VIE

ET MÉMOIRES

DE MARIE

Préface du Traducteur

PRÉFACE DU TRADUCTEUR

l n’est peut-être pas, en Angleterre, un homme de lettres qui n’ait lu avec plaisir les différens ouvrages sortis de la plume de la femme célèbre dont nous offrons au public la Vie et les Mémoires ; ceux qui ne connaissent de Marie Wollstonecraft que le nom, ne pourront, en parcourant ces Mémoires, résister au désir de lire les productions du vengeur des droits de son sexe. Un plaidoyer semblable ne peut manquer d’intéresser la curiosité des hommes et l’amour-propre des femmes. En soutenant que pour le moral, les moyens de ces dernières sont égaux et semblables aux nôtres, en se plaignant des entraves que mettent à leur esprit et à leur génie une éducation vicieuse et des préjugés décourageans, Marie Wollstonecraft ne peut manquer d’être vivement applaudie d’un public éclairé, qui ne doit désirer que le de la plus belle moitié du genre-humain.

L’amour, cette passion dominante, à laquelle nous devons attribuer et nos vertus et nos vices, cette première passion de nos âmes, à laquelle Marie Wollstonecraft a sacrifié jusqu’à son existence, est le principe qu’elle met en avant pour expliquer ce qu’elle appelle l’avilissement de son sexe. Nous n’entreprendrons point, avec nos faibles moyens, de discuter un sujet sur lequel d’illustres écrivains ont émis des opinions opposées ; mais ce sujet, si longtems débattu, n’en doit pas être pour cela d’un moins vif intérêt. Après le discours éloquent de Thomas sur les femmes, et particulièrement sur celles d’Athènes et de Rome, après ce qu’en disent, de nos jours, dans un sens différent, les citoyens Lebrun et Legouvé, nous ne nous permettrons que quelques questions qui n’ont point été résolues à notre satisfaction.

Marie Wollstonecraft qui, par la force de la raison, les obstacles qui eussent été insurmontables à une âme faible, semble reprocher aux hommes de faire tous leurs efforts pour tenir son sexe dans un état d’ignorance et de nullité ; mais n’est-ce point à tort qu’elle nous accuse ? Par quelles loix, quels édits, a-t-on défendu aux femmes d’ouvrir les yeux, de lire, d’étudier, enfin, de publier les fruits de leurs travaux, de leurs veilles ?

L’expérience prouve que les femmes naissent avec un génie qui, s’il n’est pas propre, par la nature de leur complexion, à embrasser tous les genres de connaissances, est au moins susceptible, par la culture, d’atteindre la perfection dans le genre épistolaire. L’auteur des Mémoires de Marie Wollstonecraft prétend avoir remarqué dans ses ouvrages des passages incorrects et dénués de précision. Est-il un seul écrivain à qui il n’échappe de pareilles fautes ? Et, comme le dit le célèbre auteur des Caractères, il "est peut-être moins difficile aux hommes de génie de rencontrer le grand et le sublime, que d’éviter toutes sortes de fautes.

La liaison de Marie Wollstonecraft avec M. Imlay, ne peut fournir d’argument contre elle à ceux qui liront ces Mémoires avec un esprit impartial. Celles qui se font un jeu de leurs devoirs, seront loin de trouver dans cette épisode de sa vie, la justification de leur légèreté et de leurs caprices insensés, et nous osons croire que les cœurs honnêtes ne pourront se défendre d’un sentiment , et peut-être de compassion, en la voyant si constamment éprise d’un homme indigne de son affection ; ainsi l’amour, qui aurait dû semer de roses les jours de Marie Wollstonecraft, les a presque toujours enveloppés des voiles lugubres du malheur. Cette femme, si vivement pénétrée des droits de son sexe, a elle-même été victime d’une passion violente, et fut longtemps, pour nous servir de ses propres expressions, incapable de discuter tout autre sujet que celui par lequel elle se laissa dominer. Mais si la justesse du raisonnement la met au-dessus des préjugés qui doivent presque toujours leur origine à des motifs d’intérêt, d’ambition, et qui entravent si puissamment le progrès des lumières, gardons-nous d’en conclure que Marie Wollstonecraft ait rejeté ces dogmes sacrés qui sont la plus ferme garantie de l’ordre social, comme le plus bel apanage du cœur humain.

