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01 — 01

Hippolyte Parigot · 1899 · Free in the US

19,778 words · about 1 h 23 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Hippolyte Parigot
Language
French
Published
1899
Length
19,778 words · about 1 h 23 min
Sections
4 reader sections
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Digital text
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Les enfants nés en France entre 1800 et 1815 n’ont pas eu froid en venant au monde. Conçus entre deux batailles, nés d’un sang tumultueux, trop jeunes pour comprendre les misères de tant de gloire, ils grandissaient sous « les soleils d’Austerlitz », le cerveau chauffé par un ciel ardent.

Nous ne respirons plus le même air. Le premier chapitre du siècle nous semble aussi déclamatoire que

le début de la Confession d’Alfred de Musset. La critique historique poursuit son œuvre. À chaque fois qu’elle attaque la légende et qu’elle en entame le granit, une étincelle jaillit et s’éteint, une poussière lumineuse vole et disparaît : c’est une parcelle de l’imagination d’autrefois qui s’en va, comme les vieilles lunes du poète. Mais les vieilles lunes ne peuplent plus d’étoiles notre ciel désenchanté. Depuis un temps, les Mémoires s’ajoutent aux Mémoires ; une exposition de la Révolution et de l’Empire s’est ouverte, où nous avons scruté les livres de comptes domestiques de Napoléon, examiné ses chapeaux et ses sabres, et cherché, avec plus de curiosité que d’enthousiasme, le fait, non le merveilleux. Car nous ne concevons plus sans peine, même ceux d’entre nous qui s’efforcent à comprendre, l’état de l’âme française vers 1820.

01

Les enfants nés en France entre 1800 et 1815 n’ont pas eu froid en venant au monde. Conçus entre deux batailles, nés d’un sang tumultueux, trop jeunes pour comprendre les misères de tant de gloire, ils grandissaient sous « les soleils d’Austerlitz », le cerveau chauffé par un ciel ardent.

Nous ne respirons plus le même air. Le premier chapitre du siècle nous semble aussi déclamatoire que

le début de la Confession d’Alfred de Musset. La critique historique poursuit son œuvre. À chaque fois qu’elle attaque la légende et qu’elle en entame le granit, une étincelle jaillit et s’éteint, une poussière lumineuse vole et disparaît : c’est une parcelle de l’imagination d’autrefois qui s’en va, comme les vieilles lunes du poète. Mais les vieilles lunes ne peuplent plus d’étoiles notre ciel désenchanté. Depuis un temps, les Mémoires s’ajoutent aux Mémoires ; une exposition de la Révolution et de l’Empire s’est ouverte, où nous avons scruté les livres de comptes domestiques de Napoléon, examiné ses chapeaux et ses sabres, et cherché, avec plus de curiosité que d’enthousiasme, le fait, non le merveilleux. Car nous ne concevons plus sans peine, même ceux d’entre nous qui s’efforcent à comprendre, l’état de l’âme française vers 1820.

Ces jeunes gens avaient entendu les récits de tant d’événements si rapides et si extraordinaires. Et d’abord, c’était le branle-bas de cette Révolution, que le xviii avait préparée, sans y être prêt lui-même, qui avait fait explosion, bouleversé la société, les mœurs, les idées, pour s’évanouir enfin dans les exodes de l’épopée napoléonienne. Et c’est l’éblouissement de la « servitude militaire », quinze années de radieuse et sanglante fantasmagorie, de gloire et de deuil semés sur les routes d’Europe, de marches et de chevauchées à pas de géants vers les capitales. Pendant quinze ans, les enfants n’ont songé que haies d’acier, costumes chamarrés d’or, colonnes armées qui serpentent sur les nappes d’argent ou le sable fauve, dômes, mosquées, minarets et kremlins ; « ils ont rêvé des neiges de Moscou et du soleil des Pyramides ». Les images étaient si grandioses, et l’impression en fut si profonde, que cette génération s’enrichit de couleurs et de métaphores pour toute sa vie. Oui, ce fut une rude secousse pour l’imagination française. Pendant un demi-siècle, au moins, elle applaudira aux héroïques aventures et aux phrases superbes ; elle retrouvera en de moindres choses le frisson des beaux mouvements, des situations désespérées et des émotions souveraines. Une autre fantaisie que celle des Baour-Lormian et des Brifaut sera nécessaire pour repaître la sensibilité d’un « Français qui fut de la retraite de Moscou ».

