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Si Antony n’était qu’« une scène d’amour en cinq actes », c’est-à-dire une manière de rapsodie lyrique en prose, il serait une œuvre secondaire en un temps et sur un théâtre où le lyrisme coule à flots. La jactance de Dumas trouvait son compte à ce que la pièce passât pour avoir jailli de son cerveau ou de son cœur, comme Minerve sortit du front serein de Jupiter.
-nous de le croire, et, au contraire, élevons-nous contre cette prétention. Il se flatte, mais il dénature et rapetisse son œuvre, outre qu’il en fausse la portée.
Le drame historique et le drame moderne sont les deux faces d’une même conception. À l’origine de l’un et de l’autre, deux monologues, celui d’Hamlet et celui de Figaro, l’un qui restitue à la thèse ses droits sur la scène, l’autre d’oîi le théâtre social découle comme d’une source vive. Drame moderne et drame historique répondent aux mêmes aspirations d’une même époque. La peinture des milieux diffère ; mais le procédé de couleur est le même. Une fois trouvé, il était aussi naturel de l’appliquer au xix qu’au xiv ou xvi. C’est affaire de décor et de cadre, et non pas encore de minutieuse observation. L’homme qui avait commencé par devait écrire Antony. C’est ce que le « feuilleton » explique fort bien, en dépit de ce que l’écrivain en a pu dire ailleurs.
01
Si Antony n’était qu’« une scène d’amour en cinq actes », c’est-à-dire une manière de rapsodie lyrique en prose, il serait une œuvre secondaire en un temps et sur un théâtre où le lyrisme coule à flots. La jactance de Dumas trouvait son compte à ce que la pièce passât pour avoir jailli de son cerveau ou de son cœur, comme Minerve sortit du front serein de Jupiter.
-nous de le croire, et, au contraire, élevons-nous contre cette prétention. Il se flatte, mais il dénature et rapetisse son œuvre, outre qu’il en fausse la portée.
Le drame historique et le drame moderne sont les deux faces d’une même conception. À l’origine de l’un et de l’autre, deux monologues, celui d’Hamlet et celui de Figaro, l’un qui restitue à la thèse ses droits sur la scène, l’autre d’oîi le théâtre social découle comme d’une source vive. Drame moderne et drame historique répondent aux mêmes aspirations d’une même époque. La peinture des milieux diffère ; mais le procédé de couleur est le même. Une fois trouvé, il était aussi naturel de l’appliquer au xix qu’au xiv ou xvi. C’est affaire de décor et de cadre, et non pas encore de minutieuse observation. L’homme qui avait commencé par devait écrire Antony. C’est ce que le « feuilleton » explique fort bien, en dépit de ce que l’écrivain en a pu dire ailleurs.
Au reste, la technique y est semblable, porte la même date et marque le même état de l’esprit français. Il demeure entendu que la fantaisie n’y saurait tenir la seconde place : on n’observe pas froidement ; on a des intuitions ; on anime les milieux, les mœurs et les passions actuelles du même style dont on ressuscite le passé. Ici encore, ici surtout, on laisse voir qu’on a lu Hamlet, les Brigands, Werther, Childe-Harold, dont on se fait une personnalité exotique, personnalité d’emprunt, masque fatal, scepticisme violent, Acre dédain des préjugés ; et l’on est toujours le Dumas un peu gascon, un peu naïf (à cet âge du moins), qui s’engoue de nouveautés, s’entête de révolutions, et pense être bien lyrique. Ce lyrisme-là n’est que fard. Lavez-moi cette bonne figure tristement grimée ; et, si lyrisme il y a, vous en découvrirez un autre, autrement dramatique, dans le sens de la tradition de notre théâtre, et pris sur le vif de la société et de l’imagination françaises en 1830.