Forcés de laisser dans la traduction des tournures , pour ne pas dénaturer les idées vives et profondément conçues de Marie Wolltonecraft, nous réclamons, pour la lecture de ses lettres, une attention soutenue, et nous nous recommandons à l’indulgence du public ; nous n’irons pas, à l’exemple de l’auteur anglais, accuser d’ignorance ceux qui n’entreraient pas dans les sentiments qui les lui ont dictées. Ce serait un reproche déplacé dans la bouche des traducteurs, qu’on pourrait, par représailles, accuser de peu de fidélité dans la traduction. Évitant avec soin d’être obscurs, nous nous sommes pénétrés des propres sentiments de Marie Wollstonecraft, et sympathisant avec cette amante infortunée, nos larmes lui ont payé, plus d’une fois, le tribut d’intérêt et d’admiration qu’elle nous inspirait. La critique la plus amère ne saurait altérer les douces sensations que nous avons alors éprouvées ; puissent-elles être partagées par les cœurs sensibles qui nous liront !

Les principaux matériaux de ces Mémoires, dont l’authenticité ne pourra être révoquée en doute, sont dus a M. Godwin, littérateur distingué, qui avait le bonheur de posséder cette femme intéressante, lorsqu’une mort prématurée vint l’enlever à ses vœux et aux lettres.

Texte

VIE

ET MÉMOIRES

DE MARIE

WOLLSTONECRAFT GODWIN.

Un esprit ardent, une imagination vive, une noble ambition et un mépris prononcé pour les opinions reçues, qualités qui caractérisent les productions de l’auteur de la Défense des droits de la Femme, se réunissent pour leur donner le plus haut dégré d’intérêt que relèvent encore quelques événemens d’un genre extraordinaire, liés avec les circonstances de la vie de cette femme célèbre. La considération qui accompagne toujours une grande réputation littéraire, donne quelquefois à ceux qui savent la mériter, une prérogative qui leur devient dangereuse. L’attention se ranime, la curiosité se réveille, leurs opinions sont assujetties à un scrutin que viennent former les passions les plus nobles comme les plus viles ; tandis que d’un côté, par des motifs d’affection particulière ou par l’enthousiasme aveugle d’une fausse admiration, leurs qualités fournissent la matière d’un panégyrique exagéré ; de l’autre, les erreurs ou les faiblesses auxquelles ils sont sujets comme les autres hommes, ou les excès, qui sont plus particulièrement l’effet d’un caractère impétueux, sont détaillés, tour-à-tour, répandus avec malignité, amplifiés par l’envie, dénaturés par le préjugé, et accueillis avec admiration, par le vulgaire de tous les rangs, les gens intéressés, les ignorans et les méchans.

Les personnes douées d’un génie supérieur, le sont probablement aussi d’un grand degré de sensibilité, et par conséquent des passions les plus vives, qui les entraînent trop souvent dans des écarts. Difficilement les âmes fortes savent céder au frein de l’autorité ; l’esprit d’entreprise, la fureur des expériences, une honorable curiosité, les forcent à sortir de la route commune, à rechercher des sentiers inconnus, à franchir les limites de la prescription, et à acquérir la sagesse par une expérience individuelle.