Les Bourbons pacifiques ne l’occupaient pas assez. Elle s’exalta dans ce calme. Bonaparte avait fait l’histoire ; les survivants de Waterloo firent la légende. Du fond du peuple monta la gloire impérissable. Ceux qui ont parcouru l’Europe avec Lui tournent obstinément leurs regards vers le golfe de Juan ; ils ne peuvent croire qu’il soit mort ; et enfin, quand il est avéré qu’il ne reviendra plus, qu’il a cédé sur son rocher à l’humaine destinée, sa figure grandit encore aux yeux de ceux qui furent de ses exploits ; elle apparaît comme le symbole du sentiment national ; le petit chapeau, la redingote grise où se dissimulait la main qui gagnait les batailles et signait les traités, ils revivent déjà d’une vie fabuleuse dans la tradition orale. Byron est le premier poète qui s’en avise. Hugo n’écrira plus Buonaparte ; il va découvrir en Lui matière et source de poésie. Béranger se fera l’écho des humbles dévotions.

En cette figure disparue, et dont l’auréole va grandissant, se réfugient l’orgueil national et je ne sais quel fatalisme médiocre, qui est comme le ferment des enthousiasmes populaires. C’est l’époque des anecdotes héroïques et des estampes qui propagent dans toutes les chaumières de France le Petit Caporal, à la veille d’une victoire, montant la garde avec le fusil de la sentinelle endormie. Cette philosophie des petites causes et des grands effets est l’âme des légendes parce qu’elle est la foi des masses. Et ainsi l’imagination des adolescents de 1820 semble un palais de Monte-Cristo, riche en souvenirs de tous pays, décoré d’images et grandioses, où l’Orient se mêle à l’Occident, les immenses tableaux de batailles aux aventures fantastiques, tout cela frémissant de mouvement et de vie, illuminé de la gloire de ce capitaine qui n’est plus et que l’humaine superstition a soumis, en le consacrant, au merveilleux et à la fatalité des immortelles épopées. En sorte que Madame de Staël, qui écrivait, dès l’année 1810 : « La tendance naturelle du siècle, c’est la tragédie historique », ne formulait qu’une demi-vérité, la tragédie étant un art trop sévère pour assouvir ces imaginations impatientes, et l’histoire une science trop inflexible et précise pour cette poussée de passions de tête qui débordaient. Elle notait aussi, et avec plus de justesse : « Nos plus belles tragédies en France n’intéressent pas le peuple ».

Car c’est à lui qu’il faut plaire désormais. Il est en passe de devenir tout. On le lui dit d’abord ; et il le pense. Essayez de le prendre, après qu’il a passé partant d’événements, et qu’il en a conté ou rêvé tant d’autres, au leurre admirable de la tragédie psychologique. Il y reviendra, plus tard, quand il sera la bourgeoisie, la flamme de son imagination une fois éteinte, et lorsqu’il aura senti (au delà du nécessaire) l’inanité des rêves épiques et la vanité du génie d’aventures. Mais, à cette heure, il est épris de ses souvenirs et de ses songes ; il veut voir sur le théâtre mouvement, situations, passions, du rire, des larmes, en liberté, de la gloire, des deuils, tout mêlé, tout grandiose, comme lorsque fermant les yeux il songe ou se souvient. La couleur historique lui plaît, comme un décor, et pour la joie de l’imagination, toujours. L’exotisme sera bienvenu ; il rappellera l’Europe traversée au galop. Pour les coups d’épée, qu’il y en ait, et beaucoup. Si ce drame, qui est attendu par la jeunesse de 1820, n’est ni historique autant qu’on l’a cru, ni national au point où plusieurs l’ont écrit, populaire il est et sera, par définition et de nécessité première.