Le monologue du barbier a retenti dans tout ce théâtre. L’individu s’est dressé devant le passé : de là le drame historique. Et debout, il juge et défie le monde nouveau : de là Antony. Le « tandis que moi, morbleu ! » est inscrit en toutes lettres, à toutes les scènes. Le cri douloureux : « Femme, femme, femme ! » y éclate à toutes les situations critiques, avec acharnement. Anonyme Figaro, Antony le Bâtard, sont pareillement fils du hasard, ce dieu des sociétés bouleversées. Mais le dernier venu est autrement âpre en ses convoitises et hautain dans ses revendications. C’est le départ de l’homme d’action, à la conquête du siècle. Le drame moderne se met en marche avec lui. Que sert de recourir à La Chaussée ou à Mercier, quand on a les modèles en pied : Figaro et son successeur immédiat, Napoléon ? Déjà l’on voit que la qualité d’Antony n’est pas tant dans les réminiscences lyriques et exotiques ; c’est le théâtre français qui reprend son développement, à la suite de l’individualisme triomphant et de la France rajeunie. Si la scène des enfants trouvés est un écho du Mariage de Figaro, celle du hasard appartient à la légende napoléonienne, qui ouvre l’ère attendue. Antony et Buridan sont frères.
Au vrai, Dumas a deviné que la Révolution renouvela toute la matière des dramaturges, et que, si l’individu était profondément modifié, le rôle de l’amour et de la femme en était singulièrement atteint. Je ne dis pas qu’il l’ait vu si clairement ; mais il l’a mis en scène, et cela nous suffit. Il s’est aperçu — son propre tempérament l’y aidait sans doute — que les « immortels principes », justifiant toutes les ambitions, déchaînaient du même coup tous les appétits, et que la femme toute neuve, la femme idéale et improvisée du xix, qui remplaçait inopinément duchesses et marquises, étant placée très haut dans l’admiration politique des démiurges et la vénération bourgeoise des poètes, était d’autant plus menacée par les désirs des hommes, malgré la protection à double tranchant des lois. Grâce à sa sensibilité effrénée et à son imagination peu timide, il a du premier coup jeté le drame moderne dans le courant de la passion populaire. Un frisson de sensualité et d’angoisse a secoué les spectateurs pendant les représentations d’Antony : la société nouvelle y venait de prendre conscience de ses penchants et de l’état social où ils la devaient entraîner : c’est-à-dire le règne du positivisme et du code, que le théâtre peindra plus tard, après 1850. En attendant, l’adultère est maître de la scène, et n’en sera pas délogé de si tôt. Dans la Mère coupable, Beaumarchais l’avait amené au seuil de la famille nouvelle. Il se contente encore ici d’une chambre d’auberge ; mais ni les palais ni les hôtels de la ne lui seront fermés. Déjà Dumas avait esquissé le drame de mœurs et préparé la matière dramatique de la pièce sociale dans ; et il a raison d’écrire que Saint-Mégrin s’enflammait « aux mêmes foyers brûlants ». Mais c’est Antony qui fonde le drame moderne.
« Ils ont dit que Ghilde-Harold, c’était moi. Que m’importe ? » Il n’importe, en effet. Antony n’est point Dumas ; le lyrisme frelaté en est le moindre caractère et le moins durable.
02
L’aventure fut banale, comme celles d’où naquirent la Dame aux Camélias et Diane de Lys. Mélanie W*** était mariée à un capitaine d’infanterie. De petite santé, elle n’avait pu supporter la vie de garnison ; elle demeurait chez son père, dans un milieu littéraire et grave. Le capitaine n’y venait qu’en congé, avec la permission de Dumas. On trouvera dans Mes mémoires, et surtout au premier chapitre du Testament de , le récit de la première rencontre entre le fils du Diable noir et cette faible femme. Grâce à la bienveillance d’Alexandre Dumas fils, j’ai pu suivre la comédie intime, qui fut l’occasion du drame scénique, et noter avec précision le point de départ et les démarches du génie.