Les réflexions que l’on vient de faire n’ont rien d’étranger au sujet qui va être traité, et dans lequel on pourra remarquer toutes les nuances qui distinguent une âme forte. Si par la vivacité de ses sensations, la promptitude de ses jugemens et de ses décisions, elle tira quelquefois de fausses conséquences, elle a expié ses erreurs par des souffrances capables, non-seulement, de désarmer la sévérité la plus inflexible, mais encore de la forcer au plus vif attendrissement. Il ne faut pas se dissimuler que si les excès de certaines vertus empiètent sur les limites du vice, au moins ce genre de vice a-t-il une source louable. Ceux qui, doués d’un tempérament plus calme, suivent toujours un même sentier, sans dévier ni à droite ni à gauche, sont déjà dédommagés par la certitude de réussir dans leur course ordinaire ; mais c’est aux génies à qui l’impétuosité des passions et une force irrésistible font franchir toutes les bornes, sans égard pour les usages consacrés, que les grands changements et les améliorations survenus dans l’ordre social, doivent leur origine. Si, enivrés d’admiration pour les grands projets qu’enfante leur imagination, ils tombent un moment dans l’extravagance, et perdent de vue la nature de l’homme, leurs raisonnemens peuvent se rectifier par l’expérience et la reconnaissance de la postérité, les dédommager des déclamations intéressées de leurs contemporains.

Chercher à étendre les limites de l’entendement humain est une louable ambition. Les efforts de la femme extraordinaire, dont nous allons parcourir la vie, tendaient à l’émancipation de son sexe, qu’elle considérait comme tombé dans un état de dégradation, se glorifiant de sa faiblesse, abandonnant, sans murmurer, le droit de pouvoir rien faire de raisonnable, et incapable de discuter, (pour me servir de l’expression énergique de cette femme célèbre) tout autre sujet que celui de la passion par laquelle il se laisse abrutir.

Marie, fille d’Edward-Jean, et d’Elizabeth Wollstonecraft, naquit en 1739, le 27 avril ; sa mère était de la famille des Dixons, de Ballyshannon, en Irlande ; son grand-père, du côté paternel, était manufacturier à Spitalfields ; on suppose que son père en hérita d’une fortune considérable. Trois garçons et trois filles, dont Marie était la seconde, composaient la famille de M. Wollstonecraft. Il ne paraît pas que M. Wollstonecraft, qui, à l’époque de la naissance de sa fille, tenait une ferme, située dans la forêt d’Epping, ait occupé aucun emploi. On ignore aussi si Marie reçut le jour à Londres ou dans la forêt où elle passa les cinq premières années de sa vie.

Marie Wollstonecraft annonça de bonne heure une imagination féconde, et ces nobles élans de l’âme, qui produisirent dans la suite les évènemens extraordinaires dont abonde sa vie. Il est possible que la contrainte et la sévérité qu’on dit qu’elle eut à éprouver de la part d’un père capricieux et d’humeur violente, aient pu contribuer à éveiller en elle cet esprit de résistance et cette indignation extrême pour l’injustice et l’oppression qu’elle manifestait déjà d’une manière bien prononcée dans sa plus tendre jeunesse. L’expérience nous démontre que dans le monde moral, comme dans le monde physique, le mal est souvent lié avec le bien. La souffrance et la contrariété, lorsqu’elles ne passent pas certaines limites, ont un pouvoir aiguillonnant ; cependant ce sont des maux, et ce serait trop hasarder que de conclure que l’on n’eût pas obtenu les mêmes fins par l’adoption de moyens moins violents. Celui qui a étudié à fond le cœur humain, doit savoir faire mouvoir les ressorts les plus délicats. La terreur et la force sont de bien faibles freins à opposer à l’émulation ainsi qu’à l’amour.

À mesure que Marie avançait en âge, son esprit se mûrissait ; il la mettait au-dessus des petites vexations attachées à son enfance, et lui procurait, par son ascendant, une prépondérance extrême dans sa famille. Tandis que son influence et son interposition servaient à affranchir sa mère des effets du caractère emporté de son père, elle semblait leur commander un sentiment d’affection et de respect : se croyant obligée d’allier une forte constitution physique à la fermeté d’esprit qu’elle possédait déjà dans son enfance, elle partageait tous les amusements et les exercices de ses frères, en sorte qu’elle acquit un tempérament très robuste.