Il sera aussi quelque autre chose, dans une société toute neuve, où, les classes n’étant plus imperméables, les mœurs vont acquérir une importance prépondérante au regard de l’observateur, où l’individu, après avoir renversé les barrières, s’est définitivement affranchi et s’évertue. Il semble que la vie morale et sociale en doive être singulièrement modifiée. Sans doute il y a une façon de sentir qui est universelle ; mais l’expression n’en saurait demeurer identique chez un peuple en plein travail de régénération. Il est temps de montrer sur le théâtre ce qu’un monde nouveau a fait des passions qui agitent les hommes, et si quelques-unes n’y ont pas pris une autre face ou ne s’y comportent pas différemment. Depuis sa liaison avec Manon Lescaut, des Grieux a passé une dernière nuit mémorable, qui fut celle du 4 Août ; ses fils ont campé sous l’œil énigmatique du Sphinx et incendié le Kremlin. Il se pourrait que le souvenir de ces années glorieuses pour la nation s’accompagnât de quelque mélancolique désillusion chez les individus. Et donc, si le drame historique se vidait de l’intérêt qui s’attache au passé, il trouverait encore une ample matière dans la peinture des mœurs et des passions rajeunies par la Révolution et élevées au ton de la poésie par l’épopée de l’Empire. Et comme en ces temps héroïques il semble que ni l’âme française n’ait contenu rien de médiocre ni la vigueur de la race exécuté rien de mesquin, l’imagination populaire attend aussi ce drame moral et social comme la pâturé de ses intellectuelles et sentimentales convoitises…

Le cinquième jour du mois de thermidor, l’an de la République (24 juillet 1802), naquit à Villers-Cotterets Alexandre Dumas-Davy de la Pailleterie. Il était fils du général Alexandre Dumas, né à Jérémie, côte et île de Saint-Domingue, et d’Élisabeth Labouret, son épouse. Le lendemain, l’Horatius Cocles du Tyrol annonce avec joie à son camarade Brune que sa femme est accouchée « d’un gros garçon qui pèse neuf livres, et qui a dix-huit pouces de long », Et le registre de l’état civil assure que « le sexe de l’enfant a été reconnu être masculin ».

Masculin il était, ayant de qui tenir. Son père paraît avoir été une manière de géant bronzé, aux cheveux crépus, un Hercule des tropiques, chez qui le courage et la vigueur suppléaient aux grands desseins. Il avait du génie militaire à bras tendu. Dumas ne tarit pas dans ses Mémoires sur les coups de force du « diable noir ». Un souvenir surtout le transporte et le ravit : celui du pont de Clausen défendu par le général tout seul contre un régiment d’Autrichiens. Lui aussi, il a l’encolure et la taille d’un bon géant. Demi-nègre, de complexion athlétique, avec les poignets et les chevilles finement attachés et la main déliée (cette fierté des attaches, il l’avait léguée à son fils), lâché à travers les champs et les bois, il s’établit d’abord dans la gloire de ses muscles. J’y insiste. La vigueur du bras et de l’avant-bras et l’élégance de ce qui est au bout, sont chez lui comme un double trait du caractère : Porthos et Aramis. Mais Porthos l’emporte. Il est le type de ses enthousiasmes et de sa vanité, de ses heureuses audaces et de ses plus énormes fanfaronnades. Pendant onze volumes d’exploits et de feuilletons quotidiens, Porthos le ravit et l’étonné, à pied, à cheval, debout, assis, dans le silence, dans le sommeil. — « … À ses muscles tendus et sculptés en saillie sur sa face, à ses cheveux collés de sueur, aux énergiques soulèvements de son menton et de ses épaules on ne pouvait refuser une certaine admiration : la force poussée à ce point, c’est presque de la divinité. » Lorsque Kean retroussera ses manches, il aura vraiment du génie. On conte que Dumas avait les larmes aux yeux, quand il dut enfin tuer Porthos, et qu’il ne pouvait prendre son parti d’anéantir sous le rocher insensible tant de vigueur unie à tant d’héroïsme serein.