J’ai sous les yeux quarante-trois lettres, quelques-unes datées, plusieurs avec la suscription, le nom et le domicile de la destinataire, toutes de la main de Dumas, signées : ton Alex, et apostillées de mille millions de baisers. Deux, manifestement écrites au début (je ne sais quelle chaleur du style en témoigne), portent le cachet postal : septembre 13, 1827 et septembre 27, 1827. En travers de l’adresse d’une autre se lit cette indication : « donné quinze sous au porteur. » Prévenance qui est une date. Plus tard, il enverra par la poste de véritables chiffons de papier. Les unes sont des billets, les autres des morceaux de quatre grandes pages. La liaison paraît avoir duré un peu plus de trois ans. À un moment, on attendait un fils, qui devait s’appeler Antony. Le drame a pris le nom de ce fils espéré. Tous deux étaient ensemble en préparation. Le drame seul a vécu. Cette correspondance au jour le jour, et à la nuit, et à l’heure, fut probablement beaucoup plus considérable que ce que j’en ai eu par devers moi. Mais ce peu suffit à nous édifier. Une même lettre, commencée à huit heures du soir, est continuée à minuit, et achevée à deux heures du matin. Elles ne sont pas toujours datées du jour ni du mois ; de l’année, rarement ; les heures y sont scrupuleusement indiquées. Quelles heures ! Et quel homme ! Il écrit dans l’attente ; il écrit après l’entrevue ; c’est miracle s’il n’écrit pas pendant. Encore plus fou après qu’avant, — dans les premiers mois (fin 1827) au moins : car assez vite cette passion s’en va, « où s’en vont les vieilles lunes ».
Un billet, rédigé dans les bureaux du duc d’Orléans, contient des vers. Chez les Dumas, le tempérament était volontiers poétique, pour la joie des sens.
Le même billet, repris deux heures plus tard, dénote un homme qui ne se nourrit pas de viande aussi creuse : « Quatre heures et demie. Adieu, mon ange, la faim me presse ; je me sauve, et je serai chez toi à sept heures moins un quart. Mille et mille baisers. Adieu, mon ange ». L’ange répondait en vers, et taquinait la muse. « Tes vers sont beaux, mon ange ! « lui écrivait le bon apôtre, le 6 octobre 1830. Mais, direz-vous, encore des vers trois ans après ? Et des « anges », et de la passion pure ? Lisez donc ce qui suit, quelques lignes plus loin : « Calme-toi, mon amour, quoique ton exhaltatinn me prouve combien tu m’aimes. Le calme seul peut te remettre ; et envers et contre tout je resterai toujours ton Alex… » Il paraît bien que l’Alex de 1830 n’était plus tout à fait celui de septembre 1827 ; que cet amour suivit l’ordinaire progrès et le déclin habituel de ces amours ; et qu’à cette heure, Dumas en pouvait tirer parti sur la scène. Childe-Harold, ce n’était plus lui.
Quelle fut donc l’Adèle de la réalité ? Une demi-veuve, trop isolée, et bas-bleu. Non seulement elle compose des poésies « fugitives », ainsi que son frère, mais elle les publie dans les journaux. Elle lit plus tard (rappellerai-je qu’Alexandre n’assassina point Mélanie ?) représenter une pièce qui s’appelait l’École des jeunes filles. Ce n’était qu’une école de plus. En septembre 1827, Mélanie demeurait 84, rue de Vaugirard, et Dumas lui fut présenté dans le salon solennel et littéraire de . Adèle était du monde où l’on s’ennuie. Dumas pressa l’attaque de toute sa fougue philosopliique et poétique. Il vit à qui il avait affaire. Il eut le « processus « plutôt vif, et Mélanie opposa une résistance plutôt courte, pour l’honneur. Dumas s’en réjouit d’abord ; il découvre en elle de l’ingénuité, et en lui-même un satanisme très distingué : c’est la mode littéraire. « Si tu m’avais dit vrai, si j’étais vicieux ! » Et dans une autre lettre : « Oh ! oui, tu as en amour la candeur, et je dirai presque l’ignorance d’un enfant de quinze ans. » Mais, dans la même, à minuit : « J’espère que cela ne t’empêchera pas de venir à quatre heures. Oh ! oui, mon amour sera idéal… Mais remarque qu’il y a un raldnement de cruauté à me dire : « J’irai te voir bien belle » et il m’imposer des conditions. » Il est évident qu’Adèle, à l’origine de ces premiers frôlements, n’aime point qu’on la chiffonne. Cette crainte des mauvais plis fait un rempart à la vertu, en l’absence du mari. En vain Dumas jure ses grands dieux : « Oui, oui, je ta belle toilette, sois tranquille… Je ne te demande rien que d’ôter ton chapeau et ton voile. » Adèle se méfie.