En 1768 M. Wollstonecraft quitta la forêt pour venir occuper une ferme, située prés de Beverly en Yorkshire, où il passa six ans avec sa famille. Durant cet intervalle, sa fille fréquenta une école du voisinage. Nous ignorons quels avantages elle tira de l’instruction qu’elle y reçut. De Beverly, M. Wollstonecraft se retira dans une maison, située à Hoxton, près de Londres, dans le dessein de se livrer au commerce ; Marie venait alors d’atteindre sa seizième année. À cette époque elle fit la connaissance d’un nommé M. Glare, son proche voisin, ecclésiastique doué d’un jugement sain et délicat, mais d’un caractère bizarre ; elle passait souvent avec lui des journées entières, et quelquefois même des semaines ; il avait des manières aimables, de la complaisance, malgré sa singularité, et il prit soin de cultiver l’esprit de notre jeune héroïne.

Sous les auspices de M. Clare, Marie fut présentée à une jeune personne de son sexe, mistriss Françoise Blood, qui résidait au village de Newington, et pour laquelle, dès leur première entrevue, (où Françoise, entourée des plus jeunes personnes de sa famille, lui parut extraordinairement intéressante) elle conçut un sentiment d’amitié qui décélait bien l’ardeur de son caractère. Françoise Blood, plus âgée de deux ans que Marie, réunissait toutes les qualités qui subjuguent le cœur et qui intéressent l’esprit ; elles eurent l’une pour l’autre une tendre affection, et entretinrent une correspondance soutenue, dans laquelle l’émulation de la plus jeune de ces deux amies, avide de connaissances, trouva un puissant aiguillon. Françoise, qui avait beaucoup plus d’acquit et d’expérience, lui offrit le secours de ses conseils, et Marie l’accepta avec un plaisir mêlé d’une modeste reconnaissance.

M. Wollstonecraft, doué d’un naturel inconstant, ayant voulu se retirer à une ferme, située dans la province de Galles, au printemps de 1776, sa fille, à qui Françoise avait inspiré la plus étroite et la plus tendre affection, ne se résigna qu’avec douleur à la quitter.

Dans cette nouvelle retraite, la famille Wollstonecraft forma une liaison intime avec celle de M. Allen, dont les deux filles furent mariées depuis aux deux fils aînés du célèbre Josial Wedgewood. Après avoir à peine demeuré un an dans cette province, M. Wollstonecraft revint encore près de Londres, et à la pressante sollicitation de sa fille, qui brûlait du désir d’être réunie à son amie, il fixa son séjour à Walworth. L’amour de l’indépendance caractérisait essentiellement Marie Wollstonecraft ; elle méditait en secret le projet d’abandonner le toit paternel et de se suffire à elle-même ; mais les larmes et les prières de sa mère la forcèrent à l’oublier pour quelque temps. Un dessein si conforme à l’intrépidité de son caractère, ne pouvait pourtant pas s’évanouir entièrement : l’exécution n’en fut que différée. Dans le courant de 1778, on lui proposa de demeurer en qualité de dame de compagnie auprès d’une certaine veuve, (mistriss Dawson) demeurant à Bath ; elle s’empressa d’accepter cette place, malgré les informations qu’elle avait reçues sur l’humeur singulière de cette dame. Dans cette nouvelle situation, elle ne tarda pas à captiver l’amitié de sa protectrice, et à lui commander un degré de confiance et de considération que l’on acquiert difficilement dans le genre de charge auquel elle s’était résignée.

Après avoir passé deux années avec mistriss Dawson, elle fut rappelée au sein de sa famille, qui vivait alors à Enfield, par le dépérissement de la santé de sa mère à qui elle prodigua les soins les plus tendres et les plus assidus pendant une maladie de langueur à laquelle elle succomba. Marie, fort affligée de ce funeste événement, quitta décidément sa famille, sentant sa santé s’altérer par la fatigue et les chagrins, et elle fixa sa résidence, auprès de son amie, à Walthamgreen, près le village de Fulham. Ce rapprochement rendit leur mutuel attachement plus vif et plus indissoluble. Nous ignorons quels étaient alors ses moyens d’existence ; mais il est à présumer qu’elle sut, par son génie, se garantir d’être à charge à son amie. Deux ans après la perte d’une mère chérie, elle eut encore la douleur de voir une de ses sœurs mariée, tomber, par suite d’une couche très-laborieuse, dans un état de mélancolie qui dégénéra bientôt en une maladie de langueur.