Étant Porthos, il ne saurait être Octave. Sur cet enfant du sexe masculin le mal du siècle n’avait pas la même prise que sur Alfred de Musset. La force incline à l’action, et non à l’analyse. Les héros d’Homère ne sont point subtils ; ils se dégourdissent l’âme et secouent la mélancolie à grands coups de javelot. Dumas aussi possède en bien propre un fonds de santé, qui aura ses exigences, et gênera singulièrement le goût qu’il croit se sentir en 1830 pour la littérature saxonne, pour la tristesse des Werther et des Manfred. Il est foncièrement gai, d’une gaîté épanouie et pas du tout satanique. La désolation lui sera d’abord un exercice difficile. Il est beaucoup plus proche de Gargantua ou de Pantagruel : au travers de son masque on voit à plein le gaillard. Il a des coups de désespoir très vigoureux qui ressemblent fort à de virils appétits. Antony est un Werther — qui abat cent à la tête du Turc et casse les vitres sans métaphore. Il se console du malheur de vivre par une certaine robuste joie d’aimer.

Même l’histoire de ces consolations est à peu près toute l’histoire de la vie de Dumas. Elle est variée, remplie d’anecdotes, mais sans rapport direct à ses œuvres dramatiques. Il est seulement véritable que de ses sens le moins développé était le sens moral. Une seule fois, on pourrait croire qu’il eût éprouvé une passion vraie pour une femme, ou du moins autre chose que le goût très vif qu’il avait pour les femmes. Et peut-être cette croyance serait-elle une méprise. Qu’il nous suffise d’indiquer cette naturelle pente de son génie créateur, qui ne l’éloigné pas trop de l’esprit populaire, toujours enclin chez nous à saluer les prouesses et la légendaire liste de Don Juan.

Joignez que pendant quinze ans il grandit en liberté, sauvageon plein de sève, dans les taillis des grandes forêts ducales, parmi des hommes frustes, dont les récits militaires, autant que le spectacle de la nature, échauffent son imagination. Dès 1806, sa mère est veuve, dans la gêne, malgré de pressantes démarches faites auprès de Napoléon. De cette mère, qui fut excellente, et de

ces années difficiles le souvenir lui restera présent. Il en gardera je ne sais quelle tendresse toujours prête à s’émouvoir et une inépuisable indulgence pour les faibles femmes, qu’il verra toujours épouses ou veuves de ces colosses de l’Empire, abandonnées aux hasards de la vie. Muscles, imagination, sensibilité se développent à l’unisson. Tout cela se tient en lui. Il faut sans cesse faire état des indications physiologiques dans l’étude de son caractère et pour noter la formation de son esprit. Cependant il devient avec insouciance une « force de la nature », selon le mot de Michelet.

Toute contrainte le gêne. Il lui faut l’espace, le grand air. Aucune entreprise ne l’effraie. Tout jeune, il fait douze lieues à pied pour paraître dans un quadrille ; plus tard, il commencera un drame historique sans connaître les éléments de l’histoire. Il est confiant, entreprenant, comme il est marcheur, chasseur, hâbleur, exagéreur, amoureux et sensible — à pleins poumons. Il a une intrépidité de qualités et de défauts qui fait sourire et ne fâche point. Se fâche-t-on contre le chêne orgueilleux de la fable, que le vent a semé et qui croît en pleine campagne ? Il y a en lui un Diderot moins cultivé, mais plus robuste, et souvent plus proche de la nature et de la foule. À ses heures de joie, il embrasse tout le monde, hommes et femmes, les femmes surtout. Et il imagine comme il sent, de tout son tempérament, de toute sa force vive, et parfois de toute son incroyable vanité.