Mélanie-Adèle ne protège plus ses toilettes. Adieu candeur, ignorance et tout le cortège des vertus fragiles, et chères aux amoureux. Notre Dumas, agé de vingt-cinq ans, y trouve des compensations. Elle étouffe, il palpite. « Il ne faut plus «, lui écrit-il avec grâce, non sans effroi. Cette fille de « Minerve » déconcerte ce mulâtre. Bientôt elle s’affaiblit, maigrit, n’est plus confortable. La dyspepsie la guette. Antony déchante, malgré son air de belle humeur : « Engraisse vite, vite, mon amour ; et j’irai te faire maigrir en te tourmentant. » Cependant la fâcheuse dyspepsie commence ses ravages ; Mélanie maigrit encore, toujours. Dumas languit et s’impatiente : « Moi, je te serais si bon médecin. J’ai suivi les cours de ton cœur ; et j’aurais de lui si grand soin, je le ménagerais tant, je le mettrais, excepté sur l’amour, à un régime d’émotions si douces, que la graisse se glisserait bien vite, comme tu le dis, entre la chair et l’épiderme. » Cette question matérielle, s’il en fut, lui devient un souci. Adèle lui en donne d’autres. Elle est nerveuse, capricieuse. Elle se plaît à la bouderie. Elle a des digestions qui tuent l’amour. « Onze heures du soir. Oh ! ne me boude jamais… Dis-moi que j’ai tort et prends-moi la main. Une bouderie de toi me sèche l’âme. Quand je te vois bouder, je comprends la possibilité que tu ne m’aimes plus … » En effet, il semble que la passion diminue avec l’embonpoint d’Adèle. Antony a des lapsus malheureux. « Je ne comprends rien aux reproches qui terminent ta lettre, sinon que ce sont encore des reproches. Je ne me rappelle plus ce que je t’ai écrit. C’est bonheur qu’il faut lire au lieu de récréation ; et la phrase doit être construite ainsi : si l’amour devient un tourment au lieu d’un bonheur. » Il a beau prier sa chère âme de « s’embrasser elle-même au front », et manifester une vive joie pour un géranium qu’on lui adresse : l’amour n’est plus qu’une récréation. Adèle, qui a vu déloger les ris et les roses, devient de plus en plus inquiète. Il lui faut des lettres à heure fixe, pendant qu’on lui pose des sangsues ; Antony rencontre cette phrase qui ne déparerait pas un vaudeville de Labiche : « Laisse-toi mettre toutes les sangsues qu’on voudra, au nom de notre amour. » Enfin Adèle dessèche, et d’inquiète devient jalouse. Mais est-ce qu’il est jaloux, lui ? Est-ce qu’il n’y a pas des rapprochements prédestinés, des harmonies préétablies qui excluent le soupçon ?… « Notre amour change de nature, sans doute ;… nos sensations sont toujours heureuses. » Et cela même est un mot de la fin. La prédestination pèse désormais à tous les deux.