Pendant les moments qu’elle consacra à soigner sa sœur, Marie Wollstonecraft, qui venait alors d’entrer dans sa vingt-quatrième année, eut le tems de faire de sérieuses réflexions ; outre son plan favori d’assurer son indépendance personnelle, sa bienveillance lui suggéra de méditer des projets plus vastes et plus difficiles. Les affaires de son père se dérangeant insensiblement tous les jours, étaient enfin devenues sans ressource, et la dot de ses filles s’était trouvée entraînée dans sa ruine. D’accord avec son amie et ses sœurs, elle forma en conséquence le plan d’ouvrir une école dans le village d’Ilsington, et le mit bientôt à exécution. Dans l’espace de quelques mois elles jugèrent à propos de transférer cet établissement à Neuwington-Green.

Chaque changement de scène produisait sur son esprit des conséquences importantes ; quelques liaisons précieuses qu’elle eut de former dans sa nouvelle résidence, contribuèrent beaucoup à fixer ses vues futures et son caractère. Parmi les gens les plus distingués d’entre ceux qu’elle fréquentait, était le docteur Richard Price, (également célèbre par ses vertus et ses talents) pour qui elle conçut le plus haut dégré de respect et d’amitié, et aux enseignemens publics duquel elle assistait de tems en tems. Les principes de religion de Marie étaient conformes à l’élévation de son caractère ; elle croyait à l’existence d’un Être infiniment supérieur à toutes les choses créées ; elle l’adorait dans le temple de l’univers, au milieu des beautés de la nature, dont elle le reconnaissait le sublime auteur ; son imagination le lui présentant comme un être doué d’une pureté sans tache et d’une bonté sans borne ; elle s’humiliait devant lui avec un cœur tranquille.

À cette époque, elle captiva aussi l’amitié de mistriss Burgh, veuve de l’auteur des Recherches Politiques, et elle se lia avec le révérend John Hewlett, ecclésiastique anglais. Étant aussi parvenue à être présentée au docteur Jonhson, elle reçut de lui l’accueil le plus affable et le plus distingué ; mais une cruelle maladie qui vint l’enlever lui laissa bientôt à regretter de n’avoir pu cultiver plus longtemps, comme elle se l’était proposé, la connaissance de cet homme extraordinaire.

La santé de son amie Françoise Blood commençait à s’altérer ; c’était l’effet d’une trop grande à se livrer au chagrin, et déjà quelques symptômes de consomption s’annonçaient ; les médecins lui conseillèrent de prendre l’air des pays méridionaux, dans l’espoir qu’elle s’en trouverait bien. Au commencement de 1785, elle se rendit à Lisbonne où elle consentit à accepter la main de M. Hugues Skeys de Dublin, (alors résidant en Portugal) qui déjà, depuis quelque temps, lui rendait ses hommages.

Mistriss Skeys, dont la santé avait peu gagné à ce voyage, étant devenu enceinte peu de tems après son mariage, la tendre sollicitude de Marie Wollstonecraft la porta à quitter, pour quelque tems, son école, et à se soumettre à une infinité de désagrémens pour aller en Portugal porter à son amie des consolations et lui prodiguer ses soins. Mistriss Burgh la mit à même d’exécuter ce pieux dessein en lui fournissant les moyens pécuniaires dont elle était dépourvue. Quelque temps après son arrivée à Lisbonne, mistriss Skeys accoucha avant terme, et le résultat de ce funeste accident fut la mort plus funeste encore de la mère et de l’enfant.

Durant le séjour de Marie en Portugal, le cercle de ses observations s’étant aggrandi, son esprit actif trouva bien des sujets de réflexions que lui fournirent particulièrement l’influence du despotisme qui règne sur ce pays, et les pernicieux effets de la superstition la plus aveugle.

À son passage en Angleterre, vers la fin de décembre, une nouvelle occasion d’exercer son s’offrit à elle ; un vaisseau français, en danger de couler à fond et dépourvu de provision, implora le secours du capitaine du bâtiment sur lequel elle était embarquée ; il fallut ses représentations pleines de générosité pour décider celui-ci à accorder à ces malheureux l’assistance qu’ils sollicitaient.