Sa vie entière, il Ta livrée en proie à son imagination. Ses pires erreurs, fanfaronnades, escapades, gasconnades et pareillement ses audaces les plus originales et ses œuvres les plus hardies ne s’expliquent pas autrement. Écolier aux mains de l’abbé Grégoire ou de l’abbé Fortier, dernier clerc chez M Mennesson, expéditionnaire dans les bureaux du duc d’Orléans, il étouffe sous la discipline scolaire ou la hiérarchie administrative. L’impossible le tente ; le magnétisme le trouble ; les gageures l’attirent. Il ne doute de rien, ni surtout de lui-même. Pendant la Révolution de 1830, il s’échappe dans la rue, parade devant sa batterie, se pavane en face des pièces ennemies ; il lui faut un coup de canon pour lui tout seul. Cela est mieux ainsi dans sa fantaisie. Il croit que c’est arrivé, il se réjouit de le croire. Il raconte la prise de la poudrière de Soissons enlevée par Dumas fils de Dumas. C’est son pont de Clausen. Ne vous avisez pas de mettre en doute cet exploit ; il a des pièces à l’appui de sa foi, qui est réelle. Il n’aime point Bonaparte ; mais tout de même Napoléon se dresse dans son imagination et agit fortement sur elle. Dumas n’a pas conquis l’Europe, non ; mais il l’a parcourue, dévorée, contée, inventée. Au Caucase il s’est arrêté ; il était temps : l’Asie, pour un peu plus, y passait toute. Les voyages qu’il n’a pas accomplis, il en fait le récit avec d’autant plus d’entrain ; et les héros de ses drames seront des pèlerins effrénés. Il est bien de son époque, où maints Picrocholes pensèrent sauver la Grèce ou délivrer Jérusalem. La gloire de Byron le hante autant que l’éblouit la trace lumineuse de Lamartine ; plus tard il armera la Belle Emma, et, parti pour l’Orient, il débarquera en Sicile et fournira de fusils et de munitions Garibaldi. Chasseur, voyageur, explorateur, artilleur, magnétiseur, que n’est-il point ? Il n’a pas tenu à lui qu’il ne jouât le rôle d’un politique. Ce n’est pas au moins qu’il s’en soit jugé incapable : il avait la vocation de la cuisine. À la vérité, son existence s’est, pour une bonne part, déroulée dans un monde peuplé de ses fictions, de ses rêves, de ses désirs et de ses illusions. Après le succès de Monte-Cristo, il se prend pour son héros ou son héros pour lui. Il mène le train de Dantès ; il bâtit un palais féerique, dont la splendeur achève sa ruine. Il a réussi dans le drame historique ; il mettra volontiers en drames toute l’histoire dès qu’il aura un théâtre à lui, un Théâtre-Historique pour lui et son génie, un théâtre national dont le peuple en foule inondera les portiques, où il l’instruira, le tiendra en sa main, et déchaînera selon son caprice sur cette mer humaine la tempête du rire ou des larmes : tel Neptune, divin régisseur des flots. Cerveau ardent, fantaisie débridée, dont toutes les visions prennent aussitôt consistance, pour s’évanouir l’instant d’après sans laisser derrière elles ni regret, ni tristesse ; tempérament extraordinaire, toujours en haleine, en santé, en mouvement, comme les héros et les petits enfants, et toujours prêt, ainsi que Porthos, à porter les tours de Notre-Dame.

Il est vrai que du penseur il n’a rien ; il atteint malaisément aux idées générales, qu’il traite trop volontiers de Turc à More. Il n’est ni compliqué ni subtil ; mais il possède la délicatesse, même poétique, quand il lui plaît : souvenez-vous des attaches fines et de la main déliée. Cette main, qui frappe d’instinct les coups de violence, a des caresses presque féminines. Ce lutteur ne manque point de grâce, alors qu’il raccourcit le geste pour effleurer ce qu’il touche. Ces gentillesses lui sont naturelles, pour peu qu’il s’attendrisse. Et j’ai dit qu’il est tendre volontiers et souvent. Le peuple se plaît aux larmes des athlètes sensibles.