Dumas ne se récréait plus en l’amour de Mélanie. Son drame était terminé, et allait entrer en répétitions. Au fond, Antony s’amusa d’Adèle ; il exerça sa verve dramatique en cette liaison. Il ne sépara jamais nettement la chambre à coucher du laboratoire. À peine débarqué à Paris, à l’âge de vingt-deux ans, il a un enfant d’une voisine : c’est sa première œuvre de génie. La mémoire de son père lui vaut quelques relations. Il distingue dans une société plutôt austère une jeune femme mariée, lettrée, et seule : ces trois vertus l’enchantent. Pardonnez-lui : il arrive encore un peu de Villers-Gotterets. Or, ce fut le 3 juin 1827 ; il ne l’oubliera jamais, au moins de quatre ans… « Le soir, à huit heures, j’étais debout, bien ridicule à tes yeux, contre cette porte d’entrée. » Voilà un souvenir qui fait tableau, et qu’il mettra au théâtre. En 1827, il est tout frémissant de ses lectures, les sens et le cerveau en ébullition ; et malgré tout, il est encore un peu jeune, sinon novice ; il ressent tout l’orgueil de nouer des relations avec une dame, une vraie dame, une femme du monde : le sanctuaire où il la découvre lui tourne la tête. Et comme, chez lui, une certaine sensibilité musculaire suit de près l’essor imaginatif, l’amour idéal ne lui suffit pas longtemps. Si d’abord il écrit à son ange jour et nuit, c’est qu’il prolonge ou prévoit ses sensations, ni plus ni moins. « Onze heures du soir. Nous n’avons eu qu’une heure, mon ange, mais d’un bonheur bien doux et bien tranquille. Ce sont nos adieux à notre petite chambre, où nous avons été si heureux et que nous ne reverrons probablement jamais ensemble, que des êtres indifférents occuperont, sans savoir ce qui s’est passé, sans que l’air leur apporte une perception des sensations que nous y avons éprouvées. Ce ne sera pour eux que quatre murs décorés d’un papier plus ou moins frais et d’une glace plus ou moins belle, qui, comme le cœur d une coquette, n’aura rien conservé des tableaux quelle a réfléchis. » Et ailleurs : « À toi, cher amour, que je viens de quitter et que je vais revoir. » Et aussi, dans une lettre composée de deux fragments : tels ces tableaux mi-restaurés qu’on voit aux vitrines de l’encadreur. « … Quel mortel ennui, si tu ne viens pas !.. Eh bien, je travaillerai ou je me coucherai. Quelle singulière chose ! Toi arrivée, le temps va s’écouler jusqu’à quatre heures et demie avec la rapidité d’un instant ; et, seul, il se traînera long, ennuyeux, mortel… Il est une heure, mais il n’y a pas encore de temps perdu… Tu… Ah ! te voilà…… Partie ! Vois donc : les phrases sont comme la vie ; la même peut servir à exprimer la peine et la joie. Qui diva ce qui s’est écoule entre ces deux mots ? Quelles émotions sont nées et se sont éteintes ? » Qu’il nous suffise de le constater : des émotions et sensations, sans plus. Il ne s’agit guère d’autre chose. Dumas n’est ni un André del Sarto, ni un Rosemberg, ni un Lorenzaccio : chaud à l’imaginer mais prompt à l’action. Les subtiles inerties de Musset le déconcertent. L’amour en buste ne lui sert que d’un prélude ou d’une amorce de l’autre. Si on lui reproche de se trop plaire à l’autre, il a une réponse toute prête : « … Crois bien que je ne l’aime autant que parce qu’il semble nous lier davantage encore. Les moments de repos qui le suivent sont délicieux, et plus suaves que lui peut-être. » Et il ajoute sans perdre haleine : « … Crois que je sais aussi savourer de l’amour tout ce qu’il a de délicat, comme je sais éprouver tout ce qu’il a de délirant ». Pourvu qu’il y ait du délit là dedans, le gaillard est un gourmet.