Étant arrivée dans son pays natal, elle ne tarda pas à voir échouer le succès qu’elle s’était promis de son école ; on dit pourtant qu’elle réunissait toutes les qualités propres à l’éducation ; elle savait captiver l’amitié de ses élèves, les maintenir dans une discipline sévère, féconder les bonnes dispositions qu’ils décelaient, et avait grand soin d’encourager leurs succès par des récompenses. jusques-là dans ses vues, et brûlant du désir de satisfaire la bienveillance de son cœur en procurant des secours pécuniaires à quelques parens de sa défunte amie, elle fut tentée de suivre le conseil que lui donna un gentilhomme (M. Hewlett), qui lui portait la plus haute estime, et qui, pénétré de l’opinion la plus avantageuse sur les talens dont elle était douée, lui suggéra l’idée de s’occuper de quelqu’ouvrage de littérature en lui insinuant qu’elle y trouverait beaucoup de bénéfice. Conformément à cet avis, elle composa un ouvrage, intitulé : « Pensées sur l’éducation des filles ». M. Jonhson, libraire, lui en paya le manuscrit dix guinées qu’elle employa aussitôt à l’usage qu’elle s’était proposé.

Dégoûtée des désagrémens qu’elle avait éprouvés dans son établissement d’instruction publique, elle se détermina à abandonner son école et à accepter pour le présent la proposition qui lui fut faite de venir demeurer dans la famille du lord vicomte de Kingsborough, prince d’Irlande, en qualité de gouvernante de ses filles ; elle n’avait pas abandonné pour cela son plan chéri d’indépendance ; mais en acceptant ce nouvel emploi, son but était de se ménager une somme d’argent pour pouvoir parer à tous les événemens, si elle venait à être trompée dans sa plus chère attente ; elle dut cette place à l’entremise du révérend M. Prior, un des professeurs d’Eton, chez lequel elle demeura quelque tems après qu’elle eut quitté son école ; elle passa un peu plus d’une année dans la maison du lord Kingsborough ; elle y sut, par la bonté de son jugement et ses manières affables, se concilier l’estime et l’affection des parens et des enfans. Elle rendit bientôt inutiles, par son extrême ascendant, certaines réserves qu’on avait imposées à ces jeunes personnes avant qu’elle eut entrepris le soin de leur éducation ; elle savait leur inspirer une douce confiance, et trouvait dans leur docilité et dans leur affection le prix de ses soins ; une étroite liaison se forma particulièrement entre la fille aînée du lord Singsborough (qui devint depuis comtesse de Mont-Cashel), et sa gouvernante, et une correspondance active la cimenta par la suite ; l’élévation de ses talens et le charme de sa conversation, lui procurèrent, pendant son séjour en Irlande, beaucoup de connaissances distinguées.

Dans l’été de 1787, elle se rendit avec le lord Kingsborough et ses demoiselles, à Bristol, avec l’intention de visiter le continent ; mais ce projet échoua ; alors Marie, qui devait être de cette partie, rompit ses engagemens avec le père de ses élèves, pour mettre à exécution un plan qu’elle méditait depuis longtems : elle composa à Bristol son petit volume intitulé : « Marie, etc. », roman qui présente le tableau intéressant des sentimens et du caractère de l’auteur, et renferme particulièrement des détails sur sa liaison avec Françoise Blood. Une imagination vive, une sensibilité extrême et des pensées hardies et originales caractérisent essentiellement cette production.