Il est vraiment peuple et « enfant de la nature » ; tout ce qui l’amuse est bon, et mauvais tout ce qui l’ennuie. Il a une religiosité vague, avec la superstition des obscures fatalités ; d’ailleurs inconsistant, endurant, et très laborieux, au jour le jour. Son désordre a imposé à son génie de rudes labeurs et de pitoyables corvées, qu’il accomplissait le sourire sur les lèvres. Il a été la plupart du temps un terrible improvisateur, avec jovialité, toujours dispos. Il s’est plu aux pires besognes ; il s’est beaucoup amusé en de meilleures. Cette allégresse continue de la production, qui est peut-être la seule unité qu’il ait mise dans sa vie, en eût fait déjà un favori de la foule. Joignez-y d’incessantes et retentissantes frasques : c’était de quoi former une légende autour de son nom. Dumas a eu sa légende, sa légende à lui, à lui tout seul, comme son théâtre, son château de Monte-Cristo, sa poudrière de Soissons : et sa copieuse jactance, et sa truculente imagination en ont exulté. Il voyageait pour la propager ; il eût fait le coup de poing pour la rétablir. Le moyen qu’un pareil homme ne fût pas populaire ?

Il n’entra pas à l’Académie ; cette consécration lui manqua, si elle est nécessaire ; il ne l’eut point, si elle n’était pas indispensable à sa renommée. Non, certes, qu’il s’y soit aisément résigné. Il ne dit pas tout à fait ce qu’il pense, quand il l’affirme. Il brûla plus d’une fois d’un vif désir d’en être. Enfin, il n’en fut point. Mais il fut de tous les théâtres de drame, qu’il fournit de matière pendant quarante ans. Quarante années durant, il surmena cette colossale musculature, cette imagination ardente, cette sensibilité à la fois exubérante et tendre. Il usa dans le roman, le feuilleton, le journal, la causerie, cette popularité même qui semblait bâtie à chaux et à sable ainsi que l’homme. Après tant d’actes égrenés sur tant de scènes, il fallut attraper le dénoûment. La faveur publique se refroidit ; les forces manquèrent ; la flamme de l’invention s’éteignit ; le sentiment s’hébéta ; et cette vie de travail et de hasards, de triomphes et de puffisme, de passions, de fictions, de visions s’acheva dans l’inconscience. « Un jour, écrivait son fils, la plume lui est tombée des mains, et il s’est mis à dormir. »

Il mourut le 6 décembre 1870, vers la fin de cette année terrible, qui portait, pour un temps, un coup funeste à l’imagination française, déjà fort apaisée depuis le milieu du siècle. La France nouvelle n’était plus aux héros de cape et d’épée, ni au génie d’aventures — chevaleresques, s’entend.

02

Il sut de bonne heure prendre les oiseaux à la pipée ou à la marette. Il sut aussi tirer un lièvre proprement. Les éléments de la musique, l’escrime et la danse : c’est tout ou presque tout ce qu’il apprit sous le premier Empire, avec très peu d’orthographe et de l’arithmétique moins encore. Ses lectures furent dirigées par le hasard. Après la passée des ragots, ce qu’il lit

d’abord le plus volontiers, c’est Buffon, Robinson Crusoé, la Bible, la Mythologie (il la connaissait à fond ; il y paraît dans ses romans), et les Mille et une Nuits. Le mélange n’est pas trop disparate : Buffon et Robinson, la science et le roman de la nature ; les Mille et une Nuits, la fête de la fantaisie ; la Mythologie et la Bible, l’histoire du merveilleux païen et le poème de l’humanité. Jusqu’ici le hasard n’a pas mal fait les choses. Puis Télémaque, adaptation française de l’Odyssée, où poésie, merveilleux, nature, mœurs, se retrouvent en raccourci, avec une pointe d’imagination chimérique. Cependant il traduit Virgile et Tacite sous l’abbé Grégoire : mais son professeur lisant le latin en des éditions enrichies d’une traduction, il subtilisait la traduction et pratiquait peu le texte. L’abbé Fortier, qui fut son premier pédagogue pendant une courte scolarité, semble avoir été aussi solide.