Et un habile homme. Ayant affaire à une Égérie frottée de littérature, il pare de belle phraséologie métaphysique sa vigoureuse sensualité. Nous touchons à l’éternelle comédie des femmes savantes, à qui le pédantisme vient comme une passion, comme un à peu près de chaleur des sens, que l’infini tourmente, et qui couvrent de l’intérêt de la science leurs discrètes pâmoisons. Dumas ne s’y trompe point : il pousse sa pointe entre Trissotin et Bellac. Au lieu du spiritualisme, il affecte le scepticisme, qui est en faveur. Jeune, poète, il se pose aux yeux de cette Philaminte. « … Ne comprends-tu pas que notre éternité, quelles que soient nos pensées en ce monde, sera toujours la même, immortalité ou néant ? Il y aura donc, dans tous les cas, fidélité éternelle ou absence de sensations, et tout cela nous sera commun… Ainsi donc, aimons, aimons encore en cette vie, écartons de nos deux têtes tous les malheurs qu’il sera en notre pouvoir d’écarter, saisissons-en toutes les félicités, et ne ramenons pas nos esprits à de tristes pensées d’un autre monde, celui-ci étant déjà assez mêlé de joie et de douleur. Sache seulement que, s’il y a quelque chose de moi qui me survive, ce quelque chose, ne fût-il qu’une étincelle, t’aimera comme t’aime le corps duquel ce quelque chose sera émané. Ainsi, mon ange, donne-moi du bonheur dans ce monde, et espérons-en dans l’autre sans compter dessus : le désappointement est une trop cruelle chose… » Ce métaphysicien positif est plein d’esprit. Ses déductions le mettent en excellente posture. Il en dînera de meilleur appétit, en attendant mieux. Les post-scriptum de ses lettres poétiques ou philosophiques ne vont pas d’ordinaire sans cette double préoccupation. Et quand il a fait un dîner « copieux comme un dîner de ministre », alors comme alors. « Mille baisers sur tes lèvres, et de ces baisers qui brûlent, qui correspondent par tout le corps, qui font frissonner, et qui contiennent tant de félicité, qu’il y a presque de la douleur. » Il y a aussi du Diderot là-dessous, mais surtout un auteur de tempérament, qui n’oublie pas ses drames.
Il est transporté ? Non, il joue un personnage. Il prépare ses rôles. Je ne sais comment, mais on a, en lisant ces lettres, le sentiment impérieux que la sincérité n’en est pas le péché mignon. Dumas sait Werther et les premières amours de Gœthe ; il connaît les Brigands et le caractère de Franz. Il s’exerce à les égaler : l’effort est visible. Mélanie lui sert à échauffer son imagination et ses souvenirs, sans préjudice du reste. Passion, philosophie, scepticisme, Franz, Werther, Byron ; amour, blasphème, misanthropie, haine des préjugés, il expérimente tout cela sur Mélanie. Dès la première lettre de la collection, il paraît s’être d’abord posé en amoureux de Charlotte ; puis, il a défié Dieu et les hommes, vrai giaour. Mélanie « a tressailli dans ses bras ». Il choisit ce moment pour la convertir à l’athéisme. Tout de même qu’au temps de Ronsard la surdité seyait au poète, ainsi Dumas s’avise qu’il est inconvenant d’aimer une femme du monde, pâle et immatérielle, sans avoir au moins un poumon atteint. Il tâche à tousser ; il s’évertue à teinter son mouchoir ; il se fait prier et quereller pour prendre soin de lui. « Rassure-toi sur ma santé. Il y a deux ans que ce léger accident ne m’était arrivé, et mon mouchoir était à peine coloré. Et comment veux-tu que je meure, tant que tu m’aimeras ?… Oh ! c’est alors, mon ange, que je deviendrais athée ou blasphémateur ! Car je ne pourrais croire à Dieu sans le maudire… Dieu me séparerait de toi ! Et si c’était pour toujours ! Oh, ma vie, plains plutôt mon doute que de le blâmer !… Personne n’en souffre plus que moi »… Il lui donne, une fois, un rendez-vous galant au Père-Lachaise.