Ayant quitté Bristol, et de retour dans la métropole, elle alla chez son libraire ; d’après l’accueil encourageant qu’elle reçut de lui, elle lui fit part de ses projets, et le pria de l’aider à les mettre à exécution : profitant de l’invitation amicale qu’il lui fit, elle passa chez lui plusieurs semaines et s’en alla à l’époque de la Saint-Michel en 1787, demeurer à George Street, sur le côté de Black Friasbridge où M. Jonhson avait eu l’attention de lui faire disposer un appartement. Alors, elle entreprit avec ardeur sa carrière littéraire ; elle relut son roman qui n’avait pas encore été imprimé, et composa presqu’entièrement un conte oriental intitulé : « la Profondeur de l’imagination », qu’elle ne termina pas ; à cette époque, elle mit aussi au jour un petit ouvrage intitulé : « Histoire originale de la vie réelle », à l’usage des enfans. D’après les conseils de son libraire, elle s’adonna à l’étude des langues Française, Italienne et Allemande, dans le dessein de prendre le titre de traductrice ; lorsqu’elle crut les posséder suffisamment, elle traduisit en partie « le nouveau Robinson », du français, mais elle fut prévenue avant de l’avoir achevé. Elle fit aussi un abrégé « du jeune Grandisson », traduit du hollandais, et à l’imitation de Dr. Enfields Speaker, « le Lecteur Femelle ». Il ne paraît pas que ce genre d’occupation lui ait procuré la consolation qu’elle en avait attendue. Son imagination était bien en action, mais elle était privée du charme d’une étroite amitié dont son cœur alors languissant sentait le besoin impérieux ; elle regrettait les liaisons de sa jeunesse, l’amie sincère dont elle avait fermé la paupière. Ses affections détournées de leurs objets primitifs restaient anéanties : avec un esprit cultivé, une imagination richement ornée, un goût passionné pour les productions de la nature et une soif ardente des douceurs de la société, elle se résignait à la plus triste solitude.

Marie Wollstonecraft fut engagée à travailler à la Revue Analytique imaginée par M. Jonhson, vers le milieu de 1788 ; elle s’occupa aussi de traduire du français un ouvrage de M. Necker, sur l’Importance des Opinions Religieuses, et en outre un abrégé de la même langue de la Phisiologie de Lavater, et mit au jour les Élémens de morale de Salzmaim, ouvrage traduit de l’allemand en trois volumes in-12 ; il en résulta, entre elle et l’auteur, une correspondance intéressante, et cet auteur, en considération des soins qu’elle avait pris de traduire son ouvrage, traduisit en allemand « la Défense des droits de la femme ». Ces différentes occupations remplirent un espace de trois années environ, depuis l’automne de 1787, jusqu’à celui de 1790.

Le dégoût et l’ennui qu’on dit qu’elle éprouva pendant l’intervalle de cette étude solitaire doivent être attribués au genre purement mécanique de ses occupations qui étaient peu propres à intéresser un esprit ardent. Elle employait rigoureusement à des œuvres de bienfaisance, une partie considérable du produit de ses ouvrages ; elle cherchait à distraire ses peines en s’occupant de faire le bien des autres ; ses frères, ses sœurs, chacun de ses parens se ressentait de ses générosités. Elle entreprit la direction des affaires de son père qu’elle fut bientôt obligée d’abandonner après avoir fait de vains efforts pour les rétablir, et pendant plusieurs années, cet homme infortuné dut sa principale existence, aux productions de sa fille ; elle s’était de plus chargée de l’entretien d’un enfant d’une de ses amies qu’elle avait perdue. On ne peut se défendre de s’arrêter ici pour payer à cette admirable femme le tribut de respect dû au courage et aux vertus qu’elle manifesta, dans des circonstances trop critiques, pour qu’on croie à propos de les mettre sous les yeux du lecteur ; car il faut aux femmes un grand dégré d’énergie et de persévérance, pour vaincre les obstacles qu’elles peuvent rencontrer, lorsqu’elles sont réduites à se procurer leur existence ; le genre d’éducation qu’elles reçoivent n’est guère propre à leur donner cette force d’âme. Dans ses instants de loisir, Marie goûtait un délassement agréable dans la société de gens de lettres qui se réunissaient chez son généreux ami M. Jonhson ; du nombre des gens estimables qu’elle y voyait, et qu’on peut citer comme des personnes dont elle appréciait infiniment l’amitié, se trouvaient feu M. Georges Anderson, M. Bonnycastle, le mathématicien, M. Fuséli, peintre, et le docteur George Fordyce.