Une épigramme d’un compatriote, Auguste Lafarge, lui tombe alors entre les mains. Il prie bravement son maître de lui apprendre à faire des vers français. Villers-Cotterets s’enorgueillissait d’avoir nourri deux poètes : l’un, Demoustiers, son mort illustre, l’autre, qui est tout justement notre abbé, rimeur officiel de toutes les fêtes patronales ou autres. Dumas s’exerça sur des bouts-rimés : après huit jours, il a en avait assez ». Quoiqu’il ait écrit, en dehors du théâtre, beaucoup plus de poésies qu’on ne croit communément, il en aura assez pendant toute sa vie. Il sentira et son insuffisance. Il l’exagérera même. Car, sans méconnaître les bons vers qu’il a écrits, il a surtout gardé rancune au vers dramatique de la peine qu’il lui coûtait, et de l’échec relatif de , qui ne fit point d’argent. Nous verrons si c’est vraiment la langue poétique qui a trahi le drame, comme on l’a trop répété d’après l’auteur.

Pendant que Dumas étudie chez l’abbé Grégoire, le hasard malicieux lui glisse entre les mains les Aventures du Chevalier de Faublas, dont l’immoralité ne le séduit point. (Notez le fait : ce n’est pas chez lui la fantaisie qui est immorale ; il a seulement plus de tempérament que de scrupules.) Mais ce livre lui plaît à cause que c’est « un roman plein d’invention, offrant des types variés, un peu exagérés sans doute, mais qui avaient leurs modèles dans la société de ». Sa tête s’échauffe ; il rêve d’être un nouveau Faublas ; il s’en reconnaît la complexion et la vocation. Et il échoue d’abord auprès d’une Mademoiselle Laurence, qu’il aime fougueusement, à en mourir, comme il les aimera toutes. À cette heure, il a quinze ans, et ne veut pas mourir encore.

En somme, les deux bons curés, qui ont nourri son enfance, l’ont peu dirigée. Deux autres hommes exercèrent plus d’influence sur sa tête paysanne. L’un, Adolphe de Leuven, lui apporte l’air de Paris et les échos du théâtre ; l’autre, Amédée de la Ponce, officier de hussards, qui vient de s’établir à Villers-Cotterets, lui inspire le goût du travail. Dumas apprend l’italien, lit le roman d’Ugo Foscolo, imitation de Werther, qu’il traduira plus tard et publiera sous ce titre : Dernières lettres de Jacopo Ortis. « Ce livre me donna une idée, un aperçu, une intuition de la littérature romanesque, qui m’était tout à fait inconnue. » L’étude de l’allemand le décourage ; Schiller, à qui il doit beaucoup, il le lira traduit. Pour Shakespeare, il lui fut révélé d’abord par une troupe d’élèves du Conservatoire venus à Soissons pour représenter l’Hamlet de Ducis. Il ne connaissait alors ni Ducis ni Hamlet. Même Corneille et Racine, que sa mère lui avait mis entre les mains, l’avaient « prodigieusement ennuyé ». Mais cette soirée de théâtre lui produisit un effet « prodigieux ». Il y a toujours du prodige dans ses premières impressions : s’il est ignorant, il ne sent pas à demi.