Ces affres du scepticisme et du blasphème, où il se débat, ne sont que littérature. Quelques années plus tard, Mélanie pouvait lire dans Mes mémoires : « Jamais, dans le cours d’une vie déjà assez longue, je n’ai eu, aux heures les plus douloureuses de cette vie, ni une minute de doute, ni un instant de désespoir ». Il éprouve ses effets de scène, même dans l’intimité, par un mirage de l’imagination qui portait en elle le personnage d’Antony.
S’il aime, sa tête briile ; il ne peut étouffer les de son cœur ; il a la lièvre, le délire. Le type se dessine : « Oh ! oui, je t’aime, je t’aime, je t’aime ! Oui, cette fièvre m’a passé dans le sang, et il y a plus de passion et de frénésie dans mon amour qu’il n’y en a jamais eu. Ne crains rien. Je t’aime, je t’aime, et ne puis aimer que toi, toi seule au monde… Je t’aime, ô ma Mélanie ; ma tête brûle, et je suis bien plus près, en ce moment, de la folie que de la raison »… Le moment est venu d’être infernal. « … Tu m’as enfin compris, tu sais ce que c’est qu’aimer, puisque tu sais ce que c’est que la jalousie… Connais-tu quelque chose de pareil ? Et ces imbéciles de faiseurs de religion qui ont inventé un enfer avec des souffrances physiques ! Qu’ils se connaissaient bien en tortures ! Cela fait pitié ! Un enfer où je te verrais continuellement dans les bras d’un autre ! Malédiction ! Cette pensée ferait naître le crime ! » Il attrape son dénoûment, il tient les traits sataniques du rôle.
Il les essaye, il les répète ; il soigne son style. Il dispute sur la gaîté et la tristesse, la gloire et la fortune, sur l’amour et la jalousie, et autres beaux lieux communs. Cette faculté de dissertation, qui va poindre dans Antony, se conservera chez son fils. « Oh ! qu’il y a une grande douceur à ne pas séparer ses sentiments, à dire nous au lieu de je, à ne voir dans l’absence qu’une séparation matérielle, qui ne désunit ni l’âme ni la pensée, à se retrouver comme on s’est quitté, à se quitter en croyant s’aimer davantage encore, à être sûr de son avenir comme d’un passé, et à sourire de mépris en regardant chaque homme, à qui l’on dit tout bas : « Tu ne peux rien sur nous !» Il y a là dedans quelque chose de la sérénité et du pouvoir de Dieu, oui, de Dieu ; car je ne suis pas athée, quoique tu en dises »… Et, en effet, la tirade est dans le mouvement du théâtre.
Cette jalousie même, dont il fait grand bruit (la sienne ; car j’ai dit que celle de Mélanie le fatigue bientôt) semble toute prête pour la scène.
Ainsi parle Alceste ; et voici le couplet dont Alexandre régale Mélanie. « Deux heures. … Ah ! que je voudrais te voir sans fortune, sans famille, abandonnée de tout le monde, pour te tenir lieu de monde, de famille et de fortune, pour être tout pour toi, comme tu serais tout pour moi, et pour pouvoir vivre ou mourir librement, sans éveiller un sourire ou faire répandre une larme, pour vivre au milieu de la société, étranger à elle comme elle serait étrangère à nous ; mais tout cela est un rêve, un songe, une vision. » Tout cela est imagination pure, et jeu d’esprit à la mode, dont il fait l’expérience sur Adèle, quasi femme de lettres, et qu’il jettera vivement sur le théâtre, l’épreuve à huis clos ayant réussi. On s’assurera sans peine qu’Antony redit à peu près les mêmes choses, et que Dumas ne gaspille point ses effets. Et puis, l’on ne s’étonnera pas trop que la baronne d’Ange dans le Demi-Monde tienne à peu près les mêmes propos à . Elle est de la famille.