Quoique les travaux littéraires de Marie Wollstonecraft, lui valussent quelque argent, ils n’avaient point encore un degré d’intérêt digne de l’attention du public ; ses talens jusques-là restés ignorés étaient au moment de se développer, et le feu de son génie prêt à s’élancer. La rigide abnégation d’elle-même ; l’économie et l’état de solitude auxquels elle s’était résignée, avaient donné à son caractère naturellement ardent, une teinture d’enthousiasme ; ses vives sensations fomentées dans la retraite étaient devenues des passions ; la société savante qu’elle voyait de tems en tems, était propre à éveiller son émulation, à former son jugement et à donner ce qui s’appelle un ton mâle à ses idées.

La révolution française, dans son principe l’objet de l’admiration et de l’étonnement de l’Europe, devenait une époque mémorable dans le monde politique.

Les sentimens de morale naturelle de Marie Wollstonecraft la à embrasser la cause de la liberté avec l’enthousiasme qui appartenait à son caractère : la publication des réflexions de M. Burke, sur la révolution française en novembre 1790, échauffèrent l’ardeur politique que les nouveaux évènemens venaient d’allumer en elle, et elle combattit par un torrent de raisonnemens impétueux et d’indignation énergique, les argumens de ce célèbre défenseur des gouvernemens despotiques. Accoutumée à une composition rapide, son ouvrage fut la première de toutes les réponses auxquelles donna lieu cette monstrueuse production ; il mérita à son auteur les plus grands applaudissemens.

Concevant une juste confiance en ses talens qu’augmentait sans doute le succès qui venait de les couronner, elle s’essaya sur un sujet qui la touchait encore de plus près, sujet qu’elle avait vivement senti, sur lequel elle avait profondément médité, que son sexe, sa situation, toutes les circonstances de sa vie, l’avaient irrésistiblement conduite à traiter, une Défense des Droits de la Femme. Il est peu de situations dans lesquelles une femme, dont l’esprit a été cultivé, n’ait pas lieu d’observer et de déplorer l’esclavage systématique, les désavantages particuliers, civils et sociaux, auxquels son sexe est assujetti, même dans la classe de la société la plus civilisée ; et pourquoi ? par la nature seule de son sexe. Il eût été difficile de persuader à une femme, pénétrée comme Marie, de sa supériorité sur la majeure partie des hommes avec elle vivait, que la nature a placé entre eux, sous le rapport des connaissances intellectuelles, une barrière inséparable : elle serait tentée de rappeler à de tels dissertateurs la réponse faite à ce philosophe qui contestait l’existence du mouvement, lorsque son adversaire se leva avec gravité et marcha devant lui.

Il n’eût guères été étonnant que l’avocat intrépide de la liberté, et l’antagoniste de Burke, fût en pareille circonstance, entraîné dans l’arêne, et eût proposé le défi à ses arrogans oppresseurs, et que transporté d’un noble enthousiasme, il eût réfuté l’existence d’un caractère sexuel.

Elle passe en revue l’état actuel de la moitié de la race humaine, démontrant et exposant avec un ton d’éloquence dégagée de passions, les moyens divers et les artifices par lesquels la femme a été réduite sous le joug. Comment, laissant usurper ses droits par la flatterie, elle s’est elle-même condamnée à un esclavage éternel. En parcourant et en commentant les opinions et les préceptes de ces écrivains, qui ayant scrupuleusement approfondi la nature du sexe féminin, avaient cru trouver les moyens de le perfectionner, elle s’efforce avec adresse de dévoiler leurs vues bornées, leurs préjugés voluptueux, leurs raisonnemens en contradiction, et leurs intentions intéressées quoiqu’impolitiques. Il est à propos d’ajouter que les principes de cet ouvrage célèbre sont contenus dans le traité de Catherine Macauley, sur l’éducation. On peut aussi observer ici qu’on doit les progrès de la civilisation et des connaissances aux soins que l’on a pris dans la suite de cultiver l’esprit des femmes et aux privilèges qu’on leur a accordés dans la société.

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