Puis, il parcourt le d’Ancelot et les Vêpres Siciliennes de Casimir Delavigne, les œuvres dramatiques du jour, que lui envoie de Leuven. Il n’en est point illuminé. Cela n’appartenait pas « à cet ordre de littérature dont il devait être appelé un jour à sentir, à comprendre et à essayer de reproduire les beautés ». De Leuven était destiné à mieux réussir par ses confidences que par ses envois. Cependant de la Ponce lui ayant lu, d’aventure, la ballade de Bürger intitulée Lénor, avait mis le feu aux poudres. Cette poésie exotique et rêveuse différait sensiblement des concetti de Demoustiers, des rimes amoureuses de Parny, et des élégies du chevalier Bertin. Sur l’heure même, il avait essayé vainement de la traduire en vers. L’Allemagne qui l’inspira d’abord l’alimentera de sujets de pièces jusqu’à la fin, encore qu’il n’ait jamais su

Tel est l’état de son esprit, au moment où de Leuven fait à Cillers-Cotterets un voyage décisif pour l’avenir de Dumas. Adolphe traîne après lui un peu de l’atmosphère des coulisses. Il connaît Arnault, Scribe, Soulié, Talma, Mademoiselle Duchesnois, toutes ces dames. On imagine l’effet produit par ses propos incendiaires sur notre sauvageon. Adolphe a ses entrées dans les théâtres et dans les cabinets directoriaux. Il propose à son ami de faire en société un vaudeville en un acte, le Major de Strasbourg. Au sortir d’une éducation buissonnière, Dumas entrait de plain-pied dans le genre bouffon. « C’est tout bonnement à faire frémir », dit J.-J. Weiss. Je n’en frémis point. La vérité est qu’en 1820, à la veille de partir pour Paris, au moment où il écrivait dans le Major de Strasbourg le couplet de facture :

Dumas ne savait rien, de son propre aveu. Du moins n’avait-il presque rien lu qui pût contrarier ses dons naissants. Et dans les lectures qu’il avait faites, l’imagination avait trouvé sa substance. Qu’il ne fût pas bachelier, c’était une force. Je le dis sérieusement. Ses éducateurs de rencontre ne lui furent point nuisibles. Il n’avait pas ânonné les maîtres de la scène. Tout était neuf et verdissant en lui. Il manquait de goût ; il n’en aura jamais. Ses audaces ne seront ni théoriques ni littéraires. Il est ainsi plus près de la nature et du peuple. La fortune, après tout, n’était pas si mauvaise, à peine échappé du plein air et des forêts, de prendre contact avec l’âme de la foule, fût-ce au théâtre de l’Ambigu.

Enfin il vient à Paris. D’abord il voit Talma. Je ne parle pas de cette visite qu’il lit à l’artiste dans sa loge, ni de ce singulier baptême que lui conféra le tragédien ironique, au nom de Shakespeare, de Gœthe et de Schiller, de la Trinité Sainte. Il voit Talma en scène ; il est étonné de ce jeu vrai et de cette diction admirable. Nous ne savons plus assez l’action qu’exerça cet artiste sur les hommes de son époque, auxquels il apparaissait, même en des rôles médiocres, comme une esthétique vivante, un commentaire original et fécond. Il modernisait son art par un souci de réalisme très étudié. « Lorsqu’il était sur le point de créer un rôle, aucune recherche, soit historique, soit archéologique, ne lui coûtait. » Il passa son existence à jouer des tragédies, et il paraît bien qu’il avait le goût du drame. Il ne négligeait rien de ce qui pouvait rajeunir les œuvres fanées ou les situations vieillottes, qu’il était condamné à défendre. Il allait loin en ce sens. Séchan nous conte, et Dumas le confirme, que dans Sylla il s’était fait le visage de Napoléon. Et Madame de Staël conclut à propos de ce talent chercheur et novateur : « Cet artiste donne, autant qu’il est possible, à la tragédie française ce qu’à tort ou à raison les Allemands lui reprochent de n’avoir pas, l’originalité et le naturel. Il sait caractériser les mœurs étrangères dans les diverses pièces qu’il représente, et nul acteur ne hasarde davantage de grands effets par des moyens plus simples. Il y a dans sa manière Shakespeare et Racine artistement combinés. Pourquoi les écrivains dramatiques n’essaieraient-ils pas de réunir dans leurs compositions ce que l’acteur a su si bien amalgamer par son jeu ? »

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