Il va sans dire que l’amour d’Alexandre s’exalte par l’écriture épistolaire jusqu’à la folie et au crime. Ne craignez rien : Dumas ni ne saurait vivre en un désert ni n’affronterait l’échafaud pour une femme trop maigre et d’humeur chagrine. Mais l’imagination fait rage sur le papier. Voici venir de loin la scène du hasard, de la fatalité, des préjugés. L’orage est dans sa tête ; il éclate en ses lettres à propos de tout et de rien. « Deux heures… Moi raisonnable !… Oh ! non ! Je suis fou, insensé, délirant. Et, quand nous sommes ensemble devant ta mère, il me prend des moments de rage, où je voudrais te serrer dans mes bras… et dire : « Elle était à moi, avant quelle ne me connût… » Oh ! non, tu te trompais : jamais mon amour, à moi, n’a été doux, paisible, et je ne comptais tant sur son influence, que parce qu’il me semblait aussi impossible que tu y résistasses qu’il est impossible au bois de ne pas être brûlé par le feu » … Après le délire, la fatalité. « … Ne m’as-tu pas dit que tu croyais à la fatalité ? Ce mot me rappelle ce que je te disais un jour en parlant du hasard qui nous avait rapprochés et auquel j’appliquais le mot de fatalité. « Comment, me dis-tu, vous appelleriez fatalité notre rencontre dans le monde ? » Eh bien, n’était-ce pas de la fatalité, si ce n’eût été du bonheur ? Et que serais-je devenu, si tu ne m’avais pas aimé ? Et ce n’est pas un amour doux, paisible que celui auquel, dès sa naissance, on applique le mot fatalité. » Il se met au point. De cette phraséologie galante, que Firmin appelait « rabâchage », naîtra le lyrisme d’Antony. Il s’échaufre à blanc ; il incite Mélanie, lui malin, à braver les préjugés du monde, un jour qu’il l’a espérée vainement et qu’elle fut sans doute empêchée par sa mère. « Huit heures et demie… Eh bien, quand je te parlais du monde et de ses lois, de ces misérables concessions à la société, qui se font toujours aux dépens du bonheur particulier, dis-moi, avais-je tort de la maudire et de regarder comme heureux l’homme qui pourrait s’en affranchir ? Dans une nation civilisée la liberté peut exister pour un peuple ; elle n’existe jamais pour les individus. On fait à tout ce qui nous entoure une foule de petites concessions, auxquelles le temps et l’habitude finissent par imposer le nom de devoir : et, alors qu’on s’en écarte, on est coupable. Certes, personne n’aime plus sa mère et ne la respecte plus que moi ; eh bien, je regarde comme un préjugé des nations l’amour et le respect imposé (sic) aux parents. L’un et l’autre doivent naître, selon moi, de leur manière de nous traiter, et non du hasard même qui nous les a donnés pour père (sic). Leur devons-nous de la reconnaissance pour la vie qu’ils nous ont donnée ? (Figaro était plus timide ; il n’avait ni la taille ni l’humeur de lancer ces hardis blasphèmes, que le Franz Moor de Schiller brandit, que ramasseront plus tard Jules Vallès et )… Souvent, ce n’était pas leur intention, et plus souvent encore ils nous ont fait un triste présent… » Plus tard, Alex et Antony seront dépassés, et le Fils naturel ne sera qu’une déduction dramatique et logique de la phrase qui suit : « Nos parents ne le sont que relativement aux soins qu’ils ont pris de nous, et il me semble naturel de mesurer l’amour sur les actions et le respect sur les vertus ».
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The end
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